MOUVEMENT SÉPARATISTE DANS DEUX COMMUNES VOISINES DE L'AGENAIS
Nous avons dit plus haut que la délimitation du département de la Dordogne, du côté de l'Agenais, n'avait pas été sans soulever des récriminations dans quelques-unes des communes limitrophes. Chez nous, les communes de Sainte Sabine et de Bom, qui, sous l'ancien régime, étaient à cheval sur le Périgord et l'Agenais, qui faisaient partie à la fois de l'un et de l'autre, qui étaient à proximité de Villeréal (dans le Lot et Garonne) et à une grande distance de Beaumont (dans la. Dordogne), protestèrent contre la décision du 17 janvier 1790 qui les incorporait au département de la Dordogne, en demandant instamment d'être unies à celui du Lot et Ciaronne, auquel les rattachaient à la fois leur convenance et leurs intérêts.
§ I. - Le mouvement séparatiste a Sainte Sabine.
Sous l'ancien régime, la paroisse de Sainte Sabine se trouvait située, en partie dans le Périgord, en partie dans l'Agenais. La limite respective des deux provinces sur ce point passait tout à côté de l'église, laissant celle-ci en Agenais. Le territoire de la commune, à contour fort irrégulier, envoyait deux prolongements, '' deux langues » comme disaient les officiers municipaux : l'une du côté du couchant, qui arrivait à proximité de l'égli.se de Saint Germain ; l'autre du côté du midi, qui allait jusqu'à l'église de Montceyroux. L'église paroissiale était, pour ainsi dire, au centre de la commune : il y avait, sur certains
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points, trois quarts de lieue entre elle et la limite du territoire communal.
Au lendemain de la Révolution, quand les départements remplacèrent les provinces, la municipalité de Sainte vSabine, placée à cheval sur les deux départements de la Dordogne et du Lot et Garonne, comme elle l'avait été antérieurement sur les deux provinces du Périgord et de l'Agenais, se partagea en deux camps: i» les villages du nord (placés dans le Périgord), qui voulaient appartenir au département de la Dordogne et rester attachés, suivant la décision du comité de division, au canton de Beaumont, district de Belvès; 2» les villages du sud (situés en Agenais), qui désiraient, fidèles à leur ancienne province, être attachés au département du Lot et Garonne. Ces derniers l'emportèrent et la commune de Sainte Sabine fit partie du canton de Villeréal, district de Montflanquin. Mais cette situation ne devait durer que quelques mois.
Pendant que les habitants de Sainte Sabine continuaient à discuter entre eux, les uns voulant aller à la Dordogne, les autres rester attachés au Lot et (iaronne, les deux départements se disputaient de leur côté la possession de la commune agénopérigourdine et une commission interdépartementale fut nommée pour régler le différend. Les travaux d'enquête traînèrent en longueur. Pendant ce temps-là, à Sainte Sabine, les passions devinrent moins vives et, déjà dans les derniers mois de 1790, à l'agitation du début avait succédé, un peu partout, une période de calme qui était presque de l'indifférence. Dans une lettre qu'il adressait à la commission interdépartementale pour demander à être convoqué et entendu, le maire, qui était toujours le curé Lantourne, écrivait ceci : « Au moment que l'accord interviendra entre les commissaires compétents, notre .soumission sera aussi entière que respectueuse. »
Bientôt après, le 13 mars 1791, les citoyens actifs de la commune de Sainte Sabine et Saint (iermain (on sait que la paroisse de Saint (iermain était une annexe de la communauté de Sainte Sabine) se réunirent et prirent une délibération, aux termes de laquelle ils déclarèrent à la pluralité de quarante-huit voix,
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qu'il «était de leur intérêt d'être unis au canton de Beaunionl, district de Belvès ». Onze jours plus tard, le 24 mars 1701, les administrateurs du district, accueillant favorablement la demande des citoyens de Sainte Sabine, prenaient à leur loui la délitxMation suivante, que je reproduirai /;/ extenso :
Le directoire du district, considérant ciuc la division du royaume en départements, districts et cantons a eu pour objet de rapprocher l'administration des administrés;
