CHAPITRE IV
LA CIRCULATION DU SANG DANS LE CKEYBAU PEKDATîT LES ÉMOTIONS,
Quand nous mettcfns tles gants trôs étroits^ nous sentons dans nois doigts uno lègérû pulsation qui répond au rythme des battements du cœur. Cette pulsation résulte de ce qu^à cliaque contraction du cœur, 180 centimètres cubes de sang, soit à peu près la capacité d^un verre ordinaire^ sont lancés hors de la cavité thoracique. Tous les organes qui rot^oivcnt celte Oïidée sanguine augmentent de volume, comme il arrive pour les artères qui se dilatent^ puis reprennent leur volume primitif. Si les mains sont libres» nous ne no as apercevons de rien, mais si elles sont serrées dans les gants, ou les pieds dans une ehaussure trop étroite, le battement se fait sentir parce que le sang cliassè par le cœur heurte la peau qui ne peut fîéchir comme dans les conditions naturelles, et comprime à chaque pulsation les filaments extrêmement subtils des nerfs qui se ramifient BOUS la peau.
Un panaris, un flegmon, une contusion, une brtïlure fait gonfler le doigt, et subitement les pulsations d*abord insensibles Ëe font sentir d'une manière continuelle et causent
une douleur aiguë et pongitive. Le sang afflue en plus grande abondance dans la partie enflammée» Télasticité des tissus diminue, la peau cède moins facilement. Les nerfs se trouvent comprimés, et, déjà rendus plus sensibles par la maladie, ils causent une sensation douloureuse qui se renouvelle à chaque battement du cœur.
Dans aucun organe, Pafflux du sang n'est aussi abondant qu'au cerveau ; qu'il nous suffise de dire qu'il y passe le cinquième de tout notre sang. Quand nous sommes couchés sur le côté, une joue sur Toreiller, nous sentons les ondes sanguines qui vont du cœur au cerveau. La pulsation des artères soulève la peau et ce mouvement produit un léger bruit qui par la joue se transmet à l'oreille. Mais le choc du sang contre les parois des vaisseaux, qu'on peut sentir en touchant le cou sur le trajet de l'artère carotide, ou en posant le doigt sur l'artère radiale, ou en tout autre point, n'est pas ce qui nous intéresse particulièrement. Tout un monde de faits de la plus haute importance, relatifs à la physiologie des émotions et à la circulation du sang, seraient encore ignorés si les physiologistes s'étaient bornés à tâter le pouls avec la main comme cela se pratique de temps immémorial.
Avec les vieilles méthodes, nous ne serions pas parvenus à observer les changements continuels que présente le mouvement du sang dans le cerveau, les mains et les pieds. Le physiologiste aurait ressemblé à celui qui, ayant à se rendre compte de la vie d'une ville, n'aurait pu que regarder du haut d'une terrasse le va-et-vient de la foule et le mouvement de la population dans les rues. C'est seulement dans ces dernières années qu'on a réussi à pénétrer pour ainsi dire par le toit dans la maison, pour surprendre la vie intime de chaque famille. Comparaison à part, on s'est mis à étudier l'irrigation sanguine dans les organes pendant l'activité ou le repos. Le pouls dans les dernières ramifications des vaisseaux et dans l'intimité des tissus organiques est un phénomène subtil et délicat qui réclame, pour l'interpréter, l'aide d'appareils spéciaux qui l'amplifient.
Je n'imiterai pas ceux qui par la crainte de profaner la science, se font un devoir de négliger le côté artistique de leurs recherches. Il y a toujours, dans toute recherche expérimentale, une partie intéressante entièrement perdue à cause de l'aridité et de la gravité du style des mémoires scientifiques ; pour moi, je m'abandonne au cours de mes idées, peu m'importe si mon livre est par trop différent des traités scientifiques.
Le premier travail que je publiai sur la circulation du sang dans le cerveau humain me rappelle un triste souvenir. Au mois de juin 1875, mon ami le professeur Carlo Giacomini m'invita à voir une de ses malades. C'était une paysanne de trente-sept ans qui avait eu six enfants. Son mari l'avait infectée de la plus terrible maladie dont puisse être victime une mère. Depuis neuf ans circulait dans ses os, avec de courts moments de relâche, le venin homicide qui les avait corrodés. Une grande partie du squelette était détruit, ainsi que la partie supérieure du crâne, les os du nez et l'occipital. La médecine était restée impuissante à arrêter le cours de la maladie. Quand le professeur Giacomini accueillit avec bonté cette femme à l'hôpital, elle était défigurée, son corps était couvert de plaies et de cicatrices, la peau de la tète était déchirée sur plusieurs points, le crâne corrodé avait une couleur noirâtre, on eût dit les os d'un mort encastrés dans la chair d'un vivant.
