‹ La Petite ville de Beaumont en Périgord pendant la période révolutionnaireChapitre 239 sur 269 · UNE FETE VOTIVE SINGULIÈREMENT MOUVEMENTÉE · texte numérisé non relu

UNE FETE VOTIVE SINGULIÈREMENT MOUVEMENTÉE

L'arbre de la liberté sera rétabli dans les vingt-quatre heures et il sera décoré d'une flamme aux trois couleurs nationales.

Article 3.

Il y sera attaché un écriteau sur lequel il sera écrit : « Vive la République, Vive la Constitution de l'an III. »

Cela fait, le président de l'administratioR municipale et le commissaire du Directoire exécutif, suivis du commandant de la garde nationale, du commandant de la colonne mobile et de quelques agents municipaux et adjoints, se rendent sur la Place Publique et là, conformément à l'arrêté ci-dessus et, en présence d'un grand nombre de citoyens et de citoyennes, fait abattre l'arbre de la liberté et, d'autre part, enlever le bonnet rouge et l'inscription qui se trouvaient au-dessus de la porte de l'église. La foule applaudit et salue la disparition du bonnet rouge par les cris, mille fois répétés, de « Vive la République ! A bas la terreur ».

Prenant alors la parole, Louis Ters déclare que les cito3'ens de Beaumont n'ont jamais mérité la qualification de terroristes et d'anarchistes, qu'ils ont toujours été, au contraire, de bons républicains et qu'ils ont juré de maintenir et de défendre la Constitution de l'an III jusqu'à la dernière goutte de leur sang. Des cris de « Vive la République ! », « Vive la Constitution de l'an III ! » se font entendre de toutes parts et tous les citoyens présents ont répété ces cris h en enlevant leur chapeau en l'air ».

Pierre (i renier, prenant à son tour la parole, donne au peuple les mêmes assurances et les cris de « Vive la Constitution » sont répétés avec le même enthousiasme.

« A peine, dit Grenier, les citoyens se furent-ils livrés à cette première jouissance » que l'un d'eux s'écrie qu'il ne fallait pas que la commune de Beaumont restât sans arbre de la liberté et il invite les bons citoyens à se joindre à lui pour aller en chercher un autre et le planter immédiatement à la place de celui qu'on venait d'abattre. Cette proposition est acceptée avec enthousiasme et, aussitôt, citoyens de Beaumont et «jeunes

gens étrangers » partent pour aller, dans les environs, chercher un nouvel arbre de la liberté. En attendant, un certain nombre de citoyens fabriquent un homme de paille qu'ils « qualifient du nom infâme de Robespierre », tandis que d'autres s'occupent à préparer l'oriflamme tricolore et les inscriptions qui, sur le nouvel arbre, remplaceront le bonnet rouge.

Quelques instants après, l'arbre arrive sur la place, « porté à dos d'homme » et au moment où on va le dresser, orné de sa flamme tricolore et de ses deux inscriptions « Vive la République ! » et « Vive la Constitution de l'an III ! », trois citoyens de la commune de Beaumont se présentent comme délégués de ceux de leurs concitoyens qu'on avait taxés de terrorisme et déclarent, par l'organe de l'un d'eux, qu'on les a calomniés lorsqu'on les a accusés de terrorisme et de partisans de l'anarchie, qu'ils sont et seront toujours les plus zélés et les plus constants soutiens de la Constitution de l'an III; ils ajoutent que, si la conduite de quelques-uns d'entre eux a pu paraître contraire à ces principes, c'est à l'erreur et non à la malveillance qu'on doit l'attribuer et ils demandent, après cette déclaration, « que leurs cœurs et leurs principes leur ont dictée », que leurs concitoyens et ceux des cantons environnants veuillent bien faire disparaître les mauvaises impressions qu'ils pouvaient avoir sur leur compte. Des cris de « Vive la République ! Vive la Constitution de l'an III ! A bas l'Anarchie et le Royalisme ! » montrent la satisfaction générale qu'a fait naître dans la foule des citoyens une pareille déclaration.

Sur ce, l'arbre de la liberté est dressé, Robespierre est brûlé et la foule, emportée par son enthousiasme, danse autour de son nouvel arbre une farandole échevelée.

Tout est bien qui finit bien !

Il est 6 heures.

