CHAPITRE XIII
Pauvres malades qui doivent aller à Thôpital et qui s'avancent tremblant dans ces longs couloirs où le silence dure des siècles, nnterrompu seulement par les plaintes et les cris des malheureux qui vont se coucher dans ces murs, comme dans la fosse commune, parce qu'ils n'ont pas un abri !
Comme ils sont découragés quand ils laissent là leur famille et envisagent la tristesse du lieu. Ils s'approchent en soupirant, près d'un lit inconnu; ils regardent autour d'eux tous les maux qui affligent les malheureux et sentent l'atmosphère humiliante de la pitié qui les a recueillis.
Les nouveaux entrés reconnaissent bientôt ceux qui sont gravement malades, même quand ils en sont éloignés, parce que les médecins restent plus longtemps à les observer, que les sœurs,les infirmiers les environnent avec empressement^ puis la sonnette du viatique se fait entendre et tous se lèvent parmi ceux qui peuvent se tenir sur leurs jambes, vient ensuite l'extrême-onction, et les derniers spasmes de l'agonie. Et quand, enfin, on voit remuer la courtine, on entend un léger chuchotement et un tremblement qui accompagne la nouvelle fatale passant de bouche en bouche. Elle court jusque dans les coins les plus reculés de l'infirmerie où ne peut parvenir la lueur funèbre d'une
lampe qui resplendit dans la nuit comme le dernier soupir de la vie dans un corps qui se refroidit pour toujours.
Après la visite du matin, les médecins trouvent que les maladies les plus graves sont plus mal et ceux qui se trouvaient mieux demandent à sortir. Mais c'est surtout dans la salle des femmes que dans ces douloureuses circonstances sp produit le plus grand trouble. Le médecin de service court toute la nuit de la salle à Tinfirmerie pour prescrire des L'aimants et des cordiaux sans cependant parvenir à empéi'lier que quelques-unes aient des convulsions ou is'évaiioiiissent.
Plusieurs malades meurent de peur et de découragement tut «dis que, s'ils eussent été soignés dans leur famille, ils au m il' rit été guéris.
Souhaitons que les habitudes de l'épargne fassent de tels progrèsque le plus pauvre ouvrier puisse acquérir une gentille maisonnette où, s'il vient à tomber malade, il reçoive les soins de sa famillle, ou que l'assistance publique dispose, en faveur des malheureux qui recourent à elle, de miiisons modestes où la science viendrait au secours des niïiladcs avec les commodités et le confort que réclament les progrès de l'hygiène, et sans les tourments et le spectacle déchirant des anciens hôpitaux.
Le jeune praticien déjbutant reste stupéfait de la bonne foi avec laquelle les malades leur affirment les choses les plus étranges. La plupart racontent l'histoire de leurs maladies à partir du fait qu'ils croient en être l'origine. C'est une tendance instinctive qui pousse l'esprit de l'homme à trouver une explication à tout. Cette disposition qui est la base de la science est pourtant la cause des préjugés et l'origine de nos erreurs. Si je devais rapporter les noms des maladies que Ton croit produites par la peur, ce serait un traité de pathologie, et avec peu d'avantages pour le lecteur, parce quo même les auteurs qui ont épuisé la matière scientifique rapportent ce qu'ont dit les malades afin de donner une
apparence de vérité à leurs affirmations. Je me bornerai aux faits qui sont hors de doute ou le moins controver« ses en les appuyant sur des exemples empruntés aux auto* rites les plus recommandables.
Chomel raconte qu*un médecin, après avoir fait l'autopsie d'un homme mort de la rage, avait tellement peur de s'être infecté qu'il en perdit Tappétit et le sommeil. Il prit en horreur tous les liquides et quand il s'efforçait de boire, il éprouvait un resserrement du gosier qui le suffoquait. Pen- •dant trois jours il erra dans les rues en désespéré. Ses collègues et ses amis, se doutant que c'était un effet de l'imagination, firent tous leurs efforts pour lui persuader qu'il obéissait à un préjugé, et, à force de le garder avec ^ux, ils le détournèrent de cette pensée et il guérit.
C'est un phénomène incompréhensible, mais qui est admis par tous les auteurs, que la peur peut par elle seule donner lieu à des phénomènes qui ressemblent de tous points à ceux de la rage. Un médecin connu, Bosquillon, croyait que la peur est l'unique cause de la rage et non la morsure ou la salive du chien.
