‹ La petite princesseChapitre 16 sur 26 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

UE SUCCÈS d'une conspiration

Louis Veyron, après avoir fait les honneurs du

château de Fontainebleau aux invités de sa cousine

les abandonna, vers cinq heures. Il prit la plus

5 petite des voitures, et s'en alla chercher un paquet de

toiles qui l'attendait à la gare.

Tandis qu'il fourrait ses toiles sous la banquette, il remarqua un monsieur d'un certain âge, d'une mise un peu négligée, et portant une valise à la main; il 10 faisait prix avec un cocher pour le conduire au château de Sous-Bois.

— Bigre ! pensa le jeune homme, voilà un invité retardataire qui va être logé au second près de moi; section des gens qui ne font pas honneur à notre

15 princesse. Ce doit être son ancien notaire Bernard, qu'elle a invité pour boucher im trou. Puis tout haut, il dit:

— Pardon, Monsieur, si vous allez au Sous-Bois, et si vous n'avez pas peur de vous confier à im cocher

ao amateur, nous pourrons faire connaissance en route

Je rentre au château.

Le voyageur remercia et accepta. La valise trouva

place à côté des toiles, et Louis toucha son cheval, qui

partit au grand trot. Le jeune homme, qui avait 15 remarqué un B sur la valise, se félicita de sa propre

sagacité : ce ne pouvait être que le nommé Bernard.

A la montée de la longue côte, Louis, dont la langue ne savait être longtemps en repos, se mit en devoir de préparer le notaire de province à ce qui Tattendaît au château, et à faire en deux traits le portrait des in- 5 vités. Bientôt, le peintre et l'inconnu furent les meilleurs amis du monde.

— En somme, on ne s'ennuie pas trop au château; chacun fait ce qu'U veut. Moi je vais travailler dans la forêt . . . et puis je conspire! Cette dernière oc-

lo cupation, qui a pour moi tout le charme de la nouveauté, m'amuse énormément!

— Vous conspirez ?

— Oui; je vous mettrai au courant en deux mots. Figurez-vous que je conspire contre ma noble cou-

15 sine. ... Je conspire pour l'innocence persécutée contre un abominable tyran. L'innocence persécutée se trouve représentée par une jeune maman, aux cheveux ensoleillés, et par une adorable petite fille. Le t)i:an c'est un certain prince polonais,

2o pétri de préjugés, horriblement fier de ses aïeux — une vieille perruque, quoi!

— Tiens, tiens! mais cela m'intéresse beaucoup. Contez-moi cela.

— Alors, vous serez de notre parti, du parti de la 25 petite Wanda, de sa charmante mère et de la roture

en général ?

— Parbleu!

— Vous m' allez, vous, mon cher monsieur Bernard. Vous voyez que je vous ai deviné.

30 — On n'est pas plus perspicace.

En disant ces mots, très gravement, du reste, le

voyageur eut un drôle de petit sourire autour des lèvres, que Louis ne vit pas. Il raconta toute l'histoire; la maman qui, pour s'assurer que sa fille serait heureuse dans sa nouvelle famille, l'avait accompa- 5 gnée comme gouvernante; puis, son innocent stratagème découvert, comment elle avait disparu, laissant la petite à sa vie de luxe, car elle n'avait que la misère à lui offrir. Il parla longuement du désespoir de l'enfant; du désespoir silencieux de la mère. 10 Jamais, Louis Veyron n'avait été aussi éloquent.

— Mais alors, demanda l'étranger qui avait écouté en silence ce long récit, la Princesse Bolinska a une véritable aversion pour sa belle-sœur, la trouve mal élevée, désagréable ?

15 — Au contraire! Tant que sa belle-sœur s'appelait Mme Richard, elle la trouvait charmante, lectrice incomparable, causeuse délicieuse . . . enfin, une perie!

— Alors? . . .

20 — Alors, c'est la faute du Prince aîné si elle ne lui a pas ouvert les bras. . . .

— Ah, oui ... la vieille perruque!

— Justement. . . . Mais nous voici arrivés.

Votre chambre est à côté de la mienne, au second,

25 parmi les gens non titrés et qu'on traite sans façon!

— Je ne saurais avoir im plus charmant voisin. Louis le regarda bien en face. Ce notaire de

province avait des façons bien courtoises. Après cela, peut-être se moquait-il? Louis n'eut pas le 30 temps de résoudre ce problème.

Son compagnon et lui trouvèrent la maison boule-

versée. Les domestiques, tenant des lanternes, couraient dans le jardin. Loub Veyron eut toutes les peines du monde à parvenir jusqu'à la Princesse Thérèse qui pleurait. M. Bernard se tint dans un S coin, oii il fut absolument oublié. Aux questions du peintre la princesse répondit:

— Wanda s'est sauvée, on ne sait où ni comment . . . elle n'est pas sortie par la grille; on l'aurait vue. Vers trois heures elle est allée porter du

lo sucre à son cheval. Lise l'attendait au jardin pour la mener s'habiller. Ne la voyant pas venir, elle sonna la cloche, conmie on fait quand la petite va un peu loin. Puis, ne la voyant pas rentrer, elle monta à son appartement. Voici la lettre qu'elle a trouvée.

