CHAPITRE XIV
LA TRANSMISSION HÈRÉDITAIRB BT L^ÉDUCAtlON
Le plus difficile dans Tôtude de Thomme est de le discer-» ner lorsqu'il apparaît au seuil de la vie, de le surprendre au moment où il se détache de la mère, et s'en va comme une simple cellule chercher le contact de l'élément fécon* dateur^ de saisir l'instant où la force occulte qui renferme en elle en puissance toute une existence passe dans les éléments matériels qui constituent le germe, de savoir com-* ment se dispose, dans le protoplasme, le premier noyau im» perceptible dont le développement merveilleux ne s'arrêtera qu'à la mort.
C'est une période assez longue au début de notre existence, que celle pendant laquelle tous les caractères et toutes les propriétés spéciales des divers tissus sont pour ainsi dire à l'état latent dans une parcelle de protoplasme. Le microscope ne révèle pas de différences entre les cellules des tissus primitifs. Le trouble qui apparaît dans le feuillet blanchâtre du germe semble organisé, dès le principe, en vue de la division du travail et dans quelques -points s'accumulent les matériaux nécessaires aux cellules pour opérer leurs transformations. Déjà très occupées avec une activité prodigieuse à se diviser et à se multiplier, elles doivent avoir à leur portée les matériaux dont elles ont besoin pour faire l'homme, sans s'arrêter à les
élaborer et à les préparer pour se les assimiler. Aussi y trouve-t-on dès le principe, et en abondance, le sucre ou glycogène, une des substances les plus essentielles pour la composition des muscles.
Avant longtemps, on ne verra rien qui ressemble ou fasse prévoir l'ébauche d'une forme humaine. Et pourtant, nous sommes contenus dans ce tourbillon d'atomes où déjà reposent nos passions assoupies. Dans ce feuillet blanchâtre sont- écrits en caractères indéchiffrables les liens d'hérédité qui nous unissent à notre famille et à nos ancêtres. De même que de la ^graine à peine visible qui se trouve au milieu du gland sortira un chêne majestueux qui dominera la forêt, ainsi de cet amas indistinct de cellules se formera un être qui représentera en petit toute l'histoire du genre humain avec ses craintes, ses maladies, ses instincts, ses affections, ses haines, ses bassesses et ses grandeurs.
La terrible légende de la malédiction qui condamne l'innocent non encore né, la bénédiction lancée dans l'avenir pour combler les générations futures ne sont pas des fables vides de sens. Le destin lègue à chacun de nous une hérédité fatale. Abandonnés dans la forêt, enfermés dans une tour, sans guide, sans exemple, sans lumière, l'expérience de nos parents et de nos ancêtres les plus reculés se révèle en nous comme un songe mystérieux.
Ce que nous nommons instinct est la voix des générations éteintes qui résonne comme un écho lointain dans les cellules du système nerveux. Nous avons en nous l'inspiration, le conseil, l'expérience de tous les hommes, depuis ceux qui périrent nus dans les forêts en luttant contre les animaux féroces, et qui se nourrissaient de glands, jusqu'à notre père et à notre mère qui nous transmettent leurs vertus, leur courage, leurs inquiétudes et leur tendresse.
Les méthodes d'éducation peuvent se réduire à deux : la sévérité et l'indulgence. Quelle est la meilleure? Il est diffî-
ciie de donner une réponse catégorique, attendu qu'on ne saurait appliquer un mode uniforme à tous les hommes : chaque homme doit être traité d'une manière particulière.
Quelques-uns disent qu'on doit regarder Tenfant comme un animal et le traiter comme tel jusqu'à ce qu'il ait atteint Tâge de raison, puisqu'il n'a ni le sens de la pudeur, ni celui de la propriété et des devoirs sociaux. Il faut donc user à son égard de procédés didactiques qui lui insjpirent le plus de crainte, de ceux qui nous servent à rendre dociles et à domestiquer les animaux, c'est-à-dire des punitions, du fouet et de la gourmandise.
Heureusement, au milieu de ces instincts bestiaux une lueur apparaît qui l'élèvera au-dessus de tous les animaux, et nul ne peut dire avec certitude à quel moment se montrent les premiers éclairs de la raison.