Dubois raconte que deux frères furent mordus par un chien enragé ; l'un devait partir immédiatementpour l'Ame* Tique et on ne songea plus à lui. Quand il revint après vingt ans, il apprit par l'imprudence d'une personne que son frère était mort de la rage; il fut si vivement affecté de cette nouvelle qu'il tomba malade et mourut présentant tous les symptômes de l'horrible maladie. Les livres de médecine sont remplis de cas de personnes mordues par les chiens, chez lesquelles la rage s'est développée après que quelque malavisé leur eût fait savoir que le chien qui les avait mordues était enragé. Souvent il est presque impossible au médecin de distinguer la rage hypocondriaque de la vraie rage, le critérium de la mort ne suffit pas, parce que même dans la rage hypocondriaque surviennent les contractions dans les organes de la respiration.
Le médecin peut souvent sauver ces malades de la mort quand il sait se servir de son autorité et des moyens de persuasion pour assurer au malade qu'il n'a rien à craindre.
On raconte qu'un médecin fut appelé pour un malade atteint de la rage, après que ses collègues eurent déclaré qu'il n'y avait aucun espoir de guérison. Après Tavôir examiné attentivement, il le baisa sur la bouche pour lui prouver qu'il n'avait pas la rage et le malade guérit.
C'est surtout dans les maladies épidémiques que la peur fait des ravages. Depuis l'antiquité la plus reculée^ les médecins ont observé que les peureux meurent plus facilement que les autres. Georges Baglivi, dans son livre célèbre Praxis medica, en décrivant les effets d'un tremblement de terre qui eut lieu à Rome, en 1703, raconte que, quoique personne ne fût tué, plusieurs moururent de peur avec la fièvre, un grand nombre de femmes avortèrent, tous les malades alités furent plus mal (1). Larrey avait observé que sur les champs de bataille et dans les lazarets les soldats de l'armée vaincue résistent moins aux blessures que ceux de l'armée victorieuse. Cela s'est confirmé dans la guerre de 1870.
. La peur peut par elle-même développer tous les symptômes d'une maladie pestilentielle, même lorsque la cause de l'épidémie manque complètement. Encore récemment, Jolly, dans son travail sur l'hystérie et l'hypocondrie, raconte ce cas d'une de ses malades. Une dame de Strasbourg ayant reçu la nouvelle qu'une de ses parentes était morte du choléra dans un pays très éloigné, en fut effrayée et s'imagina qu'elle aussi serait atteinte. Elle perdit l'appétit et contracta subitement une forte diarrhée qui dura huit jours. C'est seulement après s'être convaincue qu'il n'y avait à Strasbourg aucun cas de choléra, que son malaise était le fruit de son imagination, qu'on parvint à arrêter la diarrhée. Dès qu'on annonce que le choléra est dans unô ville tout les hypocondriaques se trouvent plus malades^ . Les médecins qui ont décrit le spectacle terrible des lazarets en temps d'épidémie rappellent le grand nombre de victimes que fait la peur, et chez un grand nombre se montrent les symptômes de la peste. Quelques-uns meurent
(l) Baglivi, Praxis médical livré I, ch. xiv, § 5.
subitement dé la crainte d*étre transportés au lazaret, d'autres se suicident, comme on Ta vu dans les batailles^ de certains poltrons qui, atterrés par le spectacle de la mort ou las de souffrir, abaissent le menton sur le canon dii fusil et se brûlent la cervelle.
On frémirait si Ton pouvait lire les longues listes des victimes de la nostalgie, du chagrin, du découragement, de la misère, du froid, etc., qui meurent par suite des douleurs morales plus que de leurs souffrances physiques.
Les maladies causées par la peur doivent être distinguées de celles qui s'aggravent tout à coup par Teffet d'nne vive émotion. Bien des malades saisis de frayeur s'aperçoivent d'une maladie qu'ils n'avaient pas soupçonnée auparavant et qui empire si rapidement qu'elle met parfois leur existence en péril.
Lamarre raconte le fait suivant (1): Une femme de soixantequinze ans souffrait depuis une dizaine d'années d'un resserrement d'une valvule du cœur, sans que cette maladie l'empêchât de s'occuper activement des soins du ménage. Le docteur Lamarre, qui était son médecin de 1865 à 1870, fut appelé rarement à lui donner des soins. L hypertrophie du cœur compensait suffisamment le vice de la valvule, et le pouls était régulier.
Quand éclata la guerre de 1870, ses enfants s'entendirent pour ne rien lui dire, craignant qu'elle n 'eût peur, ayant déjà assisté au sac de la maison paternelle, en 1815, par les Prussiens. Ils réussirent facilement à la tenir dans l'ignorance des malheurs de leur patrie, car elle vivait isolée à la campagne et ne lisait pas les journaux.
