CHAPITRE I
COMMENT TRAVillLLB LE CERVEAU
Avant de commencer Tétude des centres nerveux, je dois rappeler à la mémoire du lecteur quelques faits d'une extrême simplicité, qu'il connaît certainement et qui sont de nature à mettre en évidence Tintervention du corps dans les phénomènes psychiques.
Pour savoir comment travaille le cerveau, il convient de rappeler ce qui se passe en nous quand nous sommes distraits, soustraits au monde des réalités, et que nous restons immobiles, les yeux ouverts, sans voir ni sentir, assistant intérieurement à ce spectacle curieux des images flottantes insaisissables qui traversent notre esprit.
Que de fois, dans le silencQ de Tétude, pendant une lecture, les contours de la parole se sont dissipés, si Ton osé parler ainsi, et nous nous sommes tout à coup trouvés transportés au loin, dans les nues, Fesprit peuplé de nos souvenirs de jeunesse et de nos espérances d'avenir. C'est alors que dans la nuit solitaire, assis au coin du feu, la flamme, les tisons et les étincelles qui jaillissent dans les cendres prennent des formes étranges.
Pour bien des gens, cette suspension de Tattention, cette sorte de repos de Tesprit est un vrai soulagement ; cet effacement de la volonté nous arrache un instant aux soucis et aux misères de la vie, et nous laisse contempler paisiblement le spectacle curieux du travail du cerveau
livré à lui-même. Les idées, les choses se transforment rapidement et se mêlent incessamment, sans ordre et sans but. Nous voici transportés au milieu d'un tourbillon dans Fespace sans bornes, dans le temps sans limite, découvrant sans cesse de nouveaux pays et de nouveaux horizons. Les nuages prennent des formes fantastiques et des voix harmonieuses se font entendre dans la cascade du ruisseau. Puis, tout à coup, passe rapidement une volée de souvenirs qui fuit bien loin, à l'horizon de la con.«cience, nous laissant éblouis et troublés. Dans cette foule de pensées et de figures aussitôt évanouies qu'entrevues, nous retrouvons des visages, des formes connues, images de ceux que nous avons perdus, et vers lesquelles nous nous élançons le sourire sur les lèvres et les larmes dans les yeux.
Toute cette fantasmagorie n'est autre chose que les rêves d'un esprit éveillé. Il nous arrive môme de nous laisser aller au courant capricieux et indolent de l'activité cérébrale, bien que notre attention soit plus vive et l'énergie de la pensée plus grande. La volonté, en effet, ne crée rien dans le champ de l'imagination et le cerveau n'est pas un esclave qui obéit à nos ordres. Qui ne se souvient des efforts pénibles autant qu'inutiles pour chasser une pensée qui nous obsède, et de l'impuissance où nous sommes alors de nous livrer à un travail intellectuel sans savoir pourquoi! Combien de fois ne sommes-nous pas restés, pendant des heures, la plume en arrêt et le front dans la main, sans qu'il nous vînt à l'esprit une pensée que nous eussions le courage d'écrire ! Quel découragement le jour où nous sentions ainsi se tarir les sources de la pensée ! En vain, nous nous tourmentions à rabrouer notre esprit, pour en faire sortir des fragments de pensées que nous rejetions ensuite avec dépit comme des scories de notre cerveau.
Avouons-le, nous étions alors humiliés comme si l'on nous eût fermé au nez la porte de notre propre maison. Il ne faut pas s'en tourmenter ; à quoi bon, d'ailleurs, nous
emporter et nous mettre en colère. C'est donner de la tète contre un mur.
Un physiologiste anglais compare le travail de Thomme qui pense à celui d'un humble aiguilleur qui se trouve à l'entrée d'une grande station : il ne donne pas le mouvement aux trains, ne les fait jii partir, ni arrêter, mais dirige seulement les mouvements qui permettent d'aller dans un sens ou dans l'autre.
Le cerveau est constamment en travail et il n'est pas possible de se faire une idée de l'activité qui se manifeste dans toutes ses parties. Plus l'attention est grande sur un point, plus la connaissance que nous avons du travail de la partie voisine est confuse, et moins vives sont les impres-sions venues du dehors, comme le prouve l'exemple d'Ar* chimède tué par un soldat romain, pendant le siège de Syracuse, tandis qu'il était absorbé par l'étude d'un théorème de géométrie.