Un coup, une douleur doivent lui paraître toujours hors de proportion avec les mouvements instinctifs et irrésistibles qu'ils sont destinés à modérer ou à étouffer. Au lieu de l'apaiser, ces corrections lui inspireront un ressentiment profond. Il vivra dans la crainte des dangers continus aux-r quels il est exposé, étonné de se trouver dans ce milieu étrange où alternent, sans raison plausible, les caresses et les coups.
L'éducation doit être conduite selon la méthode employée à enseigner la science, si l'on veut donner à l'homme les convictions les plus solides et les plus durables. Si grande que soit l'autorité, son efficacité n'est pas comparable à celle du raisonnement. Nous ne devons rien ordonner sans indiquer les raisons qui nous font agir d'une manière plutôt que d'une autre.
L'éducateur doit toujours traiter l'enfant comme s'il était intelligent, car l'animal disparaît et l'homme reste. Il doit recourir aux procédés les plus intelligibles et les plus persuasifs, lui éviter les occasions de mal faire, quand il s'aperçoit qu'il a pris de mauvaises habitudes, et chercher, en lui offrant des moyens plus attrayants, à le soustraire aux tentations malsaines.
On peut être plus indulgent avec les enfants qui sont
bons et dociles. Ceux qui pleurent facilement, qui rougissent, qui crient, causent moins d'inquiétude que ceux qut pâlissent, tremblent et ne manifestent pas leur ressentimeni avec emportement. Ces derniers couvent leur haine dans un repli de leur cœur.
Une paysanne, en parlant d*un jeune homme, me disait : « Je Tai vu petit garçon, il grinçait des dents pour un rien^ aussi n*ai-je pas voulu Tépouser et j'ai eu raison. » Dans les afflictions, la tension du système nerveux, qui ne peut se répandre au dehors par une agitation imi^nédiate, se con* centre et se manifeste d'une manière plus intense par des éclats longtemps contenus. On croit la colère apaisée, tandis qu'elle continue à tourmenter et à exaspérer.
Soyons indulgents envers les enfants nerveux, sujets aux convulsions ; il vaut mieux condescendre,dans une certaine mesure, à leurs caprices que de s'y opposer avec trop de raideur. Même un châtiment doux produit chez ces disgraciés des secousses douloureuses et une agitation nerveuse. Chaque commotion violente laisse derrière elle une trace maladive imperceptible mais qui s'ajoute à d'autres. Avec la répression on va do mal en pis.
Il vaut mieux commencer par sauver la vie et remettre à plus tard l'application des procédés rigoureux d'éducation» lorsque l'enfant sera devenu moins sensible. En attendant, il ne faut pas le fatiguer par l'étude, mais le fortifier comme une plante que l'on expose au soleil et à l'air, et de laquelle^ plus tard, on pourra émonder les rameaux nuisibles. Souvent on réussit et alors ils se remettent en marche avec les autres. D'ailleurs l'instruction hâtive est une très grave erreur, même pour les enfants bien portants. Les parents qui font enseigner trop de choses à leurs enfants compromettent l'avenir pour la satisfaction de leur propre vanité. Il n'y a nul besoin de forcer la nature et d'épuiser l'acti-^ vite du système nerveux avant d'avoir fait un corps robuste.
Les parents qui ont déjà quelque côté faible, un léger défaut de caractère, une petite tache dans l'organisme, doivent redoubler de soins pour guérir dans leurs enfants leurs propres défauts. De mémo que d'une génération à l'autre
se transmettent le cancer, la phtisie, les névroses, de même qu'on hérite d'une bouche large, d'un nez long, de cheveux et d'yeux d'une couleur déterminée, de même aussi les vices, les vertus, les aptitudes se transmettent de père en fils. C'est surtout dans les petits villages que Ton peut le mieux suivre les manières d'être de toute une série de père en fils, et qu'on entend souvent des phrases comme celle-ci : € Son père était déjà comme ça. — Le grand-père même était un vaurien. — La bienfaisance est héréditaire dans cette maison. » — Le cynisme et la cruauté se transmirent de père en fils dans la race des Claude.
