V. Félibien. Entretiens. Édition de 1C90, t. i", p
Nous occupant de la Petite Sainte-Famille et désirant incidemment connaître ce qui pouvait concerner le tableau que Mazarin avait possédé, nous avons voulu vérifier le dire de Félibien. Dans ce but, nous avons compulsé, avec le désir sincère et la pensée de trouver, toute la correspondance du marquis de Fontenay-Mareuil pendant son ambassade à Rome, conservée au palais du quai d’Orsay. — On sait, en effet, que Mazarin chargeait les ambassadeurs de la recherche et de l’Scquisition d’œuvres d’art pour son compte, quand il en avait l’occasion et pensait qu’ils pouvaient le faire utilement. — C’est ainsi, par exemple, que M. de Bordeaux, ambassadeur à Londres, y fit d’importantes acquisitions pour lui à la mort de Charles Rfi.
La reine Marie de Médicis elle-même avait, antérieurement, chargé M. d’Avaulx, ambassadeur à 'Venise, de traiter avec Daniel Nys^pour l’acquisition des statues de la collection de Mantoue, des cartons de Mantegna représentant le Triomphe de Jules César, d’un certain nombre de tableaux, de différents autres objets précieux, etc. ^
1. V. Archives du ministère des Affaires étrangères, Correspondance, Angleterre, v. 63 et 64 : Lettres de M. de Bordeaux. — V. de Cosnac : les Richesses du Palais Mazarin, Paris, 1884.
V. également la correspondance de M. le comte d’Argenson, ambassadeur à Venise, etc.
2. V. in fine, Appendice, G, lettre de M. d’Avaulx, du 2 juin 1629, à M. de Château neuf; — V. Appendice, H, lettre du mêmei du 6 octobre 1629, à la Reine.
C’était donc chose admise et dans les usages de l’époque : la correspondance des ambassadeurs en témoigne.
Eh bien! dans aucune partie de la correspondance échangée entre le cardinal Ma:{arin et le marquis de Fontenay- Mareiiil, il n’est question de tableaux ou d'œuvres d’art, ni de leur recherche ou de leur acquisition, et l’on pourrait déjà conclure de ce fait, que le dire de Félibien est de pure imagination.
Mais il y a plus : un nom est cité dans cette correspondance, le nom d’un homme chargé d’une mission extraordinaire en Italie à l’époque même où le marquis de Fontenay-Mareuil s’y trouvait, d’un homme exceptionnellement doué, d’une intelligence supérieure, d’une habileté rare, ami et confident de Mazarin : nous voulons parler du cardinal Alexandre Bichi, l’éminent évêque de Carpentras. — Or, dans la correspondance échangée entre Mazarin et le cardinal Bichi, nous trouvons ce qui fait absolument défaut dans celle de Fontenay-Mareuil : la question de la recherche et de l’acquisition d’œuvres d’art en Italie, pour le compte de Maqarin.
Dans une lettre du .S novembre 1643, Mazarin écrit au cardinal Bichi ;
« ...J’ai pensé a me prévaloir delà commodité que V. E. aura estant de retour à Bologne 1, de rencontrer quelques
I. Le cardinal Bichi avait déjà fait un séjour dans la Haute-Italie (juin à septembre 164.3) en se rendant à Rome.
V. .4rchives du ministère des Affaires étrangères, Correspondance. Rome, V. 82, f" 273 : Lettre d’Elpidio Benedetti, du 7 juillet 1643, à Mazarin : « ... Ci venue avviso délia risolutione presa da
tableaux de Guido Reny et de l’Albane quand, à ses heures perdues, elle voudra aller se divertir dans leurs escholes. Je seray bien ayse d’y employer jusqu’à mil escus des diverses pièces, me remettant au reste à tout ce qu’elle me fera la faveur d’accorder... »
Un mois après, dans une lettre du ii décembre lôqS, Mazarin écrit de nouveau :
« ... Le retour de V. E. en l.ombardie luy donnera peutestre moïen de faire rencontre de quelques beaux tableaux. Je la supplie me faire la grâce d'en faire quelques emplettes pour moy, sy elle y a occasion. Je seray bien ayse d’y despenser jusqu’à trois mil escus, et il ne m’importe pas qu’ils soient anciens ou modernes, pourvu qu’ils soient bons. »
Puis ensuite, le i8 décembre :
« ... Je supplie V. E. de n’hésiter pas d’employer dans des tableaux jusqu’à la somme de six mil escus dans son voyage de Lombardie sy elle y treuve occasion ; mais qu’elle prenne bien garde, s’il luy plait, de n’estre pas trompée en des copies pour originaux. »
Voilà donc le cardinal Bichi, évêque de Carpentras, diplomate d’une grande finesse, jouissant de toute l’estime et de toute la confiance de Mazarin chargé par lui, dès
suaEmi«>(le cardinal Bichi) di passarsene primaaParma et a Venezia, che sarà facilmente causa ch’egli differisce, p. rispetto dell’ aria, fin all’autumno, il suo ingresso in Roma. »
