DU CANTON DE BEAUMONT
(du 20 brumaire an IV au 22 frimaire an VI).
mariage avec la nièce et héritière d'Arnaud Lantournc, il s'installa au Haut-Born, probablement dans la maison de ce dernier, décédé en 1792. Quelques mois après, exactement le 27 pluviôse an II (15 janvier 1794), les électeurs de Born le nommèrent agent national de la commune (voy. p. 457), poste important qu'il n'abandonna que pour occuper celui, plus important encore, d'administrateur du district. Il avait alors quarantedeux ans. C'était un homme d'une grande intelligence, instruit, travailleur, animé des meilleures intentions, mais sans caractère, d'une faiblesse proverbiale, incapable, dans une situation critique ou simplement urgente, de prendre résolument la décision qui convient. Il était, d'autre part, d'un optimisme invraisemblable et, dans ces temps troublés où le pays tout entier était en effervescence, où des discussions continuelles mettaient aux prises révolutionnaires et contre-révolutionnaires, il ne voyait partout dans la campagne comme dans la ville que calme et tranquillité.
Nous avons déjà vu plus haut (p. 843) le tableau par trop flatteur que, dans sa lettre au ministère de l'intérieur en date du 10 pluviôse an IV, il faisait du canton de Beaumont, où, disaitil, « régnaient la paix et la tranquillité », où renaissa'ent, après les mauvais jours de la Convention « l'amour et la confiance mutuelle entre les citoyens », où le cultivateur et l'artisan, renonçant enfin aux « spéculations sordides » ou aux luttes du charlatanisme politique, revenaient l'un à sa charrue, l'autre à son atelier. Le mois suivant, le 20 ventôse. Grenier écrivait au département : « L'esprit public ne fait point de progrès bien sensible dans ce canton. Il est à peu près le même que
retira. Jeune encore (il n'avait que cinquante-deux ans), il sollicita et obtint la justice de paix de Montpazier, poste honorable, pour lequel il était admirablement préparé et qu'il occupa longtemps avec une rare distinction. Le dernier acte signé par lui porte la date du 9 avril 1831. 11 avait alors près de quatre-vingts ans.
L'ancien commissaire du Directoire exécutif, de son mariage avec la nièce d'Arnaud Lantourne, eut trois filles (renseignements fournis par R. Grenier de Cardenal) : Nancy Grenier, qui épousa M. Duvergier ; Mélanie Grenier, qui se maria avec M. Villeréal de Lassaigne, lequel posséda Ricard ; Joséphine Grenier (née en 171)4), qui vint épouser, en Dordogne, tout près de Beaumont, M. Lacombe Cazal, propriétaire à Sautct, dans le canton de Cadouin.
je VOUS l'ai dépeint dans mon compte précédent : attachement à la république, amour et confiance réciproques entre les citoyens, amour, estime pour les magistrats. » Et, dix jours plus tard, le 30 ventôse, il écrivait encore sur le même thème : «L'esprit public du canton est dans le même état de satisfaction qu'il l'était la décade dernière. La paix et la tranquillité y régnent. La confiance et l'amour entre les citoyens prend tous les jours de la consistance. La loi y trouve soumission, quoique peu de zèle. Les magistrats réunissent l'attachement, l'estime et la confiance de leurs concitoyens. »
Le 10 germinal suivant, au lendemain d'une bagarre, survenue à Beaumont même entre des jeunes gens royalistes et des gendarmes de Montpazier, Grenier n'en célébrait pas moins avec son optimisme habituel la tranquillité dont jouissait le canton : « Au surplus, écrivait-il, la situation du canton est dans un état satisfaisant. La paix, la tranquillité y régnent. Nous sommes heureusement exempts de ces querelles et divisions d'opinion qui troublent tant de cantons. Nous avons déposé tous nos ressentiments de ce genre aux pieds de la Constitution ».
En germinal et floréal, nouveaux refrains en l'honneur de la tranquillité locale : « L'esprit public est toujours assez bon dans le canton; la paix et la tranquillité n'y sont pas troublées» (du 28 germinal). «La paix et la tranquillité régnent toujours dans le canton; la loy n'y trouve pas de résistance dans son exécution» (du 10 floréal). «Nous sommes toujours paisibles et tranquilles, le bon ordre se maintient toujours » (du 20 floréal). Et pourtant, dans la ville et dans les campagnes, révolutionnaires et contre-révolutionnaires ne cessent de s'agiter dans l'ombre, parfois même ouvertement, mettant tout en œuvre pour assurer le triomphe de leurs idées. Tout le monde le sait, tout le monde en parle; seul, le citoyen Pierre Grenier, qui devrait être le premier informé, l'ignore entièrement ou tout au moins paraît l'ignorer.
