LES MALADIES PRODUITES FAR LA TEUR
Pauvres malades qui doivent aller à l'hôpital etqui s'avancent tremblants dans ces longs couloirs où le silence dure des siècles, interrompu seulement par les plaintes et les cris des malheureux qui vont se coucher dans ces murs, comme dans la fosse commune, parce qu'ils n'ont pas un abri 1
Gomme ils sont découragés quand ils laissent là leur famille et envisagent la tristesse du lieu. Ils s'approchent en soupirant, près d'un lit inconnu ; ils regardent autour d'eux tous les maux qui aflligent les malheureux et sentent Tatmosplière humiliante de la pitié qui les a recueillis.
Les nouveaux entrés reconnaissent bientôt ceux qui sont gravement malades, môme quand ils en sont éloignés, parce que les médecins restentplus longtemps à les observer, que les sœurs, les iniirmiers lesenvironnentavec empressement, puis la sonnette du viatique se fait entendre et tous se lèvent parmi ceux qui peuvent se tenir sur leurs jambes» vient ensuite l'extrême-onction, et les derniers spasmes de Tagonie. Et quand, enfin, on voit remuer la courtine, on entend un léger chuchotement et un tremblement qui accompagne la nouvelle fatale passant de bouche en bouche. Elle court jusque dans les coins les plus reculés de Tinliruieric où ne peut parvenir la lueur funèbre d'une
lo8 LA PEUR
lampe qui resplendit dans la nuit comme le dernier soupir de la vie dans un corps qui se refroidit pour toujours.
Après la visite du matin, les médecins trouvent que les malades les plus graves sont plus mal et ceux qui se trouvaient mieux demandent à sortir. Mais c'est surtout dans la salle des femmes que dans ces douloureuses circonstances se produit le plus grand trouble. Le médecin do service court toute la nuit de la salle à l'infirmerie pour prescrire des calmants et des cordiaux sans cependant parvenir à empêcher que quelques-unes aient dès convulsions ou s^évanouissent.
Plusieurs malades meurent de peur et de découragement tandis que, s'ils eussent été soignés dans leur famille, ils auraient été guéris.
Souhaitons que les habitudes de l'épargne fassent de tels progrès que le plus pauvre ouvrier puisse acquérir une gentille maisonnette où, s'il vient à tomber malade, il reçoive les soins de sa famille, ou que l'assistance publique dispose, en faveur des malheureux qui recourent à elle, de maisons modestes où la science viendrait au secours des malades avec les commodités et le confort que réclament les progrès de l'hygiène, et sans les tourments et le spectacle déchirant des anciens hôpitaux.
lî
Le jeune praticien débutant reste stupéfait de la bonne foi avec laquelle les malades lui affirment les choses les plus étranges. La plupart racontent l'histoire de leurs maladies à partir du fait qu'ils croient en être Forigine. C'est une tendance instinctive qui pousse l'esprit de l'homme à trouver une explication à tout. Cette disposition qui est la base de la science est pourtant la cause des préjugés et l'origine de nos erreurs. Si je devais rapporter les noms des maladies que l'on croit produites par la peur, ce serait un traité de pathologie, et avec peu d'avantages pour le lecteur, parce que même les auteurs qui ont épuisé la matière scientifique rapportent ce qu'ont dit les malades alin de donner une
apparence de vérité à leurs affirmations. Je me bornerai aux faits qui sont hors de doute ou le n.oins controversés en les appuyant sur des exemples empruntés aux autorités les plus recomraandables.
Chomel raconte qu'un médecin après avoir fait l'autopsie d'un homme mort de la raije, avait tellement peurdes'ètre infect(; qu'il en perdit Tappéiit et le sommeil. Il prit en horreur tous les liquides et quand il s'efforçait de boire, il éprouvait un resserrement du gosier qui le suffoquait. Pendant trois jours il erra dans les rues en désespéré. Ses collègues et ses amis, se doutant que c'était un effet de l'imai^ination, firent tous leurs efforts pour lui persuader qu'il obéissait à un préjugé, et, à force de le garder avec eux, ils le détournèrent de cette pensée et il guérit.
Cest un phénomène incompréhensible, mais qui est admis par tous les auteurs, que la oeur peut par elle seule donner lieu à des phénomènes qui ressemblent de tous points à ceux de la rage. Un médecin connu, Bosquillon, croyait que la peur est l'unique cause de la rage et non la morsure ou la salive du chien.
