LES FÊTES RÉVOLUTIONNAIRES SOUS LA CONVENTION
Bien que les décrets instituant les fêtes révolutionnaires remontent, pour la plupart, à la Législative et à la Convention, ces fêtes populaires furent surtout en honneur sous le Directoire. Les fêtes célébrées sous la Convention sont, dans nos municipalités rurales, relativement rares. Dans le canton de Beaumont, les Archives municipales n'en mentionnent guère que deux : la Fête commémorative de la reprise de Toulon et la Fête de l'amitié. L'une et l'autre furent célébrées, à quelques semaines d'intervalle, à l'extrémité méridionale du canton, dans la petite commune de Born de Champs.
§ I.- FÊTE EN l'honneur DE LA REPRISE DE ToULON.
Le 12 nivôse an II (i'''" janvier 1793) arriva à la mairie de Born un paquet postal apportant, avec la nouvelle de la reprise de Toulon sur les Anglais, un décret relatif à ce glorieux événement. Le procureur de la commune, après en avoir pris connaissance, réunit d'urgence les officiers municipaux. Il leur donne lecture de la lettre qu'il vient de recevoir et, sur son requis, la municipalité arrête qu'il sera célébré une fête nationale, à laquelle seront invités tous les bons citoyens, « pour se
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réjouir de la nouvelle conquête de nos braves sans-culottcs ». {Arc/i. in un. de Born, 2'^ Registre, p. 56. )
Cette fête fut tîxée au 20 nivôse suivant.
Ce jour-là, à l'heure de midi, les républicains de Born, sur l'invitation de Lespinasse, maire, s'assemblèrent à la maison commune, où un repas leur fut servi. La municipalité avait eu la délicate attention d'y convier tous les pauvres de la commune et le procès-verbal de la fête nous apprend — ce qui n'est pas fait pour nous surprendre — que pas un ne manqua à l'appel.
Le repas terminé, le maire « ordonne » que, en souvenir de cette fête, il soit planté un arbre de la Liberté, auquel sera attaché un écriteau portant cette inscription : Vive la Montagne, Toulon redevenu français. Puis, il désigne l'arbre qu'il a luimême choisi, la veille, et demande aux citoyens présents d'exécuter son ordre sur-le-champ.
Sans perdre un instant, on court à l'arbre désigné et on le déracine. Les propriétaires voisins s'empressent de le conduire à Born devant la maison commune. On suspend à sa tête un grand écriteau portant l'inscription indiquée plus haut et « les bras vigoureux des braves sans-culottes élèvent cet arbre », pendant que l'assistance fait entendre des hymnes patriotiques.
L'opération terminée, les citoyens se rendent de nouveau à la maison commune « pour dîner ».
Le repas allait prendre fin quand on avertit le maire qu'il se trouvait dans la salle « deux particuliers qui avaient eu quelques différends ensemble » et qui avaient cessé de se fréquenter. Lespinasse les fait comparaître devant lui et, après leur avoir « tenu le langage de la fraternité •>, il leur fait donner « l'accolade fraternelle », il les fait « choquer le verre ensemble » et il leur demande de tout oublier. Très émus, ils se rendent aux conseils du maire, oublient leurs différends et « promettent en l'honneur de la fête de ce jour, d'être bons amis et bons républicains le reste de leur vie ».
Après " le dîner », les citoyens se sont rendus à l'arbre de la Liberté au son du tambour et aux accents entraînants de la Carmagnole, qui était déjà populaire à Born. Là, ils ont chanté des
hymnes patriotiques et danse, autour de l'arbre, de joyeux rondeaux.
La nuit étant venue, ils ont regagné leurs demeures, profondément impressionnés de tout ce qu'ils avaient vu et entendu et, ajoute le procès-verbal de la fête, « fort tranquilles ».
§ 2. - La fête de l'amitié.