Mais le commissaire du Directoire exécutif n'était pas satisfait seulement de ses administrés. Il l'était aussi de ses administrateurs municipaux et il ne manquait jamais l'occasion d'en
faire l'éloge : « L'administration municipale, écrivait-il le 20 germinal (an IV), met la même exactitude dans l'exécution des mesures du gouvernement et dans celles du département. Elle a le désir du bien et elle concourt de tous ses moyens à l'opérer. » Et quelques jours après, le 28 germinal : « Je n'ai que des renseignements très avantageux à vous fournir sur la vie publique et privée des membres qui composent l'administration municipale de ce canton. » Et il prend plaisir à vanter leurs vertus, leur probité, leur patriotisme, leur sincère attachement à la république.
Du reste, Pierre Grenier apporta dans l'accomplissement de ses fonctions une activité et un dévouement auxquels je me plais à rendre hommage. Comme Born de Champs était à trois lieues de Beaumont et qu'il perdait, chaque jour de séance, beaucoup de temps en voyage, il n'hésita pas à venir résider en ville, tout à côté des bureaux de l'administration, où il passait chaque jour de longues heures, sans substitut et sans secrétaire, étudiant par lui-même toutes les affaires et les réglant toujours avec le seul souci d'être juste et équitable.
Contrairement à bien d'autres qui ne briguaient les honneurs que pour en retirer des bénéfices, Pierre Grenier fut un magistrat désintéressé et, dans bien des cas, il lui arriva de sacrifier ses affaires personnelles aux affaires publiques. Il fut, en outre, un grand ennemi des faveurs, ne demandant jamais rien pour ses amis ou pour lui-même. En nivôse an IV, il fut, par erreur, frappé d'une surtaxe sur ses impositions. Il protesta naturellement et sollicita un dégrèvement « proportionnel à ses facultés », dégrèvement auquel il avait droit. Mais il ajoutait: «Si vous jugez nécessaire de me faire subir les rigueurs de la loy pour trois mille et quelques cents livres, que je me trouve en retard de payer, parce que je n'ai pu me les procurer, soyez convaincu que je ne mettrai pas plus de lenteur à faire exécuter la contrainte qui me concerne que celles qui seront décernées contre les particuliers. »
Malgré toute la volonté qu'il avait d'assurer l'exécution des lois, Pierre Grenier, nous l'avons dit, était un homme faible et
sans caractère. Toujours craintif, timoré, hésitant, il ne sut jamais prendre une décision et moins encore recourir à une mesure de rigueur. Sa manière à lui était la manière douce : toute sa vie il ignora la manière forte. Le i^^ pluviôse an IV, à propos de la loi du 4 frimaire sur la levée des réquisitionnaires, il écrivait à l'administration centrale du département que cette loi n'avait pas produit un grand effet dans le canton : « J'ai cru, disait-il, que le meilleur moyen d'assurer son exécution, était d'employer les voyes de douceur et de persuasion. L'administration municipale et moy les avons employées avec zèle et persévérance et j'ai la douleur de voir que, sur un nombre assez considérable de militaires, cinq seulement ont pris des feuilles de route... Je ne dois cependant pas vous dissimuler que je crains qu'elles ne trouvent quelques difficultés. Je crois même qu'il serait impolitique d'user des voyes de rigueur pour l'exécution de cette loy, dans un moment où celle de l'emprunt forcé fait beaucoup de mécontents. Il me semble que, s'il était possible, sans compromettre les intérêts de la chose publique, de différer pendant quelques jours encore les voyes de rigueur, on pourrait peut-être s'attendre à obtenir un succès plus avantageux et plus facile de la loy du 4 frimaire. Cependant, comme il ne m'appartient pas de surveiller et assurer l'exécution de la loy, je ne m'arrêterai à ces considérations que tout autant que vous le croirez utile. »
Huit jours plus tard, toujours à propos de cette loi du 4 frimaire, Grenier opinait toujours, malgré son insuccès, en faveur de la manière douce et persuasive : « Je ne crois guère que ce soit le temps de changer notre tactique, c'est-à-dire de cesser d'employer les voyes de persuasion pour recourir à celles de rigueur, dans le moment où la gendarmerie de Montpazier, notre seule force armée, vient d'essuyer un échec dans l'expédition qu'elle a voulu faire envers les militaires de cette même commune. Je vous ai fait connaître notre position et vous ai prié de diriger ma conduite. En attendant, j'emploierai les voyes de persuasion... » Décidément, il y tenait. C'était, chez lui, comme un penchant irrésistible.
