N- B. Environ 100 000 francs de notre monnaie actuelle
Une chose certaine, c’est que le cardinal Bichi quitta Venise le 5 février 1644, se tendant à Rome, d’où devait partir le marquis de Fontenay-Mareuil pour rentrer en France.
Et ici, peut-être, allons-nous rencontrer le faif qui a servi à Félibien pour échafauder son récit et sur lequel son imagination a brodé
Nous avons dit qu’Elpidio Benedetti et Paolo Macarani, les deux agents particuliers de Mazarin chargés, à Rome, de lui procurer des œuvres d’art et de le renseigner, en même temps, sur toutes les choses d’Italie qui pouvaient l’intéresser, correspondaient avec lui et lui adressaient directement leurs envois.
Les routes n’étaient pas sûres à l’époque, surtout les routes maritimes, ni les moyens de transport fréquents, ni les douanes commodes. Aussi ces agents profitaient-ils, toutes les fois qu’ils le pouvaient, du voyage ou du passage d’un ambassadeur ou d’un chargé d’affaires, pour leurs expéditions, d’autant que, par ce moyen et en raison des instructions données et des lettres de sauvegarde délivrées par les gouvernements, leurs envois étaient protégés contre les prises de guerre et sortaient et entraient en franchise, sans être visités.
Rien donc que de naturel à ce qu’en informant Mazarin du départ que le marquis de Fontenay-Mareuil se proposait d’effectuer depuis plusieurs mois déjà au moment où
il écrivait (janvier 1644), Elpidio Benedetti se soit empressé d’ajouter :
(( Je suis par conséquent tout occupé avec le S'’ Antoine (délia Corsica) à faire tmhs.\\e.i' tous les tableaux et tous les objets que je dois envoyer à V. E. pour ne pas perdre cette bonne occasion. Je veux cependant croire que Son Exc. ne pourra pas partir aussi promptement. .. 1 »
Ayant reçu des ordres contraires, le marquis de Fontenay- Mareuil ne partit pas alors, en effet; ce n’est qu’en mars (1644) qu’il effectua son retour en France.
Or, dans l’intervalle, le cardinal Bichi était arrivé à Rome, venant de Venise (commencement de février). — Remit-il à Elpidio Benedetti, pour être jointes aux pièces que celui-ci annonçait à Mazarin et que devait emporter l’ambassadeur avec ses bagages, les acquisitions qu’il avait personnellement faites, selon le désir de Mazarin ? — C’est possible, c’est même probable^.
Ainsi s’expliquerait le dire de Félibien, que le tableau de la Petite Sainte-Famille a été rapporté de Rome pour Mazarin par le marquis de Fontenay-Mareuil, et ce dire
1 . V. in fine, Appendice, K, lettre d’Elpidio Benedetti du 7 janvier 1644.
En décembre suivant (1644), on le voit également profiter du départ du cardinal de Lyon, pour envoyer à Mazarin des tableaux et des statues : — V. in fine. Appendice, L, lettres d’Elpidio Benedetti des 5 et 26 décembre 16.(4.
2. Le cardinal Biclii, renl;:int en France, avait déjà autorisé antérieurement Elpidio à joindre à ses bagages, des statues destinées à Mazarin : — V. in fine, Appendice, M, sa lettre du 21 octobre 1641.
serait fondé dans les conditions que nous indiquons, l’intervention du marquis de Fontenay-Mareuil ne pouvant pas, d’ailleurs, se manifester autrement, d’après les correspondances que nous avons citées.
Mais en supposant qu’il ait rapporté la Petite Sainte- Famille que possédait Mazarin, ce n’est pas un seul tableau que le marquis de Fontenay-Mareuil a ramené d’Italie lors de sa rentrée en France, comme il semble résulter du récit de Félibien : c'est un nombre important de tableaux et d’objets d’art de toute nature, envoyés par Elpidio Benedetti. Le marquis de Fontenay-Mareuil avait, d’ailleurs, très gracieusement déclaré, dans sa lettre du 20 février 1644 à Mazarin, « qu’il assisterait Elpidio dans tout ce qu’il désirerait de lui 1 ».
