CHAPITRE IX
L'œil examine avec une telle rapidité et une telle précision la face humaine,- qu'on ne saurait donner à l'aide de la parole une idée des particularités minutieuses et dos signes fugitifs que nous voyons paraître et disparaître sur le visage pendant les émotions. Les plus izrands inailms mêmes ont été peu exacts dans cc^ descriptions et ont dû recourir à des comparaisons en langage ligure et imagé. Quand nous disons, par exemple, qu'une personne nous regarda avec surprise ou avec crainte, noiis indiijuons toute une série de degrés du même sentiment différant par leur intensité et leur effet, et nous nous en fions au lecteur pour choisir celle qui lui parait le mieux s'adapter au cas qui nous occupe, et que nous ne saui ions déterminer plus nettement. Quand nous disons a un ami : « Je dois le taire part d'une mauvaise nouvelle, » aussitôt il s'opère un changement dans son visage, sou regard, ^es gestes, (\u\ nous émeut.; mais il n'y a pas de description qui vaille un portrait. Nous sommes inrnpables d'apprécier certains changements imperccpiibles (jui accompagnent le n)ouvcmcnL des yeux, la dilatation de la pupille, la coloration des joues, le plissement des lèvres, la dilatation des narines, la difliculté de respirer, le geste de la main, l'aililude de la tête et du corps.
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Certains détails caractéristiques de la physionomie échappent à l'analyse. L'air du visage est insaisissable, ses beautés sont couvertes d'un voile si délicat et si léger qu'on n'y saurait toucher sans le déchirer et sans en détruire le charme. Aussi j'hésite à porter le bistouri sur la tête dur: cadavre pour en détacher la peau et en disséquer les chairs. Quand les muscles de la face sont détachés du crâne il ne me reste dans les mains qu'un masque semblable à un entonnoir de chair. La face humaine à l'envers est chose affreuse à voir; on n'y reconnait plus rien; on ne se fait pas à l'idée que cet entrecroisement de fibres, cet entrelacement de muscles représente la partie la plus belle et la plus expressive du corps humain, que ce soit là ce visage si varié dans ses jeux de physionomie et dans ses expressions, si digne dans ses manifestations de bienveillance et de douceur. Quelle désillusion profonde et quel triste spectacle que devoir en plein jour la charpente et les rayons éteints d'un feu d'artifice, ou, après le spectacle, les souillures et les loques de la décoration d'une féerie f On ne saurait croire que sur cette chair filandreuse s'est réfléchi notre moi, que sur ce mince fiuiillet musculaire se trouve imprimée en quelque sorte l'histoire de la vie, que ses dispositions diverses ont imprimé la sympathie ou l'indifférence ou l'aversion, que sur lui sont écrits les secrets impénétrables qui déterminent entre les hommes des attractions ou des répulsions semblables à celles qui ont lieu entre les atomes.
Léonard de Vinci, qui fut certes un des plus habiles interprètes de la face humaine, avait étudié l'anatomie avec un tel amour que les dessins de ses préparations excitent encore aujourd'hui notve admiration par l'exactitude des plus minutieux détails.
« Etudiez d'abord la science, puis après, l'art né de cette science », disait-il à ses disciples. Ces paroles sont dignes de celui qui fut non seulement un grand artiste, mais ua;
LES EXPRESSIONS DE LA FACE il5
mathématicien et un philosophe, et qui a en le rare niérite d être un inventeur dans la science et un des fondateurs de la méthode expérimentale.
Il ne suffit pourtant pas de commencer l'étude de la face humaine par l'anatomie. Le tissu des muscles est si touffu, les fib'^es si embrouillées, qu'on n^arrive à rien si l'on ne connaît l'origine de ces mêmes muscles chez les animaux inférieurs et si l'on ne cherche d'abord leurs fonctions chez les êtres les plus simples, ainsi que les modilications qu'ils subissent dans l'échelle zoologique.
Les parties essentielles de la face sont les ouvertures de la bouche et des narines. Celles-là seules persistent, malgré les modifications diverses de la tête dans la série animale. Les lèvres, le nez, le menton peuvent devenir méconnaissables comme il arrive pour les oiseaux; l'œil peut êlre extrêmement petit, comme chez la taupe, ou même disparaître tout à fait, comme cela se voit chez quelques animaux, qui vivent dans les c ivernes, mais la bouche persiste toujours, parce que le tube digestif est l'organe le plus utile. Ce tube existe déjà chez les animaux qui n'ont ni cœur ni poumons; il forme à son ouverture antérieure une sorte d'entonnoir que nous appelons encore face, quelque étî-ange que soit en ce cas une semblable expression.
Le développement des muscles de la face est proportionné au besoin de saisir la proie et de triturer les aliments. Chez les grenouilles, les poissons, les reptiles et les oiseaux qui avalent leur nourriture, on peut dire que la lace manque; aussi n'ont-ils aucune expression, si ce n'est celle des yeux. Chez les oiseaux, le nerf facial est réduit à un petit filament qui se distribue au muscle cutané du cou ; et produit le hérissement des plumes et le redressement de la huppe qui constituent l'expression la plus caractéristique de leurs passions.
Plus le mode de préhension est complexe, plus la bouche est elle-même compliquée. Les lèvres doivent être mobiles pour aspirer comme une ventouse le mamelon et plu? tard servir à maintenir et à ramener sous les mâchoires les morceaux à mâcher ; elles doivent pouvoir être relevées
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comme il ariive chez le chien lorsqu'il s'apprête à mordre (1) Puis, viennent les mouvements de la mâchoire nrmcc de dents pour couper, déchirer et broyer. Ensuite les mouvements compliqués de la langue pour boire, Icelicr, nettoyer la bouche, pour faire la bouchée, la ramasser et l'avaler.
Parmi les animaux, on remarque chez les sinises un grand développement des muscles de la face. Cela vient surtout de ce qu'ils se nourrissent de toutes sortes d'aliments, animaux ou végétaux, et qu'ils se servent do leur bouclvi comme d'un organe de préhension qui aide les mains à éplucher et préparer leur nourriture.
La figure du singe est d'une mobilité sans exemple. En une minute, on y voit passer toutes les expressions du di'sir ou de la répugnance, de la fourberie ou de l'innocence, de Tatlcnlion ou de la légèreté, etc.
Une des raisons pour lesquelles les muscles de la face se meuvent très facilement, c'est leur petitesse. Spencer n pour la première fois émis cette idée, et je ne saurais r'wu trouver de plus fondamental dans le langnge des émotions (2). « Supposons, dit-il, qu'une onde faible d'excitation nerveuse se propage uniformément dans le système nerveux, la part de cette onde qui se déchargera sur les muscles signalera davantage son effet, là où la somme d'inenic à vaincre sera la moins considérable. Les muscles qui sont gros et qui ne peuvent manifester les états d'excilation où ils sont amenés qu'en faisant mouvoir les jambes
(1) Daru'in pensaitque les animaux montrent leurs dents pourfnire voir leurs armes et inspirer de la crainte. Une semblable explication ne me semble pas du tout exacte, attendu que les auiniijux sont ol)lipfés derelever les lèvres pour saisir quelque chose avec les dents, alui i1e ne pas blesser celte partie moUo de la bouche qui recouvre les mâchoires. Il suffit d'observer un chien pour se convaincre que l'action de montrer ses dents est un acte préparatoire à raction de mordre.
