LES MOUVEMENTS IRRÉSISTIBLES BT LES FONCTIONS DE LA MOELLE ÉPINIÈRB
Jusqu'en 1820, les physiologistes croyaient que les nerf» remplissaient tous les mômes fonctions et que tous étaient sensibles.
On s'imaginera difficilement la confusion qui devait se produire dans l'esprit de ceux qui, en étudiant les nerfs de la face, voyaient se détacher isolés du cerveau et de la moelle, outre les nerfs destinés au sens de l'odorat, de la vue et de l'ouïe, deux autres gros nerfs, le trijumeau et le facial, qui recouvrent d'une double ramification de filaments toutes les parties superficielles et profondes de la face, puis trois nerfs d'origine différente, qui vont à la langue, et quatre 'qui se distribuent dans le gosier, et, au milieu de ce réseau nerveux, d'autres mailles tissées de filaments subtils et de ganglions dont on ignorait l'origine.
Ce fut un physiologiste anglais, Charles Bell, qui dévida le fil de cet écheveau, en démontrant que les nerfs les plus importants de la face se réduisent à deux, en dehors des nerfs spéciaux des sens. Ayant opéré la section d'un de ces nerfs, nommé trijumeau^ toute trace de sensibilité de ce côté de la face disparut instantanément; puis, opérant la section de l'autre, dit /acêa^, il remarqua que la sensibilité était conservée, mais que les contractions musculaires
cessaient pour toujours de se produire, et, par suite, les expressions de la face.
Je rapporterai ici les propres paroles de Ch. Bell, parce que ces deux expériences si simples sont encore aujourd'hui la base de toute la physiologie du système nerveux:
< Si nous coupons, dit>il, à un âne la branche du nerf trijumeau qui se distribue aux lèvres, celles-ci perdent leur sensibilité. De sorte que si Tanimal touche la terre avec ses lèvres, il ne s'aperçoit pas du grain qu'on a répandu devant lui et ne montre nullement le désir de vouloir le manger parce qu'il ne le sent pas. Par contre, si nous coupons & un autre âne le nerf facial qui donne le mouvement aux lèvres, l'animal a la sensation du contact du grain, mais ne peut faire aucun mouvement pour le saisir parce que la section du nerf lui a supprimé le pouvoir de contracter les muscles de la facOé »
On observe le même fait à la main, à la jambe et dans toutes les autres parties du coi*ps ; elles conservent la sensibilité sans motilité ou réciproquement, selon qu'on a coupé l'un ou l'autre nerf.
Dans les conditions ordinaires de la vie, personne ne s'aperçoit de ces deux propriétés fondamentales du système nerveux, tout au moins on ne pense pas que les nerfs moteurs et les nerfs sensitifs soient deux appareils distincts. Les rapports qu'ils ont avec les centres nerveux et avec les nerfs de la surface du corps sont si étroits qu'il faut user d'an artifice spécial pour les séparer et les faire fonctionner isolément.
Claude Bernard, le plus grand des physiologistes français, un des écrivains les plus sympathiques et un vulgarisateur éminent, a démontré qu'on peut séparer nettement les deux sortes de nerfs, en introduisant dans le sang certains venins qui détruisent les nerfs moteurs jusque dans leurs dernières ramifications répandues dans les parties les plus inaccessibles de l'organisme.
Quand on pique la peau d'un chien avec une de ces flèches empoisonnées dont font usage à la guerre quelques populations sauvages de l'Amérique, l'animal succombe en
moins d'un quart d*heure. Ce terrible venin des flèches, nommé curare^ tue les nerfs moteurs et laisse persister intacts ceux de la sensibilité et Tintelligence. Le chien s'aperçoit à peine de la piqûre qu'on lui fait, et continue à tourner dans sa niche. En peu de temps les membres postérieurs fléchissent et n'obéissent plus à la volonté; la partie postérieure du corps vacille et tombe ; l'animal se relève et retombe; enfin , les membres antérieurs fléchissent à leur tour. Quand on appelle l'animal ou qu'on le caresse, il répond par un mouvement de la tète, des oreilles et des yeux; il remue la queue, mais peu après la tète aussi ne peut plus être soulevée, le chien se couche étendu et respire avec calme comme s'il reposait tranquillement. L'appelle-t-on de nouveau, il remue les yeux et agite légèrement la queue sans aucune expression de souffrance. Enfin, les muscles de la respiration cessent de fonctionner et la vie s'éteint sans convulsions, sans secousses, tandis que, derrière l'œil immobile et vitreux, la sensibilité et l'intelligence persistent encore inaltérées quelques instants. Comme un cadavre qui comprendrait ce qui se passe autour de lui, mais qui n'est plus capable de se mouvoir, il conserve le sentiment et la volonté sans avoir aucun moyen de les exprimer.