C'est encore dans la petite commune de Born de Champs que fut célébrée, sous la Convention, la fête de l'amitié. Cette fête, qui figure sur la liste des fêtes décadaires, à côté des fêtes consacrées à la Vérité, à la Justice, à la Frugahté, au Courage, à l'Héroïsme, etc., fut ordonnée par le représentant du peuple Lakanal dans un décret en date du 21 pluviôse an IL
Le 24 ventôse suivant, le corps municipal de Born, assemblé aux formes ordinaires dans la maison commune à l'occasion de ce décret, prit la délibération suivante :
Le corps municipal :
Vu l'arrêté du représentant du peuple Lakanal du 21 pluviôse an II;
Pénétré du grand intérêt que doivent présenter aux vrais sans-culottes les vues bienfaisantes du représentant du peuple;
Sur le requis de l'agent national, arrête ce qui suit :
i» Tous les citoyens de la commune seront invités incessamment de terminer définitivement ou de soumettre à l'arbitrage, avant le 20 du courant, en présence et sous l'inspection conciliatrice de la municipalité, toutes les contestations et procès qu'ils peuvent avoir;
2" Le 20 du courant, il sera célébré, dans le lieu destiné au ci-devant culte, la fête auguste et touchante de l'amitié. La municipalité et le conseil général de la commune détermineront de concert le mode de célébration.
Fait et arrêté le même jour et an que dessus.
Lespinasse, maire. P. Grenier, agent national.
BOUSCAILLOU, Off. nipl. MOLIÉRAC, secY. gr.
Conformément à cet arrêté, les habitants de Born, le 20 ventôse an II de la République française une et indivisible (10 mars 1794), s'assemblent dans leur vieille église paroissiale. Depuis quelque temps déjà l'ancien curé Dubuc avait cessé d'y célébrer
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le culte catholique. La ci-devant église (comme on disait dans la commune) était devenue le temple décadaire. C'est là qu'eut lieu la fête de l'Amitié.
Le corps municipal, spécialement convoqué à la cérémonie, est au grand complet. Lespinasse, maire, préside.
Après avoir fait la lecture des lois, le chef de la municipalité annonce à l'assistance qu'on allait passer à la célébration de la fête la plus auguste, de la fête devant donner le spectacle le plus attendrissant :
u C'est aujourd'hui, a-t-il dit, que toutes les passions, tous les ressentiments vont s'éteindre pour se livrer au doux sentiment de l'amitié. Un vil et sordide intérêt ne mettra plus obstacle aux épanchements les plus doux de la nature. L'homme sera heureux et sa nature ne sera plus dégradée par les horreurs de la haine et le martyre de l'ambition et de l'égoïsme ».
Et alors, dans un discours «plein d'énergie», il a démontré que c'était au gouvernement de la Convention qu'on devait l'avantage de sentir dans sa plénitude le sentiment de l'amitié; que des esclaves, des monarchistes n'étaient point faits pour goûter ce sentiment, qui était réservé aux hommes libres.
Ce discours, nous dit le procès- verbal de la fête {Arch. mun., 2^ Registre, p. 77) a été couvert de grands applaudissements et des cris multiples et spontanément répétés de : Haine éternelle aux tyrans ! Paix aux peuples ! Vive la République ! Vive la -Montagne ! Vive le vertueux représentant du peuple qui, le premier, a su faire taire tous les préjugés, tous les intérêts particuhers pour ne laisser sentir que l'amitié la plus intime et la plus irréfragable !
Ces acclamations se sont faites (c'est toujours l'auteur du procès- verbal qui parle) , au milieu des embrassades les plus fraternelles et des épanchements les plus amicaux. Elles ont été suivies des hymnes patriotiques, qu'on a chantés dans l'allégresse la plus éclatante.
Le maire, reprenant alors la parole, annonce aux citoyens présents que la fête de l'Amitié venait d'être célébrée, que chacun maintenant pouvait aller vaquer à ses propres affaires et
qn'û restait convaincu que l'amitié aurait désormais des ( hommages éternels » dans la commune de Born.
« Oui, éternels », s'est-on écrié de toutes parts.
Et, ajoute le procès-verbal de la fête, chacun a regagné son ménage u dans la dernière satisfaction ».