(i) Principes defsychoîogie, t. II, p. 500.
OU d'autres masses pesantes ne fourniront point de signes, tandis que les petits muscles et ceux qui peuvent se mouvoir sans avoir à surmonter de résistances considérables, répondront visiblement à cetle onde faible... Gomme les muscles de la face sont relativement petits et sont fixés à des parties plus faciles à mouvoir, il s'ensuit que c'est sur la face que doit se manifester h plus grande sommo de sentiments. »
Selon moi, celte loi n'est pas suffisante pour expliqu-^r les expressions de la face. Nous avons en etfet des muscles extrêmement petits et déliés dans l'oreille, dans la peau et ailleurs et qui pourtant ne prennent aucune part à l'expression, quoique la résistance à vaincre soit minime.
Il me semblcqu'il faut accorder une plusi^rande importance à l'usac^e fréquent de certains muscles et à la ditférence d'excitabilité de leurs nerfs. Les muscles que nous mettons le plus souvent en moîivement sont précisément ceux qui sont le plus sensibles à l'excitation des centres nerveux. Il en est ainsi des muscles de l'oreille chez le cheval et le chion. On sait combien ces animaux traduisent fidèlement leurs impressions parle mouvementdes oreilles, tandis que chez l'homme, qui possède pourtant les mêmes muscles, les oreilles restcMi inimobiles, même pendant les plus fortes émotions, parce que nous les mettons rarement en mouvement.
Les muscles de la face, au contraire, s'agitent chez nous pour toute action, quelque faible qu'elle soit, du système nerveux, précisément parce qu'ils sont déjà continuellement en mouvement, dans les fonctions de la digestion, de la respiration, de la parole et dans l'usaae des organes des sens. Nous rencontrons très souvent des personnes qui, pour avoir développé outre mesure l'excitation des rentres nerveux, ont des tics de la face, des mouvemenls rapides et involontaires des paupières, des angles de la bouche, des muscles du front; en même temps, et sans s'en apercevoir, elles en éprouvent d'analogues aux mains, au:; pieds et dans d'autres parties du corps.
La dilférencc de résistance (pie présentent, les nerfs au passage du courant nerveux est un facteur imponauL do
l'expression. Parmi les niTiscles de la face, ceux de l'œil, qui se trouvent plus voisins du cerveau, rendent plus facile la décharge nerveuse. La mort débute toujours par les veinions les plus éloignées du centre, par les jambes et les bras, les yeux en dernier lieu.
Le sujet que nous traitons maintenant l'a été par de nombreux physiologistes. Jean Millier (1), le père de la physiologie moderue, parlant des mouvements qui dépendent de l'état de rame, s'exprime ainsi : « Les expressions variées que prennent les linéaments du visage dans les passions diverses démontrent que, selon l'état de l'ame, des groupes très divers de fibres du nerf facial sont mises en mouvement. Les causes de ces relations entre les muscles de la face et les diverses passions nous sont tout à fait inconnues. »
J'ai voulu faire quelques expériences sur la physiologie du nerf facial dans le but de découvrir quelque fait dans ce champ encore peu connu. J'ai mis à découvert, sur un chien rendu insensible par le chloral, le nerf facial à sa sortie du crâne, et j'ai fait agir un courant de manière à exciter la totalité du nerf. En me servant d'abord d'un courant très faible, j'ai constaté qu'on pouvait déterminer la contraction des muscles du front et des oreilles pendant que le museau restait immobile, comme on le voit lorsque l'animal est attentif. Avec un courant plus énergique, les muscles du nez, des paupières et de la joue entraient en mouA-ement; avec un courant plus énergique encore, les muscles de la lèvre inférieure, à leur tour, se sont mis en mouvement et la bouche s'est ouverte, enfin, si le courant était des plus énergiques, j'obtenais Texpression féroce d'un chien agressif. .
Il y a quelque chose de fantastique et de grotesque à la fois, lorsqu'on tient en mains le masque de chair détaché de la tête d'un chien décapité, à faire renaître, à l'aide d'un courant agissant sur les iierfs moteurs, les expressions diverses de l'attention, de la joie, de la fureur, en
(1) 1. M aller. Manuel de physiologie htmçiine, 18i0,vol. Il/pagsôî.
Tabsence des phénomènes psychiques dont ils sont la manifestation.
La partie mécanique des expressions est donc plus simple qu'on ne croirait. Lorsque les centres nerveux sont mis en éveil par un travail psychique, le courant se diffuse immédiatement par les voies de moindre résistance. Plus 1 excitabilité est vive, plus est facile, gracieux, expressif et charmant le pli de la lèvre qui produit le souri- e. Les paysans et les personnes peu cultivées et peu sensibles ne so nient pas; chez elles, l'excitation croit jusqu'à ce qu'elle éclate en un rire bruyant.
Les voies nerve!:ses sont ainsi faites, que le cerveau ne doit pas avoir à s'occuper des mouvements des muscles. C'est l'intensité de l'excitation qui produit l'expression ; plus elle est forte, plus sont nombreux les nerfs par lesquels se diffuse la tension nerveuse. A mesure que la tension nerveuse croit, elle peut vaincre les obstacles et les résistances qu'auparavant elle rencontrait dans d'autres voies, et, dès lors, elle fait contracter de nouveaux muscles, qui d'abord étaient impassibles.
Les effets des passions se mani-estent particulièrement à l'aide des m;:scles de la face et de ceux de la respiration, car aucune fonction autant que la respiration n'est plus souvent modifiée pour les besoins de l'organisme. Cela lient à ce qu'elle se trouve intimement liée à toutes les modifications des centres nerveux. Les muscles qui servent à exprimer les passions avec le plus d'éneri,'ie sont presque tous des muscles respiratoires.
Lorsque nous éprouvons une émotion violente, le système nerveux répand son activité par toutes les voies; ainsi s'explique la ressemblance entre les conditions de phénomènes aussi contraires que le ris et les pleurs, la douleur et le plaisir.
Cest la quantité et non la qualité de Vexcitation qui pèse sur la balance des expressions. Cette penste que
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j'émets deviendra évidente, lorsque nous aurons étudié les phénomènes produits par le cliatouillement. Un sinp:e qu'on chatouille sous les aisselles se tord, se coniorsionne, rit et pousse des cris qu'on dirait humains. Les centres nerveux sont très impressionnables, sous l'intluence d'une notion mécanique exercée sur certains nerfs, par un toucher léger qui produit la sensation la plus délicate, ou éclate comme une tempête qui secoue violemment l'organisme.
On raconte que des personnes sont mortes des suites du chatouillement, et il en est d'une nature si sensible, qu'elles ne résistent pas au plaisir le plus ardent de la vie. Les jouissances les plus vives et les douleurs (ont vibrer les nerfs de la même manière et arrachent de notre corps les mêmes gémissements. On est profondément surpris qu'un léger chatouillement des nerfs puisse produire un ébranlement aussi profond dans les organes.