Considérant que la nature et l'inimensité du travail de cette division formaient un obstacle invincible à ce qu'elle fut portée d'abord à la plus grande perfection possible;
Considérant que, pour rectifier les erreurs et imperfections de cette division, les législateurs ont sagement ordonné qu'il serait fait un travail postérieur d'après l'avis et le renseignement des intéressés;
Considérant que la justice et la politique exigent de concert tl avoir pour les intéressés toute la condescendance et tous les égards qui ne troublent pas l'ordre général et ne préjudicient pas à l'assemblée de la nation, à laquelle il est indifférent que la paroisse de Sainte Sabine soit unie à l'un ou à l'autre département;
Qu'il serait préjudiciable à cette paroisse et contraire à l'administration qu'elle fut divisée entre les deux départements;
Considérant que cette paroisse ayant par une première délibération voté à être unie au district de Montfianquin, elle a reconnu ensuite ses vrais intérêts et voté pour être unie à celui de Belvès;
Considérant qu'elle est à une distance à peu près égale de Beaumont et Villeréal, que les chemins de Beaumont sont plus sûrs et plus tenables que ceux de Villeréal;
Considérant, enfin, que dans la prochaine circonscription de paroisses, il faudra prendre dans le département de la Dordogne une étendue considérable au levant et au couchant de Sainte Sabine pour l'unir à cette paroisse et que cette circonscription romprait la division la plus naturelle et la plus raisonnable possible entre les deux départements;
Ouï le procureur syndic :
Estiment qu'il est de justice que, conformément aux vœux des habitants, la paroisse de S nnte Sabine soit unie en entier au canton de Beaumont, district de Belvès, et qu'il y a lieu à ce que le directoire du département de la Dordogne avise dans sa sagesse au moyen de concerter fraternellement avec celui du Lot et Garonne pour arrêter cette union et v faire dire droit par le Corps législatif.
L'administration départementale d'abord, l'administration supérieure ensuite, partagèrent la manière de voir des administrateurs du district, et la commune de Sainte Sabine tout entière,
malgré les liens de toute nature qui la rattachaient au Lot et Garonne, fut incorporée d'une façon définitive au canton de Beaumont, district de Belvès.
§ 2. - Le mouvement séparatiste a Born.
La paroisse de Born, sous l'ancien régime, se trouvait, comme celle de Sainte Sabine, à cheval sur le Périgord et l'Agenais, appartenant en partie à la première province, en partie à la seconde. La partie dépendant du Périgord était de beaucoup la plus importante et comme étendue et comme population. D'autre part, l'église paroissiale et .ses dépendances s'élevaient sur un terrain appartenant manifestement au Périgord.
Cela n'empêcha pas la municipalité de Born de protester contre l'administration centrale qui, en délimitant les départements, avait placé .son territoire dans le département de la Dordogne. Pour des raisons nombreuses, dont la principale était l'éloignement de Beaumont (12 kilomètres) et la proximité de Villeréal (6 kilomètres seulement), les habitants de Born tenaient à faire partie de ce dernier canton et, à cet effet, firent de nombreuses démarches, soit à Périgueux, soit à Agen, pour obtenir satisfaction.
L'administration du Lot et (iaronne n'aurait certes pas mieux demandé que d'annexer à son territoire une commune aussi importante. Mais, justement, pour les mêmes raisons, l'administration de la Dordogne tenait à ne pas s'en dessaisir et, en septembre 1790, le procureur du directoire du département envoya une lettre à la municipalité de Born pour lui demander les raisons qui l'incitaient à se séparer du département de la Dordogne pour se rattacher à celui du Lot et (iaronne. La municipalité .séparatiste se refusa formellement à fournir les renseignements (]ui lui étaient demandés, motivant son refus «parce que ladite commune craignait de s(^ trouver en contradiction et nuire aux démarches t]u'i^llc a\ait déjà faites pour obtenir la séparation du département et sa jonction à celui du J,ot et
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Garonne, au district de Mt)nltian(iuin ri canton di^ \'illcrcal ». {Arch. dep. Doriiogne, St'rie L-Jit)).