Le 10 ventôse suivant, il écrivait encore : « Depuis bien du temps, l'exécution des lois sur les jeunes gens de la i'*^ réquisition et sur les militaires absents font l'objet de mes sollicitudes. Cédant aux dispositions de mon cœur (sic) et à la nullité des moyens sous le rapport de la force, j'ai constamment employé les voyes de la douceur et de la persuasion. » Il reconnaît cependant que, s'il « a eu quelques succès », ils sont si peu importants jusqu'à présent qu'il ne peut guère se féliciter « des moyens qu'il a mis en usage », ce qui ne l'empêche pas d'ajouter, quelques lignes plus bas, toujours indécis et craintif : « Quelques succès que j'ai eus déjà en employant les voyes de persuasion m'ont déterminé à les employer de nouveau, avant de développer les rigueurs prescrites par l'arrêté du directoire exécutif du 8 pluviôse. »
L'administration départementale s'étant décidée alors à envoyer à Beaumont une force armée pour mettre la main sur les insoumis et les envoyer à leurs corps, Grenier qui, par nature, redoutait les mesures de rigueur, chercha par tous les moyens en son pouvoir à retarder son arrivée ; « En attendant cette force, écrivait-il au département, je vais stimuler de nouveau, ce sont les seules ressources qui me restent ; car, pour les moyens coercitifs, je n'en ai aucun. » Et si, il en avait : il avait la garde nationale du canton, il avait la gendarmerie de Montpazier, il avait la gendarmerie de Lalinde. Mais, en homme qui, dans une affaire de recrutement, «cédait aux dispositions de son coeur», il aurait craint de s'en servir.
Et, pourtant, cet homme était patriote et il n'ignorait pas la nécessité pour un pays, surtout quand il est en guerre avec les voisins, d'avoir des armées nombreuses et fortes. Dans une autre circonstance, au commencement de l'an VI, quand on levait des recrues pour l'armée d'Italie, Grenier, toujours bon, eût été très désireux de laisser dans leurs foyers les réquisitionnaires mariés : « Des circonstances bien intéressantes, disait-il, militent puissamment pour cette détermination », mais « les besoins des armées crient plus haut » et il n 'insite pas. Le 23 vendémiaire, conformément aux instructions reçues du ministère le 14 du
même mois, il engage « extraordinairement » les agents municipaux à notifier sur-le-champ aux militaires et réquisitionnaires, qui pourraient être dans leur arrondissement, leur ordre de départ, pour rejoindre Périgueux et de là, se rendre à l'armée d'Italie : « J'ai joint, ajoute-t-il, mes recommandations à l'obligation que leur impose le département, aux fins de les engager à mettre dans cette circonstance en usage toute l'influence qu'ils peuvent avoir pour faire entendre la voix de la patrie et de l'honneur et dissiper les préventions et les suggestions perfides que les ennemis de la liberté auraient pu employer pour détourner les jeunes héros de la voie de la gloire et du devoir. De mon côté. je ne négligerai rien pour parvenir à cet heureux résultat. »
Au point de vue politique, Pierre Grenier était sincèrement attaché à la République. Mais c'était un républicain modéré, tout ce qu'il y avait de plus modéré. Il prêtait ses propres sentiments aux habitants de Beaumont, quand il disait d'eux :« Le peuple de ce canton veut sincèrement la République. Il abhorre également et le royalisme et l'anarchie et, dans les élections, il a éloigné avec le même soin jusques à ceux qui pouvaient être soupçonnés ou qu'on pouvait craindre d'être les partisans de l'une ou l'autre de ces deux factions. »
Ennemi des royalistes. Grenier l'était. Il connaissait particulièrement, dans le canton, les parents d'émigrés et des prêtres déportés et surveillait leurs agissements : « Les lois contre les émigrés et les prêtres déportés, écrivait-il le 30 ventôse de. l'an IV, ne reçoivent ici aucune contrevention. Le cas de leur application ne s'est pas présenté depuis mon dernier compte. Elles sont donc aussi rigoureusement exécutées qu'elles l'étaient alors. La surveillance la plus active sera toujours dirigée contre les ennemis de la République qui, je pense, n'ont pas encore souillé ce canton. »
Mais il était surtout l'ennemi des républicains démocrates ou exclusifs qui, pour lui, n'étaient que des anarchistes et des terroristes. Il en avait peur et, dans ses réquisitoires à l'administration municipale, comme dans ses rapports au département, il les traitait toujours, lui, foncièrement bon et bon pour
tous, avec une extrême rigueur. Dans une lettre qu'il écrivait au ministre de l'intérieur, à la date du 12 nivôse an V, à propos de la propagande que faisaient les deux partis extrêmes à la veille des élections de germinal, il parle « d'une faction jacobine qui n'a que trop affligé le département ». Ailleurs, il se félicite « de ne pas posséder dans le canton, de ces hommes qui, sous le régime de la tyrannie, se sont souillés de crimes atroces ». Et il ajoute : «Peut-être essayeraient-ils de porter le brandon de la discorde aussi utilement dans ce canton que certains essayent de le faire dans ceux qu'ils habitent. Mais nous ne négligerons rien pour nous préserver de leur présence et conserver par là notre tranquillité. » Le canton de Beaumont avait pourtant, à cette époque, de nombreux républicains démocrates, parmi lesquels je citerai Laval Dubousquet, Melon, Lacoste père et fils, Re>Tial, Carrière, Audissou, Durant (de Glottes), Vyé de (Rampieux), etc. Grenier les connaissait parfaitement puisqu'il devait, quelques jours après, en faire emprisonner un certain nombre; mais il voulait les laisser ignorer à l'administration centrale et peut-être, par suite de la « terreur » qu'ils lui inspiraient, s'efïorçait-il de les ignorer lui-même.
