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CHAPITRE XI

Celui qui élève un enfant en représente le cerveau. Tout ce qu'il lui dira de laid, d'effrayant, d'épouvantable, ce sont autant d'épines qu'il lui laisse dans les chairs et le blesseront pour toute la vie.

Un vieux soldat auquel je demandais quelle avait été sa plus grande peur, me répondit: «Une seule qui me poursuit encore. Je touche à mes soixante-dix ans, j'ai regardé la mort en face je ne sais combien de fois, dans aucun danger je n'ai perdu courage, mais quand je passe devant une petite éi;li se, à l'ombre d'une forêt ou près d'une chapelle déserte dans la montagne, je me souviens toujours d'un oratoire abandonné de mon village, et je suis effrayé, je regarde autour comme si je devais découvrir lecadavre d'un homme assassiné que j'ai vu quand j'étais enfant, et avec lequel une vieille servante voulait m'enfermer pour m'apaiser. » \L'appréhension, la crainte, les frayeurs restent pour toujours fixées dans la mémoire comme un lierre fatal entortillé autour de la raisoni Nous nous souvenons à chaque pas des frayeurs éprouvées dans la première jeunesse. La voûte d'un souterrain, l'arche sombre d'un pont, les ruines d'un château inhabité,le silence mystérieux d'une terre abandonnée, etc., répandent autour de nous une atmosphère de timidité enfantine. C'est comme si l'œil de

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renTant lançait encore du fond de l'àme un regard sur ces scènes.

Ce n^est pas seulement la mère, la nourrice, les domestiques, mais les générations qui ont contribué à dénaturer le cerveau de l'enfant avec la barbarie des sauvages qui déforment la tête de leurs enfants sous prétexte de rembcllir.

Les enfants de la Grèce et de Rome étaient déjà effrayés par les vampires qui suçaient le sang, par le masque des atellanes, par les cyclopes ou par un mercure noir qui venait pour les voler.

Ce détestable mode d'éducation n'a pas encore disparu :j on fait toujours peur aux enfants av( c croquemitaine, aveci des histoires de monstres imaginaires, de revenants, dei loups-garous, de magiciens et de sorciers. 1

A tout raoment, on dit aux enfants : « Celui-ci va te manger, celui-là va te mordre, appelez le chien, voici le ramoueur », et cent autres peurs qui lui font venir de grosses larmes et dénaturent leur gentil oaracière,en rendant leur vie inquiète, en les troublant par (rincessantes 1 menaces, par une torture qui les laisse pour toujours ti- l mides et faibles.

L'imagination des enfants est autrement vive et excitable que celle des adultes. Qua.id un enfant est déjà naturellement peureux, il vaut mieux ne pas le laisser dans l'obscurité, et mettre dans sa chambre une In*^^ ère, afin que, s'il s'éveille, il reconnaisse tout de suite !;• Il ;i où il se trouve et queles fantômesne prennent pasl'apparencede la réalité. L'œil de l'enfant, beaucoup plus que le nôtre, donne aux objets lesplususuelsl'aspectdesspectres qui le poursuivent. Les contes qu'on leur fait le soir, les émotions à la tonihée/î de la nuit se reproduisent certainement dans feurs réves/'^

l]n dindon de dix jours, qui n'avait pas senti le faucon, nartit comme une flèche la première fois qu'il eri entendit

•ri et alla se cacher d.ius un coin oii il icsta pendant

■ ^ de dix minutes, silencieux, accrou[)i et immobile.

-paldingprit une couvée de poussins âgés d'une semaine, V.L pendant (ju'ils piaulaient dans le pré, an ou:* de la porte, il lâcha un faucon tout |)rès ; en un instant, ics poussins se réfugièrent dans l'herbe et les broussailles. La poule qui

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était reslcc éloi^^néc des poulets parce qu'elle n'avait aucune, expérience de ses ennemis, se lança sur le taucon quand elle le vit tomber à peu de dislance et, avec une telle impétuosité, qu'elle l'aurait certainement tué. Or, ni clic ni sa couvée n'avaient vu d'oiseau rapace. Pour s'assurer que c'était vraiment l'insiinct qui taisait reconnaître les ennemis, Spalding avait déjà fait voler des pigeons et ceux-ci se posèrent auprès de la poule, sans que celle-ci ressentit i'émolion et le trouble causés par rapparition du faucon. D'où il faut conclure que la peur consiste dans un souvenir inné.