' La souche d'une famille peut être comparée à une de ces boîtes chinoises dans lesquelles s'emboîtent une série de boîtes de dimensions graduées et de plus en plus petites. Le mariage et le croisement avec d'autres races mêlent ces boîtes, de telle sorte qu'il en résulte une confusion inextricable; mais celui qui pourrait remonter assez haut et suivre la filière des générations, verrait qu'elles continuent à s'ouvrir lentement. Quelques enfants ressemblent à leur aïeul ou à leur bisaïeul ou à un ancêtre, comme si un germe avait traversé quelques générations sans s'être développé, puis réapparaissait tout à coup avec une telle ressemblance dans la physionomie, la voix, les yeux, le caractère que les anciens le reconnaissent et disent : C'est l'aïeul. Ainsi les ancêtres refleurissent et renaissent dans les générations futures.
Quelle étonnante propriété que celle que possède l'homme de se répéter ainsi dans les membres d'une même génération ; de transmettre, de transfuser, d'imprimer ses aptitudes dans l'organisme de ses descendants ! Ce qui n'est pas moins merveilleux, c'est de voir non seulement les instincts mais aussi les organes disparaître dans les générations successives lorsqu'ils cessent de fonctionner. Les insectes, les crustacés, les poissons et les amphibies qui séjournent dans les cavernes, et dont plusieurs générations ont vécu dans les ténèbres, ont perdu presque
complètement les yeux, et ce n*est certes pas par sélection, puisque les yeux ne sauraient être nuisibles même à ceux qui vivent dans les ténèbres; c'est uniquement parce que ces organes, cessant de fonctionner, se sont peu à peu atrophiés.
Pour que les chevaux perdent leurs instincts sauvages, il faut compter trois ou quatre générations, aussi certains éleveurs ne veulent-ils pour étalons que les chevaux qui ont déjà été exercés au manège.
. Prenez deux chiens de chasse tout à fait semblables, nés de la même portée, conduisez Tun constamment à la chasse et laissez toujours Tautre à la maison. Faitçs-les reproduire, ils vous donneront deux souches distinctes, deux familles dont Tune aidera Thomme à guetter le gibier, et l'autre à ravertir par ses aboiements des personnes étrangères qui entrent dans la maison. On peut être certain qu'au bout de quatre ou cinq générations les instincts seront profondément modifiés. Si, au bout de dix ans, par exemple, on prend un rejeton de chacune de ces souches qui descendent de la même souche originelle, qu'on les mette dans un même lieu, qu'on les y élève dans les mêmes conditions, loin de tout bruit, et qu'une fois grands, on les mène dans un pré, on verra, au premier coup de fusil, les petits des chiens dressés pour la chasse regarder autour d'eux comme s'ils cherchaient à guetter un oiseau, tandis que les autres effrayés prendront la fuite.
Sur la côte de certaines îles désertes (1), on trouve des oiseaux, comme lephalaropus, en Islande, qui ont une grande peur de l'homme, tandis qu'à l'intérieur de Tile, ils ne sont nullement peureux. Dans la Vie des animaux de Brehm, on trouve des exemples analogues de peur transmis de génération en génération, avec une différence notable, pour la même espèce, selon qu'ils ont eu ou non des rapports avec l'homme. En général, les singes sont très peureux et fuient toujours dès qu'ils voient l'homme. Le semnopithèque en-' ieUus^x{\3LQ les Indiens adorent et respectent comme une di-
(l) Preyer, Cat&plexie, page 107, 1878.
vinité, est devenu si effronté, qu'il entre dans lès jardins^ met tout au pillage, saccage la maison, fouille dans les meubles et dans les armoires des Européens, leur arrache la viande des mains et sur la table. Un missionnaire râ,-* conte qu'une fois il s'est trouvé dans un mauvais cas, parce que, n'ayant rien à offrir à ces singes impudents, il allait recevoir d'eux uiie volée s'il ne s'était défendu à temps avec un bâton (1).