I. V. Archives du ministère des Affaires étrangères. Correspondance, Rome, V. 83, f» 179 : « Et j’assisteray le sieur Elpidio en tout ce qu’il désirera de moy. »
Le cardinal Bichi ne séjourna pas seulement à Venise du 26 décembre 1643 au 5 février 1644. A peine rentré à Rome, il repart pour Venise (26 février). Le 20, il avait écrit de Rome à Mazarin :
« ... Tanto in Bologna, quanto in Fiorenza, si continuano i diligenzi p. i quadri et ne sono incaricati amici affezionati e intelligenti L »
Le 24, au moment de se mettre en route, il écrit de nouveau :
« A l’occasion que je m’en retourne en Lombardie, je feray renouveller les diligences que j’y ay fait faire pour trouver et achepter des tableaux... »
Mais, cette fois, il ne voulut pas s’en rapporter à ses seules lumières pour satisfaire au désir du ministre. En homme habile, il s’adjoignit dans ses recherches et emmena avec lui, pour l’aider de ses conseils, un artiste distingué, Pietro da Cortona (Pierre Berrettini), peintre attitré de la cour de Florence, où il peignait alors les voûtes du Palais Ducal. — Sur sa demande^, le grand-duc autorisa Pietro
1. Aussi bien à Bologne qu’à Florence, les recherches pour les tableaux continuent, et ce sont des amis dévoués et compétents qui en sont chargés.
2. V. ci-après, extrait de la lettre du cardinal Bichi, du g mars 1644.
da Cortona à l’accompagner dans toutes ses démarches^ et c’est ainsi que nous les voyons visiter ensemble différentes villes, telles que Bologne, etc., s’informant de tout ce qui a trait aux arts.
A U commencement de mars 1 644, ils se trouvent à Venise, où le cardinal dut faire un séjour beaucoup plus long qu’il n’eût souhaité, — de mars à juillet, — les difficultés entre le pape et la république étant particulièrement difficiles à aplanir.
Le 9 mars 1644, il écrit de Venise à Mazarin :
« ... Je suis après à chercher des tableaux en suitte de l’ordre que V. L. m’en a envoyé, et afin de la pouvoir mieux servir, j’ay desbauché le sig'' Pietro da Cortona, qui a eu permission d’estre un mois avec moy et fait ici maintenant avec beaucoup d'addresse ses diligences, pendant qu’il tesmoigne de voir tout simplement pour sa curiosité. Il y trouve beaucoup de belles pièces antiques, mais le prix qu’on en demande est si exorbitant que je n’oserois presque le dire. Nous verrons neantmoins, tant en cette ville qu’<à Bologne et autres lieux circonvoisins (car je le feray rouler par toutes ces villes d’alentour), si nous pourrons bien servir V. E. »
Le 9 avril 1644, il écrit de nouveau de Venise ;
« Le S’ Pietro da Cortona et moy sommes tousjours après à chercher des tableaux, mais ils sont de prix si exorbitant que nous sommes presque rebutés d’y employer de l’argent, car le dit S' Pietro mesme advoue que ce qu’on
en veut avoir au dernier nrot est le double de ce qu’ils peuvent valloir. Neantmoins, nous verrons ce que nous pourrons faire et V. E. peut estre asseurée que tant en cela qu'en toute autre chose qui regardera ses satisfactions, j'useray de toute la diligence et des seings qui seront possibles. »
Le i6 du même mois, il écrit encore :
« ... Je suis tousjours après à chercher des tableaux avec le S'' Pietro da Cortona et j’espère qu’avant mon despart nous en achepterons quelques-uns, quoy qu’ils soient un peu cher... «
De son côté, Mazarin avait écrit au cardinal Bichi :
Le 5 mars 1644 :
« ... Quant aux tableaux dont je vous avois cy-devant prié de faire quelques emplettes, je suis tousjours dans le mesme désir et me remets entièrement à ce que V. E. fera, sçachant bien que l’argent sera bien employé quand il le sera par ses ordres... »
Le 29 avril 1644 :
« ... V. E. ne m’a plus rien escrit touchant les tableaux dont je l’avois suppliée. C’est une passion naissante que j’ay et je vous seray extrêmement obligé, si à votre passage par Bologne vous n’avez pas eu le temps d’y songer, d’envoyer les ordres vostres a quelqu’un de vos amys qui soit intelligent en ceste matière pour achever ce que vous n’aurez pu faire. Cependant, je demeure, etc.)?
Les lettres se suivent, rapprochées, on le voit, et la question n’est pas un instant perdue de vue.
Quels résultats les recherches et les démarches du cardinal Bichi et de Pietro da Cortona ont-elles donnés? C’est ce que l’on ne saurait dire d’une manière générale, le cardinal, absorbé sans doute par son rôle politique, ne parlant jamais de la question que sous une forme sommaire L
Est-ce dans cette seconde partie de sa mission, dans ce nouveau séjour à Venise en compagnie de Pietro da Cortona, de mars à juillet 1644, qu’il a acquis le tableau de la Petite Sainte-Famille de Raphaël?
