LA FRAYEUR ET LA TERRECR
sa pensée, il se croyait lié par ce signe, mais il n'en est rien puisque, mênae sans tracer la raie, ils restent immobiles, et même la cataplexie a lieu plus facilement si l'animal ne voit rien. Les éerevisses prises dans Yeiu se laissent mettre dans les altitudes les plus étranges et restent longtemps immobiles. Preyer a fait des expériences sur les grenouilles et sur les taupes. Quelques serpents restent rigides quand on leur comprime légèrement la tête, commo on raconte que Moïse fit devant Pharaon.
Pour provoquer la cataplexie, il faut une excitation vive et soudaine; la manière dont on saisit et dont on traite ranimai importe peu, pourvu qu'il éprouve une grande frayeur. On observe un état analogue chez les hommes foudroyés et chez les animaux qui ont reçu le choc d'un courant puissant. Beaucoup d'oiseaux blessés par un seul grain de plomb tombent sur le sol comme foudroyés, les yeux bouleversés et la respiration haletante et, couchés sur le dos, ils restent immobiles. Ils sont sans doute tombés en cataplexie, car bientôt après ils se remettent, si leur blessure n'est ni grave ni mortelle.
Quelques animaux, parmi lesquels plusieurs insectes, sauvés d'un danger, restent longtemps immobiles. Les zoologistes ont donné le nom d'anobiiim à l'un de ces f'erniers, qui semble mort dès qu'on le touche. Plusieurs coléoptères se comportent de la môme manière quand on les prend et même quand on les pique avec une épingle Exposés au-dessus d'une llamme, ils ne cherchent pas à s'échapper. Preyer fait justement observer qu'on ne saurait traiter de fiction l'hypothèse d'un instinct qui leur tait prendre les apparences de la mort pour sauver leur vie, car il serait imcompréhensible qu'il se laissassent brûler vifs avant de cesser leur ruse.
Certes un animal qui ne se meut pas peut éviter plus facilement son ennemi. Darwin fait remarquer que « lorsqu'un animal est etïrayé, il s'arrête un instant pourrecueilMP ses sens et reconnaitre l'urgence du péril atin de décider s'il doit s'échapper ou se défendre ». Ce n'est pas là assurément la cause de la cataplexie, mais bien la peur que nous devons regarder comme une grave imperfection de l'org^inisme.
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Des phénomènes dont nous nous occupons maintenant nous pouvons rapprocher la léi^ende de la tête de Méduse qui pétrifiait ceux qui la regardait, celle du basilic qui pouvait tuer par le regard, du serpent qui faisait périr ceux qui entendaient son sifflement. Une de ces légendes est encore fraîche dans notre esprit, la croyance que l'haleine des serpents est venimeuse et que dans le regard ils ont le pouvoir d'attirer et de fasciner leur proie. Ce sont autant de faits qui peuvent se rattacher à la cataplexic. Quand les oiseaux sans défense voient approcher un serpent de leur nid, ils se mettent immédiatement à crier, à battre des ailes comme s'ils voulaient attirer l'attentioQ sur eux afin de sauver leurs petits. Aveuglés par l'affection et par l'émotion ils vont se jeter sur leur ennemi, puis restent comme paralysés, soutenant à peine leurs ailes et leurs jambes, et se laissent tomber du rameau dans la bouche du serpent qui les engloutit.
On peut même mourir de peur. Bichat affirme que c'est par la paralysie du cœur qu'on meurt à lasuite des grandes émotions. « La force du système circulatoire, dit-il, s'exalte au point que subitement épuisée nous ne pouvons plus la rétablir et la mort s'ensuit. »
Les vieillards particulièrement succombent aux fortes émotions. Ce fait semble en contradiction avec leur peu de sensibilité, mais la faiblesse de leur système nerveux l'explique. Nous voyons en effet dans les grandes catastrophes, à la suite de la mort de leurs enfants, les parents âgés succomber tandis que les frères qui sont moins âgés résistent mieux à la douleur.
Marcello Donato et Paolo Giovio racontent qu'au siège de Bude, pendant la guerre contre les Turcs, un jeune homme combattait avec une grande valeur et excitait l'admiration générale, mais malheureusement il devait succomber sous les coups des assaillants qui se renouvelaient incessamment. La bataille terminée, le général (ftaisciac
de Suède) accourut pour connaître le nom de ce vaillant. A peine leva-t-il la visière du casque qu'il reconnut son fil?, resta immobile, les yt-ux fixés sur lui, et tomba mort sans proférer une parole.
Une expérience de Giovanni Mûller montre comment la faiblesse détermine facilement la mort à la suite d'une forte commotion. Une grenouille à laquelle on a enlevé le foie est très faible et très excitable. Les plus petites secousses produisent chez elle des contractions, mais elle ne se meut pas et, laissée tranquille, elln vit lon?:temps; si on la prend h la main, elle tombe immédiatement dans un accès de tétanos et meurt en quelques secondes.
Haller rapporte qu'un homme passant sur une tombe se sentit retenir le pied et mourut le jour même; un autre expira de peur le jour où on lui avait prédit qu'd mourrait. Quelques-uns tombent morts lorsqu'on leur annonce qu'ils sont condamnés à la peine capitale. Haller avait déjà remarqué que la peur pouvait arrêter les battements du cœur et modifier profondément la circulation.
Les chirurgiens savent mieux que personne que les malades peuvent mourir à la suite d'une violente secousse du système nerveux par action traumatique ou par une cause morale. En pareil cas, la moelle allonj^ée fonctionne déjà si faiblement que la simple chloroformisation sufïït pour arrêter la respiration et le cœur. Lorsqu'il arrivait à Porta, le grand chirurgien de l'Université de Pavie, de voir un malade succomber pendant qu'il pratiquait une opération, il jetait dédaigneusement les instruments par terre et criait au cadavre en manière de reproche : « Le lâche, il meurt de peur. »
Mon ami Lauder Brunton, professeur de matière médicale à l'hôpital de Saint-Barlolomée,;\ Londres, a publié il y a peu d'années le tait suivant (P : Un assistant était devenu odieux aux jeunes gens d'un collège. La chambrée décida de lui causer une frayeur. Les étudiants préparèrent une bûche et une hache dans une chambre obscure. Ils le prirent et le conduisirent dans la pièce ou quelques élu-
( 1) Lauder Bruuton, Sur lapatholoyU el le iraitement de lasyncope, page 8.
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diants vêtus de noir fonctionnaient comme juges. Quand il vit tout cet appareil, il crut que c'était une plaisanterie, mais les étudiants l'assurèrent qu'ils agissaient sérieusement et qu'il eût à se préparer à mourir, qu'on allait le décapiter immédiatement; ils lui bandèrent les yeux, et le mirent, en pliant ses genoux avec violence, sur le billot. Pendant que Tun d'eux fit entendre qu'il brandissait la hache pour lui donner le coup fatal, un autre lui laissait tomber sur le cou un essuie-mains mouillé. Quand ils enlevèrent la bande qui couvrait ses yeux, il était mort.
Edgard Poë, le poète malheureux qui vécut dans les hallucinations maladives et mourut à trente-sept ans, dans un hôpital, victime de Talcoolisme, dans les spasmes et les convulsions du delirium tremens, peut être regardé comme un des observateurs des effets de la peur. Nul ne l'a plus minutieusement décrite, nul i\'a su mieux analyser et faire sentir avec plus de déchirement la douleur des émotions qui stupéfient, les palpitations qui brisent le rœnr, (jui ébranlent 1 ame, l'oppression qui suifoque dans ragonie.