Notre cerveau ne travaille jamais dans son entier; c'est une partie ou une autre qui fonctionne.
Quand je regarde avec un seul œil une paroi uniformément éclairée ou bien le ciel, je trouve que le champ de la vision tantôt s'obcurcit, tantôt s'éclaire. Cela ne dépend pas des yeux mais du cerveau, car nous nous servons continuellement et inconsciemment de l'un ou de l'autre œil; les deux hémisphères cérébraux ne travaillent pas simultanément, mais tantôt l'un, tantôt l'autre. Un général français perdit une partie du cerveau à la suite d'un coup de sabre qui lui fendit le crâne. Il guérit et conserva son intelligence et sa vivacité; seulement, il ne pouvait prendre une part active à aucune conversation ni se livrer, si ce n'est pendant quelques minutes, à un travail sérieux de l'esprit.
Nous avons plusieurs philosophes qui affirment qu'une partie notable de notre activité cérébrale s'accomplit automatiquement et que notre esprit travaille parfois sans en avoir conscience. « Quand une idée, dit Maudsley (1), disparait de la conscience, elle ne disparaît pas nécessairement
(1) Maudsley, la Physiologie de l'esprit; Paris, 1879, p. 289.
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tout à fait ; son action peut continuer à s'exercer à Fétat latent, au-dessous de l'horizon de la conscience, pour ainsi dire ; elle peut dans cet état produire même des effets moteurs ou influencer d'autres idées, sans que nous nous apercevions de ce travail. » Mais lorsque notre conscience est distraite inopinément de son travail, ou réveillée par quelque chose dont elle s'était préalablement occupée, nous surprenons alors l'idée sur le fait. Cette opinion est rendue probable aussi par quelques phénomènes qui se rapportent à mes études sur la circulation du sang dans le cerveau. Que de fois sont revenus presque à l'improviste, et au moment où nous y pensions le moins, les noms et les faits que nous ne parvenions pas à nous remémorer par une contention d'esprit longue et fatigante.
Nous savons tous qu'il ne nous est pas possible de nous endormir à volonté, tant nous sommes peu maîtres de ne pas penser. Nous détournons l'esprit sur un point ou sur un autre pour essayer de le distraire de ce qui Toccupe et le tient éveillé.
Nous cherchons à repousser une idée qui nous obsède, en appelant à notre aide d'autres idées qui la chassent, et souvent nous attendons le calme, cette obscurité, cette tranquillité de l'esprit qui seule peut le laisser reposer.
Quand, au moment qui précède le sommeil, lorsque l'esprit est plus tranquille, nous nous efforçons de le tenir fixé sur une idée, nous nous apercevons qu'il oscille, se montre, puis disparaît comme si nous nous trouvions dans une barque et que, de temps à autre, nous élevions la tête au-dessus des vagues. Même pendant le jour, nous sommes quelquefois dans cette humble barquette que chaque coup de vent éloigne du but, que des courants impétueux de pensées empêchent d'entrer au port.
Mais pour mieux voir le lien qui unit la matière de l'organisme à l'activité de la pensée, la corrélation entre la
nutrition du corps et Tétat de Pâme, ou pour ainsi dire le rapport du physique au moral, examinons attentivement ce qui arrive dans une réunion d'amis quand ils s'assoient à table.
Après les premières exclamations de contentement que laissent échapper les plus gais en s'asseyant, survient une sorte d'accalmie. On croirait que les convives ne sont pas en veine de gaité. L'un cherche à rompre la glace, mais on reste froid à ses provocations ; on sent que la conversation est forcée, que la parole n'arrive pas facilement, qu'il manque de l'entrain. Peu à peu les langues semblent se délier. Il se produit un bruit sourd, un ronflement analogue à celui qui précède l'accord des instruments d'un orchestre, et qui va croissant avec une intonation toujours plus élevée comme si les convives cherchaient à se surpasser mutuellement.