Après avoir écouté de cette malheureuse l'histoire de ses souffrances, ce fut avec une émotion douloureuse, causée par la pitié qu'elle m'inspirait, que j'ai vu pour la première fois, à travers la fissure de l'os carié, le cerveau découvert en mouvement ; aujourd'hui, après huit années écoulées^ j'éprouve encore, en y pensant, l'impression que je ressentis alors.
La malade, à la suite d'une médication énergique, était rétablie et depuis quelques semaines elle pouvait se promener au jardin. Nous commençâmes alors à observer son cerveau. Je ne décrirai pas les instruments construits à cet
effet, je dirai seulement que nous avions perdu un temps précieux en tentatives diverses et que nous ne fûmes prêts que lorsque le meilleur moment pour l'observation était passé. La plaie était cicatrisée et le pouls moins apparent. Toutefois il nous fut permis de faire des observations assez importantes et les résultats obtenus étaient alors les plus complets que Von connût.
Voici qui donnera un exemple de la sensibilité de l'appareil et montrera l'exactitude de nos recherches : un jour, nous étions en train, le professeur Giacomini et moi, d'observer le cerveau de notre malade ; elle était assise commodément sur un siège et paraissait distraite. Un petit nombre de personnes se trouvaient dans la salle avec ordre de rçster immobiles derrière la malade. Nous regardions dans un silence religieux la courbe que traçait le pouls cérébral sur l'appareil enregistreur, lorsque tout à coup, et sans cause apparente, les pulsations devinrent plus amples et le cerveau se gonfla. Préoccupé de ce fait imprévu, je demandai à la malade comment elle se sentait, et elle me répondit : bien. Cependant, en présence de cette modification dans la circulation, j'examinai plus attentivement l'appareil pour m'assurer que rien n'était dérangé. Je la priai de nouveau de me dire exactement ce qu'elle pensait deux minutes auparavant. Elle me dit alors que pendant que, distraite, elle avait jeté les yeux sur l'armoire placée en face, elle avait vu un crâne à travers les livres, ce qui, en la faisant songer à sa maladie, lui avait causé une émotion pénible.
Cette pauvre femme se nommait Marguerite ; elle était un peu timide, mais se laissait observer volontiers, pleine de confiance en nous qui étions pleins de prévenances pour elle. Ses enfants la visitaient souvent : mais elle redoutait de retourner dans son pays hoi^riblement défigurée, et, lorsqu'elle fut guérie, elle préféra rester loin de sa famille et se fit infirmière à l'hôpital. Après bien des années, j'ai voulu la revoir. Quand je lui serrai la main pour lui donner du courage, elle me dit que définitivement elle ne désirait plus mourir.
Le hasard a voulu que je n'aie pas eu à interrompre mes observations. Je trouvai immédiatement à Turin, et ailleurs, de nouvelles occasions de poursuivre mes études. Au Manicome se présenta un jeune garçon auquel il manquait une partie du crâne ; en 1877, à Thôpital de Saint-Jean m'arriva un homme qui avait une ouverture au front qui semblait faite exprès pour Texamen auquel je me livrais ; enfin, dans Tannée courante, j'ai pu répéter et compléter mes études sur un homme parfaitement sain qui avait également une ouverture au front. Je n'ai pas encore eu le temps de publier mes observations et mes expériences sur ce dernier.
Le second cas, que j'examinai en compagnie du docteur Albertotti, était un petit garçon de onze ans environ, bien proportionné, d'une physionomie sympathique. Il avait à peine deux ans lorsqu'il tomba d'une terrasse, se fendit le crâne et se fit une forte contusion au cerveau. Depuis un an et demi, il était sujet à des attaques d'épilepsie, plus tard compliquées de manie, qui obligèrent ses parents à demander son admission au Maniçome de Turin.
Quand je le vis en février 1877, il avait un peu au-dessus de l'oreille une grande ouverture du crâne recouverte par la peau, de la largeur de la paume de sa main, et au fond de laquelle on sentait les pulsations du cerveau. La terï'ible chute avait arrêté pour toujours le développement de son intelligence. Il était gai, vif et souriant comme un grand enfant, mais il ne savait pas parler. Chose curieuse, dans cette ruine de l'esprit, une seule idée lui était restée, un souvenir de sa vie intellectuelle d'autrefois, un mot qu'il répétait constamment: « Je veux aller à l'école. »
De toutes les études que j'ai faites, celles que j'entrepris sur ce petit garçon m'ont coûté le plus de peine, car, ayant affaire à un idiot, les plus légères difficultés prenaient des proportions considérables ; il n'était pas possible d'appliquer l'appareil sans qu'il devînt inquiet et l'arrachât de
sa tête» brisant tout ce qui lui tombait sous la main. Je dus me limiter aux rares observations que je pouvais faire pendant son sommeil. Encore ne dormait-il pas régulièrement. Souvent, dans mes visites de nuit, je le trouvais éveillé à une heure très tardive; c'était plus qu'une insomnie, c'était une agitation qui faisait prévoir une attaque d'épilepsie. Je le vis en proie aux accès les plus pénibles, puis, la nuit suivante, il dormait d'un sommeil si profond, qu'il y avait de quoi douter que le sommeil fût normal.