Dubois raconte que deux frères furent mordus par un chien enragé ; Tun devait partir immédiatement pour l'Amérique et on ne songea plus à lui. Quand il revint après vingt ans, il apprit par l'imprudence d'une personne que son frère était mort de la rage ; il fut si vivement affecté de cette nouvelle qu'il tomba malade et mourut présentant tous les symptômes de l'horrible maladie. Les livres de médecine sont remplis de cas de personnes mordues par les chiens, chez les(|uelles la rage s'est développée après que quelque malavisé leur eût fait savoir que le chien qui les avait mordues était enragé. Souvent il est presque impossible au médecin de distinguer la rage hypocondriaque de la vraie rage, le critérium de la mort ne suffit pas, parce que même dans la rage hypocondriaque surviennent les contractions dans les organes de la respiration.
Le médecin peut souvent sauver ces malades de la mort quand il sait se servir de son autorité et des moyens de persuasion pour assurer au malade qu'il n'a rien à craindre.
On raconte qu'un médecin fut appelé pour un malade
atteint delà rage, après que ses collègues eurent déclaré qu'il n'y avait aucun espoir de guérison. Après l'avoir examiné attentivement, il le baisa sur la bouche pour lui prouver qu'il n'avait pas la rage et le malade guérit.
C'est surtout dans les maladies épidémiques que la peur fait des ravages. Depuis l'antiquité la plus reculée, les médecins ont observé que les peureux meurent plus facilement que les autres. Georges Baglivi, dans son livre célèbre Praxis medica, en décrivant les effets d'un tremblement de terre qui eut lieu à Rome, en 1703, raconte que, quoique personne ne fût tué, plusieurs moururent de peur avec la fièvre, un grand nombre de femmes avortèrent, tous les malades alités furent plus mal (1). Larrey avait observé que sur les champs de bataille et dans les Tazarets les soldats de l'armée vaincue résistent moins aux blessures que ceux de l'armée victorieuse. Gela s'est confirmé dans la guerre de 1870.
La peur peut par elle-même développer tous les symptômes d'une maladie pestilentielle, même lorsque la cause de l'épidémie manque complètement. Encore récemment, JoUy, dans son travail surrhystérieetrhypocondrie,racont6 ce cas d'une de ses malades. Une dame de Strasbourg ayant reçu la nouvelle qu'une de ses parentes était morte du choléra dans un pays très éloigné, en fut effrayée et s'imagina qu'elle aussi serait atteinte. Elle perdit l'appétit et contracta subitement une forte diarrhée qui dura huit jours. C'est seulement après s'être convaincue qu'il n'y avait à Strasbourg aucun cas de choléra, que son malaise était le fruit de son imagination, qu'on parvint à arrêter la diarrhée. Dès qu'on annonce que le choléra est dans une ville tout les hypocondriaques se trouvent plus malades.
Les médecins qui ont décrit le spectacle terrible des lazarets en temps d'épidémie rappellent le grand nombre de victimes que fait la peur, et chez un grand nombre se montrent les symptômes de la peste. Quelques-uns meurent subiiement de la crainte d'être transportés au lazaret, d'autres se suicident, comme on l'a vu dans les batailles.
(1) Baglivi, Praxis medica, livre I, ch. xiv, § 5.
de certains poltrons qui, atterres par le spectacle delà mort ou las de soufîrir, abaissent le menton sur le canon du fusil et se brûlent la cervelle.
On frémirait si l'on pouvait lire les longueslistesdes victimes de la nostalgie, du chagrin, du découragement, delà misère, du froid, etc., qui meurent par suite des douleurs morales plus que de leurs souffrances pliysiiiues.
Les maladies causées parlapeur doivent être distinguées de celles (|ui s'aggravent tout à coup par l'effet d^une vive émotion. Bien des malades saisis de frayeur s'aperçoivent d'unemaladic qu'ilsn'avaientpas soupçonnée auparavant et qui empire si rapidement qu'elle met parfois leur existence en péril.
Lamarre racontele fait suivant(l): Une femme de soixantequinze ans souffrait depuis une dizaine d'années d'un resserrement d'une valvule du cœur, sans que cette maladie l'empêchcàt de s'occuper activement des soins du ménage. Le docteur Lamarre, quiétait son médecin de 1865 à 1870, fut appelé rarement à luidonnerdes soins. L'hypertrophie du cœur compensait suffisamment le vice de la valvule, et le pouls était régulier.
Quand éclata la guerre de 1870, ses enfants s'entendirent pour ne rien lui dire, craignant qu'elle n'eût peur, ayant déjà assisté au sac de la maison paternelle, en 1815, parles Prussiens. Ils réassirent facilement à la tenir dans l'ignorance des malheurs de leur patrie, car elle vivait isolée à la campagne et ne lisait pas les journaux.