Les '(jeunes gens étrangers» quittent la ville, Louis Ters lève la séance de l'administration municipale, le commandant de la colonne mobile congédie la garde et les citoyens de Beaumont, fort inquiets ce matin, entièrement rassurés maintenant, rentrent chez eux pour le repas du soir. La soirée fut calme et

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il en fut de même de la nuit et de la journée du lendemain. La paix et la tranquillité, un instant troublées, régnent de nouveau dans notre petite ville.

J'ai raconté la journée du 26 thermidor d'après les quelques documents que j'ai retrouvés dans les registres municipaux et qui sont dus à la plume de Louis Ters et de Pierre Grenier, deux républicains ultra-modérés. Il est très probable que, si j'avais pu consulter les rapports faits sur le même sujet par Laval Dubousquet, par Melon, par Carrière, ou par quelque autre républicain démocrate (mais ils ne nous ont rien laissé à ce sujet), j'aurais placé dans mon récit, tout entier favorable au parti modéré, quelques notes différentes. Il est inadmissible, en effet, que les quelques Jacobins qui restaient encore à Beaumont (on sait que les autres, à la suite des troubles de ventôse, avaient été et étaient encore incarcérés pour délits politiques) aient assisté, impassibles et silencieux, à la destruction du vieil arbre de la liberté qu'ils avaient planté eux-mêmes sous la Convention et, moins encore, aient pu, abdiquant leurs principes et faisant alliance avec leurs anciens adversaires, danser avec eux, autour de l'arbre nouveau, la joyeuse farandole dont il est question plus haut, la farandole de la réconciliation.

§ 5. - La situation politique a Beaumont,

A LA veille du i8 FRUCTIDOR.

La tension politique, dans la ville et dans le canton, est toujours la même. Autour des républicains paisibles, sincèrement dévoués à la Constitution de l'an III, s'agitent toujours les deux partis extrêmes, s'observant, intriguant dans l'ombre, s'organisant pour les luttes prochaines. Un peu partout, des « gens mal intentionnés » travaillent en tous sens l'esprit public, les uns disant que les royalistes allaient rétablir la royauté, les autres annonçant que les anarchistes allaient faire revivre le régime de la terreur.

De pareils agissements, est-il besoin de le dire, entretenaient dans la population de la ville et de la campagne une inquiétude

vague, profondément préjudiciable à la vie économique du pays, qui, si on n'y remédiait pas bientôt, pourrait avoir les conséquences les plus sérieuses.

Louis Ters, convaincu de la nécessité d'éclairer la population sur la fausseté de tous ces bruits et de la mettre en garde contre une propagande criminelle qui ne tendait à rien moins qu'à soulever les citoyens les uns contte les autres, adressa aux habitants du canton la proclamation suivante :

Citoyens,

Vos administrateurs ont le cœur déchiré de voir les divisions qui régnent depuis quelque temps entre les citoyens de cette commune. Nous étions, il y a peu de temps, si unis entre nous que la commune de Beaumont était citée pour la tranquillité dont elle jouissait. Par quelle fatalité vous êtes-vous laissés aller à la méfiance et à la discorde les uns contre les autres?

Les uns disent que la commune renferme des royalistes, qui veulent rétablir la royauté. Si réellement il y avait des royalistes parmi ceux que vous accusez, il faudrait les supposer bien dépourvus de raison, car il n'en résulterait aucun avantage pour eux. En effet, ils en seraient, au contraire, les premières victimes. On ne leur pardonnerait jamais : de n'avoir pas émigré, d'avoir servi la révolution par leur adhésion aux lois républicaines, d'avoir occupé des fonctions dans les autorités constituées; d'avoir fait quelques campagnes, pour la défense de la république, contre les puisances coalisées contre elle; d'avoir, enfin, acquis des domaines nationaux. Ils auraient également à craindre le rétablissement des rentes et des droits féodaux, et le rétablissement de la dîme, qui ne pèserait que sur ceux qui sont accusés de royalisme.

Ceux qui sont accusés de vouloir rétablir la royauté accusent à leur tour les autres d'être des terroristes et de vouloir ramener au gouvernement de Robespierre, qui a couvert la France de deuil et de larmes.

Cependant, si on vous interroge les uns et les autres, vous voulez tous la Constitution de l'an III, l'exécution des lois, le respect des personnes et des propriétés. Comment est-il possible que vous annonciez les mêmes principes et que vous différiez autant dans les moyens de maintenir la République et la Constitution qui fait notre bonheur, dans le moment où la France est prête à signer une paix glorieuse avec les puissances coalisées qui voudraient anéantir le gouvernement républicain.