Dans un travail que j'ai fait avec le professeur Guareschi (1) , sur l'action du venin cadavérique , nous avons trouvé que toutes les substances qui tuent lentement l'organisme doivent produire des phénomènes analogues à ceux produits par le curare , attendu que, d'après nos recherches, les nerfs- du mouvement ont une vitalité inférieure à celle des nerfs de la sensibilité.
Pour se convaincre de ce fait, il suffit de prendre un lapin et d'arrêter la circulation dans l'extrémité postérieure du corps. Au bout de quelques instants à peine,
(1) Les Ptomaînes, Archives italiennes de biologie, t. II, p, 367 et t. III, p. 241.
l'animal ne peut plus mouvoir les jambes de derrière ; si on les lui comprime, il crie et cherche à fuir, traînant avec ses membres antérieurs la partie postérieure du côi'ps qui reste paralysée pendant quelques minutes. Une anémie rapide peut donc abolir la motilité et laisser intacte la sensibilité.
Quand la vie s'éteint lentement, que la circulation se ralentit peu à peu et que l'agonie se prolonge, je crois qu'il existe toujours un moment pendant lequel tous les muscles sont paralysés, excepté ceux de la respiration et du cœur, où tout est mort, sauf les nerfs de la sensibilité.
La main du mourant qui, par Un effort suprême, s'est posée sur la tète pour bénir, est déjà retombée et ne pourra plus se relever, ni plier les doigts qui sentent pourtant l'étreinte du dernier adieu. L'œil immobile voit encore les ombres des êtres chéris qui se baissent pour déposer sur son front un baiser plein de larmes et de tendresse, et quand elle rend le dernier soupir, la mère entend encore les cris désespérés de ses enfants sans pouvoir leur faire un signe d'adieu.
Donc, puisque nous avons deux sortes de nerfs, ceux de la sensibilité et ceux du mouvement, cherchons à nous faire une idée précise de ce qu'on entend par mouvement irrésistible ou réflexe. Un exemple va nous aider à nous faire comprendre. Imaginons une grande maison dont le vestibule est très éloigné de la porte qui donne sur la rue. Le cordon de la sonnette se recourbe à la porte extérieure, descend verticalement le long de la porte et se termine par une poignée. Si quelqu'un vient, il tire le fil et la sonnette sonne dans le vestibule ; la servante qui est là prés ouvre aussitôt la porte en tirant le cordon. Cette série d'actions représente ce] que les physiologistes nomment un mouvement réflexe, La Servante est un centre nerveux, le cordon de la sonnette, un nerf sensible, et la corde qui ouvre, un nerf moteur. La porte est représentée dans l'orga-
nisme par les muscles ou les glandes, mais Tappareil est le môme. Comme la sonnette résonne cent fois par jour dans la maison, pour toutes les affaires et pour le service intérieur, sans que nous devions nous occuper d'ouvrir la porte et sans que la servante vienne dans le cabinet pour demander ce qu'elle a à faire, nous avons dans notre système nerveux deux parties distinctes : la servante, qui est représentée par la moelle épinière, et le maître qui est le cerveau.
Cherchons ce qui arrive quand le maître n'est pas là, ou autrement dit, ce que fait un animal auquel on a coupé la iéte, en ne laissant que la moelle épinière. Nous verrons qu'à mesure que le maître laisse faire la servante, celleMîi s'empare peu à peu du pouvoir et finit par remplacer le maître.
Une grenouille à laquelle on coupe la tête ne meurt pas immédiatement, elle peut encore se mouvoir pendant plusieurs jours et vivre même assez longtemps si on lui enlève seulement le cerveau.