Le 4 septembre 1870, elle vint tout à coup à connaître la défaite des Français et la marche de l'arméesur Paris. Elle en ressentit un choc si violent que son visage devint livide, et, portant la main à son cœur, elle eut à peine la force de crier : Jéiouffe, j'étouffe. Trois quarts d'heure après, elle mourait dans les bras de ses enfants.
(1) Ed. Lixmane, Contributiond Vclwie du rôle du système nerveux dans les affections du cœur. Paris, 1882, page 99.
Les mouvementsqu'elle fît avec la main et avec le visage au dernier moment, et la grande irrégularité du pouls, conduisirent M. Lamarre à éloigner toute idée d'apoplexie cérébrale,et à attribuer la mort aune perturbation nerveuse du cœur produite par l'émotion profonde qu'elle ressentit.
PineljUne des plus grandes célébrités parmi les aliénistes, commençait toujours par demander aux malades s'ils n'avaient pas eu peur ou éprouvé quelque grande contrariété. Dans l'étude des maladies nerveuses, il faut toujours attacher une grande importance aux causes morales. Une émotion très vive peut produire les mêmes effets qu'un choc matériel, qu'un coup sur la tête. Il existe en effet des hommesqui,par l'effet de la peur, ontperdu la connaissance ou la vue, ou la parole ; d'autres, plus sensibles, sont restés longtemps paralysés; d^autres qui, se trouvant privés pour, longtemps de sommeil, tombent dans un état d'exaltation voisin de la folie, perdent Tappétit, d'autres qui sont affectés de maladies articulaires ou d'une fièvre violente qui se déclare après une vive secousse du système nerveux.
Le docteur Kohts, dans son travail sur les maladies causées par la frayeur pendant le siège de Strasbourg, décrit d'une manière détaillée les cas de paralj/sie agitante et les convulsions qu'il a observés. Le tremblement simple ouïe sifflement des oreilles éclatent tout à coup et durent souvent des mois, même toute la vie chez les personnes très nerveuses, et ainsi elles tombent dans la catalepsie, la paralysie et l'aphasie.
Leyden considère la frayeur comme une cause de myélite. Ainsi que dans la sclérose des artères, dans l'hypertrophie du cœur, une hémiplégie peut se produire par suite de la frayeur. Berger rapporte deux cas de personnes parfaitement saines qui, immédiatement après une frayeur, furent frappées de paraplégie avec insensibilité sans qu'il y eût une lésion anatomique profonde, car les phénomènes se dissipèrent rapidement.
On entend souvent répéter avec raison qu'il ne faut pas laisser les enfants regarder quelqu'un qui tombe dans un accès d'épilepsie parce que la frayeur ei l'émotion qu'ils en souffrent peuvent leur être fatales en déterminant plus tard
un accèsanalogue.Siétrangeque paraisse lefaif,ilest admis généralement. Encore récemment, Eulenburg et Bercer virent deux personnes às^ées Tune de soixante-dix, l'autre de soixante-cinq ans, qui furent prises d'une attaque d'épilepsie immédiatement après une frayeur, sans qu'auparavant elles eussent montré quelque prédispositic>n. Romberg rapporte le cas d'un enfant de dix ans qui, effrayé par un chien le matin, eut un accès de clion'c le soir.
Un des récits les plus émouvants que j'aie lus sur l'influence de la peur est la description d'un voyage sur un navire à voiles qui eut tellement à lutter contre des vents contraires qu'on ne s'explifjue pas comment il put résister aux bourrasques qui le ballottèrent dans toutes les mers. Quand éclata le scorbut, le médecin observa que la maladie s'aggravait toutes les fois que les accidents faisaient craindre qu'on ne fût encore longtemps éloigné de la terre ; à chaque nouvelle bourrasque, plusieurs mouraient, d'autres étaient atteints du mal, et enfin, lorsque le capitaine en qui ils avaient une grande confiance, mourut, le nombre des malades devint cinq fois plus grand.
Les médecins divisaient autrefois les passions en excitantes et en déprimantes ; une telle distinction n'est plus admissible. Il suffit d'observer les effets de la peur pour être persuadé que cette émotion qui, dans le principe, peut paraître excitante devient déprimante àson paroxysme.On en peut dire autant des remèdes déprimants et des narcotiques qui sontexcitants à peiite dose et deviennent déprimants à dose plus forte.
Quelques phénomènes, comme la canitie, la transmission immédiate d'une maladie nerveuse delà mère au fœtus, par l'effet d'une frayeur, la mort qui peut survenir chez les enfants à la mamelle peu d'heures après une frayeur éprouvée par la mère, même l'enfant n'étant pas présent, sont autant de faits incompréhensibles qu'on admet parce qu'ils ont été affirmés par desobsetvateurs etdesmédeciiis dig.aes de toi.
