CHAPITRE XII
Un des effets les plus terribles de la peur, c'est la paralysie, qui ne permet ni de fuir ni de se défendre.
L'histoire des batailles et des massacres, la chronique des tribunaux sont pleins de crimes effrayants où la terreur détruit chez les victimes l'instinct de la fuite.
Mais comment se fait-il que, sous l'impétuosité d'une puissante émotion, l'empire de la volonté sur les muscles se trouve suspendu et que l'énergie manque pour se défendre?
Si nous étudions les phénomènes du sommeil, nous pouvons facilement imaginer qu'il existe entre les centres de la volonté et les muscles des liens qui peuvent être rompus dans certaines circonstances. Tout le monde connaît le cauchemar ; on se souvient de l'oppression qu'on éprouve toutes les fois que dans les songes on s'est senti suffoqué par un poids qu'on avait sur la poitrine ou par une corde qui serrait le cou et qu'on ne pouvait ni enlever, ni dénouer. Ces songes causent une véritable torture ; on se sent paralysé, chancelant, précipité dans un abîme ; ou bien on se laisse tomber, tandis qu'on est poursuivi, et on ne peut pas se relever ; on se trouve étendu au milieu de la rue,
pendant que le bruit d*une voiture se fait entendre ou bien c'est un cheval qui va nous piétiner, et on ne peut ni crier, ni plier les membres. L'angoisse et le désespoir croissent jusqu'à ce que le cauchemar se dissipe et qu'on s'éveille épouvanté avec le cœur qui bat précipitamment et la respiration haletante.
Les enfants et les femmes prises de peur courbent le dos, cachent leurs yei;x dans leurs mains et se réfugient dans un coin sans regarder autour d'elles. Sous le coup de la terreur, les hommes intrépides même renoncent à fuir ; il semble que leurs nerfs pour la défense ont été coupés et qu'ils s'abandonnent à leur propre destin. Déjà, pour de faibles émotions, nous nous apercevons que l'action de la volonté sur les muscles des mains cesse en partie. Celui qui pleure et rit bruyamment ne peut pas bien tenir la plume, elle ne court plus comme auparavant sur le papier, de telle sorte que l'écriture n'est plus reconnaissable.
Whytt avait déjà observé que l'excitabilité est moindre aussitôt après la décapitation d'un animal, que quelques minutes plus tard. Le courant électrique appliqué sur la peau du tronc ne produit aucun mouvement de réaction immédiatement après la décapitation, tandis que quelques minutes plus tard le même courant fait mouvoir violemment la jambe. Ce phénomène imprévu avait laissé supposer qu'il y a dans la moelle des mécanismes qui, excités par le choo violent de la hache, étaient capables d'arrêter les mouvements réflexes, mais un grand nombre d'autres expériences permettent de croire qu'il faut attribuer aux centres nerveux l'existence d'un rouage qui, dans certaines conditions, suspend l'empire de la volonté sur les muscles.
Si vous possédez un aquarium dans lequel se trouvent des tritons, saisissez- en un avec des pincettes, tirez-le hors de l'eau, vous verrez qu'il reste immobile et presque rigide pendant quelques minutes. Les grenouilles ne peuvent faire aucun mouvement lorsque les nerfs sensibles ont été fortement excités. D'autres expériences nombreuses démontrent que sous l'influence d'excitations très fortes le travail moléculaire des cellules de la moelle, nécessaire
à là volonté pour produire un mouvement dans les muscles, se trouve suspendu.
Quand les chevaux voient le tigre, ils tremblent et sont incapables de fuir. Lorsque les singes ont une grande peur, ils ne peuvent plus se tenir sur leurs jambes, hen gibbons qui sont les plus agiles de tous les singes se laissent facilement saisir lorsque Thomme les surprend marchant par terre. Le lion marin surpris et poursuivi sur la plage est si ému qu'il tombe à chaque pas, souffle et tremble sans pouvoir se défendre. On verra dans la Vie des animaux de Brehm comme l'homme abuse d'une manière déplorable des effets produits par la frayeur. Les phoques sont des animaux assez intelligents et si bons que,dans certaines îles désertes, ils regardent les voyageurs qui viennent au milieu d'eux avec une telle indifférence et une telle confiance qu'ils les laissent passer et les entourent en formant le cercle,* couchés par terre sur la plage. Mais dès qu'ils ont fait l'expérience de la cruauté de l'homme, ils deviennent circonspects et se laissent diffici* lement approcher et surprendre hors de l'eau.
Les oiseaux sont les plus peureux des animaux* Il y a des bateleurs qui prennent un oiseau dans la main et le ren« versent sur le dos. L'animal reste alors immobile bien qu'il ait la possibilité de fuir. C'est une vieille expérience du ce-» lôbre jésuite Athanase Kircher, professeur au Collège Romain, qui, en 1646, imprima un livre aveo le titre singulier: Du grand art de la lumière et de Vombre, Dans le chapitra intitulé De. V imagination de$ poule $y il décrit l'expérience suivante ; Si on lie ensemble les pattes d'une poule et qu'on la mette à te^re, elle cherchera d'abord à se détacher avec des mouvements du corps et des battements d'ailes, puis, lorsqu'elle aura constaté que toute tentative est inutile, ^He
restera tranquille. Tirez alors par terre une ligne droite à la craie, partant de l'extrémité du bec, vous pourrez lui délier les pieds, elle ne cherchera plus à fuir, même si vous l'excitez à se mouvoir.
