MISÈRE
On n'entendît plus parler du Prince André Bolinskî, de la Princesse Thérèse, de Padoptîon, et de toutes les merveilles promises au dernier rejeton 5 d'une noble famille.
Le dernier rejeton fut un peu étonné.
La vie recommençait comme si rien d'extraordinaire ne se fût passé. Mme Bolinska avait recommandé à Wanda beaucoup de discrétion, et lorsque 10 la mère Gringoire, dévorée de curiosité, avait questionné la petite, celle-ci, tout en jouant avec le gros chat, avait dit que dans le pays de son père les titres ne tiraient pas à conséquence, et que c'était une façon comme une autre de dire « monsieur » ou « ma- 15 dame. » La portière fut bien forcée de se contenter de cette explication.
La petite Wanda regrettait que sa tante n'eût pas répondu à sa lettre. Elle était humiliée, maintenant qu'il était trop tard, d'avoir écrit tout bonnement ce 20 qu'elle pensait. Sa tante qui habitait un beau château, devait la trouver bien enfant. Elle eut voulu que sa tante eût d'elle une haute opinion. Et quant aux autres, cela lui eut fait plaisir de leiu: laisser deviner qu'il n'eût tenu qu'à elle d'être prin- 2^ cesse et très riche.
Tout cela était encore vague dans la cervelle de
l'enfant; et souvent elle n'y pensait pas du tout. Une petite joie du moment, un triomphe de classe, suffisaient pour qu'elle redevînt la petite fille joyeuse, bruyante et affectueuse qu'elle était réellement. 5 Seulement, par moments, elle se mettait à rêver dans un coin. Sa mère, sans qu'elle s'en doutât, l'observait alors, et devenait toute pâle.
Un jour, -à l'école, en pleine récréation, une dispute s'éleva parmi les fillettes. Wanda avait un gros dé-
lo faut; elle voulait toujours être la première, mener les autres, être la petite reine de l'école. Là, comme ailleurs, il y a ceux qui, d'instinct, se mettent à la tête de la colonne, et les autres qui suivent; la «petite Bolinska » ne voulait jamais être de celles qui sui-
15 vent. Une forte enfant, un peu plus âgée que Wanda, la fille du plus riche boucher du quartier, disputait cette place de capitaine que Wanda trouvait lui être due. Au plus fort de la querelle la petite bouchère s'écria:
20 — Mais regardez -la donc, la petite Bolinska, avec ses airs! Ne dirait -on pas une princesse? . . .
Wanda s'arrêta tout d'un coup au milieu de la foule, devint très pâle et dit rapidement:
— Ah! ... ce n'est pas moi, au moins, qui l'ai
25 dit. . . .
Puis elle s'arrêta court.
On ne pensait plus à la querelleuse petite bouchère. Wanda avait un si drôle d'air, si mystérieux, que la curiosité de toutes les petites filles fut excitée au plus
30 haut point. Que voulait-elle dire ? On la pressa si bien de questions qu'elle finit par avouer que c'était
vrai, qu'elle était bien une princesse; qu'on avait voulu la séparer de sa maman; que, si elle avait dit le mot, on lui eût mis une couronne d'or sur la tête et qu'on lui eût donné pour elle seule tout un régi- 5 ment de poupées et de jouets superbes.
Le soir même une des « grandes » raconta à la directrice l'histoire extraordinaire de la petite Bolinska. De façon que si les voisins suivaient des yeux la jeune maîtresse de français, grâce aux ba-
10 vardages de la mère Grîngoire, d'un autre côté toute l'école était également au courant de ce qui s'était passé. Or, comme chaque élève avait une famille, et que lorsqu'on a quelque chose d'intéressant à raconter on s'en prive rarement, le secret de Mme Bo-
15 linska cessa vite d'être un secret.
Les belles journées d'été venaient à grands pas; les vacances n'étaient pas loin. Ce qui approchait aussi, c'était le temps oîi manquent les leçons et où l'argent se fait terriblement rare. A ce moment
20 Mme Bolinska tomba malade; un gros rhume la força à garder le lit; Wanda n'alla plus à l'école et soigna sa mère comme une petite femme.
Un jour, la maîtresse d'école vint prendre des nouvelles de Mme Bolinska. Elle éloigna l'enfant
25 sous un prétexte quelconque et causa longuement avec la mère.
Lorsque Wanda rentra, elle trouva sa maman épuisée, plus malade que jamais. La pauvre femme se demandait si son amour pour Wanda n'était que
30 de l'égoïsme.
— On t'a fait de la peine ! Ah ! maman, ma petite maman. • . .
— Ouï, ma chérie, mais c'était à bonne intention- Nôtre histoire est connue, paraît-il, et on trouve que
S j'ai tort de ne pas te donner tout de suite.
Wanda baissa la tête. A qui la faute, si Thistoire était connue? Elle raconta à sa mère tout ce qui s'était passé. . . . Wanda, une fois de plus, jura qu'elle mourrait si elle n'avait pas auprès d'elle sa
10 maman chérie. Mais, ce n'était plus tout-à-fait avec le même élan que la première fois.
Cependant, Mme Bolinska finit par guérir, ou à peu près. La plupart de ses élèves étaient maintenant à la campagne. Il fallut faire quelques petites
15 dettes afin de ne pas mourir de faim; et Mme Bolinska avait horreur des dettes! Il ne lui resta bientôt qu'une seule leçon, mais celle-ci était bien payée et revenait trois fois par semaine. Les élèves, de jeunes étrangères, habitaient tout en haut de
20 Saint-S)nnphorien, un faubourg de Tours. La famille étant nombreuse, la maîtresse de français restait deux heures, chaque fois. On lui avait permis d'amener Wanda avec elle, maintenant que la petite n'allait plus en classe. Souvent on gardait la maî-
25 tresse et sa fille, pour leur faire prendre une tasse de thé et des tartines très minces, à la mode anglaise. Alors c'était une vraie partie de plaisir. Comme Wanda n'était nullement timide et naturellement gaie, les petites étrangères l'aimaient bien.