Au reçu de cette réponse, le directoire du département, après délibération (i8 septembre 1790). envoya à M. de Choisy, maire de Born. la lettre suivante [ArcJi. dcp. Dordogiie, Série L-331) :
Le directoire, Monsieur, a reçu votre lettre du 8 courant par laquelle vous linfonne/ que votre commune a délibéré de ne pas répondre aux demandes en renseignements quil vous a faites de la part du procureur général, par la crainte de compromettre le vœu qu'elle a déjà manifesté de se séparer du département et d'obtenir sa réunion à celui du Lot et Garonne.
Le directoire me charge de vous observer, pour que vous le notifiez à votre commune, que les divisions et établissements décrétés par l'assemblée et revêtus de la sanction royale doivent être provisoirement exécutés et qu'il importe mieux au bon ordre et à la charge publique qu'ils le soient, sauf à ceux qui se prétendront lézés de se pourvoir d'après ces principes. Le directoire pense que vous devez vous regarder et agir comme unis au département, sans que vous compromettiez la solidité de vos réclamations.
Au reste, il va incessamment lui soumettre votre cas pour le désir sincère qu'il a de concourir autant qu'il est en lui au bien et satisfaction générale et particulière.
Le conflit se termina ici comme à Sainte Sabine.
Les habitants de Born, après réflexion, changèrent d'avis et, après avoir demandé leur rattachement au canton de Villeréal, district de Montflanquin, département du Lot et (iaronne, ils sollicitèrent leur maintien dans le canton de Beaumont, district de Belvès, département de la Dordogne.
Le maire, M. de Choisy, écrivait, à la date du 13 octobre, au président de l'administration du district de Belvès :
Monsieur,
Je suis chargé par notre municipalité d'avoir l'honnour de vous écrire p)our vous informer qu'une nouvelle délibération, prise hier 12 du courant (il s'agit très probablement du mois d'octobre 1790) par le conseil général de la commune, a changé les dispositions d'une précédente, par laquelle il avait été décidé que la paroisse de Born ne pouvait correspondre avec votre district, sans craindre de se trouver en contradiction à cause des différents actes qu'elle avait faits concernant le désir qu'elle avait d'être comprise dans la démarcation de l'Agenais.
La paroisse, mieux conseillée, a craint que la décision que l'Assemblée
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nationale lui fait attendre ne soit encore retardée et qu'il fut possible qu'on doutât de la soumission entière dont elle a donné des preuves dans toutes les occasions pour tous ceux qui sont établis pour faire exécuter les lois en conséquence, Monsieur, je m'empresse de vous envoyer les réponses aux questions contenues dans la lettre qui nous a été adressée par le district, etc.
J'ai l'honneur d'être avec respect, Monsieur,
Votre très humble et très obéissant serviteur.
Choisy, maire.
La municipalité de Born de Roquepine accepte donc maintenant la décision du gouvernement de 178g, qui l'a rattachée au canton de Beaumont. Elle en a toujours fait partie depuis.
En se rattachant définitivement à Beaumont, l'ancienne paroisse de Born de Roquepine apportait à ce dernier canton et, par suite, au district de Belvès, un territoire qui faisait partie de l'ancien Agenais. Ce territoire était pris sur la commune de Naresse, canton de Villeréal. Je ne sais au juste quelle était son étendue, mais une lettre de M. de Choisy, transcrite dans le Registre des délibérations de la commune de Born {Arch. mun. i^ï' Reg. p. 55), nous apprend que ses impo.sitions, « tant en principal, vingtième que capitation » s'élevaient à la somme de gi livres 15 sols i denier.