LA LEVEE EN MASSE
Comme on le voit, le recrutement par enrôlements volontaires a vécu. Ce n'est certes pas volontairement que le citoyen Dameau, le citoyen Lanis et moins encore le citoyen réfractaire Monpazier, ont quitté Beaumont pour rejoindre leur régiment.
30 Le SERVICE OBLIGATOIRE PERSONNEL, LA LEVÉE EN MASSE.
En demandant à chaque municipalité d'envoyer aux armées un nombre de citoyens qu'il lui désignait, le législateur introduisait bien dans la loi le principe de l'obligation pour le service militaire. Mais cette obligation pesait sur les collectivités et non sur les individus : c'était le service obligatoire communal, non le service obligatoire personnel. Ce système, qui confiait aux municipalités le soin de désigner elles-mêmes les recrues de leur commune et qui, de ce fait, se prétait à tous les abus et à toutes les injustices, se montra, comme le précédent, notoirement insuffisant pour donner à la Convention tous les éléments nécessités par la défense de nos frontières.
Dès le mois d'août 1793, l'assemblée met en réquisition permanente pour le service des armées, tous les Français et, cela, jusqu'au moment où les coalisés auraient été chassés du territoire de la République. C'était la levée en masse, la levée de tous les hommes capables de porter les armes.
Dès ce moment, disait la loi (23 août 1793), jusqu'à celui où les ennemis auront été chassés du territoire de la République, tous les Français sont en réquisition permanente pour le service des armées; les jeunes gens iront au combat; les hommes mariés forgeront des armes et transporteront les subsistances; les femmes feront des tentes, des habits et serviront dans les hôpitaux; les vieillards se feront porter sur les places publiques pour exciter le courage des guerriers, prêcher la haine des rois et l'unité de la République.
Avec la loi du 23 août 1793, l'obligation pour le service militaire subsiste. Mais, maintenant, l'obligation n'est plus, comme jadis, imposée à la commune; elle est imposée aux individus, à
tous les individus. C'est bien là le service obligatoire personnel, celui qui fait la nation armée. Ce système, qui date de la fin de la Convention, a présidé, avec quelques modifications de détails, à toutes les levées de troupes qui se sont faites sous le Directoire. Nous nous bornons ici à l'indiquer. Nous le retrouverons plus loin, quand nous étudierons le Directoire.
§ 3. - Habillement, équipement, armement.
Ce n'était pas tout que de recruter des hommes. Il fallait les habiller, les équiper, les armer. Ce fut là, pour les municipalités, mais surtout pour l'administration départementale, une très lourde charge. Le 5 mars 1793, le maire de Beaumont, Jacques Coste, faisait afficher à la porte de l'hôtel commun, sur le portail de l'église paroissiale et sur les piliers de la halle (c'étaient là les « lieux accoutumés », la lettre suivante qu'il venait de recevoir du directoire du département :
Péri gueux, le 2^ février 1793.
Le Directoire du département de la Dordogne,
Considérant que la guerre que la nation est obligée de soutenir contre les despotes qui veulent la réduire à l'esclavage doit ranimer l'énergie, exalter le courage et exciter des sacrifices de tous les genres de la part des citoyens jaloux de leur liberté, de leurs droits et de leur indépendance ;
Considérant qu'aucun citoyen ne peut se promettre de conserver sa vie ni ses propriétés, si les armées ennemies parviennent à envahir le territoire de la République; qu'il est impossible de rétrograder dans un ordre de choses où le salut du peuple tient à sa constance inébranlable; qu'à cet égard, la diversité des opinions ne peut point en opérer dans la conduite extérieure, puisque le salut de tous dépend de l'ensemble et de la réunion des forces; que chacun doit être convaincu de la vérité de cette réflexion de l'adresse aux Français « que nous sommes tous passagers sur le vaisseau de la Révolution, (jue, s'il se brise, nul, pour se sauver, ne trouvera de planche dans le naufrage »;
Considérant que tous les citoyens armés du même zèle sont intéressés à seconder les vues du Ministre, afin cpie la disette de chaussures et autres objets nécessaires n'amène pas le découragement et ne .serve pas de prétexte aux désorganisations qui peuvent travailler l'armée;
HA'JILLEME.NT, KO U I l'K .M E X 1 , AKME.ME.XÏ 563
Convaincu que l'esprit public, qui a mérité au district de Belvès le titre honorable de district vraiment patriote, ne s'est pas affaibli;
Arrête ce qui suit :
lo Tous les citoyens et citoyennes sont invités à fournir, en pur don, des souliers bas et autres objets d'équipement nécessaires aux volontaires et à faire remettre leurs dons le plus tôt possible, et avant le 8 avril prochain, au directoire du district, qui leur fournira un récépissé et formera des états détaillés des objets ou sommes qui seront offerts, lesquels états seront adressés, le 10 avril, à la Convention nationale.