30 Un jour de grande chaleur Mme Bolinska et Wanda se mirent en route pour la villa. Pour ar-
river à Saînt-S)nnphorien il fallait grimper ferme, traverser le faubourg, s'engager dans un chemin sans ombre, entre deux murs de jardins. Une ou deux fois Mme Bolinska fut obligée de s'arrêter, de s'ap- 5 puyer contre un mur. Wanda, eifrayée de la voir si pâle, la caressait doucement. La maman, pour la rassurer, lui souriait, disant que ce n'était rien, un peu de faiblesse seulement. Enfin, on arriva. La villa était perchée tout en haut d'ime colline, et
10 le jardin était charmant. Des petites tables, oU traînaient une broderie, un livre à demi coupé, des chaises groupées sans ordre, disaient que ce jardin était le vrai salon d'été. Il y avait une vieille charmille oîi Mme Bolinska donnait ses leçons. Pendant
15 ce temps, sa fille se perchait sur le mur bas qui entourait la propriété. Elle regardait, ce jour là, la jolie ville de Tours. ... Ne dirait-on pas une ville bâtie pour quelque princesse des Mille et une nuitsl ... Et cette idée de «princesse » lui fit battre le cœur. Tout
20 en balançant son pied, qui était loin de toucher terre, tout en chantonnant à mi-voix, son imagination avait pris le mors aux dents, comme un cheval indompté, et allait, allait. ... Ce que voyait vaguement maintenant la petite fille, là-bas, au milieu de cette ville
25 ensoleillée qui semblait faite d'or et de pierreries,
c'était une petite princesse qui lui ressemblait. . . .
A ce moment, des cris firent tressauter la petite
princesse et la ramenèrent aux choses bien réelles,
tristement réelles. En un instant, elle se trouva
30 auprès de sa mère, évanouie. Wanda la crut morte et se jeta sur elle en sanglotant.
Maïs bientôt Mme Bolinska ouvrit les yeux.
Elle dit à la mère de ses élèves: «Je crois que c'est par faiblesse, pour n'avoir presque pas mangé. »
Wanda se sentit la gorge serrée. Elle se rappelait 5 qu' au repas de midi, un bien pauvre repas, elle avait eu grand'faim, et que sa mère, prétextant une impossibilité de manger, lui avait fait prendre sa part.
— Ma pauvre petite maman ! . . .
Et Wanda ne pouvait arrêter ses larmes. Avaitlo elle été assez aveugle, assez égoïste aussi!
On apporta la table à thé, avec un goûter sérieux. Cela faisait plaisir et peine, en même temps, de voir la pauvre maîtresse de français y faire honneur!
Mme Bolinska ne dormit guère cette nuit. Elle 15 se leva doucement et alla à son bureau, comme si, dans les tiroirs, elle eût comme un dernier espoir de retrouver, quelques pièces d'or oubliées dans un coin. Mais elle ne trouva que le prix de sa dernière leçon. . . . Comment vivre avec si peu ? Et Wanda, 20 si forte, si bien portante, comment se résigner à la voir dépérir, faute de nourriture suffisante !
Avec un grand sanglot la maman prit une feuille de papier et tâcha d'écrire les quelques petits mots qui seraient comme son arrêt de mort à elle, mais qui 25 donneraient une fortune à sa fille.
Lorsque Wanda se réveilla, la lettre n'était pas encore finie, mais l'enfant comprit tout de suite ce que sa mère voulait faire. Elle se jeta à bas de son lit:
30 — Non, maman, non . . . jamais! jamais!
Elle prit le papier, lut les quelques lignes si pénî-
blement écrites et déchira la lettre en petits morceaux.
— Mais que faire, ma pauvre petite Wanda, que faire? Je ne peux pourtant pas te voir souffrir de
5 notre misère. Et tu sais, ce n'est plus la pauvreté, c'est la misère, la vraie. . . .
— Je ne te quitterai pas, maman; vois-tu, ce ne serait pas possible.
Elle ne sortait pas de là.
10 Alors la mère, la berçant dans ses bras comme un petit enfant, lui dit, tout bas, en hésitant, presque en tremblant :
— Si tu étais plus grande, si tu étais capable de te maîtriser, je te dirais une folle idée qui m'est venue
15 pendant cette longue nuit. . . .
— Dis toujours, maman.
— La Princesse Thérèse m'a demandé de lui trouver une gouvernante pour ma fille. Si je prenais, moi, la place de cette gouvernante ? . . .
20 Wanda jeta un haut cri et dévora sa mère de baisers. Alors, Mme Bolinska vit combien sa fille, au fond de son cœur, désirait la vie nouvelle qu'on lui avait offerte; elle vit aussi que l'amour de Wanda pour elle devait être bien profond, bien réel, puisque,
25 malgré son désir d'être princesse, elle préférait la misère à la séparation.
— Ecoute, Wanda, je te parle comme à une grande personne. Nous verrons si cette chose folle pourra se faire. Mais, si jamais tu te trouves placée entre la
30 nécessité de me trahir et la nécessité de mentir, — tu diras la vérité. . . . Mais vois-tu, je ne pouvais
pas te laisser aller comme cela, toute seule. . . . Une fois que je t'aurai vue installée, heureuse — eh bien, alors, je me résignerai, je disparaîtrai; je me dirai : Elle ne m'oubUera jamais! Mais il me faut ta 5 promesse. Tout plutôt qu'un mensonge.
— Je te promets, mère adorée. . . .