Au dessert les plus taciturnes mêmes s'en mêlent et se mettent à boire et à bavarder. Les personnes sombres sont devenues souriantes, les visages mélancoliques sont gais ; le désordre de la conversation, les discussions animées, les fréquents éclats de rire, les vives contractions de la face, les interiniptions bruyantes, les gestes provocants, l'agitation des bras, tout démontre que l'activité de la vie est centuplée.
A l'animation du visage, aux yeux scintillants, nous devinons que le sang ruisselle impétueux et à flots dans le cerveau. Le filet de la langue est rompu, les idées affluent comme si une main généreuse fût venue mouvoir les organes rouilles de la pensée et verser l'huile sur les pivots et les rouages du mécanisme de la parole.
Inutile d'insister : nous avons tous éprouvé cette transformation qui résulte du travail cérébral. — C'est un vent difi'érent de celui qui soufflait quand nous nous sommée embarqués. — Si les convives ne se connaissent pas pour s'être déjà rencontrés dans des réunions antérieures, ils auront à modifier l'opinion qu'ils avaient de certains d'entre eux.
Des hommes qu'on avait toujours cru taciturnes et d'un
caractère froid, on les trouve étourdis, entamant avec une parole abondante et chaude les discussions les plus ardues, argumentant avec une promptitude et un succès qui leur valent des applaudissements; d'autres, habituellement timides, rassis, impassibles, connus de tous pour leur langage mesuré, ont trouvé dans le vin une vivacité brillante, un charme de parole qui les ^ rend sympathiques. Ils ne se lassent pas de porter des toasts et de proposer de boire à la santé de chaque convive. Ils se lèvent et tournent autour de la table, le verre en main, trouvant pour tous un mot aimable, improvisant pour chacun un compliment bien tourné. Des hommes froids et posés, chez lesquels personne n'eût jamais soupçonné une âme de poète, se montrent capables d*exaltation et improvisent des vers ; on admire Taisance et la facilité avec laquelle ils savent trouver le rythme, l'image, la parole harmonieuse et la rime. Chacun sent qu'il y a en lui comme un souffle inspirateur et un mouvement plus rapide et plus chaud de la vie. '
Mais laissons-les trinquer gaîment ; pour notre étude psychologique, c'est déjà trop insister, et il serait superflu de les suivre au sortir de la maison pour voir comme ils sont tous changés, et devenus confiants, affectueux et hardis.
Le jour suivant chacun d'eux reprendra ses affaires et son caractère propre, et, s'il arrive que deux d'entre eux se rencontrent dans la rue, après avoir échangé une poignée de main, le sourire sur les lèvres, ils prononcent ces paroles qui sont une révélation : « Oh ! que j'étais monté hier au soir, — mais toi aussi, tu étais en veine, — et l'autre comme il s'emportait; il n*y avait pas moyen de Tarrêter. »
C'est surtout dans Tanalyse de la mémoire qu'on voit le lien des diverses parties du cerveau qui entrent en fonction pour fournir tous les éléments dont se compose un discours.
Dans la mémoire, nous devons distinguer deux pointa : 1» comment se fixe l'impression/qu'il s'agisse des idées, des changements de la parole, du son, des sensations ; 2** comment se produit le réveil de cette impression.
Les phénomènes de la mémoire demeurent tout à fait incompréhensibles si Ton n'admet pas qu'ils sont étroitement unis aui changements de la substance nerveuse. Les impressions qui viennent du monde extérieur trouvent la substance des cellules cérébrales déjà préparée à recevoir Tempreinte et à la fixer d'une manière durable, comme une reproduction photographique, s'il est permis de faire une comparaison entre deux phénomènes dont un seul est connu. C'est le sang qui transporte aux hémisphères du cerveau les substances qui semblent nécessaires à la fonction de la mémoire. L'attention ne peut se manifester dans toute son intensité sans changements notables dans la cir* culation du sang. Quand nous sommes distraits, . les idées ne laissent pas d'empreinte durable dans la mémoire, parce qu'il n'y a pas eu d'abord, avec les changements physiques de l'organisme qui accompagnent l'attention, un mouvement plus rapide du sang dans les hémisphères cérébraux.