Les centres de la vie sont accablés par la surprise d'une émotion mystérieuse, d'un charme dans lequel les freins se relâchent et les sens se troublent. Dès que l'action modératrice du cerveau est suspendue, l'harmonie de l'ensemble est rompue, l'oppression se produit, et les paroles inconscientes, à moitié tronquées, répétées, aifoiéss, entrecoupées, s'éteignent dans la langueur et l'évanoiiissement. Les yeux se relèvent languissamment ou se dérobent éteints sous les paupières ou tournent hagards dans leurs orbites, se remplissent de larmes de joie, ot se ferment à demi comme le regard d'un mourant. Les bras s'agitent convulsivement, attirent, étreignent violemnr>,ent, serrent et se tordent. Les dents mordent et grincent, des hurlements se font entendre comme si une bête féroce se trouvait enfermée dans Thomme.
Finalement, l'ouragan passe, la secousse et les frémissements disparaissent graduellement comme les éclairs qui suivent les grondements du tonnerre dans réloignement. Mais le regard languissant, 1 1 face molle, la peau moite, les membres résolus, les sursauts des muscles, les tremblements de la voix, la soif, les palpitations, la faiblesse,
la défaillance des sens, restent comme la suite d'un accès maladif ou la prostration causée par un grand malheur.
Ceux qui ne suivent pas de pr^-s le mouvement scientifique croient que toute l'œuvre de Darwin consiste dans la doctrine de révolution. Il en est dans ce cas comme après une bataille Q:açînée, le nom d'un seul général surnage dans l'opinion, quoique l'action des autres ait été efficace pour décider de la victoire. Ce serait dans notre cas une injustice de ne pas attribuer le plus j^rand mérite à Herbert Spencer que Darwin lui-même appelle le s:rand interprète du principe de révolution. Déjà ;i la lin do ISot), dans la première édition de ses Principes de psychologie Spencer soutenait la doctrine de l'évolution «quand elle était encore, dit-il, couverte de ridicule dans le monde entier et vue d'un mauvais œil m** me par le monde scientifique ».
Dans la seconde édition de son ouvrage, Spencer ajonlc un chapitre intitulé le Langage des émotions, qui a une très grande valeur pour nous, parce qu'il fut imprin^é quelques mois avant que Darwin publiât sou livre : l* Expression des émotions.
Une des idées les plus importantes qu'il ait formulées en physiologie est la suivante : « Le mouvement moléculaire développé par un stimulant dans un centre nerveux quelconque tend toujours à se propager suivant la ligne d-^ moindre résistance dans toute l'étendue du sysièmo nerveux. Les sentiments d'un ordre quelconque, modérés ou violents, qui, de temps à autre, surfissent dans la conscience, sont les corrélatifs des ondes nerveuses qui sont engendrées sans interruption et sans interruption se répercutent dans l'étendue du système nerveux. Le courant nerveux permanent constitué par cette onde engendrée d'une manière permanente agit simultanément sur les viscères et les muscles volontaires ou involontaires. »
Les idées développées par D irwin sur l'origine des exession3 ont une ressemblance si exact • avec la doctrine
de Spencer que Darwin se crut obligé de faire, dans une note, la déclaration suivante : « Pour ne pas être accusé d'empiéter sur le domaine de M. Spencer, je dois dire que j'avais déjà annoncé dans mon ouvrage la Descendance de l'homme, qu'à cette date, le présent volume était écrit en partie (1). »
L'origine des mouvements de l'expression, telle que l'a conçue Spencer et telle que l'a développée plus amplement Darwin dniis son livre, ne me persuade pas La vive admirati(mque j'ai pour ces deux maîtres éminents ne laisse pas que de m'eml3arrasser quand je m'écarte de leur opinion. Mais lorsque les faits que J'ai eu occasion d'observer dans mes études m'ont convaincu qu'on peut arriver au même résultat par une autre voie, je dois exposer les observations et les expériences qui semblent fournir une autre solution de la question.
Si l'interprétation que donne Spencer dans le chapitre sur \e Langage des émMions, et queDarwin développe plus amplement dans son livre, était vraie, on en tirerait celle conséquence que les animaux auraient dû se défaire peu à peu, dans la longue suite des générations, de ce qui pouvait leur être funeste et fatal. x\iais cette loi ne se vérifie pas ; en éiudiant les fortes émotions, nous avons vu que plus le danger est sérieux, plus les phénomènes nuisibles prévalent en nombre et en efficacité. Nous avons déjà vu' que le tremblement et la cataplexie rendent l'animal incapable de fuir et de se défendre. Nous sommes maintenant en mesure de nous convaincre que dans les situations les plus graves nous voyons moins clair que si nous étions calmes.
En présence de ces faits, nous devons admettre que les phénomènes de la peur ne peuvent s'expliquer tous parla doctrine de la sélection. A leur plus haut degré d'intensité, ce sont des phénomènes maladifs qui prouvent une imperfection de l'organisme. On dirait presque que la nature n'a pu élaborer une substance pour faire le cerveau et la moelle
(1) Ch. Darwin, l'Expression des émotions, 1877, p. iO.
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cpinière qui fût très excitable et qui, sous l'action de stimulants très énerp:iques, ne dépassât pas dans ses réactions les limites physiologiques utiles à la conservation de l'animal. iMais voyons, avant de passer outre, quels sont ces laits qui semblent en désaccord avec Tliypothèse de Daiwin et de Spencer.
La pupille, on le sait, se dilate et se contracte avec une grande facilita. Sa forme est très variable chez le chat : le plus souvent elliptique, elle devient extrêmement étroite et presque fermée si la lumière est trop vive. Elle a alors l'apparence d'une fente de la largeur d'un cheveu. Vers le soir, ou même dans le jour mais à l'obscurilé, elle se dilate tellement que l'iris disparaît presque en entier et qu'on voit alors le fond de i'œil verdàtre et phosphorescent.
L'iris est comme un rideau circulaire qui se ferme lorsque la lumière est vive et s'ouvre dans l'obscurité, réglant ainsi automatiquement la quantité de lumière nécessaire à l'œil pour voir sans être blessé.
La perfection de notre machine est si grande que quelaues rouages indispensables agissent non seulement automatiquement, sans aucune intervention de la volonté et de la conscience, mais souvent même sans avoir besoin du cerveau et de la moelle. Il leur suffit des petits mouvements rétlexes des cellules nerveuses qui se trouvent dans les organes, sous la forme de ganglions microscopiques. C'est un sujet digne d'être médité que celte harmonie qui assure l'exécution des fonctions les plus importantes, au moyen de divers organes qui agissent simultanément et tendent au même but.