Le 4 septembre 1870, elle vint tout à coup à connaître la défaite des Français et la marche de l'armée sur Paris. Elle en ressentit un choc si violent que son visage devint livide, et, portant la main à son cœur, elle eut à peine la force de
(1) Ed. Lamarre, ConlribuUon à Vétude du rôle du système nerveux dans les affections du coeur. Paris, 1882, page 99.
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crier : J*étouffe, j*étouffe. Trois quarts d'heure après, elle mourait dans les bras de ses enfants.
Les mouvemeAts qu'elle fit avec la main et avec le visage au dernier moment, et la grande irrégularité du pouls, conduisirent M. Lamarre à éloigner toute idée d'apoplexie cérébrale, et à attribuer la mort à une perturbation nerveuse du cœur produite par l'émotion profonde qu'elle ressentit.
Pinel,une des plus grandes célébrités parmi les aliénistea, commençait toujours par demander aux malades s'ils n'avivaient pas eu peur ou éprouvé quelque grande contrariété. Dans l'étude des maladies nerveuses, il faut toujours attacher une grande importance aux causes morales. Une émotion très vive peut produire les mêmes effets qu'un choc matériel, qu'un coup sur la tête. Il existe en effet des hommes qui, par l'effet de la peur, ont perdu la connaissance ou la vue, ou la parole ; d'autres, plus sensibles, sont restés longtemps paralysés ; d'autres qui, se trouvant privés pour longtemps de sommeil, tombent dans un état d'exaltation voisin de là folie, perdent l'appétit, d'autres qui sont affectés de maladies articulaires ou d'une fièvre violente qui se déclare après une vive secousse du système nerveux.
Le docteur Kohts, dans son travail sur les maladies cau-> gées par la frayeur pendant le siège de Strasbourg, décrit d'une manière détaillée les cas de paralysie agitante et les convulsions qu'il a observés. Le tremblement simple ou le sifflement des oreilles éclatent tout à coup et durent sou* vent des mois, môme toute la vie chez les personnes très nerveuses, et ainsi elles tombent dans la catalepsie, la pa« ralysie et l'aphasie.
Leyden considère la frayeur comme une cause de myélite. Ainsi que dans la sclérose des artères, dans l'hypertro» phie du cœur, une hémiplégie peut se produire par suite de la frayeur. Berger rapporte deux cas de personnes parfaitement saines qui, immédiatement après une frayeur, furent frappées de paraplégie avec insensibilité sans qu'il y eût une lésion anatomique profonde, car les phénomènes se dissipèrent rapidement.
On entend souvent répéter avec raison qu'il ne faut pas
laisser les enfants regarder quelqu'un qui tombe dans un accès d'épilepsie parce que la frayeur et rémotion qu'ils en 8oufifi*ent peuvent leur être fatales en déterminant plus tard un accès analogue. Si étrange que paraisse le fait, il est admis généralement. Encore récemment, Eulenburg et Berger virent deux personnes âgées Tune de soixante-dix, Tautrè de soixantO'Cinq ans, qui furent prises d'une attaque d'épi' lepsie immédiatement après une frayeur, sans qu'auparavant elles eussent montré quelque prédisposition. Romberg rapporte le cas d'un enfant de dix ans qui, effrayé par un chien le matin, eut un accès de corée le soir.
Un des récits les plus émouvants que j'aie lus sur l'influence de la peur est la description d'un voyage sur un na» vire à voiles qui eut tellement à lutter contre des vents contraires qu'on ne s'explique pas comment il put résister aux bourrasques qui le ballottèrent dans toutes les mers. Quand éclata le scorbut, le médecin observa que la maladie s'aggravait toutes les fois que les accidents faisaient craindre qu'on ne fût encore longtemps éloigné de la terre ; à chaque nouvelle bourrasque, plusieurs mouraient, d'autres étaient atteints du mal, et enfin, lorsque le capitaine en qui ils avaient une grande confiance, mourut, le nombre des malades devint cinq fois plus grand.
Les médecins divisaient autrefois les passions en excitantes et en déprimantes ; une telle distinction n'est plus admissible. Il suffît d'obsei^ver .les effets de la peur pour être persuadé que cette émotion qui, dans le principe, peut paraître excitante devient déprimante à son paroxysme. On eu peut dire autant des remèdes déprimants et des narcotiques qui sont excitants à petite dose et deviennent déprimants à dose plus forte.
Quelques phénomènes, comme la canitie, la transmission immédiate d'une maladie nerveuse de la mère au fœtus, par l'effet d'une frayeur, la mort qui peut survenir chez les enfei^ts à la mamelle peu d'heures après une frayeur
éprouvée par la mère, même Penfant n'étant pas présent^ sont autant de faits incompréhensibles qu'on admet parce qu'ils ont été affirmés par des observateurs et des médecina dignes de foi.
