L’A U TE U R
Dans notre étude concernant le tableau original de la Petite Sainte-Famille *, nous avons laissé irrésolue la question de savoir si cette œuvre précieuse, exécutée à la demande d’Isabelle de Gonzague et décrite dans l’inventaire dressé en 1627 des « Tableaux et autres OBJETS d’art existant DANS LE PaLAIS DE LA CoUR DE Mantoue»; spécialement mentionnée, en outre, dans les États ou Listes d’acquisition de Daniel Nys, sous le nom de « Madonna Piccola di Raffaello », avait été envoyée au Roi d’Angleterre, Charles D’’, pour lequel Nys a effectué en partie ses achats, ou était, au contraire, demeurée à Venise, dans les mains de celui-ci.
Une telle lacune était regrettable, nous le comprenions; mais les éléments nous manquant alors pour conclure d’une manière certaine, nous avons dû nous abstenir, ne voulant pas émettre une affirmation que les faits auraient pu contredire ensuite.
D’un autre côté, rien n’établissait d’une manière absolue, en dehors de son exécution même, que le tableau
i. y. La Petite Sainte-Famille de Raphaël, Madonna Piccola de la Marquise Isabelle d’Este de Gonzague, collection de Mantoue. Paris, Dumoulin et C'", 1892.
de la Petite Sainte-Famille dont l’existence e'tait signalée, provenait de Venise ou d’Angleterre, ni, conséquemment, qu’il était bien celui d’Isabelle de Gonzague.
Et en l’absence d’une preuve tangible, irréfutable, i< était possible que celte pensée vînt à l’esprit de quelques-uns, si peu sérieuse qu’elle fût : que tout tableau ancien représentant la Petite Sainte-Famille pouvait, au même titre, être considéré comme venant de Mantoue.
A ceux qui auraient ainsi raisonné, il était facile de répondre, il est vrai :
Allez examiner le tableau dont il s’agit et vous reconnaîtrez l’œuvre du maître; allez l’étudier et vous reconnaîtrez son dessin, son coloris, son exécution, et vous constaterez qu’aucune confusion avec une copie quelconque, même avec celle du Louvre, cependant si remarquable, n’est possible.
Car, on ne peut raisonnablement supposer que l’on ne sache distinguer, en l’analysant, en la scrutant, une œuvre de Raphaël de l’œuvre d’un de ses élèves ou de ses copistes; on ne peut raisonnablement admettre que son faire, son dessin, etc., puissent être si facilement et si complètement confondus avec ceux d’un autre peintre, qu’on ne parvienne à les reconnaître qu’autant qu’un document écrit vient dire : ceci a été peint par Raphaël, cela n’a pas été peint par lui. — S’il en était
ainsi, ce serait une chose bien regrettable pour le maître et, en même temps, singulièrement glorieuse pour ses imitateurs ou ses disciples, on en conviendra.
Mais la question n’en demeurait pas moins entière :
— Qu’e'tait devenue, lorsqu’elle fut passée dans les mains de Daniel Nys, le marchand vénitien, avec beaucoup d’autres trésors de la collection de Mantoue, l’œuvre précieuse, la Madonna Piccola du divin peintre d’Urbin, si longtemps sollicitée, si longtemps attendue et enfin obtenue par Isabelle de Gonzague?
— Où était la preuve véridique, irrécusable pour tous, que le tableau sur lequel on appelait l’attention des savants, est bien la Madonna Piccola acquise à Mantoue par Daniel Nys?
C’est ce que nous sommes en mesure de faire connaître aujourd’hui.
Nous avons indiqué que le tableau de la Petite Sainte- Famille porté des traces profondes de cachets armoriés apposés directement sur le panneau^ et qu’il existe encore sur son parquetage, très ancien, deux autres cachets dont un également est armorié h
C’est ce dernier cachet, auquel nous n’attachions d’abord qu’un intérêt secondaire, qui fixe d’une manière précise, matérielle, pour ainsi dire, sur l’identité du tableau.
Lorsqu’après de longues et difficiles recherches, nous avons su à quelle famille il appartenait, nous nous sommes demandé quels rapports avaient pu exister entre cette famille et Daniel Nys, quels liens pouvaient la rattacher à Venise,
C’était, pour nous, une véritable énigme.
Les armes du cachet, que nous reproduisons en tête de cette notice, sont, en effet, celles données à Robert Thierry, de Saint-Thomas-lès-Vienne-le-Châtel, archer des gardes de la compagnie de Gratien d’Aguerre, chevalier gouver-
I. V. La Petite Sainte-Famille de Raphaël, ouvrage cité, p. 67.
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neur de Mouzon, anobli par lettres du duc Antoine de Lorraine, délivrées à Bar le 7 octobre i5io. Les voici :
Ecu : De sinople, à un garrot (flèche d’arbalète) d’argent rompu posé en chevron, accompagné de trois étoiles d’or, deux en chef et une en pointe, l’écu surmonté d’un armet morné orné de son bourlet et d’un lambrequin aux métaux et couleurs de l’écu
Cimier : Un carquois plein de flèches d’or, posé entre deux pennes de sinople écartelées d’argent-.
La lumière se fit dans notre esprit lorsque, poursuivant nos recherches, nous découvrîmes qu’un petit-fils de Robert Thierry, l’anobli dont nous parlons, Jean Thierry, avait abandonné la maison paternelle pour se rendre en Italie et s’était fixé à Venise, où il avait réalisé une brillante fortune et où il était mort, laissant une succession considérable qui a fait l’objet de réclamations nombreuses auprès de l’ancienne République de Venise, tant de la part de ses héritiers ou prétendus héritiers demeurés en France, que de la part même du gouvernement français.
1. V. Arcliives de Nancy, Registre des Anoblis, années i5io-i5i4, f' 14, dans lequel ces armes sont ainsi décrites ; « Ung escu de synople a un garrot d’argent rompu, qui est en chevron, et trois estoilles d’or, l’une a la poincte de l’escu et deux en chief. »
V. Nobiliaire ou Armorial général de la Lorraine et du Barrais, par le R. P. Dom. A. Pelletier. Nancy, lySS, in-fol. p. yJi.
2. V. Bibliothèque Nationale, Cabinet des Titres, Mss. Pièces originales, vol. 2826 (Thierry), pièce 11“ io5, Texte et dessin;
V. Ibid. Mss. N" 478. Nobles de Lorraine, v. in-fol. article Thierry. Cimier :« Un carquois plein de llèches d’or, posé entre deux pennes de sinople écartelées d'argent. »
C’est une assez singulière histoire que celle de ce Jean Thierry. Comme elle se rattache au sujet qui nous occupe, nous allons la résumer brièvement, d’après les actes ou documents authentiques existants.
Robert Thierry, de Saint-Thomas-lès-Vienne-le-Châtel, eut trois fils : Pierre, Claude et François.
Ces trois fils demeurèrent pauvres, ainsi que leur père; c’est du dernier, François, qu’est né Jean, vers iSyg.
Abandonnant sa famille pour chercher fortune en pays étranger, ce que faisaient alors nombre de gentilshommes dénués de ressources, Jean Thierry se trouvait dans une condition plus que modeste à Brescia, lorsqu’il y fit la connaissance d’un riche marchand vénitien d’origine grecque, auquel il plut, et qui lui proposa de l’emmener avec lui pour se livrer au commerce.
Jean Thierry accepta, et ce fut le point de départ de sa fortune.
Le marchand se nommait Athanase Tipaldi; il appartenait à la famille Tipaldi, de Napoli de Romanie, d’après le testament qu’il a laissé et dont le texte est plus loin h