Le mécanisme du mouvement de l'iris est assez compliqué. J'ai observé (!) que, toutes les fois que les vaisseaux se dilatent, la pupille se contracte et réciproquement. Ce rapport entre les vaisseaux sanguins de l'iris et ses mû\i-
ii)}ilosso, Mouvements de l iris, Académie île môdeciae de Turin, 187o.
vemonts offre de nombreux et grands avantages. En effet, pendant le sommeil, les vaisseaux se dilatent et la pupille se rétrécit et empêche la lumière d'agir trop vivement. Dans les inflammations de l'œil, lalumièreexerceune action irritante et nuisible, mais, dans ce cas, les vaisseaux sont toujours dilatés, et par suite la pupille se trouve diminuée, la lumière qui pénètre au fond de Toeil a moins d'intensité €t la guérison est plus rapide.
A la suite d'hémorragies graves, suivies d'un abattement profond, les vaisseaux se contractent, et la pupille se dilate, ce qui permet de mieux voir.
Tout ceci semble parfait comme mécanisme, malheureusement cela présente des inconvénients sérieux : notre œil est comme un appareil photographique, et la pupille fonctionne comme les diaphragmes des appareils qui laissent pénétrer plus ou moins de lumière sur la lentille, car il y a derrière l'iris une leiitille analogue à celle de l'appareil photographique.Si la lumière est faible, le photographe met un diaphragme plus grand, mais alors Timageest confuse parce que les rayons lumineux éloignés du centre delà lentille contribuent à do iner une image à contours moins nets. Aussi les photographes emploient-ils une lumière vive avec un diaphragme étroit afin d'obtenir une image très nette. Ce sont aussi pour notre œil les meilleures conditions pour voir distinctement. Il suffit pour s'en assurer d'observer l'œil d'une personne pendant qu'elle reg;irde au loin ou qu'elle est distraiie, puis de lui donner à lixer un petit objet placé tout près de Tœil, pour voir immédiatement sa pupille se resserrer.
Cet admirable fonctionnement de l'œil cesse dès que l'homme ou l'animal éprouvent une vive émotion. Alors, en elïet les vaisseaux se contractent, la pupille se dilate, et les images sont moins nettes. Si Ton regarde un chien ou un chat, ou un homme sous le coup de la peur ou faisant un etfort, on voit la pupille dilatée jusqu'au maximum et l'œil plus noir.
Gomment expliquer avec l'hypollièse de Darwin et de Spencer que même les animaux nocturnes présentent avec
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une (5,^ale intensité los mêmes mouvements dans l'expression (iu front et des yeux? Pourquoi, pour un aussi mince avantage que celui de voir un peu mieux qnan 1 on aie soleil en face, y a-t-il un appareil musculaire si compliqué et qui lonctionne constamment, tandis que la nature n^a pas prJ'Vu un défaut bien plus grave, le défaut de netteté des images par suite de louverture exagérée de l'iris ?
Pour apprécier l'imporlance de la défecluosilé de la vue pendant les émotions, j'ai fait avec le docteur Falchi l'expérience suivante : nous avons choisi de petits caracièrcs dans le tableau de Sncllcn et nous avons fixé, pour une certaine personne, la distance la plus grande à laquelle cette personne pouvait les lire distinctement ; puis, sous un prétexte quelconque, de manière à lui causer une vive émotion. Alors j'ai prié la pers Jiinc de lire, mais elle n'a pu le faire, si ce n'est en s'approchant notablement, afin de voir aussi bien qu'auparavant. Un effort musculaire violent, un tour de trapèze, une course, Taseension rap.tle sur une échelle diminuent l'acuité de la vision.
Quand on pense à l'ensemble des symptômes par lesquels se révèle la peur, on pourrait croire cju'elle est transmise héréditairement ou par voie de sélection. Les animaux les plus peureux, dirait un disciple de Darwin, sont ceux qui peuvent le plus facilement échapper au péril et se sauver, ils engendreront des petits dans lesquels ils perpétueroii t leu r ti mid i té.Jlîiis nQu^savjins.qiie les phénpjnène^ de la peur soiit l'exagération maladive f^f^ f^'t'^ phy^inln- ;ÏLqaci..Les animaux ne sauraient par transmission héréditaire devenir de plus en plus timides. La nécessité de la lutte fait entrer en fonction d'autres attitudes que celles «le la fuite et de la peur, et qui tendent à conservnr l'espèce par un autre moyen. Notre organisme n'est pas une machine si parfaite (|u'elle puisse résister ou s'adapter à toutes les conditions du milieu. Ce sont des nécessités fatales contre lesquelles la sélection ne peut rien.
A mon avis, tout en acceptant le principe de Darwin et de Spencer, qui facilite l'explication de bien des faits, nous ne pouvons cependant l'étendre à tous les phénomènes. Spencer et Darwin ne sont pas assez physiologistes. Dans ! cette étude des émotions, ils n'ont pas cherché suffisamment dans les fonctions de l'organisme la cause des phénomènes qu'ils ont observés. Il y a, pour ainsi dire, une hiérarchie dans les parties qui composent notre machine, car toutes les fonctions ne sont pas également importantes. Aussi, dans l'économie de la vie, on remarquera toujours la prépondérance des vaisseaux sanguins. Il était indispensable, en effet, que l'organisme pût tirer parti de tous les matériaux disponibles pour la nutrition des centres nerveux, que la circulation du sang dans toutes les parties et même dans les yeux fût subordonnée à ce but essentiel.
Il me semble qu'on peut expliquer de cette manière le fait de la contraction des vaisseaux de l'iris pendant les émotions. Il se produit une grande dilatation de la pupille, et le fond de l'œil devient anémique, bien que cette contraction des vaisseaux de la rétine soit nuisible à la vision distincte.
^J^ Souvent nous voyons des personnes qui, en racontant \i qu'elles ont eu une grande peur, disent : Je n'y voyais plus. Quelques voyageurs racontent que des serpents, aveuglés par la peur, mordaient l'ombre et les rameaux des arbres, émoussant leurs dents et répandant inutilement leur venin.
Darv^in admet deux causes distinctes qui ont donné l'habitude de froncer les sourcils à chaque petite difficulté qui survient dans le cours de nos idées ; l'une est à peu près celle que Spencer a énoncée et dont nous avons parlé plus haut, l'autre est ainsi formulée : « La première etjDour ainsi dire la seule expre55i.Q.njxue j3ous::âyan^. dAUS l!^^ celle qui se manifeste pend^aniUesjms; or, les pleurs sont provoqués d'ajiord par toute sensation et toute émoûou, déplaisante "ou ~ïïouloureusè,commF^^ soif, la
souffrance], lajâlbu^^ cas, les mus-
clesldO'oBnidnt fortenient cont^ractés,__êl.cfila suffit, je
pense, pour ex£liqueïJa^Tajide.faciLiiâ^ les
cils se Troncènt dans le restélje la \[e (1). »
Cette explication ne me paraît pas satisfaisante, elle ne fa't que déplacer la question, car on peut se demander pourquoi l'enfant fronce le sourcil quand il crie. Du restp, pour rejeter l'hypothèse de Darwin, il suffit d'observer que les enfanls^dès la naissance, froncent le front sans pleurer.