Voulez-vous la replonger dans les horreurs de la guerre civile. Si quelques-uns d'entre vous étaient victimes d'une aveugle fureur, seriezvous plus avancés?

Calmez, citoyens, vos administrateurs vous en conjurent, calmez cette haine des uns contre les autres. Nommez, parmi vous, deux ou trois des plus raisonnables. Que ces commissaires se réunissent, qu'ils aien^

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ensemble une explication franche et fraternelle qui, j'en suis sûr, ramènera la paix parmi vous. Et, alors, nous entourerons ensemble la Constitution de l'an III et lui formerons un rempart inexpugnable contre les scélérats qui voudraient la renverser.

Louis Tkrs.

Cette proclamation fut, selon l'habitude, lue et affichée dans toutes les communes du canton. Elle reçut l'approbation unanime de tous les républicains modérés. Mais, comme bien on pense, elle n'eut aucun effet sur les partis extrêmes. Démocrates et royalistes n'en poursuivirent pas moins leurs intrigues; des attroupements clandestins continuèrent à se produire et, le 12 fructidor, le bruit se répandit en ville qu'une forte bande de royalistes s'organisait dans la forêt de Clairant, canton de Liorac. C'était vraisemblablement la même bande que signalaient les rapports de police, le 21 thermidor, dans les environs de Lalinde.

En présence de cette agitation, qui paraissait générale, Louis Ters crut devoir, une fois encore, prendre des précautions. Il convoqua d'urgence l'administration municipale et, en parfait accord avec Grenier, il lui ût prendre trois décisions importantes.

La première, c'est que les administrateurs, en raison des circonstances, tiendraient deux séances par semaine, le mardi et le dimanche, qui étaient pour Beaumont des jours de rassemblements, le mardi à cause du marché, le dimanche à cause de l'exercice du culte catholique.

La seconde, c'est que toutes les communes du canton enverraient, à Beaumont, à tour de rôle, des contingents pris dans la colonne mobile pour renforcer ceux de la commune du cheflieu et faciliter ainsi le service d'ordre.

La troisième décision est singulière et ne témoigne guère de la confiance qu'avaient les administrateurs dans leurs administrés du canton. Il y avait alors, à Beaumont, remisés dans le vestibule de l'ancien couvent, deux petits canons ou pierriers, que l'on utilisait d'ordinaire dans les fêtes publiques. Ces deux canons, qui existaient encore en 1875, étaient complètement

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inoffensifs, d'autant plus inoffensifs qu'on les avait autrefois cassés par le milieu et réduits ainsi de la moitié de leur longueur. Mais telle était alors la crainte de voir les citoyens avoir des armes en leur possession, que Louis Ters et (irenier les mirent à l'abri d'un coup de main. Voici le curieux arrêté que prit, à ce sujet, l'administration municipale.

L'administration municipale délibérant sur ce qui peut maintenir la tranquillité publique;

Considérant qu'il existe dans le canton deux pierriers appartenant à la commune de Beaumont, destinés à la célébration des fêtes nationales;

Considérant que cette arme meurtrière ne doit point rester à la disposition de la garde nationale, qui, son service étant borné à maintenir la tranquillité publique entre les citoyens, ne doit jamais faire usage du canon et ne doit être armée que conformément aux lois relatives à leur organisation, qui supprime expressément les compagnies de canonniers qui existaient dans les gardes nationales organisées par les assemblées constituante et législative et supprimées par la Convention;

Le commissaire du Directoire exécutif entendu, arrête :

Article i^r.

Les pierriers, qui sont restés depuis quelque temps dans le vestibule de la cy-devant communauté des Filles de la Foy, seront déposés dans l'intérieur de ladite maison, et dans un local solide et fermé dont la clef sera gardée par un membre de l'administration municipale.

Ils ne seront confiés à aucun individu pour les fêtes nationales qu'en vertu d'un nouvel arrêté de l'administration municipale.

Fait à Beaumont, en séance publique, par l'administration municipale, le 12 fructidor l'an 5^ de la république.

Ters, président. Molîérac.

Delpit. Durant.