1$ Dieu! que les enfants sont donc ingrats! . . .

Debout sous la lumière du vestibule, Louis Veyron lut la petite lettre de l'enfant à haute voix, car les invités s'étaient groupés autour de lui, le nouvel arrivé comme les autres; aux derniers mots la voix du

flo grand garçon tremblait. Enfin, il dit:

— Je sais où elle est, moi; je vais la chercher. Mais, à ce moment, on entendit le grincement de

roues sur le sable de l'avenue. Tous s'écarterènt pour laisser passer la mère qui portait dans ses bras l'en- 25 fant.

— Elle est très malade, dit-elle, et je vous l'ai ramenée.

Elle monta l'escalier, alla droit à la chambre de Wanda, et, tendrement, avec mille précautions, la 30 coucha dans son petit lit. Wanda, la figure congestionnée, parlait incessamment, disait des mots sans

suite; elle semblait en proie à une terreur folle et tenait la main de sa mère.

La Princesse Thérèse avait suivi sa belle-sœur, et la regardait, aidée de Lise, coucher la petite. Elle S était partagée entre deux sentiments: la joie de retrouver sa nièce, même malade, et la colère de revoir à son chevet, cette femme qu'elle avait chassée. Lorsque Wanda, ressentant le bien-être du lit, se calma, la Princesse Thérèse s'avança.

10 — Maintenant, partez! dit-elle durement.

Mais la jeune maman la regarda avec beaucoup de calme; elle n'avait nullement peur; elle savait parfaitement qu'elle serait la plus forte. Elle répondit presque à voix basse:

iS — Ah! non; je reste. Quand ma fille sera guérie, alors je partirai, mais pas avant, pas tant qu'elle aura besoin de moi.

— Je vous ferai jeter à la porte par mes domestiques.

20 — Vos domestiques ne vous obéiraient pas; ils savent mieux que vous quels sont les droits d'une mère sur son enfant.

La Princesse était pâle de colère; mais elle ne sut plus que dire. A ce moment, l'étranger qu'avait

«S amené Louis Veyron, et qui s'était glissé dans la chambre, s'avança en pleine lumière. Il s'inclina profondément devant la mère de Wanda, en disant:

— Ces droits sont des droits sacrés. En y réfléchissant, la Princesse Bolinska le reconnaîtra.

30 — De quoi vous mêlez-vous? Qui êtes-vous?

s'écria la Princesse, hors d'elle-même.

çô La Petite Princesse

— Je me mêle des affaires de ma famille, ma chère belle-sœur. Je suis le Prince André Bolinski.

La jeune mère, les yeux pleins de larmes, s'élança vers le vieillard, qui semblait grandi et très majes- 5 tueux. Par un élan irrésistible elle lui prit la main et la porta à ses lèvres. Il l'attira à lui et dit :

— Je sais toute votre histoire; elle vient de m'être contée par un jeune homme dont j'apprécie fort la verve. Wanda ne sera que ma petite-fille, puisque je

to vous considère, à Favenir, comme ma fille adoptive. . . . Maintenant, ne pensons qu'à notre malade. Nous la sauverons, n'ayez pas peur!

La Princesse Thérèse, écrasée par sa méprise, était devenue humble et souple; le pardon que son

«5 beau-frère lui octroya généreusement ne pouvait être acheté par trop de soumission. Tout ce que disait le Prince aîné était bien dit; tout ce qu'il faisait était bien fait. Louis Veyron ne fut pas longtemps démonté lorsqu'il apprit que le B de la valise était

«o rinitiale de Bolinski.

— Ma foi. Prince! je ne me dédis que d'une chose. Vous n'êtes pas vieille perruque du tout!

— Je n'en suis pas bien persuadé, quant à moi. Sans vous, monsieur Veyron, j'aurais peut-être été

25 longtemps avant de découvrir la vérité; avant de comprendre que mes vieux préjugés étaient bons à jeter au vent. Je prévois que nous allons être les meilleurs amis du monde. Ma belle-sœur veut ab* solument me loger au premier; vous y logerez aussi;

30 je tiens à ce que nous soyons voisins. La place ne manquera pas. Il parait qu'il y a une épidémie de

petite vérole au village; les invités ont tous découverts qu'ils pourraient être une gêne. Donc, nous voisinerons, et nous causerons.

— C'est cela. Et je ferai votre portrait, et vous me 5 permettrez de fumer ma pipe, n'est-ce pas?

Mais, pendant de longues semaines, Louis Veyron ne songea pas à sa pipe, ni même à sa peinture. Wanda était bien malade; Wanda se mourait peutêtre. . . . Elle n'avait pas la petite vérole, mais bien

10 une fièvre cérébrale très grave. Le Prince André assistait, navré de son impuissance, à ce duel entre la vie et la mort. Le petit visage, si maigre maintenant, tout blanc, aux yeux fous, le remplissait de pitié. Et, cependant, le Prince André n'était pas de sa

15 nature très tendre. Mais la faiblesse extrême de ce petit être qui souffrait, le touchait étrangement. Il eût donné tout ce qu'il possédait pour sauver cette enfant qu'il ne connaissait que depuis si peu de temps.