Michée, célèbre médecin, un des plus savants aliénistes, écrivait à certains de ses malades des lettres anonymes injurieuses, assurant qu'il en obtenait de bons résultats chez quelques hypocondriaques. La préoccupation d'un péril suffit pour détourner leur esprit de l'objet sur lequel il est fixé. Après avoir inutilement préconisé tous les remèdes, pour les hystériques, les médecins recourent parfois aux menaces ou à une frayeur afin de faire disparaître des symptômes graves. Amann raconte qu'une hystérique, qui avait des convulsions tétaniques avec extase, fut guérie par son père avec des coups.
C'est un fait généralement reconnu que la peur fait cesser l'ivresse et d'autres troubles nerveux. Mais rien né peut encourager le médecin à faire de la peur une méthode curative, attendu que dans la plupart des cas elle aggrave les maladies. Mais où la peur peut agir avec quelque efficacité, c'est dans le traitement des maladies nerveuses qui se prennent par voie d'imitation. Là, il est probable» qu'un mal plus grand chasse, comme on dit, un mal moindre. Dans les vieux livres de médecine, on trouve la description des maladies psychiques nommées corée, ballisme, tarantisme, qui trarînèrent dans une agitation maladive des provinces entières. C'est à Aix-la-Chapelle qu'apparurent les premiers symptômes de cette maladie, qui, après, éclata à Cologne^ à Metz et se répandit le long du Rhin. Les ouvriers, les paysans, pauvres et riches, abandonnaient par centaines leurs familles, dominés par une volonté irrésistible de danser et de faire des contorsions effrénées, enivrés par leur agitation comme s'ils étaient obsédés jusqu'à tomber par terre épuisés ou à devenir fous.
Boerhaave, dans des cas semblables, recourait à la frayeur et aux fortes émotions pour empêcher les malades de se laisser aller à leur penchant. Pendant qu'il était médecin de l'hospice des orphelins de Harlem, il survint une épidémie
d'épilepsie, qui fut guérie par la frayeur. Voyant que dans son infirmerie les cas devenaient chaque jour plus fréquents, il fit apporter dans la salle un grand brasier sur lequel il posa pour les faire rougir un grand nombre dç tenailles et de pinces, puis il dit à tous ses petits malades qu'il avait reçu Tordre de brûler tous ceux qui auraient encore un accès.
Ce moyen violent est d'une application rebutante dans la, cure de Tépilepsie, et d'ailleurs les cas de guérison sont si exceptionnels qu'ils ne compenseraient pas les aggravations dont souffriraient tous ceux qui éprouveraient inutilement de cruelles émotions. C'est une idée déjà émise dans les plus anciens livres de médecine qu'il faut traiier les maladies causées par les émotions au moyen d'émotions plus fortes. Pline raconte que ceux qui voulaient guérir du mal caduc buvaient le sang des gladiateurs (1).
On a souvent cité le cas de personnes devenues muettes tout à coup ou de muets ayant recouvré la parole. Ces faits se répètent encore aujourd'hui, mais combien ils ont perdu leur caractère miraculeux depuis qu'on les étudie dans les cliniques.
Citons encore un cas récent décrit par le docteur Wert-<ner (2). Une jeune fille de treize ans tombe sous une voiture et éprouve une frayeur extrême. Elle a de légères écorcbures à la peau et perd subitemei>t la parole. Le docteur Wertner tente divers moyens de guérison pendant treize mois sans succès. En dernier lieu, il prescrit le bromure de potassium. Voici qu'un beau jour la jeune fille se précipite dans les bras de sa mère, en lui disant à haute voix : Maman^ je parlerai encore. Et depuis une semaine elle parle comme avant.
Wiedemeister cite une jeune femme qui, depuis le repas de noce, pendant qu'elle faisait ses adieux pour se mettre en voyage, perdit subitement la parole et resta muette pendant plusieurs années. La peur qu'elle éprouva en
(1) Pline, Histoire naturelle^ livre XXVII, page 9.
(2) Kûssmaul, lea Troubles de la parole^ page 200.
voyant un incendie, lui fit crier soudainement : Au feu ! au feu ! Depuis, elle a toujours parlé.
Pausanias parle d*un jeune homme muet qui recouvra, la parole par suite de la frayeur que lui causa la vue d'un lion ; on sait également qu'Hérodote rapporte du fils de Crésus qui était muet, qu'à la prise de Sarde, voyant un Persan sur le point de tuer son père, il s'écria : Il ne faui pas tuer Crésuê^ et qu'à partir de ce jour, il continua à parler.