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LA MISE EN LIBERTÉ DE LOISEAU

Un jour de messidor de l'an VI, Loiseau apprend par sa femme qu'un violent orage accompagné de grêle ^ lui avait enlevé la plus grande partie de sa récolte. Comme tous les citoyens, il avait droit à un dégrèvement et, à cet effet, il adressa au président de l'administration municipale de Beaumont la curieuse lettre que voici. Elle débute et se termine par des vers. Le prisonnier, dans les trop longs loisirs que lui laissait sa captivité, est devenu poète.

Bergerac, le 28 messidor an V de l'ère républicaine.

Liberté Fraternité Unité Justice

Le citoyen Loiseau aux citoyens président et agent municipal de la commune de Beaumont.

Victime de l'injustice, Mon cœur accepte les douleurs; Quels que soient mes malheurs, Les meaux font mes délices.

Citoyens magistrats,

Des différents fléaux par lesquels je suis frappé, soit par la malice de la vengeance humaine, soit enfin par la volonté divine, il n'en est pas un qui m'ait frappé avec autant de sensibilité qu'a fait ce dernier, par une grêle cruelle qui ravagea ces jours derniers mes propriétés et celles de mes concitoyens. On ne saurait voir un pareil accident sans en avoir le cœur navré de douleur à l'aspect d'un pareil désastre, réuni aux circonstances et position dans laquelle mes cy-devant amis et protecteurs m'ont injustement placé, de laquelle injustice et innocence vous êtes sincèrement convaincus, ainsi que vos collègues et autres concitoyens.

Depuis le jour que j'ai appris la fâcheuse nouvelle de l'enlèvement de ma récolte, je n'ai pas manqué de m'informer si vous avez procédé à des procès-verbaux y relatifs. Les uns m'ont dit que c'était fait; d'autres m'ont dit que non; cependant, quelques autres m'ont affirmé que vous l'aviez fait; c'est ce que je ne saurais révoquer en doute d'après le zèle auquel vous êtes tous revêtus pour le bien public et l'intérêt général.

En conséquence, je viens, citoyens magistrats, vous prier de m'envoyer au plus tôt un extrait de votre procès-verbal, c'est-à-dire de mon

I. Il s'agit de l'orage du 9 messidor qui, entre 3 et 4 heures du matin, ravagea les communes de Beaumont, Saint Avit Sénieur, Labouquerie, Rampicu.x, Glottes, \ojals, Born et Sainte Sabine. L'administration municipale nomma des comrnissions chargées de se transporter dans les communes précitées pour constater les dég.nts et fi.xer les indemnités dues aux propriétaires. Furent désignés, pour la commune de Beaumont, les citoyens Bouscaillou, Rasteau Lanauve, Durant et Ducros Labrugue.

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article, en .orme, car il m'est nécessaire. J'espère, citoyens, nonobstant toute autre clause, d'obtenir de votre justice ordinaire l'effet de ma demande. Vous donnerez satisfaction à celui qui ne cessera d'être toute sa vie avec estime et respect, non artificiel,

LOISEAU

Innocent du crime fruit des passions...

Rappelons la vie et la paix dont nous jouissions. Ne présumez pas, quoique j'habite la prison, Que je garde la haine contre la trahison.

Livré par tes fureurs, impitoyable haine Des hommes que j'adore, l'innocence ils enchaînent; C'est par des hommes méchants et des faux frères Que je me vois séparé d'une épouse si chère.

Non, rien ne saurait attirer ma vengeance. Contre eux je n'aurai jamais que l'indulgence. C'est ainsi que je m'explique.

Sans artifice je chéris la République.

Je ne m'attarderai pas à souligner la faiblesse de ces vers mirlitonnesques, que je n'ai reproduits ici qu'à titre de curiosité. Il ne suffisait pas d'être prisonnier politique pour avoir le génie poétique d'un André Chénier. Le pauvre ouvrier plâtrier, dans les quelques mois passés à l'école de son village, s'il avait quelque peu appris à lire et à écrire, n'avait jamais approfondi les règles de la grammaire et moins encore celles delà versification.

La supplique de Loiseau fut transmise régulièrement au président de l'administration municipale, qui aurait dû, en toute justice, la joindre à celles des autres sinistrés et lui faire donner satisfaction. Dans les affaires de ce genre, les adversaires comme les amis doivent avoir les mêmes droits à la bienfaisance communale. Louis Ters l'oublia pour ne songer qu'à ses rancunes et il se contenta d'écrire au verso de la lettre du malheureux prisonnier cette phrase grossièrement cruelle : «// faut prévenir le pétitionnaire qu'il doit transcrire sa pétition sur papier timbré. » C'est ainsi que les républicains modérés, à Beaumont, étaient sans pitié pour les républicains démocrates, les « terroristes » comme ils les appelaient.

Mais Loiseau, maintenant, n'aura plus longtemps à souffrir.

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