‹ La petite princesseChapitre 8 sur 26 · SPLENDEURS · texte numérisé non relu

SPLENDEURS

La migraine de la Princesse Thérèse s'étant calmée, elle fit venir, le lendemain, Mme Richard auprès d'elle. La chambre encore à demi obscure,

5 rassura Mme Richard qui, toute brave qu'elle fût, tremblait im peu. La princesse, renversée dans un grand fauteuil, la tête enveloppée d'une épaisse dentelle, parlait d'une voix basse, en petites phrases brèves, comme pour s'épargner toute fatigue.

10 — Vous m'avez comprise, n'est-ce pas? Il faut

que la petite Wanda soit élevée en grande dame. Je ne puis tout surveiller; je vous donne carte blanche.

— Je crois que vous serez satisfaite, madame la . Princesse.

5 La malade leva un peu vivement la tête. Mme Richard possédait une voix singulièrement douce; la gouvernante de Wanda, simplement mais correctement mise, avait un grand air de distinction. La Princesse, qui Pavait acceptée de la main de sa bellelo sœur, pour éviter tout tracas, n'avait pas été sans inquiétude à son sujet. L'examen rapide fut très favorable à Mme Richard. La figure, les yeux, euxmêmes, peuvent induire en erreur; la voix, jamais!

— Wanda n'a pas mauvais ton, ce qui m'étonne, 15 je l'avoue. Mais il faut qu'elle oublie qu'elle a été la

compagne d'une . . . petite bouchère.

Mme Richard ne put s'empêcher de sourire.

— Lorsque l'on est pauvre, on se trouve naturellement avec les pauvres. Mais si Wanda étudiait et

20 jouait avec la petite bouchère, elle ne sentait pas la boutique. Il serait dommage, je crois, qu'elle oubliât trop ses premières années. Lorsque l'on est riche, il est tout naturel d'être charitable; mais lorsque l'on a vu la misère de près, on est charitable

y5 avec grâce.

— Oui, oui, sans doute. . . .

La Princesse Thérèse semblait réfléchir. Peutêtre n'avait-elle pas toujours été charitable avec grâce. Elle ajouta un peu brusquement:

30 — Je veux que ma nièce soit heureuse . . . très heureuse . . . assez heureuse pour ne rien regretter

La Petite Princesse 4T

rien — vous m'entendez? C'est aussi le désir du Prince aîné, qui m'annonce sa visite. Cela va me donner beaucoup de tracas. ... La petite ne commencera ses leçons sérieuses qu'à l'automne; jusque S là faites-la travailler un peu le matin, sans la fatiguer; puis vous la promènerez. Moi, je la verrai surtout au dîner. Pour tous les détails, vous vous entendrez avec Mme Valtars qui dirige la maison. Cela €ufBt. — Vous pouvez vous retirer.

lo Mme Richard salua, puis hésita.

— Madame la Princesse. . . .

— Eh bien! . . . pourquoi ne pas parler franchement ? Je ne vous fais pas peur, au moins ?

— Un peu, peut-être. Surtout, comme je devine 15 que la requête que j'ai à vous présenter ne sera sans

doute pas très bien accueillie.

— Dites tout de même. . . .

— J'ai connu Wanda depuis sa naissance; je l'ai toujours tutoyée; elle, toute petite, a pris l'habitude

20 de m'appeler « Mimi. » Il nous serait bien difficile à toutes deux de changer notre façon d'être, et puisque je dois un peu remplacer — sa mère. . . .

Mme Richard se tut. La princesse, mécontente, fronça les sourcils.

25 — C'est très ennuyeux, très ennuyeux. . . . J'aurais dû me douter qu'une amie intime de la mère ne pourrait pas se tenir tout-à-fait à sa place. Ah! si j'avais une meilleure santé. . . . Enfin, le mal est fait. Tutoyez Wanda puisque vous ne pouvez pas

30 faire autrement.

— Merci, madame la Princesse.

Mme Richard touchait déjà le bouton de la porte lorsque la malade l'appela de nouveau.