Supposons le cas le plus ordinaire, dans lequel on a tranché la tête d'un coup de ciseau. L'animal s'agite et se tord pendant quelques instants, puis s'arrête. Et il resterait toujours immobile s'il était maintenu sous une cloche, dans un milieu humide, à l'abri de toute excitation. Mais si l'on touche une de ses jambes ou si on laisse tomber dessus une goutte de vinaigre, la grenouille cherche aussitôt à fuir et à éloigner la cause qui a troublé son repos. Verse-t-on la goutte de vinaigre sur la jambe gauche, elle cherche à s'essuyer avec la droite et vice-versa. Mais si l'on coupe ou si l'on maintient immobile une des jambes en la fixant ou en la liante puis qu'on mette une goutte de vinaigre sur l'autre restée libre, la grenouille se sert de celle-ci pour enlever la goutte.
A première vue cela paraît un acte intelligent. On peut affirmer qu'il y a un choix, mais nous ne saurions dire que ce mouvement réclame l'emploi de l'intelligence, car un chien auquel on a tranché la moelle, un homme qui dort font les mêmes mouvements.
Ne croyez pas que ces mouvements se produisent seulement chez la grenouille ou chez les animaux inférieurs.
Nous verrons que chez rhomme également les fonctions les plus indispensables à la vie s'accomplissent sans le concours du cerveau. Fontana, un des plus célèbres physiologistes qu'ait eus l'Italie, avait déjà, vers le milieu de ce siècle, constaté qu'on pouvait décapiter des lapins et des cochons d'Inde sans déterminer la mort immédiatement. Et si l'on avait soin d'éviter une grande perte de sang, en liant préalablement les artères les plus importantes, et d'entretenir artificiellement la respiration, l'animal pouvait vivre pendant un temps assez long et se montrer encore sensible aux impressions externes (1).
Jusqu'au commencement de ce siècle, on avait des idées très confuses sur les fonctions du cerveau et de la moelle épinière. Louis Rolande, célèbre physiologiste de l'Université de Turin, le premier, démontra clairement que la moelle allongée (portion de la moelle la plus voisine du cerveau) devait être considérée comme le centre du système nerveux. Aucun de ses contemporains n'a mieux connu que lui la structure des centres nerveux, c'est lui qui démontra que la moelle allongée « est le premier rudi- € ment du système nerveux, le siège de la sensibilité et des « instincts, le coordinateur des mouvements volontaires, le « centre de la vie, la cause merveilleuse des phénomènes « surprenants au plus haut degré, connus sous le nom de « sympathie et de volonté (2) ».
Lorsqu'on tranche la tète à un canard d'un coup de couteau, il ne reste pas immobile, mais s'agite, bat des ailes, et fait des mouvements comme s'il voulait s'envoler et fuir. On raconte que l'empereur Commode faisait trancher la tôte à des autruches dans le cirque avec des flèches en forme de demi-lune et que celles-ci poursuivaient leur course jusqu'à la fin. Si d'un coup de hache on tranche la
(1) Fontana, Du venin de la vipère^ t. I, page 317. (^) L. Rolando, Saggio sopra la vera struttura del cervello e sopra le funzioni del aiatema, nervoao, Torino, 1828, sezione III, pag. 140.
tête à un chien, on voit, singulière ironie, le tronc agiter la queue. On ne saurait douter cependant que Tanimal ne sent plus rien ; si on lui pince fortement la peau, il met la queue entre ses jambes comme s'il avait peur, bien qu'il soit décapité.
Ici se présente une grave question. Pour continuer notre comparaison de tout à l'heure, nous dirons que quelques physiologistes soutiennent que la servante est aveugle et qu'elle fait tout bien, mais sans savoir ce qu'elle fait. Qu'elle tire le cordon quand on sonne, qu'elle allume le fourneau, qu'elle fait la cuisine et lave la vaisselle, balaie la maison, jette les immondices et autres choses semblables, mais qu'elle n'a pas le discernement, qu'elle agit comme un automate et ne saurait modifier en, rien ce qu'elle a toujours fait par pur instinct. D'autres, au contraire^ soutiennent qu'il ne lui manque pas une miette de bon sens, qu'elle aussi raisonne, et que l'àme de la maison n'est pas tout entière dans le maître.