Dans la période d'abattement et d'assoupissement, les vaisseaux sanguins du cerveau paraissaient relâchés, et, à chaque mouvement du cœur, les pulsations étaient plus fortes. Un léger bruit suffisait pour produire un mouvement dans le cerveau et un afflux de sang plus abondant, sans que le malade s'éveillât. A peine le frôlait-on ou en approchait-on la lampe, qu'on voyait immédiatement le volume du cerveau augmenter et une saillie apparaître sur le tracé des pulsations cérébrales.
Toutes les fois qu'on l'appelait par son nom, des ondes sanguines pénétraient dans le cerveau et gonflaient les circonvolutions. Cela se passait invariablement de même, de manière qu'on ne pouvait pas douter que les impressions du monde extérieur se faisaient sentir au milieu d'un sommeil profond. Le secauait-on pour l'éveiller, on voyait peu à peu la circulation se modifter, comme si l'organisme se préparait à rétablir les conditions matérielles de la conscience et de la veille.
Souvent il balbutiait, ouvrait les yeux, remuait les mains et se rendormait, le pouls devenait moins fort, le cerveau diminuait de volume, et le rythme et la force de la respiration se modifiaient.
Un des spectacles les plus intéressants était d'épier dans le silence de la nuit, et à la lueur d'une petite lampe, ce qui se passait dans son cerveau quand aucune cause extérieure ne venait troubler la vie mystérieuse du sommeil. Le pouls cérébral restait dix ou vingt minutes très régulier et assez faible, puis, tout à coup, et sans raison apparente, les battements devenaient plus forts et les
vaisseaux se gonflaient. A cet état qui durait un certain temps» succédait une période de calme, puis, de nouveau, le sang se précipitait dans les circonvolutions, pendant que Tappareil enregistreur inscrivait des sinuosités plus accusées. Notre respiration étAit alors suspendue, celui qui observait Tappareil serrait la main de celui qui veillait sur le malade, lorsqu'il voulait l'avertir. Nos regards se rencontraient pleins d'interrogations et d'étonnement, et nous faisions tous nos efforts pour retenir nos exclamations.
C'étaient peut-être des songes qui venaient réjouir le repos de cet infortuné? L'image de sa mère, ou les souvenirs de la première enfance qui réapparaissaient et brillaient dans les ténèbres de son intelligence et faisaient tressaillir le cerveau. Ou n'était-ce pas plutôt un état maladif comme la marche et l'arrêt d'une roue brisée, ou encore l'agitation désordonnée de l'indicateur de la marche d'une machine qui travaille à vide ? Ou bien encore une agitation inconsciente de la matière comme le flux et le reflux d'une mer inconnue et déserte ?
Quel contraste entre l'agréable émotion causée par le travail et la tristesse du lieu ! La partie de la ville où se trouve situé le Manicome a quelque chose de caractéristique que de Amicis compare au silence et à l'aspect mystérieux d'une cité orientale. Certains soirs d'hiver, à une heure tardive, dans la longue rue déserte, je n'entendais que le bruit de mes pas qui ouvraient une voie sur la neige. Dans le long dortoir de l'hôpital, la faible lueur d'une lampe ne pouvait dissiper les ténèbres du fond. Si bien que je m'étudiasse à traverser la salle d'un pas léger pour ne pas troubler le sommeil de ces malheureux, il semblait que bon nombre assis sur leur lit, m'attendaient, les yeux grands ouverts, pour pousser un cri. D'autres restaient découverts malgré la rigueur de l'hiver, avec le regard immobile et vague. D'autres, enfin, attachés afin qu'ils ne pussent tourner leur fureur insensée sur eux ou sur leurs voisins, suivaient mon passage d'un œil féroce.
Quel spectacle décourageant pour un médecin, et pour moi qui venais étudier le cerveau ! Au fond de la salle se
trouvait un cabinet où je veillais. Je devais souvent interrompre le cours de mes recherches pour visiter, la lampe à la main, les plus inquiets, les priant, les suppliant de se taire, de rester un instant tranquilles ; mais c'était peine perdue; caresses, dons, menaces, rien n'y faisait, impossible d'obtenir la paix. Et quand, à une heure avancée de la nuit, j'abandonnais, découragé par les insuccès de mes expériences, ce lieu de douleur, ils étaient encore à me regarder avec ce regard fixe et impénétrable de sphinx, et avec un malin sourire de démon. En retournant par la rue déserte, je croyais sortir d'une vision fantastique.