2" Chaque municipalité du district est invitée à offrir dix paires de souliers.
30 Indépendamment des offres volontaires, chaque municipalité du district fera fabriquer au moins dix paires de souliers, et celles qui n'ont pas de cordonniers dans leur sein les commanderont dans les municipalités voisines. Ces souliers, rapportés au directoire avant le i^"^ avril prochain, seront payés par le trésorier du district après avoir été agréés sur le prix convenu avec les municipalités.
4° Le présent arrêté sera lu par le curé ou officiers municipaux et affiché dans toutes les municipalités du district le dimanche qui en suivra réception.
En même temps qu'il faisait connaître aux communes le nombre d'hommes que chacune d'elles devait fournir à l'armée, le directoire du département leur demandait de recenser et puis de réquisitionner, en matière de cuirs et de draps, tout ce qui pourrait servir à l'équipement des recrues. Mais, dans un pays où les tanneries étaient rares et l'industrie textile à peu près inconnue, on ne pouvait faire main basse que sur les approvisionnements des marchands et des ouvriers, approvisionnements qui, dans nos campagnes, étaient pour ainsi dire insignifiants.
L'administration départementale demandait encore aux municipalités de réquisitionner aussi les cordonniers, en exigeant qu'ils ne travaillent désormais que pour les besoins de l'armée. De son côté, le représentant du peuple Lacoste, le 7 avril 1793, ordonnait que toutes les citoyennes « propres à la couture », et en particulier les anciennes religieuses, travaillassent à l'équipement des volontaires, en confectionnant des habits, des culottes, des chemises, des sacs, des guêtres, etc., sous la surveillance d'un délégué du district et il ajoutait [Arch. dép., L-31) : « Un commissaire nommé par le département va être chargé de distribuer
564 i;i:ai MoxT sous i.a coxvext on
le travail^ d'exercer une surveillance très active sur cet objet important de votre sollicitude, et nous sommes persuadés que l'administration supérieure rendra un compte honorable et satisfaisant de cette mission et que, l'honneur de la patrie dirigeant toutes vos actions et accélérant votre travail, nous reconnaîtrons que les Lacédémoniennes ne seront pas les seules qui se soient élevées à la hauteur de la liberté et qui aient mérité par leur vertu les noms immortels que l'histoire doit consacrer ». Certes, ce n'est pas la main-d'œuvre qui manquait. La bonne volonté ne manquait pas davantage. Mais que pouvaient bien faire ouvriers et ouvrières sans matières premières?
A Beaumont, la municipalité, en fait d'objets d'équipement, dut se borner à faire confectionner des chaussures par ses cordonniers, qui étaient très nombreux alors : rien que dans la ville, on en comptait vingt-huit. Il lui fut tout à fait impossible, faute de draps dans les deux boutiques de Delpit et de Tinet, de demander aux « citoyennes propres à la couture », comme le souhaitait Lacoste, la confection d'uniformes, ce qui ne l'empêcha pas, du reste, d'en verser un grand nombre dans les magasins du district, et voici comment.
En mars 1793, le maire Jacques Coste, après avoir réalisé le contingent afférant à la commune dans la levée de