La plupart des petits garçons prennent entre les mains une poule, poussent un long cri dans ses oreilles, puis après avoir plié la tête sous l'aile, la posent sur la table, leâ pattes pliées en dessous, en disant qu'elle dort. Ce jeu connu dans bien des pays peut être regardé comme une autre forme de Vexpérience admirable de Kircher. Aucun physiologiste ne s'était occupé de ce phénomène avant Czermak, qui dans un mémoire présenté à l'Académie des sciences de Vienne, en 1872, dit que ce fait dépend d'un état hypnotique ou d'un sommeil momentané. Mais avec cette hypothèse on n'explique pas pourquoi la respiration est haletante et les yeux grands ouverts, pourquoi ils sont incapables de se mouvoir même si on leTs touche, et pourquoi ils ont la crête et les barbillons très pâles, ce qui ne s'accorde pas avec le sommeil.
Preyer fut le premier à démontrer que ces faits sont le résultat de la peur, et comme dans la langue allemande le mot manquait pour exprimer l'état de l'homme qui est incapable de se mouvoir, de parler, de penser quand il est sous le coup de la frayeur, il nomma cet état cataplexie (1). Dans son mémoire qui porte pour titre la Cataplexie^ je choisis les quelques observations suivantes (2).
Parmi les mammifères, les cochrfhs d'Inde sont les plus accessibles à la frayeur. Rien qu'en les prenant et les tenant un instant dans les mains sans les serrer, ils sont paralysés par la peur. Ils peuvent même rester une demiheure dans cet état. Les lapins, dans les mêmes circonstances, ne restent pas plus de dix minutes; les grenouilles, une heure. Il n'est pas possible que les animaux dorment tout ce temps, car ils tremblent et lâchent leurs excréments. Kircher disait qu'il était nécessaire de tracer une ligne blanche devant le bec de l'animal parce que, dans
(1) Décafa, sur et plessen^ frapper; perte de sentiment.
(2) La C&t&plexxe. lôna, 1878.
LA FRAYEUR BT LA TERREUR IM'
sa penâée» il se croyait lié par ce signe, mais il n'en est rien puisque, même sans tracer la raie, ils restent immobiles, et même la cataplexie a lieu plus facilement si l'animal ne voit rien. Les écrevisses prises dans Teau se laissent mettre dans les attitudes les plus étranges et restent longtemps immobiles. Preyer a fait des expériences sur les grenouilles et sur les taupes. Quelques serpents restent rigides quand on leur comprime légèrement la tète, comme on raconte que Moïse fit devant Pharaon,
Pour provoquer la cataplexie, il faut une excitation vive et soudaine ; la manière dont on saisit et dont on traite ranimai importe peUj pourvu qu'il éprouve une grande frayeur. On observe un état analogue chez les hommes foudroyés et chez les animaux qui ont reçu le choc d*un courant puissant. Beaucoup d*oiseaux blessés par un seul grain de plomb tombent sur le sol comme foudroyés, les yeux bouleversés et la respiration haletante et, couchés sur le dos, ils restent immobiles. Ils sont sans doute tombés en cataplexie, car bientôt après ils se remettent, si leur blessure n*est ni grave ni mortelle;
Quelques animaux, parmi lesquels plusieurs insectes, sauvés d'un danger, restent longtemps immobiles. Les isoologistes ont donné le nom d^anobium à l'un de ces derniers, qui semble mort dès qu'on le touche. Plusieurs coléoptères se comportent de la même manière quand on lés prend et même quand on les pique avec une épingle» Exposés au-dessus d'une flamme, ils ne cherchent pas à s'échapper. Preyer fait justement observer qu'on ne saurait traiter de fiction l'hypothèse d'un instinct qui leur fait prendre les apparences de la mort pour sauver leur vie, car il serait incompréhensible qu'ils se laissassent brûler vifs avant de cesser leur ruse.
Certes un animal qui ne se meut pas peut éviter plus facilement son ennemi. Darwin fait remarquer que « lorsiju'un animal est effrayé, il s'arrête un instant pour recueillir ses sens et reconnaître l'urgence du péril afin de décider s'il doit s'échapper ou se défendre >». Ce n'est pas là assurément la cause de la cataplexie, mais bien la peur que nous
devons regarder comme une grave imperfection de l'organisme.