Les philosophes, dominés, comme ils le furent toujours, par l'idée sublime qu'ils ont des Incultes humaines, ont trop négligé l'étude des saiiv. ges et des entants. Et pourtant c'est par là qu'on devrait commencer, si Ton veut aller du simple au complexe. Il semble que maintenant les physiologistes aient mieux compris celle nécessité de distinguer les laits psychiques que nous tenons do l'hérédité do ceux que noussommescanables d'acquérir parl'expérience. C'est là l'idéal de l'étude et ce que peut faire de mieux le pliysiologiste. 11 suffit d'avoir une femme sympathique avec un bel enfant et de rester toute la journée dans la maison à étudier attentivement ce que fait l'enfant, puis de consigner ses observations.

Mon collègue Preyer, un des embryologistesles plus distingués, a eu cette heureuse idée et son livre sur \ Ame des enfants (1), est une des œuvres les plus intéressantes de la psychologie moderne.

Dès le premier jour qui suit la naissance, le visage de l'entant change subitement d'aspect si on le place en face de la fenêtre ou si l'on projette l'ombre de la main sur ses \eu>;.

Le second jour, il ferme vivement les yeux quand on ap-

(1) Pieyer, l'Ame de l'enfant. Paris, 1888 (Félix Alcan, éditeur).

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proclift une hmi^re, et si, à peine éveillé, en lui présente une lumière, il rejette fortement la tête en arrière.

Dans ce cas, l'enfant réagit non par pour, mais par suite d'une vive sensibilité. En effet, un enfant de quelques mois, qui regarde les nuages ou une surface couverte ds neige, ferme les paupières plus souvent et plus vivement qu'un adulte.

Pendant le premier mois, l'enfant ne remue pas encore les paupières lorsqu'il entend du bruit ou si Ton fait seii^iblant de mettre le doigt dans ses yeux.

Chez l'enfant de Preyer ce mouvement s'est produit pour la première fois le cinquante-septième jour et il est devenu régulier et constant à partir du soixantième. Nous ne pouvons pas croire qu'un entant de neuf semaines puisse déj'i avoir l'idée d'un danger et ferme les yeux, ou lève les mains de peur. Ce ne peut être pour lui le résultat de l'expérience; il n'a pas encore eu l'occasion de savoir ce qui peut lui nuire. Il est bien plus naturel de penser que ce fait est analogue à celui du mouvement des yeux déjà observé à la première heure de la vie.

L'apparition soudaine d'une ombre ou l'audition brusque d'un bruit constituent des sensations désagréables, et le système nerveux troublé dans sa quiétude réagit par un mouvement réflexe, comme il arrive pour beaucoup d'enfants qui pleurent lorsqu'ils entendent le tonnerre, bien qu'ils ignorent ce que c'est, ou qui éprouvent une secousse quand une porte bat ou qu'un objet tombe par terre.

Preyer a observé que, dans la septième semaine, son enfant éprouvait une secousse et levait tout à coup la main sans s'éveiller, quand quelque bruit se produisait tout à coup.

Un enfant de sept mois devant lequel on ouvrait et fermait un éventail a manifesté le plus grand cionnemcnt. L'œil écarquillé, le regard fixe, la bouche béante ne sont pas uniquement des signes de peur, car il fait de même si •on lui ôte le lait, et s'il veut ravoir la mamelle.

Dans ce cas, l'œil devient brillant par suite d'une sécrétion plus abondante de larmes. Le premier sourire se Mosso. — La I^eur. 9

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montre avec les yeux grands onverts. L'enfant a nne tendance à ouvrir les yeux lorsqu'il a du plaisir et à les fermer dans le cas contraire. /'

Gomme les animaux et les insensés, les enfants s'épouvantent de tout ce qui leur est inconnu dès qu'ils en ont init une expérience pénible/Que](iuefois la peur est subite ; d'un jour à l'autre, un enfant peut devenir timide et s'effrayer en voyant une personne qu'il ne connaît pas, ou se mettre à crier si le papa ou la maman prennent des attitudes étranges ou poussent des cris^

La peur qu'ont les enfants aes chiens et des chats, avant qu'ils aient pu connaître le motif de leur crainle, est un fait héréditaire. Même plus tard, quand ils ont déjà acquis quelque expérience, la peur qu'ils ont à la vue des chats et deschiensqui tetteni serait ridicule si ce n'était une aversion innée. Souvent ils se laissent tomber parla peur qu'ils ont de tomber quand ils commencent à faire leurs premiers pas, et sans qu'ils en aient fait l'expérience; ils ont peur delà mer lorsqu'ils la voient pour la première fois.

La peur nocturne, qu'il ne faut pas confondre avec le cauchemar, est une maladie propre aux enfants de trois à sept ans. iLe diagnostic est le suivant : Réveil subit de l'enfant peu œ-heures après qu'il s'est endormi profondément, expression très marquée de frayeur, regard fixé sur un point comnie s'il s'y trouvait une apparition, absence de conscience,pas de reconnaissance des personnes,pas de réponse aux interrogations, sueur abondante, battements du cœur plus forts, pouls plus fréquent, respiration inquiète, tremblement des membres, température normale.