Voici ma pensée sur la cause de ce phénomène : quand nous fixons quelque objet, il nous fautjCûniracLer tous les muscles de PceiL C'est indispensable pour l'accommodation de «et organe,. Or, nous avons déjà vu que la pupille doit se contracter lorsqu'on regarde des objets voisins de l'œil, nous ne pouvons donc pas diriger l'œil vers le nez sans que la pupille se resserre.
Le plus important des mouvements des muscles externes de i'œil est celui que nous faisons constamment pour faire converger les rayojis visuels de chaque œil sur l'objet. Tandis que les rayons visuels sont parallèle?, quand nous sommes distraits ou que nous regardons au loin, par contre, si nous regardons un objet voisin, ils convergent comme, feraient les mains qui voudraient saisir l'objet. Tous ces mouvements sont produits par un seul nerf nommé oculomoteur commun. Or, il y a une sympathie entre ce nerf et le faciai, de sorte que si nous faisons un eliort avec l'œil nous mouvons inconsciemment les paupièreset le front. Et réciproquement quand nous fermons les paupières, nous mouvons sans le vouloir le globe de l'œil. Si l'on veut s"en assurer, il n'y a qu'à fermer un œil avec le bout du doigt, puis à abaisser la paupière de l'autre pour sentir l'œil tourner sous le doigt.
Il esl si vrai que tout effort fait contracter les muscles de l'œil que si nous regardons de nuit une lumière éloignée pendant que nous soulevons un corps lourd, nous voyons la lumière double par suite de la convergence involontaire des yeux. J'ai photographié un grand nombre de personnes pendant qu'elles faisaient un elîort, et, pour beaucoup, il
(1) Cb. Darwiû, l'ExpressUm des émotions, pa^'e 243, 1S77.
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semble que ce sont des prirsonnes souffrantes, tant la contraction des muscles du front est grande sans nécessité. Les rouages de notre oi^ganisme sont ainsi faits que l'énergie et la tension du système nerveux débordent pour ainsi dire, se r^'pandent dans de nombreuses ramifications, de telle sorte que, en aucun cas, l'action ne s'étend à un groupe limité do muscles. Si, par exemple, nous voulons mouvoir l'oreille, les muscles r.ui relèvent l'angle des lèvres se contractent. C'est assez de dire à quelqu'un de fermer les paupières poirr qu'on voie les autres muscles de sa face se mouvoir éiialement, et la personne taire des grimaces involontaires. Aussi ac pouvons-nous pas diriger on même temps un œil à droite et l'autre à gauche. Un très petit nombre saventi tourner la pupille en dedans sans relever les paupières avec accompagnement du mouvement des sourcils. Il en est ainsi, parr,o qu'il est difficile de localiser Faction de la volonté uniquement dans les fibres qui desservent certains muscles. Il semble que la sphère d'action embrasse des groupes variés de fibres, à moins que, par de fréquents exercices ou un elfort intense qui impose une grande fatigue, on ne s'applique à discerner et à choisir les fibres qui doivent faire un mouvement isolé.
Les animaux qui fixent attentivement un objet dirigent en même temps les oreilles versl'objet. Ce mouvementqu'ils font pour mieux recueillir les sons doit être précédé d'une contraction des m,uscles du front et de ceux qui servent à projeter en avant le pavillon de l'oreille. Il est assez probable queces mouvements, qui existent même chez les singes, se sont conservés chez l'homme, et, quoique ce dernier ait cessé de mouvoir les muscles des oreilles^ il meut encoro ceux du front, pendant l'attention.
Les faits psychiques et leurs manifestations sensibles et cxteriiessoMt si étroitement liés en nous qu'il est impossible d'entretenir les manifestations de l'activité nerveuse dans les muscles, toutes les fois que surgissent les idées avec lesquelles ces mouvements externes ont des rapports continuels, même quand cette communication externe est tout à fait inutile. Ainsi nous voyons un homme qui pense, parler quelquefois bien qu'il n'ait personne à qui
LES EXPRESSIONS B2 LA FAGC i^O
c muiuîiiqucr ses idées ; faire des gestes même, et diverses actions sans le vouloir. De même, il arrive que nous répétons ]es mouvements caraciérisliques de l'atteiiiion avecle front et les yeux, (juand, dans )e développement des idée? ou dans les'iiasards variés delà vie, survient un obst;jcle au libre cours de la pensée. Dès que nous sommes appliqués à quelque travail qui réclame un grand effort d'attention, qui arrête et tient suspendu notre jugement, nous mettons tout à coup et involontairement en jeu les parties du front et de l'œil que nous avons employés quand nous voulions observer attentivement une chose.
Chacun a pu remarquer que, si Ton fixe un obiel, les objets environnants sont moins distincts, et d'autant moins qu'ils sont plus éloignés de l'objet li\é. Gela tient à ce qu'il y a un seul point de l'œil où la vision a son maximum de sensibilité. Ce point se nomme fovea centralis parce qu'il est fait comme une fossette ou un petit entonnoir qui a deii:: dixièi^ies de millimèlre de diamètre. Il sufTit que l'image d'un objet tombe à deux ou trois millimètres de ce point pour que nous ne puissions plus en distinguer nettement la couleur. Le rougeelle vert nedonnent plus qu'une sensation de jaune plus ou moins pâle ; le violet est azuré. Un peu plus loin !e jaune et le bleu se confondent et on ne voit que le clair et Tob-^cur. Cette disposition anatomique des élémenis destinés à percevoir l'image et la couleur des objets nous oblige h mouvoir l'œil et à lui faire parcourir tous les points des objets quand nous voulons les voir nettement. Aucun organe n'a pour cela des mouvements aussi précis et aussi exacts que l'œil. Si nous regardons notre œil dans un miroir en relevant ou abaissant la tête ou en la remuant à droite ou à gauche, nous restons surpris de voir qu'il reste lixe et immobile. Le lecteur fera bien de réiM'ter celte expérience pour avoir une idée de la constance et de la facilité avec laciut lie l'œil s'attache à un point quand il veut le tixer avec attention. F^es mou vc-
ments inquiets de Toeil de celui qui re.sjarde un inconnu, l'agitation qu'on voit dansle regard de celui quia peur d'une autre personne et l'examine sur tous ses points comme pour se tenir prêt à la défense et se garer du danger qui le menace, sont rendus nécessaires par suite de la structure de l'œil qui ne peut embrasser un vaste champ sans se mouvoir.
Quand l'objet n'est pas assez petit pour l'embrasser en entier avec un simple mouvement de l'œil, dans la cavité de l'orbite, nous tournons la tête et l'inclinons, nous déplaçons le tronc à droite ou à gauche et, si cela ne suffit pas, nous^ tournons le corps tout entier. Quand les acteurs sur la scène veulent représenter quelqu'un pris de peur, ils exagèrent les gestes propres à celui qui observe un objet avec attention.
Ces mouvements sont si spontanés et si naturels qu'il faut faire elfort pour tenir la tête et le corps fermes pendant qu^on regarde un objet placé de côté.
Si l'on veut exprimer un sentiment profond de mépris ou de haine ou de dédain, il faut passer auprès d'un homme et le regarder avec la tête haute.