C'est une question très grave, attendu que s'il était démontré que la servante est aveugle et fait tout par habitude, pauvre maître ! dirait-on, qui n'y voit pas très clair et n'est certainement pas capable d'enseigner grand chose à la servante.
Je dis que la question est importante aussi parce que les plus grands physiologistes vivants s'y trouvent engagés. Goltz et Foster, ayant pris une grenouille, enlevèrent le cerveau et puis la plongèrent dans l'eau contenue dans un vase de verre. En la touchant, ils virent que, comme toutes les grenouilles dans des conditions semblables, elle réagissait, nageait, et pouvait aussi sauter hors du vase. Ayant ensuite réchauffé l'eau lentement jusqu'à 40 degrés , la grenouille ne faisait plus aucun mouvement; elle ne sentait pas que l'eau s'échauffait, ne cherchait pas à sauter hors du vase, et finalement se trouva cuite, sans faire aucun acte qui indiquât en elle de la sensibilité. Donc la
moelle seule ne sait pas raisonner. La grenou ille se meut comme une macliine toutes les fois qu'elle éprouve les mêmes excitations auxquelles elle a été habituée; elle est comme un automate qu41 est nécessaire de toucher en certains points pour obtenir un mouvement donné. Quoi qu*on fasse en dehors de ces excitations, elle y reste indifférente. Même si on la met sur le feu, elle ne se meut pas parce qu'elle ne sent pas de douleur.
Mon ami Tiegel, professeur de physiologie au Japon, fit cette autre expérience : Il prit un serpent et lui trancha la tête d'un coup. Pendant que le tronc se tordait par terre, il le toucha avec une baguette de fer rouge ; le serpent s'entortilla autour et, quoiqu'il se brûlât, il ne cessait pas de s'enrouler. Donc la moelle épinière qui produit ces mouvements n'est pas capable de raison.
Mais comment s'expliquer alors tous les autres faits en apparence raisonnables ?
La structure même des centres nerveux peut donner l'apparence intelligente à des actes purement mécaniques. Supposons que les voies nerveuses qui vont aux divers muscles de côté ou d'autre laissent passer plus ou moins facilement les excitations qui partent de la moelle épinière. Quand nous laissons tomber une goutte d'acide sur une jambe, comme dans le cas de la grenouille, on verra aussitôt se mouvoir certains muscles dont les nerfs présentaient une résistance moindre pour les excitations qui émanent du centre. Mais si l'animal ne peut enlever la cause de l'irritation, l'excitation de la moelle se condensa pour ainsi dire, croît, et devient enfin si énergique que la tension nerveuse s'ouvre un passage à travers les voies moins faciles, donnant ainsi naissance à d'autres mouvements moins habituels.
Dans ma carrière de médecin, j'ai eu plus d'une fois l'occasion de voir la moelle épinière de l'homme blessée ou coupée. Le cas le plus intéressant fut celui d'un paysan qui,
en tombant d*un arbre, se coupa avec une serpe la moelle dans la région du dos, un peu au-dessous de» omoplates. Il remuait le bras, parlait, mais ne sentait plus la partie inférieure du corps, ni la douleur que devait lui causer une blessure au tibia, quoiqu'il remuât la jambe chaque fois que nous touchions la blessure pour la panser,
Marshall Hall démontra que tous les actes de la reproduction dépendent de la partie inférieure de la moelle. Brac.het rapporte qu'un soldat qui avait eu deux enfants était cependant paralysé complètement et insensible de la moitié inférieure du corps. Il ne manque à un animal dont la moelle a été tranchée que les mouvements irrôguliers de la partie séparée du cerveau qui correspondent par leur spontanéité à ceux que nous nommons volontaires.
La grenouille et les autres animaux auxquels on a tranché la moelle sont généralement immobiles et paralysés dans la partie séparée du cerveau ; il faut les toucher pour qu'ils se meuvent. Si Ton touche une des pattes postérieures du chien auquel on a sectionné la moelle dans la partie dorsale, qu'on la pince ou qu'on la comprime légèrement, il la plie ou la retire, mais sans en avoir conscience, comme nous faisons nous-mêmes lorsqu'on nous touche pendant notre sommeil. Si l'excitation est plus vive, il meut également l'autre jambe et la queue; plus forte encore, il meut tout son corps et se met à trembler.