Des phénomènes dont nous nous occupons maintenant nous pouvons rapprocher la légende de la tète de Méduse qui pétrifiait ceux qui la regardait, celle du basilic qui pouvait tuer par le regard, du serpent qui faisait périr ceux qui entendaient son sifflement. Une de ces légendes est encore fraîche dans notre esprit, la croyance que Thaleine des serpents est venimeuse et que dans le regard ils ont le pouvoir d'attirer et de fasciner leur proie. Ce sont autant de faits qui peuvent se rattacher à la cataplexie. Quand les oiseaux sans défense voient approcher un serpent de leur nid, ils se mettent immédiatement à crier, à battre des ailes comme s'ils voulaient attirer l'attention sur eux afin de sauver leurs petits. Aveuglés par Taffection et par l'émotion ils vont se jeter sur leur ennemi, puis restent comme paralysés, soutenant à peine leurs ailes et leurs jambes, et se laissent tomber du rameau dans la bouche du serpent qui les engloutit.
On peut même mourir de peur* Bichat affirme que c'est par la paralysie du cœur qu'on meurt à la suite des grandes émotions. « La force du système circulatoire, dit-il, s'exalte au point que subitement épuisée nous ne pouvons plus la rétablir et la mort s'ensuit. »
Les vieillards particulièrement succombent aux fortes émotions. Ce fait semble en contradiction avec leur peu de sensibilité, mais la faiblesse de leur système nerveux l'explique. Nous voyons en effet dans les grandes catastrophes, à la suite de la mort de leurs enfants, les parents âgés succomber tandis que les frères qui sont moins âgés résistent mieux à la douleur.
Marcello Donato et Paolo Giovio racontent qu'au siège de Bude , pendant la guerre contre les Turcs, un jeune homme combattait avec une grande valeur et excitait l'ad-» miration générale, mais malheureusement il devait suc-r
comber sous le» coups dés assaillants qui se renouvelaient incessamment. La bataille terminée, le général (Raisciac 1^ de Suède) accourut pour connaître le nom de ce vaillant. A peine leva-t-il la visière du casque qu'il reconnut son . fils, resta immobile, les yeux fixés sur lui, et tomba mort «ans proférer une parole.
Une expérience de Giovanni Mûller montre comment la faiblesse détermine facilement la mort à la suite d'une forte commotion. Une grenouille à laquelle on a enlevé le foie est très faible et très excitable. Les plus petites secousses produisent chez elle des contractions, mais elle ne se meut pas et, laissée tranquille, elle vit longtemps ; si on la prend à la main, elle tombe immédiatement dans un accès de té^ tanos et meurt en quelques secondes.
Haller rapporte qu'un homme passant sur une tombe se sentit retenir le pied et mourut le jour même ; un autre expira de peur le jour où on lui avait prédit qu'il mourrait. Quelques-uns tombent morts lorsqu'on leur annonce qu'ils sont condamnés à la peine capitale. Haller avait déjà remarqué que la peur pouvait arrêter les battements du cœur et modifier profondément la circulation.
Les chirurgiens savent mieux que personne que les malades peuvent mourir à la suite d'une violente secousse du système nerveux par action traumatique ou par une cause morale. En pareil cas, la moelle allongée fonctionne déjà si faiblement que la simple chloroformisation suffit pour arrêter la respiration et Iç cœur. Lorsqu'il arrivait à Porta, le grand chirurgien de l'Université de Pavie, de voir un malade succomber pendant qu'il pratiquait une opération, il jetait dédaigneusement les instruments par terre et criait au cadavre en manière de reproche : « Le lâche, il meurt de peur. »
Mon ami Lauder Brunton, professeur de matière médicale à l'hôpital de Saint-Bartolomée, à Londres, a publié il y a peu d'années le fait suivant (1) : Un assistant était devenu odieux aux jeunes gens d'un collège. La chambrée décida
(1) Lauder Brunton, Sur la pathologie et le traitement de la syncopey page 8.
do lui causer une frayeur. Les étudiants préparèrent une bûche et une hache dans une chambre obscure. Ils le prirent et le conduisirent dans la pièce ou quelques étudiants vêtus de noir fonctionnaient comme juges. Quand il vit tout cet appareil, il crut que c'était une plaisanterie, mais les étudiants l'assurèrent qu'ils agissaient sérieusenient et qu'il eût à se préparer à mourir, qu'on allait le décapiter immédiatement ; ils lui Jbandèrent les yeux, et le mirent, en pliant ses genoux avec violence, sur le billots Pendant que l'un d'eux fit entendre qu'il brandissait la hache pour lui donner le coup fatal, un autre lui laissait tomber sur le coup un essuie-mains mouillé. Quand ils enlevèrent la bande qui couvrait ses yeux, il était mort.
Edgard Poê, le poète malheureux qui vécut dans les hallucinations maladives pi mourut à trente-sept ans, dans un hôpital, victime de l'alcoolisme, dans les spasmes et les convulsions du delirium tremens, peut être regardé comme un des observateurs des effets de la peur. Nul ne l'a plus minutieusement décrite, nul n'a su mieux analyser et faire sentir avec pl^s de déchirement la douleur des émotions qui stupéfient, les palpitations qui brisent le cœur, qui ébranlent l'âme, l'oppression qui suffoque dans l'agonie.