Poursuivons notre examen de l'œil.
Celui qui observe les rouages d'une machine peut porter un jugement sur la régularité de ses mouvements, car la structure d'un mécanisme doit en faire présumer les fonctions. L'organisme mort est pour le physiologiste un champ de méditation et d'étude non moins important que l'organisme vivant. C'est là que nous allons étudier l'œil.
Dans le crâne ouvert d'un homme, on distingue trois nerfs moteurs de l'œil qui partent du cerveau, et, sur unej petite sphère comme l'œil, qui pèse en moyenne sept^ grammes, se tixent six muscles.On peut conclure qu'aucun organe ne jouit d'autant de variété, d'indépendance et de rapidité dans les mouvements.
LES EXPRESSIONS DE LA FACE J3l
L'œil ne reconnaît en effet d'autre rival que la lansnie pour la complexité des muscles et l'abondance et la variété des nerfs. Gela explique pourquoi tous deux ont leur langage et pourquoi nous pouvons suivre toutes les manifestations del'àme dans l'infinie variété de leurs mouvements. L'homme a donné aux sons de la Imgue la valeur do la parole et de même il a fait des mouvements de ses yeux le langage dest; jé à c::primer ses sentiments.
La vie de l'œil est toute entière dans ses mouvements. On ne distingue pas facilement d'un œil vrai un œil de verre bien fait, mis dans l'orbite et qui est mu comme un œil vrai, tandis que, s'il reste immobile, il donne au visago lexpression de l'épouvante.
J'ai étudié chez les aveugles-nés l'expression du regard. C'étaient des malheureux qui ne voyaient pas mon ombre et qui n'avaient jamais distingué le jour do la nuit, absolument comme s'ils avaient eu les yeux bandés. Ils causaient et s'amusaient ensemble, et personne n'aurait supposé que leurs yeux étaient morts pour toujours à la lumière, i.es mouvements seuls donnaient une expression de joie, une bonté qui inspirait de la conliance et de l'intérêt.
Que de choses ne lisons-nous pas dans l'œil d'un ami mourant qui dit adieu au moment suprêaie et où semble se refléter toute la douleur d'une existence pleine d'espérance et de tendresse qui s'éteint. L'œil ne change pas en peu de temps, et cependant quand vous retournez pour contempler ce visage froid et lui dire le dernier adieu, vous vous arrêtez sur le seuil saisi par l'expression de terreur et d'angoisse qui se peint dans ce regard fixe et cet œil ouvert par la rigidité cadavérique.
L'œil a dans la pupille des expressions d'une grande
lessL-qui sont h penie connues. G'esf un spectacle curieux e regarder l'œil d'un chien tranquille et de voir comme i pupille se dilate et se resserre à chaque éniittiou. On .;e saurait dire (|ue cela tient à ce qu'il regarde tantôt des objets voisins, tantôt des objets éloii^nés^ Cela tient a ce quel'iriset les vaisseaux sanguins réfléchissent comme un miroir les plus faibles émotions. On ne connaît pas ces nuances excessivement délicates dans le langage des émo-
131 LA P£U?i
lions parce que l'analyse des fiiits physiques qui accompagnent les expressions des sentiments n'est pas encore assez délicate et subtile. Mais entre la plus i^rande dilatation de la pupille qui est si caractéristique de la peur et la plus grande contraction qu'on observe pendant le sommeil, ou lorsqu'on est profondément calme et ennuyé, il y a toute une série de mouvements par lesquels les passions se lévèlent. Ce sont de légères dilléreuces dans ic diamètre do la pupille qui passent inaperçues, quand ou ne peut iixer l'œil de très près; mais en observant attentivement un grand nombre de personnes, j'ai pu m'assurer qu'on peut lire dans les mouvements de la pupille tous les états de l'àme. Quand le bord céleste de l'iris s'amincit et que la pupille apparaît plus grande et plus noire, c'est un signe que nous sommes troublés par une émotion profonde que nous chercherions en vain à dissimuler, car la pupille, comme disent les poètes, est l'ouverture pnr laquelle le Tc^^ard plonge au fond du cœur.
GHAPITRE X
DE QUELQUES PHÉNOMÈNES CARACTéVÎSTIQUES DE LA TEUIi
Le rorps]î;im:iin,ponrqin n'en étudie quo les oparalions chimiques, peut être comparé à un vaste laboratoire où on lit sur chaque porte et dans chaque coin : Il est héfkndu d'i;mhi:h. La curiosité du public est d'autant plus grande, qu'on sait qu'il s'y fabrique des choses surprenantes, des merveilles que la main de l'homme ni aucune industrie ne snuiait exécuter.
Los ouvriers qui travaillent sont d'une extrême petitesse, si petits qu'ils sont invisibles à l'œil nu et si comprimés et serrés les uns contre 1. s autres que l'ensemble ressemble parfois aux alvéoles des abeilles. Ce sont les cellules. D'elles dépend la vie tout eniière. Elles forment une .société si parfaite qu'on ne peut toucher à Tune d'elles sans qu'immédiatement toutes soient averties.
Dans chaque partie, l'édilice est peu résistant ; on peut facilement en forcer l'accès, mais à quoi bon ! Si l'on pénètre violemment, tout le travail s'arrête et il en résulte un désordre et une confusion tels qu'on ne voit plus nen, les tuyaux sont brisés et le liquide se répand [)arlout, le jeu des pompes est suspendu, les robinets s'ouvren', puis, tout se refr.iidit, et il en résulte un arrêt du travail qu"on nomme la mort-
Mosso. — La Peur. 8
L'histoire des tentatives déjà faites pour découvrir la nature intime du travail de ces ouvriers qui possèdent le secret de la vie est un des plus beaux sujets d'études ; en la lisant, on éprouve un sentiment d'admiration et de gratitude pour les hommes qui ont consacré leur vie à ces recherches, sacrifiant la fortune et les honneurs pour obtenir un petit résultat, souffrant les fatigues, les sacrifices les plus pénibles pour faire un pas en avant, quelquefois seulement pour tendre la main à d'autres et les aider k passer sur leur corps pour soulever un coin du voile qui cache le mystère.
Des miliers de volumes ont déjà été écrits sur cette lutte, et ceux mêmes qui n'en lisent que le résumé dans les traités de chimie physiologique restent également surpris et de la puissance du génie humain, et des difficultés incroyables, presque surhumaines, contre lesquelles il a fallu lutter.
La défense d'entrer dans le laboratoire du corps humain n'est pas si rigoureuse qu'on ne puisse aller un peu avant dans l'intérieur. On voit d'abord ce qui y entre, c'esl-à-dire les aliments. Il n'est pas non plus difficile d'obtenir la permission de suivre les aliments au-delà de la bouche, dans le long corridor nommé œsophage, jusqu'à la grande pièce humide et chaude nommée estomac où toutes les substances qui arrivent sont réduites en une masse demi- Jiquide.Le liquide blanchâtre qui en provient, pénètre dans des canalicules qui vont déboucher dans le niissiiaii sanguin où chacune des cellules puise ce dont 'elle a besoin pour son travail. Quant à ce que nous faisons des matières que nous prenons, comment nous les digérons et les manipulons, nul ne l'a bien vu.