2o Ces deux hommes passaient presque tout leur temps ensemble, irrités de ne pouvoir être d'aucune utilité dans la chambre de la malade, trouvant que les femmes sont bien heureuses de posséder les douces mains et les voix qui calment. Ils admiraient le cou-

25 rage et l'énergie de la Princesse Ladislas, comme tous maintenant appelaient la mère de Wanda. Elle voulait être seule à soigner sa fille; à peine permettaitelle à la garde de l'aider. Elle restait, aussi, pleine de confiance. Les autres pouvaient désespérer; elle

30 ne désespéra jamais. Elle commimîquait son courage à tous.

La Princesse Thérèse qui, au fond, s'accusait de cette maladie, puisqu'elle avait poussé Wanda à son acte de désespoir, errait comme une âme en peine, et ne songeait même plus à soigner ses migraines. 5 Un jour, les médecins crurent la fin proche. Si, pendant la nuit, un mieux ne se déclarait pas, l'enfant était perdue.

La Princesse Thérèse n'y tint plus. Elle quitta les deux hommes, qui attendaient au salon un mot ras* 10 surant du médecin, et se glissa dans la chambre de Wanda.

Sa belle-sœur leva la main pour imposer silence. Très pâle, les yeux ardents, elle regardait sa pauvre petite fille. La Princesse Thérèse s'assit et ne bougea 15 pas, n'osant même pas pleurer. On n'entendait que les divagations de l'enfant et le tictac d'une pendule.

Enfin, on n'entendit plus que le léger bruit de la pendule. Wanda ne remuait plus. Sa mère, prise ao d'une angoisse indicible, se pencha, approcha sa tête de la bouche de la petite. Lorsqu'elle se souleva, la Princesse Thérèse vit dans ses yeux une expression si extraordinaire, qu'elle se leva. Le médecin se dirigea vers le lit:

25 — Elle est sauvée . . . soufila-t-il.

La tension nerveuse avait été telle que, sous le coup de cette joie, la pauvre maman, sans un cri, s'affaissa.

Lorsqu'elle revint à elle, sa belle-sœur, qui pleu- 30 rait, la soignait :

— Me pardonnerez-vous jamais? Je vous ai tant

fait soufiFrir. . . . Mais je ne savais pas, je ne savais pas» • • •

— Ma chère sœur, dit la Princesse Ladislas doucement.

S Les deux femmes s'embrassèrent; elles ne comprenaient pas qu'elles eussent jamais été ennemies, puisque, toutes deux, elles aimaient Wanda.

Ce fut une telle joie dans toute la maison que le docteur eut toutes les peines du monde à faire com-

10 prendre que la convalescence est chose très longue, très délicate, que les rechutes sont possibles et fort dangereuses, et qu'il fallait se garder de croire tout fini parce que le sommeil réparateur avait mis fin à une crise. Le cuisinier rêvait déjà aux plats exquis

15 qu'il allait préparer pour la «petite Princesse;» Louis Veyron aurait voulu, tout de suite, faire un croquis de la petite figure émaciée; le Prince André se demandait quelle gâterie il pourrait bien inventer pour se faire aimer de sa nièce.

fto Un jour, où la convalescente allait beaucoup mieux, le docteur permit une courte visite. Louis Veyron entra d'abord et Wanda lui sourit — un drôle de petit sourire — elle était si maigre que la peau se plissait autour de la bouche. Puis, les beaux cheveux

35 frisés avaient été coupés, presque rasés. Le grand garçon, saisi du changement qui s'était opéré en elle, sentit les larmes lui monter aux yeux. Couchée à côté de Wanda se trouvait Toute-Belle, un peu fripée, mais toujours souriante. Wanda dit, d'une

30 voix faible:

— Elle a réussi, notre conspiration. . . .

loo La Petite Princesse

— Parbleu ! Je me sens une telle vocation pour l'emploi de conspirateur que je m'attends à être relancé par tous les prétendants de la terre. * . .

Mais Wanda ne savait pas ce qu'étaient les pré- «; tendants, et sa tête, toute faible, n'admettait pas les problèmes. Sa mère lui dit, en montrant le Prince André:

— Voici ton oncle, mon enfant.

Wanda le regarda longuement. Puis, avec un io grand sérieux, elle lui tendit la main, une petite main si mince qu'elle faisait pitié.

— Je suis bien fâchée que vous ayez perdu votre petit garçon, mon oncle.

Le prince l'embrassa au front, et dit gravement et 15 lentement:

— C'est un malheur terrible de perdre son fils, Wanda. Mais au moins, j'ai retrouvé une fille. Tu veux bien être ma fille ?

— Oui, mon oncle, et je vous aimerai beaucoup, ao parce que vous voulez bien que j'aime maman encore

plus que vous.

— Nous le voulons tous, Wanda, lui dit sa tante Thérèse.

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