I. V. in line, Appendice, I, lettre du cardinal Mazarin al Padre Mazarini, du 25 novembre 16.14.
N. B, — Michel Mazarin, moine dominicain, provincial de son ordre, frère du ministre, était « Maeslro del sacro Palazzo ».
1643, de rechercher et d’acquérir, en Italie, des tableaux pour son compte, — et non le marquis de Fontenay- Mareuil.
Celui-ci a eu si peu à s’occuper d’une mission de ce genre, d’ailleurs, qu’à Rome même et pendant son ambassade auprès d’Urbain VIII, deux agents spéciaux étaient chargés, par Mazarin, d’y faire des acquisitions et de lui procurer des œuvres d’art.
Ces agents se nommaient Elpidio Benedetti et Paolo Macaranih Ils correspondaient directement avec le cardinal et de nombreux envois faits et annoncés par eux, de statues, tableaux, objets d’art divers, copies de tableaux qu’ils faisaient exécuter sur son ordre, sont signalés dans leurs lettres 2.
Quelle était la position officielle du cardinal Bichi en Italie?
Cette position était supérieure à celle du marquis de Fontenay-Mareuil : le cardinal Bichi était Envoyé extraor-
1. L’abbé Elpidio Benedetti avait vécu dans l’intimité du cardinal Mazarin; il était chargé de ses affaires à Rome. (V. A. Clieruel, Lettres du cardinal Mazarin, Introduction, ix, x. ) — Paolo Macarani était un de ses correspondants à Rome ; le marquis de Fontenay-Mareuil lui donne le titre de son serviteur particulier (V. Archives du ministère des Affaires étrangères, Correspondance, Rome, V. 77, f» 122).
Dans son testament, Mazarin fait mention d'Elpidio Benedetti et de Paolo Macarani. — V. in fine. Appendice, J.
2. V. ces lettres, qui embrassent notamment la période de 1641 à 1644. pendant laquelle le marquis de Fontenay-Mareuil était ambassadeur auprès d’Urbain VIII. (Mêmes archives. Correspondance, Rome.)
dinaire de France muni des pleins pouvoirs du Roi choisi comme médiateur, pour négocier la paix générale entre le pape et les princes italiens i.
C’est en cette qualité qu’il parcourut toute la Haute- Italie et entra en rapport avec toutes les cours.
Le 23 janvier 1644, il écrit de Venise à Mazarin :
« ... J’ay mis ordre à Bologne pour les tableaux que V. E. désire. J’en ay trouvé icy quelques-uns des vieux asseq beaux, mais le prix en est si hault qu’il fait bien voir que les maistres les veulent vendre quatre fois plus qu’ils ne vallent. Je tascheray de servir en cela et en toute autre chose V.E. le mieux qu’il me sera possible, n’ayant point de plus grande passion que de luy pouvoir, en quelque façon, tosmoigner que je suis entièrement. Monseigneur, vostre très-humble, très-obéissant et très-obligé serviteur. »
Est-ce pendant cette première partie de sa mission à Venise, que le cardinal Bichi a fait l’acquisition de la Petite Sainte-Famille de Raphaël ? Est-ce alors qu’il est entré en rapports avec Jean Thierry, son possesseur, Tipaldi — en admettant que celui-ci l’ait eue avant lui — étant mort depuis quelques années déjà, et qu'il a usé du crédit de 6000 écus^ que Mazarin lui avait ouvert pour l’acquisition de tableaux pendant son voyage ?
I. V. Archives du ministère des Affaires étrangères. Correspondance, Rome, V. Sr, f»' 458 et suiv.
V. A. Clieruel, Lettres du cardinal Mazarin, 1. 1, p. 207, etc. et 387.