La science ignore comment s'opèrent ces modifications profondes de l'instinct des animaux et comment elles se transmettent par l'hérédité. L'ivrognerie des pères engendre chez les fils des prédispositions à la folie, comme l'homme syphilitique transmet la maladie aux innocents auxquels il donne la vie, mais nous ne savons rien du mode de transmission ; la cause de l'hérédité dés instincts reste impénétrable. Le physiologiste ne peut encore résoudre de tels problèmes ; il reste simple chroniqueur de faits quand il ne saisit pas les fils inextricables qui les lient et que, par suite, il ignore la loi.
Brown-Sequard cherche la solution du problème par l'expérience, et il est parvenu à des résultats qui étonnent les physiologistes. En opérant cl^ez des cochons d'Inde la section du nerf sciatique, il a observé qu'ils engendraient des petits épileptiques, et qu'en détruisant chez le père ou chez la mère quelques parties des centres nerveux, leurs petits présentaient de graves déformations dans les oreilles et dans les yeux.
Pasteur a démontré que les agneaux nés d'une mère préservée du charbon au moyen du virus atténué ne sont plus attaqués de cette maladie,, môme si on leur inocule le virus actif, qui détermine la mort des animaux non inoculés. Ils résistent et ne meurent pas. Le fait a été confirmé par Toussaint et d'autres.
Il existe du reste dans la science de nombreux indices qui conduisent à l'idée de la préservation des maladies au moyen de l'hérédité. La petite vérole ne fait plus autant de
(i) Brehm, Vie des animatut, tomé'tj page 51.
ravages qu'autrefois. Si les victimes ne sont plus si hom^ breuBes et guérissent facilement, même lorsqu'elles n'ont pas été vaccinées, c'est parce que la vaccine et l'hérédité ont déterminé une modification de notre organisme. Quand cette maladie se montre dans une région qui n'a jamais été infectée, elle fait des ravages plus grands. Si les habitants d'un pays où la irialadie est inconnue viennent dans une ville où les germes sont épars dans l'air, ils succombent. Les huit Esquimaux transportés, il y a peu de temps, au Jardin d'acclimatation à Paris, y sont morts de la petite vérole.
C'est un fait notoire que les enfants d'une même souche ne se ressemblent pas comme les exemplaires d'une même édition. Le plus souvent les frères et les sœurs ont, avec une très grande ressemblance physique, de grandes différences de caractère, bien qu'ils aient reçu la même éducation. C'est là un fait important au point de vue de notre étude.
Il en est de l'hérédité comme de certains composés chimiques groupés en famille en raison de leur similitude de composition et de l'identité dé structure, dont l'un est nuisible, l'autre utile, l'un vénéneux^ l'autre inoffensif. Même chez les jumeaux, en très petit nombre, qui sont soudés, comme ceux que j'ai pu étudier avec le professeur Fubini, qui étaient réunis par la partie inférieure du tronc et n'avaient que deux jambes pour eux deux, eh bien ! même pour ceux-là, qui certainement se trouveront toujours placés dans des conditions analogues, on remarque de profondes différences dans le caractère.
Il y a donc à distinguer le caractère héréditaire et le caractère personnel ; les signes de la famille et ceux' de l'individu.
Plus la science fait de progrès, plus la parole du médecin acquiert d'autorité en niati^re d'éducation. Toutes les doctrines pédagogiques qui s'éloignent des lois naturelles se traînent dans l'erreur. L'éducatipn doit être en harmonie
avec les lois de la vie, les besoins de Torganisine et les intérêts matériels de] la société.
L'étude de tout ce qui se rapporte au développement des facultés intellectuelles, le traitement des aberrations de l'instinct et des désordres moraux produits par l'action per-r turbatrice des passions sont des problèmes si étroitement liés aux phénomènes de l'ordre physique, que les physiologistes et les médecins doivent s'en occuper comme d'un phénomène biologique, comme du traitement d'une maladie.
Malheureusement, même à ce point de vue, le problème de l'éducation présente de très grandes difficultés. Quelques passions sont incurables, et, pour d'autres, le corps ne résiste pas et se détruit rapidement comme sous l'influence funeste de la phtisie galopante. La volonté ne suffit pas, attendu qu'elle-même n'est qu'un effet de la vitalité de l'organisme ou de la résistance plus ou moins grande du système nerveux.