Ainsi, quand le cerveau manque, les excitations faibles produisent un balancement de la queue, et les fortes, le retrait de la queue entre les jambes. Ce qui démontre que les phénomènes semblables , caractéristiques de la peur, ont lieu aussi sans aucune participation de la volonté et de la conscience.
La vivacité et l'inquiétude, si naturelles à la jeunesse, dépendent d'utie grande excitabilité du système nerveux , comme on l'observe chez les jeunes animaux. L'âge, la race, le régime déterminent de grandes différences dans les mouvements réflexes par lesquels les animaux privés de cerveau réagissent, en admettant le même ipode d'excitation pour tous. Les inégalités que nous
observons dans le caractère correspondent à des différence» anatomiques et fonctionnelles des centres nerveux.
Dans rimpossibilité où Ton est de trouver deux hommes dont toutes les parties du cerveau et de la moelle soient identiques, on doit supposer que cette différence dans la structure des éléments nerveux influe énormément sur les autres différences fonctionnelles qui semblent dépendre d'une cause d'un ordre plus élevé, connue sous le nom générique de volonté. Ce que nous croyons le résultat d'un choix libre est une nécessité fatale, conséquence d'une chaîne indissoluble de causes et d'effetg, d'actions physiques et mécaniques, de réactions automatiques et inconscientes de la machine vivante.
L'explication de quelques phénomènes de la peur exige que nous fassions d'abord connaître certaines propriétés des parties excitables du système nerveux. Si l'on soumet le nerf qui se rend à la jambe d'une grenouille à l'action d'un courant très faible, incapable de produire une contraction musculaire, on peut en laisser croître l'intensité lentement, d'une manière uniforme et continue, jusqu'à ce qu'il devienne très fort, sans qu'il se produise aucun mouvement et aucune réaction dans la jambe. Cette expérience démontre que les nerfs du mouvement réagissent, non par suite de l'excitation, 'puisqu'elle peut être très forte sans produire aucun effet visible, mais par les variations rapides et les changements brusques qui occasionnent des secousses.
Une douleur ou une peur quelconque, qui nous surprennent vivement, produisent un trouble profond dans notre organisme, tandis que si elles se produisent d'une manière lente et continue les effets en seront bien moins graves.
Au début d'une sensation, la réaction est toujours plus vive. Ce fait est vrai de tous les phénomènes du système nerveux, et il est inutile de citer des exemples, car, chacun le sait par expérience, le système nerveux se décharge à
chaque réaction d'une partie de son énergie ; aussi, quand l'animal est très faible^il ne réagit plus après deux ou trois fois.
Nous comprenons maintenant pourquoi les petites émotions subites produisent dans l'organisme des troubles profonds, tandis que des événements très graves, auxquels nous sommes préparés, ont des effets proportionnellement bien moindres.
Pline, parlant de la peur qui fait fermer les yeux lorsqu'on fait un geste de menaces, raconte que, sur vingt gladiateurs, on en trouvait à peine deux qui ne baissaient pas les paupières quand on les menaçait à Timproviste.
Il est surprenant qu'une cause si faible produise des mouvements si vifs que nous sommes impuissants à maîtriser. Lors même qu'on est persuadé qu'il s'agit d'une niche, que l'ami qui plaisante ne mettra pas le doigt dans notre œil, bien mieux, si un carreau de vitre est interposé entre nous et la main qui menace, malgré la raison et la volonté, la plupart des personnes ne peuvent s'empêcher de fermer les yeux. On dirait qu'il y 'a en nous deux natures, une animale non raisonnable qui commande, l'autre humaine et intelligente qui succombe.
Lorsqu'un moucheron ou un grain de poussière pénètre dans notre œil, nous le fermons irrésistiblement, malgré notre volonté, par un mécanisme automatique.