Quand, en thermidor an IV, arriva à Beaumont la nouvelle de la destitution de l'administration municipale de Périgueux, assemblée bien connue par ses tendances révolutionnaires, Pierre Grenier en éprouva une grande satisfaction, une sorte de soulagement pourrais-je dire, et il ne put s'empêcher de l'écrire à son collègue près l'administration départementale :
Du 10 thermidor an IV.
Le commissaire du Directoire exécutif près l' administration mtmicipale du canton de Beaumont à son collègue près l'administration départementale.
L'administration municipale de Beaumont avait jugé depuis longtemps les ex-membres de la municipalité de Périgueux. Elle a su apprécier aussi l'acte d'autorité qu'a été forcé de faire envers eux le Directoire exécutif. Depuis longtemps la nécessité de cette destitution était sentie dans les cantons les plus reculés du département.
L'esprit de désorganisation et d'anarchie qui régnait dans cette société dite populaire, protégée au grand scandale de tous les bons citoyens
par la municipalité de Périgueux, se répandait dans toutes les parties du département et empoisonnait l'air pur que respiraient les cantons les plus paisibles et les plus attachés à la constitution de 1795 (la Constitution de l'an III). Le citoyen paisible et tranquille se voyait très souvent forcé d'abandonner des affaires très précieuses qui l'appelaient au chef-lieu du département, pour ne pas s'exposer aux sarcasmes et aux injures et, souvent même, aux coups des sans-culottes de cette cité, que lui attirait tel ou tel costume par cela seul qu'il déplaisait aux exclusifs de cette commune, et cela sans qu'il eût l'espoir de recevoir la moindre protection ou garantie de la part de la police de cette commune.
L3 magistrat, qui a eu le courage de faire connaître au gouvernement les hommes qui administraient la commune de Périgueux, a rendu un service bien éclatant, non seulement à cette commune, mais encore à
tout le département.
P. Grenier.
Il n'est pas sans intérêt de savoir ce que le républicain modéré Grenier pensait de Babeuf et de ses doctrines (voy. p. 806). Voici la lettre qu'il écrivait à ce sujet, en l'an IV, à l'administration centrale du département :
Du 30 floréal an IV.
Le commissaire du Directoire exécutif près l' administration municipale de Beaumont à son collègue près l' administration départementale.
La joye la plus générale à la nouvelle de la découverte à temps de la conspiration formée à Paris contre le gouvernement, le corps législatif et les autorités constituées, contre la République, a succédé à l'indignation qu'avaient d'abord excitée les projets atroces de ces conspirateurs patricides. Les bons citoyens comptent toujours sur la sagesse et sur la fermeté du gouvernement et ils ont l'espoir qu'enfin ce dernier et le corps législatif, éclairés sur leurs vrais ennemis, sur ceux de la république, prendront des mesures telles que ces forcenés n'aient plus la possibilité d'exécuter le massacre de tous les amis de l'ordre actuel, massacre qu'ils ne cessent de méditer.
Malgré (jue je ne doute point qu'il n'y eût des initiés de cette conspiration atroce sur bien des points de la république, peut-être même de ce département, j'ai la douce confiance qu'il n'y avait pas de ramification qui s'étendît dans ce canton. Mais, au reste, quand il en serait autrement, la masse, la très grande masse est bonne et les prédicateurs de la doctrine deBabeuf ne feront pas, j'espère, fortvme dans aucun temjis ici. D'ailleurs, ces apôtres anarchistes et massacreurs trouveront toujours, dans les fonctionnaires publics actuels de ce canton, des hommes courageux et entièrement dévoués à leurs devoirs, (jui ne négligeront rien jiour les comprimer, maintenir l'ordre et la tranciuillité et pour la sûreté tics per-