La succession des causes et des effets forme souvent un cercle vicieux dont l'homme ne peut sortir par le seul effort de sa volonté. La faiblesse engendre la peur qui, à son tour, engendre la faiblesse. C'est là un cercle fatal dans les fonctions de l'organisme. A quoi servent les divisions arbitraires 6t imaginaires que les philosophes ont établies des fonctions de l'âme si celles-ci ne peuvent être séparées de celles du corps ! Ce sont là dans la vie des écueils funestes, des courants insurmontables qui nous entraînent inévitablement à notre ruine.
La faiblesse accroît P excitabilité qui, à son tour, engen^ dre la luxure, et celle-ci, à son tour, produit la faiblesse. Dès le début de la vie, il en est des fonctions de l'organisme comme d'un tourbillon qui s'entr'ouvre, comme d'une avalanche qui se meut et nous entraîne inévitablement dans le précipice.
On voit par là qu'il manque à notre corps un engin qui lui serve de frein, le relève et le soutienne s'il tombe. C'est là une des plus grandes imperfections de notre nature qu'à chaque chute nous puissions être renversés et broyés inexorablement comme dans un engrenage. Nous pouvons être
comparés^ ces malheui*euses victimes de Topium oU de Talcool qui sur la fin ne peuvent plus s'arrêter sur la pente du vice, continuent à boire et à fumer Topium ; le tremblement et les phénomènes mobiles dont ils sont affectés s'aggravent immédiatement. La cause première de leur mal est devenue un soulagement du mal même ; c'est un remède qui les calme et les tue lentement.
La physiologie est encore trop imparfaite pour faire connaître l'ensemble très complexe des causes qui poussent l'homme à agir dans un sens plutôt que dans un autre., Nos yeux sont inhabiles à discerner un grand nombre de facteurs importants des actions humaines qui se montreront peut-être évidents aux générations futures. Les chroniques, les annales, les biographies représentent des quantités évaluées inexactement et des unités incomplètement connues. J'ignore quand, à d'autres comme à Taine, il sera possible de pénétrer plus avant dans l'histoire des peuples et de trouver la loi biologique en vertu de laquelle un peuple s'élève et s'abaisse. Ce que je sais, c'est que je demeure triste et perplexe quand je pense que malheureusement plus le cerveau de la race humaine va en se perfectionnant, plus il devient irritable et sensible en même temps que le besoin d'émotions devient plus pressant pour elle.
Le courage dépend de trois éléments : de la nature, dô l'éducation, et du raisonnement. Chacun de ces éléments peut être développé de manière à suppléer aux deux autres. On ne saurait dire à un homme : tu dois être courageux, puisqu'il le devient. Tous lés jours nous voyons que l'exemple des parents, l'éducation et les avertissements ne suffisent pas à établir la vertu chez les enfants. C'est un élément fatal dans l'éducation qui doit être préparé de longue main, comme pour une récolte le terrain et la semence. C'est affaire aux parents de léguer à leurs enfants une constitution robuste et une âme courageuse.
La peur surprend et surpasse tellement la volonté, qu'on
LA TRANSMISSION HÉRéoiTAIRE ET l'ÉDUCATIOX 177
a toujours honoré comme héroïque, la forcé delà combattre et de la dominer complètement. Alexandre faisait des sacrifices à la peur avant d'aller au combat et Tullus Hostilius lui éleva des temples et lui consacra des prêtres. Au musée de Turin, on peut voir deux médailles romaines: qui ont pour empreinte, Tune, une femme épouvantée^ et Tautre, la tète d'un homme terrifié, avec les cheveux hérissés et les yeux hors delà tète. Elles furent frappées par les consuls de la famille Hostilienne en souvenir des vœux formés pour rendre propice la peur qui menaçait d'envahir les troupes, qui furent ensuite victorieuses.
La conscience d'être fort nous rend plus fort encore. L'histoire de la médecine est pleine des effets prodigieux que peut produire la confiance. Si je voulais citer les exemples de femmes hystériques, d'hommes nerveux, abattus^ paralysés, incapables de se mouvoir auxquels la simple parole d'un médecin ou la confiance dans l'effica "ité d'un remède rendirent le courage et qui se rétablirent^ on verrait que tous les jours se répètent des miracles et des merveilles dignes des saints.