— Vous savez, c'est très désagréable de sentir qu'un membre de la famille, une Bolinska — car il

5 n'y a pas à dire, cette institutrice est une Bolinska — soit dans la misère. Une certaine histoire de côtelette m'a poursuivie dans mes rêves cette nuit. Vous qui êtes son amie, envoyez-lui des secours — ma bourse vous est ouverte, — ou nous pourrions lui faire ime

lo petite pension. Puisqu'elle a cédé sa fille. . . .

— Elle vous a donné sa fille, c'est vrai, mais elle ne l'a pas vendue.

— Bah! des mots, tout cela. D'abord, ce n'est pas pour elle que je le fais, c'est pour le nom.

15 — La Princesse Ladislas Bolinska n'L, besoin de rien. Sa santé s'est raffermie et elle gagne sa vie.

Mme Richard, sans peut-être s'en rendre compte, s'était redressée fièrement, toute frémissante. En rentrant auprès de sa fille, elle se dit qu'elle était

20 encore heureuse puisque, pour le moment du moins, cette femme égoïste, très occupée de sa santé, et qui ne comptait voir sa nièce qu'au dîner, ou peut-être pendant une promenade en voiture, ne lui disputerait pas beaucoup le cœur de l'enfant. Et cependant,

25 elle souffrait en songeant à tout ce que la Princesse Thérèse pouvait donner de plaisirs et de joies à Wanda, tandis qu'elle-même ne lui avait donné à partager que sa pauvreté.

— Ah ! Mimi . . . Mimi . . . regarde donc !

30 La petite fille se penchait hors de la fenêtre pour niieux voir. Rangée au bord du perron se trouvait

une voiture minuscule, attelée d'un cheval si petit qu'on était tenté de le prendre pour un gros chien.

— Est-ce que vraiment tu croîs que ? . . .

La joie suffoquait Wanda, qui ne savait comment 5 termmer sa phrase. Sa mère lui vint en aide.

— Si je crois que c'est la voiture de la petite Princesse? Mets ton chapeau, nous verrons bien!

Wanda, en descendant, tenait la main de sa mère; elle était presque grave et dit à mi-voix:

10 — C'est un conte de feés tout vivant, n'est-ce pas, maman?

Mme Richard ne répondit pas; elle était triste. Elle trouvait chez sa fille un tel ravissement, une extase, pour ainsi dire, devant les jolies choses de la

15 vie, le luxe, le plaisir, la richesse, qu'elle songeait au père de l'enfant, ce Polonais si gai, si beau, si épris de la vie et du plaisir, qui pourtant l'avait aimée, elle, pauvre et obscure, assez pour l'épouser, assez pour se brouiller avec les siens; pas assez pourtant

20 pour supporter vaillamment la pauvreté. En deux ans il avait mangé ce qui lui restait de sa fortune. Puis cet homme qui eût été brave devant le canon ennemi, gai même, ne se montra pas brave du tout devant les misères mesquines d'une obscure pau-

25 vreté. Elle se remit à donner des leçons. Lui, ne savait rien faire que danser, monter à cheval et se montrer charmant et beair prince. Il mourut d'un accident de cheval; mais sans l'accident, il fût mort lentement, misérablement, sans dignité, écrasé par

30 cette chose terrible — une misère de prince.

La jeune veuve, en regardant sa fille, sembla re-

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voir son très séduisant mari; c'était le même regard, dans les mêmes yeux bleus à cils noirs. Que faire pour empêcher l'enfant, comme le père, de ne voir dans la vie qu'une gigantesque partie de 5 plaisir?

— Wanda, quand tu seras sur le point d'être orgueilleuse ou vaniteuse, souviens-toi du petit logement de Tours; souviens-toi qu'un caprice des tiens pourrait de nouveau te condamner à la pauvreté.

lo L'enfant envoya un beau sourire à sa mère.

— N'aie pas peur, Mimi, je m'en souviendrai.

Mais ce n'est pas mal, n'est-ce pas, d'être bien contente, bien heureuse?

— Non, ma chérie, non!

15 Et la petite voiture était bien réellement pour elle! Un jeune groom, souriant de toute sa large bouche, lui apprit qu'il était là tout exprès pour lui enseigner à tenir les rênes, à conduire. Du reste, BobtaU, le tout petit cheval, était de bonne composition.