Miellée, célèbre médecin, un des plus savants aliénistes, écrivait à certains de ses malades des leilres anonymes injurieuses, assurant qu'il en obtenait de bons résultats chez quelques hypocondriaques. La préoccupation d'un péril suffit pour détourner leur esprit de l'objet sur lequel il est fixé. Après avoir inutilement préconisé tous les remèdes,pour les hystériques, les médecins recourent parfois aux mcinacesou à une frayeur afin de faire disparaître des symptômes graves. Amann raconte qu'une hystérique, qui avait des convulsions tétaniques avec extase, fut guérie par son père avec des coups.
C'est un fait généralement reconnu que la peur fait cesser l'ivresse et d'autres troubles nerveux. Mais rien ne peut encourager le médecin à faire de la peur une méthode curative, attendu que dans la plupart des cas elle aggrave les maladies. Mais oîi la peur peut agir avec quelque clficacité, c'est dans le traitement des maladies nerveuses qui se prennent par voie d'imitation, Là, il est probable qu'un mal plus grand chasse, comme ondit,un mal moindre. Dans les vieux livres de médecine, on trouve la description des maladies psychiques nommées corée,ballisme, tarantisme, qui traînèrent dans une agitation maladive des provinces entière. C'est à Aix-la-Chapelle qu'apparurent les premiers symptômes de cette maladie, qui, après, éclata à Cologne, à Metz et se répandit le long du Rhin. Les ouvriers, les paysans, pauvres et riches, abandonnaient par centaines leurs familles, dominés par une volonté irrésistible de danser et de faire des contorsions effrénées, enivrés par leur agitation comme s'ils étaient obsédés jusqu'à tomber par^ terre épuisés ou à devenir fous.
Boerhaave,dansdesGas semblables, recourait à la frayeui et aux fortes émotions pour empêcher les malades de selaii ser aller à leur penchant. Pendant qu'il était médecin d( l'hospice des orphelins de Harlem, il survint une épidémie d^épilepsie, qui fut guérie par la frayeur. Voyant que dans son infirmerie les cas devenaient chaque jour plus fréquents, il lit apporter dans la salle un grand brasier sur lequel il posa pour les faire rougir un grand nombre d( tenailles et de pinces, puis il dit à tous ses petits malad(
LES MALADIES TRODUITES PAR LA PEUR IGo
qu'il avait reçu Tordre de brûler tous ceux qui auraient encore un accès.
Ce moyen violent est d'une application rebutante dans la cure de l'épi lepsie, et d'ailleurs les cas de guérison sont si exceptionnels qu'ils ne compenseraient pasles aggravations dont souffriraient tous ceux qui éprouveraient inutilement de cruelles émotions. C'est une idée déjà émise dans les plus anciens livres de médecine qu'il faut traiter les maladies causées par les émotions au moyen d'émotions plus fortes. Pline raconte que ceux qui voulaient guérir du mal caduc buvaient le sang des gladiateurs (1).
On a souvent cité le cas de personnes devenues muettes tout à coup ou de muets ayant recouvré la parole. Ces faits se répètent encore aujourd'hui, mais combien ils ont perdu leur caractère miraculeux depuis qu'on les étudie dans les cliniques.
Citons encore un cas récent décrit par le docteur Werlner (2). Une jeune fille de treize ans tombe sous une voiture et éprouve une frayeur extrême. Elle a de légères écorchures à la peau et perd subitement la parole. Le docteur Wertner tente divers moyens de guérison pendant treize mois sans succès. En dernier lieu, il prescrit le lnomure do potassium. Voici qu'un beau jour la jeune fille se précipite dans les bras de sa mère, en lui disant à haute voix : Maman, je parlerai encore. Et depuis une semaine elle parle comme avant.
Wiedemeister cite une jeune femme qui depuis le repas de noce, pendant qu'elle taisait ses adieux pour se mettre en voyage, perdit subitement la parole et resta muette pendant plusieurs années. La peur qu'elle éprouva en voyant un incendie, lui fit crier soudainement: Au feu! au feu ! Depuis, elle a toujours parlé.
Pausanias parle d'un jeune homme muet qui recouvra la parole par suite de la trayeur que lui causa la vue d'un
(1) Pline, Ilisloire naturelle^ livre XXVII, pace 9. <2) Kussiïiaul, les Troubles de la parole, page 2U0.
lion; on sait également qu'Hérodote rapporte du fils de Grésus qui était muet, qu'à la prise de Sarde, voyant un Persan sur le point de tuer son père, il s'écria : // ne faut pas tuer Crésus, et qu'à partir de ce jour, il continua à parler.