Quelques jours plus tard, dans la séance du 25 fructidor, Louis Ters fit savoir à l'assemblée que, la veille, le bruit s'était répandu dans la commune que les barrières de Paris avaient été fermées, qu'on avait ainsi intercepté toute communication avec la province et que, en conséquence, les courriers partant de Paris avaient manqué. Il leur dit aussi que le soir, vers 8 heures.

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un citoyen de la commune lui avait annoncé qu'une conspiration royaliste avait été découverte par le Directoire, que cinquante et quelques membres des deux conseils avaient été arrêtés et condamnés par décret à la déportation, ainsi que Carnot et Barthélémy; que plusieurs autres citoyens avaient été condamnés à la même peine; que le Directoire, à la suite de ces arrestations, avait fait plusieurs proclamations, recommandant à tous le respect des personnes et des propriétés et invitant les citoyens au calme et à la paix, etc. Il est à peine besoin de faire remarquer que tous ces bruits n'étaient que les échos, apportés à Beaumont par je ne sais quelle voie, du coup d'État du 18 fructidor : les trois directeurs. Barras, Rewbell et Larevellière- Lépeaux, avec l'aide d'Augereau rappelé à cet effet de l'armée d'Italie, avaient envahi les Conseils, arrêté en masse les citoyens soupçonnés de favoriser les agissements royalistes, annulé dans quarante-neuf départements les élections législatives de germinal, remplacé au Directoire Barthélémy et Carnot par Merlin (de Douai) et François (de Neufchâteau) , et substitué ainsi, dans le gouvernement, l'élément avancé à l'élément modéré.

Louis Ters, en raison de la gravité de la situation, proposa à l'administration municipale de siéger en permanence jusqu'au jour où une note officielle leur ferait connaître le coup d'État et les circonstances dans lesquelles il s'était produit, ce qui fut accepté.

L'administration municipale, délibérant, le commissaire du Directoire exécutif entendu,

Arrête :

Que l^administration municipale ne se séparera pas qu'elle n'aye reçu des nouvelles officielles et authentiques de l'événement annoncé la veille; et que quelques-uns de ses membres seront chargés de veiller à la tranquillité publique et à la sûreté des citoyens et qu'il sera organisé une garde suffisante de sûreté, composée particulièrement de pères de famille ou autres citoyens des plus prudents.

Conformément à cet arrêté, le président de l'administration municipale, ayant mandé le commandant de la garde nationale et le commandant de la colonne mobile, leur donne l'ordre d'or-

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ganiser la garde et de la mettre en service immédiatement. D'autre part, les agents municipaux des communes étant obligés de rentrer chez eux, il désigne les citoyens Coste, agent municipal de la commune de Beaumont, Bessot, son adjoint, et Durant, agent municipal de la commune de Glottes, pour rester en permanence et assurer la tranquillité pendant la nuit.

Le lendemain, à 8 heures, les administrateurs sont à leur poste. Le président leur fait connaître que, pendant la nuit, la tranquillité n'a pas été troublée et il ajoute que les rapports qu'il a reçus ne lui donnent aucune inquiétude. Les administrateurs restent en séance jusqu'à 6 heures du soir. Ils se séparent alors, en chargeant, comme la veille, les citoyens Coste, Bessot et Durant de veiller, la nuit, au maintien de l'ordre dans la ville.

Le lendemain, 28 fructidor, nouvelle séance à 9 heures. La soirée et la nuit, comme la journée, ont été complètement calmes. Aucun incident n'a été signalé par les agents municipaux chargés de la surveillance. La tranquillité publique ne paraissait donc pas menacée. Mais, comme dans ces temps troublés on ne pouvait prendre trop de précautions, l'administration municipale, à la demande du commissaire du Directoire exécutif, prit l'arrêté suivant :

L'administration municipale du canton de Beaumont, délibérant sur les mesures propres à assurer la tranquillité publi()ue, le commissaire du Directoire exécutif entendu,

Arrête :

Article i^r.

Les citoyens non résidents dans la présente comi une sont invités de ne point paraître dans les rues et places publicjues avec des armes ostensibles, et de les déposer dans les maisons où ils sont logés.

Article 2.

Les citoyens de la commune sont assujettis aux mêmes dispositions, et ne sont exempts que ceux qui sont de garde.

Article 3.

L'agent et l'adjoint municipal sont chargés de l'exécution du présent arrêtéi

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