20 Wanda s'installa avec beaucoup de sérieux, pâle d'émotion et de plaisir, sur un coussin im peu élevé sa gouvernante à côté d'elle; derrière, il y avait un siège pour le groom: mais, pour commencer, D marcha à côté, donnant de petites indications à

25 l'enfant. Si Wanda était fière, je vous le laisse à penser! Un peu inquiète aussi. Le petit cheval ne pouvait pas secouer la tête, ou faire retentir ses grelots, sans qu'elle s'imaginât avoir à réprimer ime envie de prendre le mors aux dents. Mais Bobtail,

30 un animal très paisible, au fond, ne demandait pas mieux que de trottiner si doucement que le groom

allongeait à peine le pas pour se tenir auprès de sa jeune maîtresse.

Avant bien longtemps, Thomas sauta sur son siège, et se contenta de dire: «A droite, à gauche, un 5 petit coup de fouet. » Et on roulait le plus gaiement du monde le long des allées ombragées du parc. La tension d'esprit était trop forte pour ime conversation suivie; le bonheur étouffait Wanda. C'est cela qui valait encore mieux que le gros chat gris de la mère

10 Gringoire! Alors, elle eut des remords: est-ce que vraiment elle aurait mauvais cœur ? Dans un élan, elle se retourna pour embrasser sa mère, et faillit faire verser la petite voiture en tirant brusquement à gauche: «Attention, Mademoiselle! à droite! »

15 Le parc était si grand, si grand, qu'on pouvait s'y promener longtemps. Lorsque Wanda entrevoyait une jolie clairière, elle disait à sa mère:

— Nous irons nous installer là-bas pour travailler, n'est-ce pas, Mimi?

20 — Oui, mignonne, et y travailler sérieusement. Nous allons commencer les leçons. . . .

— Déjà?

— Pas avant demain, si tu veux. . . .

C'est.que les leçons, cela n'a jamais fait partie d'un

25 conte de fées. Et Wanda s'accoutumait si bien aux

magnificences et aux joies de son conte de fées à elle,

qu'elle ne demandait qu'à aller de merveille en

merveille, sans jamais songer aux choses ennuyeuses.

Grâce aux indications de Thomas, Wanda arrêta

30 son équipage juste devant le perron. Il est vrai qu'elle fronçait les sourcils et pinçait les lèvres,

comme une personne qui accomplit une tâche difficile et ardue. Plusieurs domestiques s'étaient assemblés pour voir le retour, et Mme Valtars, ime personne majestueuse et vêtue de soie noire, s'avança pour la 5 recevoir. Je dois dire que Wanda se sentit très heureuse de son petit triomphe et sourit aux gens de la maison qui lui souriaient aussi.

— Cela vous amuse, mademoiselle? demanda Mme Valtars.

lo — Ah! amuser n'est pas le mot! C'est divin. . . .

Je voudrais embrasser ma tante pour la remercier;

je voudrais embrasser tout le monde !

Et ne pouvant embrasser tout le monde, elle se jeta

au cou de Mme Valtars, qu'elle voyait pour la 15 première fois; cela émut cette respectable personne,

qui dit:

— Notre petite Princesse a bon cœur, Mme Richard, cela se voit.

Mme Richard sourit, et les deux femmes se donao nèrent une poignée de main.

— Si Mademoiselle voulait monter Bobtail cette après-midi? ... dit Thomas. Mme la Princesse a dit que je devais donner ses premières leçons d'équitation à Mademoiselle. Plus tard, il y aurait le

25 manège là-bas à Fontainebleau. Mais Mademoiselle peut me croire, il n'y a pas de manège qui vaille les bonnes promenades en forêt avec quelqu'un qui s'y connaît im peu. Et, sans me flatter, je m'y connais pas mal. . . .

30 — Oh! tout de suite, Thomas, tout de suite 1 Je n'aurai pas peur, moi!

Mais il faisait trop chaud; ce serait pour la un de raprès-midi. Alors, peut-être la Princesse Thérèse serait-elle assez bien remise pour assister à la première leçon.

5 De retour dans le joli boudoir, Wanda ferma soigneusement la porte, alors elle dévora sa mère de baisers.

— Ah! maman, ah! ma petite maman, que je t'aime et que je suis donc heureuse!