On sait que la force motrice du laboratoire provient des combinaisons chimiques dans lesquelles se transforme Téncrgie des ahmenls; les cellules se l'approprient ensuite pour la transmettre au dehors, sous la forme de travail musculaire, d'activité cérébrale, etc.
PIIliNOMÈNF.S CARACTÉRISTIQUES DE LA PEUR 135
Les opérations chimiques les plus importantes qui ont lieu clans le laboratoire sont au nombre de trois. La première consiste à transformer la nourriture en protoplasme ou substance cellulaire, la seconde à déchari;er l'énerofie accumulée dans les cellules, la troisième à rejeter les substances iuuiiles.
En comparant soiiîneusement, au moyen de l'analyse chimique, la composition des substances qui sont entrées avec celles des substances rejclées, on trouve que ces dernières contiennent une puissance chimique utilisable moindre, d'où il faut conclure que les aliments sont la cause de tous les mouvements.
Les parois extérieures du laboratoire sont constamment humectées par le liquide nommé sueur, distillé goutte à goutte. Les physiologistes ont construit des appareils très coûteux, pour recueillir la fumée de la cheminée et les gaz qui s'échappent de toutes les bouches des innombrables trous nommé pores. Après avoir étudié chaque petit phénomène et tout analysé scrupuleusement, on reste stu,péia't que le travail considérable et complexe de la vie soit pourtant si simple dans ses derniers résultats, car, au tond, noire corps ne produit que de l'acide carbonique, et de l'urée-
Il faut aller plus avant dans notre examen sî nous voulons comprendre la signilication des phénomènes qui accompagnent la peur.
Les matières devenues inutiles à la suite des opérations de notre fabrique sont facilement éliminées à travers la peau qui coopère ainsi à une des fonctions les plus importantes dévolue aux reins.
Tout le monde a observé que presqr.e toujours on sue quand la peau est rouge; il est pourtant des cas exceplionnels, comme [a peur, où on sue tandis qu'on est pâle et tremblaîïtnr y a des sueurs froides et des sueurs chaudes. Je rappellerai à ce sujet une expérience de Claude Bernard.
Ayant secHonné dans le cou d'un cheval un filet du nerf sympathique, il vit se produire aussitôt, sans que ranimai fit un mouvement, une sécrétion abondante dans une moitié de la tête, mais seidement du côté où la section avait été faite. Le mécanisme par lequel se produit ce phénomène est facile à comprendre ; à pein<î la section du nert a-l-elle été ïuke que les vaisseaux sanguins qu'ils gouvernaient se dilatent, le sang baigne alors" plus abondamment les c^landes sudori pares qui fonctionnent plus activement. K
Fait-il cliaud, avons-nous un accès de fièvre et le san;:: ^ afilue-t-il plus abondamment à la surface du corps pour se refroidir, la sécrétion de la sueur augmente. Mais les personnes anémiques suent également et aussi les phtisiques, même les moribonds chez lesquels manque cet afflux plus copieux du sang. Il y a donc une autre cause de cette sécrétion abondante, ce sont les nerfs. Une des plus belles découvertes de ces derniers temps, c'est celle des filaments nerveux qui réunissent le système cérébro-spinal aux glandes. Lorsqu'on regardait les glandes comme de simples filtres, on aliribaait tout à l'afflux plus ou moins abondantdu sang, mais on sait aujourd'hui que la sécrétion glandulaire est loin d'être aussi simple et quecesont les nerfs qui augmentent ou diminuent l'activité des cellules chargées de la sécrétion. Dè'S lors, c'est à l activité nerveuse qu'il faut attribuer la production de la sueur caractéristique dans Tnttention, la douleur, les attaques d'épilepsie, le tétanos, elc.
Pour démontrer que la sécrétion de la sueur peut s'accomplir indépendamment de la circulation du sang, on coupe une patte à un chatqui vient de mourir et, en excitant le nerf sciatique, on voit des gouttes de sueur perler à la plante des pieds. Dans ce cas, comme dans l'agonie ou l'extrême pâleur due à une frayeur, quand tous les vaisseaux de la peau sont contractés, on voit apparaître une sueur spéciale, nommée sueur froide,
Sur un autre point du corps se trouvent des ouvertures par lesquelles s*opère périodiquement la sortie des immon-
rnibOMÈNES CARACTÉRISTIQUES DE LA TLUR 137
dices et des eaux sales de la fabrique; elles aboutissent à un égout et à un réservoir contenant un liquide jaune. C est la partie la moins belle de notre corps. Dans les fortes i-motions, il s'y produit des mouvements irrésistible.^ si caractéristiques dans le cas de la peur que nous ne saurions les passer sous silence. Les médecins pensaient que ces désordres bien connus avaient pour cause une paralysie du sphincter ; ce n'est pas exact. Les recherches que j'ai failes avec le professeur Pellacani (1), ont démontré que, chez l'homme comme chez les animaux, de lories contractions de la vessie correspondent à certains phénomènes psychiques. Dès que nous ivons une pensée capable de provoquer une légère émotion, il s'opère un changement immédiat dans l'état des muscles de cet orpjane. Je regrette que la nature de cet ouvrage ne me permette pas de reproduire les graphiques obtenus à l'aide du plétismographe et qui démontrent le fait énoncé.
, , Maintes fois, sous le coup d'une émotion, nous éprou- ^ Wons une envie pressante d'uriner qui se r pète sans qu'on puisse l'expliquer par la quantité du liquide accumulé. J'ai y(Ué à même de le cors'aier dans quelques circonstances *^graves de ma vie, lorsque, par exemple, j'ai dû prononcer ' un discours, ou passer un examen, ou attendre l'issue de / quelque événement inquiétant.
/ La sensation de constriction et de lourdeur que nous ^ sentons dans le bas- ventre quand nous sommes au bord d'un précipice ou que nous éprouvons une vive appréhension doit ètreatirii)uéeà la contraction involontaire de la vessie. Tout co (jui fait contracter les vaisseaux sanguins produit le même c tlèt sur les muscles de la vessie. L'ex[iression vulgaiie crever de rireesl l'énoncé d'un fait physiologique. Il y a des chiens si sensibles et si doux qu'une' caresse ou la vue de leur nourriture suflit pour produire la contraclion (ie la vessie telle qu'ils laissent échapper leur urine. Observons en [)assant que les mêmes phénomènes peuvcjnt être produits par des causes opposées.
(I) Mosso ot Pellacani, Sur les fonctions de la v:ssie, Archiocs itaiiennes de biolo(jie, tome I, 1882.
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Dans les émotions qui ébranlent fortement le système nerveux, et particulièrement dans le cas de la peur, la contraction de la vessie devient si énergique qu'il est impossii)]o d'en empêcher Tetïet. Il ne s'agit donc pas d'une
paralysie.