L'intensité, la durée et la fréquence des accès varient beaucoup ; en général, ils durent de cinq à trente minutes, puis l'enfant reprend possession de sa conscience, et se rendort.

Le matin, il ne se souvient de rien. Rarement les accès se répètent plusieurs fois dans la même nuit ; ils se reproduisent à des intervalles de plusieurs jours. Souvent, après

deux ou trcis apparitions, ils disparaissent pour toujours.

Les causes de cette affection sont héréditaires ou occasionnelles. Elle afflige plutôt les enfants pâles, délicats, maigres, scroruleux, anémiques, très intelligents et irritables ; les enfants de parents excitables ou affectés d'une maladie nervense y sont prédisposés. Parmi les ciuses occasionnelles, il taut citer les émotions vives, la tièvre, les maladies du tube digestif. En général, les enfants guérissent. Le pronostic, comme nous disons, est favorable.

Quelques-uns conservent une irritabilité excessive, sont sujets à des palpitations, mais c'est seulement dans des cas exceptionnels que les accès exercent une influence nuisible et durable.

Chez les enfants, les songes sont plus réels, plus vivants, plus terrifiants, parce que leur cerveau est très impressionnable, comme le prouve ce fait que les impressions reçues pendant l'enfance restent inaltérablement fixées dans la mémoire, leur vie est en effet toute concentrée dans les émotions ; leur faiblesse les rend peureux, et les laisse iioublés par la vue de dangers et d'ennemis qui leur apparaissent disproportionnément supérieurs à leurs forces.

Les émotions et l'épouvante peuvent devenir tellement vives dans les songes que quelques enfants ont, à la suite, de véritables attacjues d'épilensie, comme l'a démontré récemment le professeur Notbnagel.

Gfiez les adultes, les songes acquièrent parfois une réalité telle qu'ils ressemblent à un accès de délire. Ce sont des événements effrayants, des catastrophes qui font trembler, tant est fragile l'esprit de l'homme et terrible la puissance des songes.

Je ne citerai qu'un fait qui s'est passé à Glascow, en 1878. Un homme de vingt-quatre ans, nommé Fiaser, se lève tout à coup pendant la nuit, prend son enfant, le lance avec force contre le mur, et lui brise le crâne. Les cris de sa femme le réveillent, et il resie épouvanté d'avoir tué son fils. Il

croyait l'avoir sauvé d'une bête féroce qu'il avait vu pénétrer dans la chanibre et sauter sur le lit de l'enfant pour le dévorer. Fraser se présenta spontanément au tribunal qui l'acquitta, reconnaissant qu'il avait agi sans discernement.

G^était un ouvrier pâle, d'un tempérament nerveux., ayant une intelligence lente à concevoir et peu développée, mais il était laborieux. Sa mère était épileptique et était morte dans un accès. Son père l'était également, sa tante maternelle et ses enfants étaient fous. Sa sœur était morte encore enfant dans les convulsions. Dans son enfanco il avait déjà été victime de songes effrayants qui le faisaient descendre du lit en criant. Les songes le tourmentaient, particulièrement lorsqu'il avait eu quelque émotion pendant le jour. Ayant sauvé une fois sa petite sœur endar^ger de se noyer, il en fut tellement impressionné que souvent il se levait la nuit appelant sa sœur à haute voix, la prenant dans ses bras comme pour l'empêcher de tomber dans l'eau. Quelquefois il s'éveillait, d'autres fois il retournait se coucher en dormant et le matin se sentait très abattu sans aucun souvenir de ce qui s'était passé.

Depuis son mariage, en 1875, les accès avaient pris un autre caractère. Il était persécuté par des songes terrifiants ; il sautait du lit en criant au feu, ou bien disant que son entant était pris de convulsions, ou qu'une bête féroce était entrée dans la maison et il la cherchait dans la chambre, essayant de l'atteindre avec tout ce qui lui tombait sous la main. Plusieurs fois il avait pris sa femme à la gorge, son père et un ami qui habitait la maison, et les avait presque étranglés, croyant tenir la bête féroce qui le poursuivait. Dans ces accès, il avait les yeux ouverts et pleins d'expression, il voyait les objets, quoiqu'il fût aveugle pour tout ce qui ne s'accordait pas avec les illusions de son esprit. Ce fut dans un de ses accès qu'il tua son enfant. C'était cependant un père affectueux. L'esprit se refuse à penser dans quel abîme de douleur il fut plongé dès qu'il eut recouvré la conscience de son action.

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