En relations avec les princes, les ambassadeurs et les principaux dans chaque ville, Pietro da Cortona et lui étaient certainement mieux à même que personne de donner toute satisfaction à Mazarin.
Et il est à remarquer que Jean Thierry ou Jean de Mortier, ce qui est la même chose, possesseur de la Petite Sainte-Famille de Raphaël, était parfaitement connu des ambassadeurs français qui se sont succédé à Venise pendant qu’il y résidait. Des attestations de plusieurs d’entre eux et en particulier une déclaration de M. de La Haye, successivement ambassadeur à Constantinople et à Venise,
I. La correspondance d’EIpidio Benedetti n’est pas plus explicite. Elpidio annonce les expéditions qu’il fait, mais sans détails, se bornant à signaler de temps à autre l’envoi prochain de listes ou états y relatifs, dont on ne retrouve d’ailleurs aucune trace.
ne laissent aucun doute à cet égard i . — Le commerce considérable de Jean Thierry, ses relations avec l’Orient, dont Venise était alors l’étape régulière pour les passagers de marque et les courriers de cabinet se rendant à Constantinople, le mettaient, pour ainsi dire, en rapports constants avec eux.
Ayant des attaches à l’ambassade, il est naturel que Jean Thierry soit entré ou ait été mis en relations avec l’envoyé français, cardinal Bichi, et avec Pietro da Cortona, son représentant. Le cardinal Bichi n’avait pas, d’ailleurs, à rechercher seulement des tableaiix pour Mazarin : il devait également rechercher des joyaux pour la Reine, ainsi qu’en témoigne le paragraphe ci-après de sa lettre du 24 février 1644, et c’est une seconde raison pour qu’il ait connu Jean Thierry, trafiquant en matières d’or, d’argent, pierres précieuses, etc. Voici ce paragraphe :
(i ... J’y feray aussy mes diligences afin que la Reine soit servie des perles suivant son ordre, et je tascheray de les luy envoyer, s’il est possible, par le retour des gallères. »
Par la force même des choses, le cardinal Bichi est donc entré en relations avec Jean Thierry, l’un des plus riches marchands de Venise. Cela ne paraît pas douteux, étant donnés les mandats spéciaux qu’il avait à remplir, tant pour la Reine que pour le cardinal-ministre.
Et l’on peut bien moins douter encore qu’il ait acquis, du même Jean Thierry, le tableau de la Petite Sainte-
. V. in fine. Appendice, N.
Famille provenant de la collection de Mantoue, que l’on retrouve ce tableau dans les inventaires de Mazarin, dressés postérieurement à la mission du cardinal Bichi en Italie i.
Car la Petite Sainte-Famille possédée par Mazarin et la Madonna Piccola d’Isabelle de Gonzague ne sont qu’une seule et même œuvre, ainsi qu’on le verra ci-après.
L’unique point à élucider serait de savoir si c’est pendant son premier séjour à "Venise, du 26 décembre lôqS au 5 février suivant, ou pendant son second séjour dans la même ville, de mars à juillet 1644, que le cardinal s’en est rendu acquéreur.
I. On comprend que Jean Thierry ait consenti à se séparer de son tableau, du moment où l’Envoyé extraordinaire français le lui demandait. Etranger et négociant, son intérêt lui commandait de ménager ou de conserver les appuis qu’il avait à l'ambassade de son pays, et non de s’y créer, peut-être, des hostilités par un refus.
Mais le dire de Félibien, que le tableau de Mazarin a été acheté sur le conseil du chevalier del Pozzo, que devient-il ?
On a vu plus haut ce qu’il convient d’en retenir, en mettant les choses dans les conditions les plus favorables pour son auteur. — Le rapprochement seul des dates suffirait, d’ailleurs, à le détruire.
Comment, en effet, le chevalier del Pozzo aurait-il pu faire la déclaration que lui attribue P'élibien, en ce qui touche le tableau du Roi alors qu’à l’époque où les faits sont censés se passer ( 1 644 ), le Roi ne possédait pas de tableau représentant la Petite Sainte-Famille? — Louis XIV n’a eu celui qui se trouve actuellement au Louvre qu’après 1662, puisqu'il cette date il figure encore dans le catalogue de Brienne, imprimé la même année chez Pierre LePetit^;