Jetons en passant un regard sur ce qui se passe dans la Cloaca maxima. Les parois de l'intestin possèdent la même irritabilité que celles de la vessie, et il n'y a rien là qui doive nous surprendre puisqu'ils sont revêtus l'un etl'autrc de muscles lisses et que leurs nerfs et leurs vaisseau-i sanguins ont la même origine. Chacun sait que l'égout de nolro fabrique a des mouvements assez brusques et connaît les borboryi^mes qui se produisent malgré nous dans nos intestins. Si les parois ;;.bdo ninalos étaient transparentes, on verrait, quand les iniesiins font leurs bruits, qu'il s'y produit en un point de la paroi intestinale un resserrement, une contraction, qui se propage lentement de ce point vers l'ouverture de sortie. Ces mouvements nommés péristaliiques existent lors même qu'ils ne sont pas accompagnés de bruits ; ils servent à promener dans les intestins les matières qui sortent de l'estomac, afin défavoriser la digestion et de transporterau dehors les résidus inutiles.
Dans les accès de peur, ces mouvements deviennent si vifs et si rapides, qu'en un temps très court les aliments sont transportés d'une extrémité à l'autre du tube intestinal sans avoir été digérés. Ce n'est donc pas une paralysie qui, dans des circonstances données, peut jeter quelque ridicule sur les hommes les plus courageux. C'est le courant qui fait uTuption et déborde ; ce sont les intestins qui se contractent violemment et rejettent vivement leur contenu.
Un de mes amis, qui fut volontaire en 1866, m'a raconté les désagréments dont il eut à souffrir au premier feu. Rien ne peut donner une idée, me dit-il, de la rage avec laquelle les balles passaient en sifflant près de nous. Nous étions près d'un cimetière ; la vue de quelques croix et de quelques cadavres le long du fossé de la route avait peut-être augmenté ma frayeur, mais les balles qui s'aplatissaient contre les murs et contre les arbres, les cris des blessés, le
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bruit étourdissant des coups de fusil, le ronflement du canon me déchiraient les entrailles. Je croyais que mon corps se fondait, tant le flux me tourmentait. J'étais toujours accroupi dans le fossé sans pouvoir me relever. J'avançais en trébuchant. J'étais honteux, je me serais tué de ne pouvoir regarder courageusement la mort en face, mais, mon organisme ne pouvait supporter ce terrible spectacle.
Un des effets les plus caractéristiques de la peur, c'est la chair dejioiile.Yoyoun comment et pourquoi la peau se ride dans ce cas. On sait que, outre les glandes de la sueur, d'autres glandes versent à la surlace de la peau une matière grasse particulière ou sébacée, qui adoucit la peau et lui donne le brillant qu'on observe en particulier sur le visage de beaucoup de personnes.
Si l'on opère une coupe de la peau perpendiculaire à laT surface, on voit au microscope un réseau serré de libres musculaires qui traversent la peau obliquement et embrassent les poils à peu près comme les baleines d'une ombrelle. C'est une chose curieuse que l'organisation de chaqua poil, comment chacun a ses glandes, ses muscles, ses nerfs, ses artères et ses veines. Quand ces muscles se contractent, ils resserrent los mailles de la peau, pressent les glandes et en expriment le contenu. On ne s'en aperçoit pas parce que le mouvement est très lent.
Quelquefois il existe dans l'épaisseur de la peau des muscles spéciaux, nommés peauciers, qui ont une grande importance. Le hérisson pressentant un péril se roule cli boule, grâce à un musclo qui recouvre tout le corps comme un manteau ou un sac qui peut être resserré en un point. Même chez la taupe, ces muscles sont assez forts. Les chiens et les chevaux chassent une mouche ([ui les tourmente en imprimant à la peau un froncement rapide dû à la contraction d'un de ces muscles. Les animaux qui, comme le chien, se couchent en cercle pour dormir, rap-
procliant leur museau de leur queue, peuvent facilement se meltre dans cette position grâce à ces muscles. En étudiant les fonctions variées auxquelles servent ces muscles, on s'explique pourquoi ils sont plus on m.oins développés chez la plupart des animaux supérieurs.
Dire qu'ils servent à chasser les mouches ne me paraît pas exact, car ils sont très développés chez les reptiles, les poissons et beaucoup d'animaux dont la peau est à l'abri de la piqûre des insectes. Ils devraient en outre être plus déveloopés dans les parties que l'animal ne peiu atteindre avec la tête, les jambes ou la queue. Or, c'est précisément le contraire qui a lieu.
Il est vrai qu'ils s'en servent dans ce but, mais c^est là un fait accidentel, comme le hérissement des poils lorsque l'animal est etfrayé ou excité. Quand un chien passe près d'un autre chien avec une pensée hostile, il éprouve une telle surexcitation que tout son corps en frémit. Tous les muscles, ceux des vaisseaux, des intestins, de la vessie se contractent et aussi le muscle peaucier qui fait dresser les poils sur le dos.
Nous avons la chair de poule en entrant dans un bain froid, ou au s;iut du lit si la température delà chambre n'est pas assez élevée.
Toutes les fois que les vaisseaux sanguins sont contractés, quelle qu'en soit d'ailleurs la cause, il se produit une contraction du muscle peaucier et les poils se hérissent. Si ces deux phénomènes sont concomitants, c'est sans <loute parce que les poils ou les plumes étant soulevés, l'air qui se trouve entre ces appendices, ralentit le refroidissement de la peau. Ne serait-ce pas pour cette raison que les oiseaux, les chevaux, les chiens, les chats se hérissent les plumes ou les poils lorsqu'ils ont froid (1) ?
(l) Darwin donne une explication qui me semble moins probable : il pense que « les animaux hérissent leurs appendices cutanés pour apparaître plus cros et plus terribles à leurs ennemis ou à leur^ rivaux ». Mais comment expliquer que les muscles lisses aient éiA .primitivement sous la dépeud.iuce de la volonté? Pour éviter la ■double supposition invraisemblable que ces muscles soient devenus
lisses et indépen lants de la volonté en conservant les mêmes fonctions, il recourt à une autre explication. « Nous devons a luicltre, dit-il, qu'a l'ori^riue 1p> muscles des poils furent faiblement excités directement sous rinfliience de la colère, de la terreur, par suite de quelque trouble du système nerveux. Ces e.'ccitations furent répétées pendant bien des générations, et, en conséquence, les effets directs des troubles nerveux se fortifièrent par l'habitude et la tendance de h force nerveuse à suivre la voie la plus fréquentée et la plus facile. Il est possible que les animaux dans la lutte, voyant que le volume du corps de leurs rivaux se trouvait augmenté par suite du hérissemont des plumes ou des poils, aient cherché volontairement a se rendre aussi plus aros et plus effrayants pour leurs enneuii> et que cette attitude soit devenue instinctive par l'eîfet de l'habitude; il n'est pas impossib'e dès lors que la volonté puisse exercer une certaine influence sur les mnschs li-ses romme on l'observo dans les mouvements des iiUestlns et de la vessie. » Ch. Darwin, l'ExiJrcasiun des é'iiolions, pages 111 et 112.