On ne saurait dire toutefois qu'en cela tout soit le fruit de l'imagination et de la fantaisie, car la modification du courant sanguin dans le cerveau de celui qui se prépare avec une âme résolue à surmonter une difficulté, produit de tels accroissements dans l'énergie des centres nerveux et dans la tension des muscles, qu'ils ont alors . une force prodigieuse, et donnent des résultats teïs qu'on n'en saurait attendre d'un poltron, si fort et si robuste qu'il soit.
• Nous avons vu que le cerveau par lui-même ne peut Hen engendrer ; tout au plus semble-t-il libre de choisir entre les éléments variés qui se présentent à lui. Si bien que nous voulions resserrer les liens de la liberté, il n'est pas douteux que nous ne puissions imprimer une certaine direotion à notre esprit. Le but de l'éducation doit être de tenir continuellement l'attention éveillée sur tout ce qui est de nature à fortifier le caractère.
Descartes, dans son célèbre livr§ sur les Passions de Tdate,
I78f hk PEUR
dit : t Pour exciter en soi la hardiesse et 6ter la peur, ïl ne suffît pas d'en avoir la volonté, mais il faut a^appliquer à considérer les raisons, les objets ou les eîtemples qui persuadent que lo péril n^e.st pas grand ; qu'il y a toujours plus de sûreté en !a défense qu'eii la fuite ; qu'on aura de la gloire et de Ja joie d'avoir vaincu au lieu qn'on ne peut attendre que du regret et de la honte d'avoir fui, et choses semblables > (1), - . *
C% qui vend Téducation difficile^ c'est la nécessité de Vesprît de suite ; ce qui la rend efficace, c'est Texempie. La rigueur est inutile ; c'est la persévérance qui facilite. Rien n'est plus nuisible et plus fatal que Tinfrao^ lion û, la loi*
Le but suprême de l'éducation doit être d'accroître la vigueur et de favoriser tout ce qui entretient la vie. Les enfants auxquels leurs parents apprennent â donner trop d'importance à toutes les petites douleurs sont prédisposés À riiypûcondrie. La tristesse est une langueur du corps ; nous savons par une longue expérience que les mélancoliques et les timides résistent moins que les autres aux maladies (2).
Chez la femme une minute d'une peur vive produit des effets plus désastreux et des préjudices plus graves que che^ rhomme. C'est notre faute à nous qui avons toujours considéré la faiblesse de la femme comme un charme et une attraction, c'est aussi la faute de notre mode absurde d'éducation, par lequel on développe surtout chez, elle la partie affective, et on néglige ce qui serait plus elHcace pour lui fortifier le caractère. Nous nous imaginons quelquefois que la partie la plus importante de la culture est celle qu'on obtient par l'éducation et l'étude, que les progrés de l'hu-
(t) Doscartee, tes Passion» de Véme^ art. XLV, l" partie.
(2} Les mélancoliques qui sout timideâ et inconstants ds nature son(; plus fréqueinEnent sujets aux maladies ;c^c^c là un vieil ada^e qu'oa (rûuve dana les plus anciens livrer de uiÉd^dne,
manité sont dans la science, la littérature, les arts que se transmettent les générations, tandis que par le sang nous recevons une partie non moins importante. La civilisation a façonné d'une autre manière nos centres nerveux ; c'est une culture transmise par l'hérédité dan^ .le cerveau des enfants. La supériorité dô la génération actuelle dépend de sa plus grande aptitude à penser et à travailler. L'avenir et la puissance d'un peuple ne sont pas tout entiers dans son commerce, dans la science, dans la guerre, mais aussi dans les entrailles de ses habitants, dans le cœur des "mères, dans l'aptitude des enfants à être courageux ou poltrons.
Adieu, lecteur. Bappelez-vous que la peur est une maladie qu'il faut guérir, que si l'homme intrépide peut quelquefois se tromper, celui qui a peur se trompe toujours.
Fin.