10 Quand elles étaient ainsi seules, elles pouvaient se permettre un peu d'imprudence.

La Princesse Thérèse se fit raconter les événements de la matinée: «Bah! se dit-elle, c'est une vraie Bolinska! Quand elle saura ce que c'est

ï5 que d'être très riche et de satisfaire toutes ses petites fantaisies, elle oubliera vite sa mère. C'est déjà à moitié fait, puisqu'elle n'a pas pleuré et qu'elle n'a pas même demandé la. permission de lui écrire. »

20 Se sentant presque remise, la Princesse Thérèse s'installa au jardin, vers six heures, afin d'assister à la première leçon d'équitation. Wanda, en petite amazone, un chapeau de feutre noir, orné d'une longue plume, sur la tête, une mignonne cravache à

25 la main, parut bientôt, accompagnée de sa gouvernante. Elle courut vers sa tante, aussi vite que sa longue jupe le lui permit, et l'emlDrassa comme embrassent les enfants qui n'ont jamais connu que l'afiFection et les caresses. La Princesse, habituée à

30 être traitée avec force respect, et très peu aimée en somme, se sentit im peu embarrassée.

— Tu es expansive, Wanda.

— Ah! ma tante, si je pouvais vous embrasser tout le temps, nuit et jour, cela ne vous dirait pas encore assez combien je suis contente! BobtaÙ est . . .

5 elle hésita avant de trouver un mot assez fort, Bobtail est un ange!

Bobtail orné de deux ailes sembla assez drôle pour faire sourire la Princesse.

— Alors, tu es heureuse ? Tu ne regrettes rien ? 10 — Non, rien du tout!

Un petit regard curieusement malicieux de la tante avertit Wanda que celle-ci pensait à la mère délaissée. L'enfant rougit, mais ne sut que dire.

— Allons, tout va bien, alors. Vous pouvez vous 15 retirer, madame Richard. Je garde ma nièce auprès

de moi. Vous l'habillerez pour le dîner, puis vous viendrez la chercher à huit heures et demie.

Il n'y avait qu'à s'incliner et à partir. Mais à ce moment la mère de la petite Princesse comprit ce que 20 lui coûterait son sacrifice. De la fenêtre du boudoir, bien cachée par les rideaux, elle suivit chaque mouvement de sa fille pendant cette première promenade à cheval, qui se passa le mieux du monde.

La Princesse Thérèse était fort curieuse de savoir 25 comment sa nièce se comporterait au dîner. Quoiqu'il n'y eût que deux couverts, la table, un peu perdue dans l'immensité de la salle à manger, était fort coquettement servie.

Wanda, les joues en feu, les yeux brillants, encore 30 toute frémissante du plaisir de sa promenade, bavar-

dait beaucoup^ ce qui amusait sa tante, habituée au silence sévère de ses repas solitaires.

— Alors, tu préfères Bobtail à Toute-Belle ?

— Bobtail est vivant; c'est tout autre chose. Il 5 mange pour de vrai le sucre que je lui donne; avec

une poupée, il faut faire semblant, n'est-ce pas? D'un autre côté, je peux mettre Toute-Belle dans mon lit quand je me couche; ça c'est gentil . . . elle a de vraies chemises de nuit dans son trousseau,

10 et je la déshabille. . . . Mais les chevaux, oh! les chevaux! . . .

La princesse pensait: «Une vraie Bolinska — rien de la petite bourgeoise, sa mère! »

Wanda, à qui toutes les règles du savoir-faire

15 étaient familières, se conduisit si bien que sa tante en fut un peu étonnée. La petite ne témoigna d'aucune surprise au sujet du beau repas, des fruits superbes, de la corbeille de fleurs rares, ce qui ne fit pas tout-àfait plaisir à la Princesse Thérèse, qui aimait à

20 éblouir.

Après le dessert, on apporta des bols de cristal, à demi remplis d'eau. Wanda ne savait trop ce qu'elle devait faire du sien, mais comme elle était fine, elle ne montra aucun étonnement, regarda sa tante,

25 puis, avec une imitation si exacte qu'elle en était comique, trempa le bout de ses petits doigts dans l'eau parfumée et les essuya gravement sur sa serviette.

La princesse, sans en avoir l'air, nota tous ces dé-

30 tails, et comprit qu'elle n'aurait pas grand'chose à enseigner à sa nièce.

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