Parfois, il ne s'agit pas seulement d'un mouvement unique et saccadé, mais d'une série assez complexe de mouvements qui ont leur origine loin du point d'excitation. Pour en donner un exemple convaincant, je rappellerai un fait que j'ai pu observer dans mes recherches sur la déglutition. Cet acte que nous exécutons continuellement en mangeant n'est pas volontaire. En effet, si nous essayons de le répéter plusieurs fois de suite, nous nous apercevons immédiatement que dès que, nous n'avons plus de salive dans la bouche, un effort quelconque pour avaler devient impossible.
Pour avaler, il faut qu'une bouchée ou un liquide quelconque vienne toucher la muqueuse à la partie postérieure de la bouche. Aussitôt, les nerfs sensibles excités avisent la moelle de la présence, à la partie supérieure de l'œsophage, d'un corps qui doit être transporté dans l'estomac. De la moelle partent immédiatement des ordres successifs destinés à faire exécuter les contractions de l'œsophage, d'abord à la partie supérieure, puis à la partie voisine au dessous, puis à celle qui est plus bas, et ainsi de suite, de proche en proche, jusqu'au cardia. La bouchée saisie est ainsi transmise par des contractions successives de la bouche à l'estomac.
On voit donc que certaines parties du système nerveux fonctionnent automatiquement et produisent une série de contractions coordonnées dans un but déterminé, qui, au premier abord, peuvent sembler volontaires, mais qui sont en réalité mécaniques et inconscientes. Un de ces mécanismes remonte à la naissance : chacun sait que si Ton met le doigt dans la bouche d'un enfant qui vient de naître, il le suce. C'est une machine qui fonctionne sans discernement; c'est comme si Ton touchait le bouton du ressort d'une poupée mécanique ; personne n'a pu enseigner au fœtus ce mouvement pendant qu'il se trouvait dans lé sein de la mère. Au sortir de l'œuf, le poussin becqueté. Dans ce cas, le mouvement n'est pas dû à un contact immédiat comme celui du doigt mis dans la bouche, mais à une sensation lumineuse, qui, après tout, n'est qu'un contact avec la chose éloignée par l'entremise des rayons lumineux. A peine l'image d'un grain se peint-elle dans son œil que le poussin becqueté.
Il suffit d'observer avec un peu d'attention nos mouvements pour être persuadé que le nombre de ceux qui sont automatiques est plus grand qu'on ne pense. En hiver, au saut du lit, quand nous passons nos pantoufles, à peine touchons-nous avec les pieds chauds le cuir qui est froid, que le pied se retire automatiquement et il nous faut faire un effort pour le maintenir. Il en est de même quand le cordonnier nous prend mesure de chaussures, même sans
qu'il nous chatouille, ce n'est pas sans peine que nous tenons le pied ferme. Quand nous touchons un fer, une tasse ou un objet quelconque très chaud qui nous brûle, nous Tabandonnons immédiatement et retirons la main, et il est fort heureux que cela soit ainsi et que nous ayons déjà abandonné Tobjet qui peut nous causer quelque mal avant d'être avertis qu'il brûle ou qu'il pique. Lors même que nous avons perdu la conscience de nous-mêmes, dans une maladie ou par suite d'un accident quelconque, ou simplement pendant le sommeil, notre corps se gare auto-» matiquement de ce qui le pique, le brûle, le refroidit, le presse ou le comprime.
Lorsque la douleur produite par une brûlure est faible, un seul côté du corps se meut, celui où se produit l'excitation; si la brûlure est plus étendue ou plus forte, le mouvement s'étend au côté opposé et enfin à un degré plus intense encore, il gagne le corps tout entier.
Cette loi, que vient de trouver Pflûger, s'applique aussi bien aux animaux intacts et normaux qu'à ceux qui sont privés de cerveau et sont inconscients ; cela démontre que les gestes et les mouvements si caractéristiques du corps de l'homme, par lesquels il réagit contre une douleur imprévue, ne dépendent pas de sa volonté. Tout ce qu'il y a de plus caractéristique dans les phénomènes de la peur, les palpitations, l'oppression, la pâleur, le cri, la fuite, le tremblement, sont des mouvements réflexes. A mesure que la physiologie fait plus de progrès, le domaine du libre arbitre va en diminuant et le nombre des mouvements irrésistibles augmente.