L'antique idée qui fait du cerveau un réservoir dans lequel chaque pensée a sa petite case où elle demeure, et où elle peut être retrouvée, semble plus vraie maintenant. La science moderne a démontré que la chose est plus com pli. . quée qu'on ne croit. En effet, il suffit qu'un caillot obstrue l'artère qui porte le sang dans quelque circonvolution , ou qu'une tumeur détruise une partie du cerveau, pour déterminer la perte de toute une province de la mémoire.
Bornons-nous, comme exemple, à la mémoire de la parole, qui, on le sait, se trouve localisée dans la région pariétale gauche. Une personne reçoit-elle un coup à la tempe de ce côté, elle peut perdre la parole, bien qu'elle se souvienne encore des choses, et qu'elle puisse même en prononcer les noms s'ils lui sont suggérés. Ce dernier fait montre bien qu'il n*y a pas de lésion dans les muscles de la langue. L'aphasique peut même chercher les mots dans le dictionnaire et les prononcer lorsqu'il les voit.
Quand nous apprenons une langue, il est permis de supposer que quelques cellules cérébrales remplissent des fonctions et acquièrent une activité nouvelles, que des rapports s'établissent avec les autres cellules, et que, dans ce réseau inextricable, se localisent les noms, les verbes, les idées, la représentation graphique des idées et des mots.
A mesure que nous manions la langue, le sang porte de nouveaux éléments à ces cellules, et Timpression devient d'autant plus vive que l'attention a été plus soutenue. Dans les changements matériels qui surviennent, ce qui est déjà fait ne disparaît pas complètement, l'empreinte reste, bien que plus faible. Si nous cessons pendant quelques années de faire usage de la langue, nous rencontrerons une certaine difficulté à la parler de nouveau, il nous semble que les communications sont devenues moins faciles ; toutefois, en peu de jours, nous retrouverons l'aisance primitive.
Nous pourrions citer le cas d'un homme qui, à la suite d'une maladie, perdit la mémoire d'une langue qu'il savait et auquel la mémoire de cette langue est revenue en même temps que la santé ; d'autres qui avaient oublié plusieurs langues dans l'ordre où ils les avaient apprises et qui en recouvrèrent l'usage dans l'ordre inverse.
Quand on veut fouiller dans certaines régions peu pratiquées de la mémoire, ou s'aperçoit toujours qu'il y a des associations et des liens très étroits entre les phénomènes de la pensée. Le sang, en pénétrant dans certaines parties du cerveau, est comme un tiambeau qui éclaire un souterrain sur les murs duquel sont figurées les idées des objets et des choses que nous connaissons. Souvent les vaisseaux sanguins ne livrent pas facilement passage au sang, et nous tournons en vain dans ce labyrinthe, reculant, avançant, jusqu'à ce que tout à coup s'ouvre un accès ef apparaisse subitement l'idée cherchée. Cette hypothèse qu'il s'agit d'une influence du sang, d'une dilatation ou d'une contraction des vaisseaux, des phénomènes de la nutrition permet d'expliquer comment parfois, à la suite d'une forte émotion, on peut recouvrer subitement
la mémoire de tout un ordre de choses qu^on croyait avoir oublié.
Le lien qui unit les phénomènes physiques à ceux de la mémoire apparaît encore plus évident dans le fait de Fépuisement et dans l'influence réparatrice du repos. La mémoire peut même cesser tout à fait par suite de Tanémie, ou bien après un empoisonnement par les narcotiques, ou encore si le cerveau est débilité. Ne sait-on pas combien elle persiste chez les vieillards, en ce qui touche aux faits relatifs à leur jeunesse, tandis qu'elle est rétive pour les faits récents.
A la suite de certaines blessures, ou de contusions à la tête, on a vu des pères qui ne se souvenaient plus d'avoir des enfants, des écrivains qui avaient oublié le titre de leurs œuvres, puis, la fièvre ayant cessé, ils recouvraient la mémoire. D'autres, pendant la fièvre, racontaient des faits et se rappellaient des noms qu'ils semblaient avoir oubliés et qu'ils oubliaient de nouveau une fois guéris.