Les physiologistes pourront attendre encore longtemps avant de rencontrer un cas aussi favorable que celui de Bertino, pour étudier la circulation sanguine du cerveau. Il avait une ouverture au beau milieu du front, qui semblait faite exprès pour regarder à l'intérieur du crâne, comme un philosophe ancien en souhaitait une pour lire dans le cœur humain.
Malheureusement pour moi, il était à Turin pour peu de temps et je ne pus l'observer que pendant une semaine. C'était un robuste habitant des Alpes qui souffrait de la nostalgie et semblait avoir honte de son infirmité. En juillet 1877, pendant qu'il était à travailler au pied du clocher de son village, il fut atteint à la tête par une tuile qui avait glissé des mains d'un maçon qui était sur le toit, à» une hauteur de quatorze mètres. Bertino tomba sur le sol foudroyé. Il me dit qu'il ne se souvenait de rien, si ce n'est d'avoir reçu un coup sur la tête et qu'il avait repris connaissance une heure après. Le souvenir le plus lointain qu'il avait de cet accident se reportait à l'instant qui précédait le coup. Il se rappelait qu'il était debout sous le campanile, regardant un compagnon qui plongeait les tuiles dans l'eau, puis il y eut dans son esprit une période de ténèbres et, quand la conscience lui revint, il se trouva tout étonné au lit, pendant que le chirurgien lui présentait sa montre en lui deman-
«lant rheure qu'il était. A partir de ce moment, Tintelligence lui était revenue. Le choc terrible avait produit une ouverture de la dimension d'une pièce de cinq centimes. Au fond, on voyait battre le cerveau mis à découvert. Après avoir été alité pendant vingt-quatre jours, il vint à pied jusqu'à Turin. Mon ami, le docteur de Paoli, me le fit connaître. Il n'avait rien perdu de ses forces, de son intelligence, de sa parole et de sa mémoire, seulement il avait une grande peur, une expression continuelle de défiance, et pour les plus petites choses une crainte très grande qu'il cherchait vainement à dissimuler.
Je dois avertir le lecteur que dans toutes les fractures du crâne la période opportune pour l'observation du cerveau est toujours assez courte. Les ouvertures trop grandes se prêtent mal à l'application des instruments, les petites conviennent mieux, mais par contre elles se cicatrisent beaucoup plus rapidement. Quand je vis Bertino, le meilleur moment était déjà passé. Toutefois l'étude que j'ai faite, au jugement de physiologistes compétents, est la plus complète qui ait été publiée jusqu'à ce jour.
Dix-huit mois après, je lui écrivis pour le prier de venir à Turin parce que je désirais le voir. Il vint tout de suite et me raconta que, s'il n'avait pas quitté l'hôpital, il y serait mort de mélancolie ; qu'il ne pouvait rester dans une salle remplie d'agonisants et, d'ailleurs, sa femme et ses enfants l'attendaient à la maison où il avait à s'occuper des travaux de la terre. — L'ouverture du crâne s'était fermée et il n'était plus possible de voir les mouvements du cerveau.
Voyons décidément comment écrit le cerveau quand c'est lui-même qui fait mouvoir la plume. J'ai déjà recueilli plusieurs volumes d'autographes pareils à celui que je donne comme exemple de ce qu'écrivait le cerveau de Bertino dans la nuit du 27 septembre 1877. Il était étendu sur un canapé, j'avais appliqué l'appareil sur son front et je regardais la plume qui courait sur le cylindre en attendant
qu*il s'endormît. Au commencement, la plume inscrivait de grandes ondes, signe certain d'une vive agitation des vaisseaux sanguins du cerveau; puis elles se modifiaient profondément, en changeant peu à peu de forme et de hauteur, malgré le profond silence qui régnait. J'aurais pu lui demander à quoi il pensait, je ne le fis pas, parce qu'il me tardait de le voir endormi. Enfin, les ondulations commencèrent à diminuer, à devenir moins hautes et plus rares, séparées les unes des autres par de longues périodes de repos, comme il arrive à la surface d'un lac calme, sur lequel, de temps en temps, court une onde légère. Bertino dormait : le sentiment de son existence était suspendu, les pensées pénibles de la vie avaient cessé, mais la dernière sentinelle du système nerveux veillait encore. Au plus léger bruit qui se faisait autour de lui, une onde sanguine envahissait aussitôt la surface cérébrale. La cloche de l'hôpital venait-elle à sonner les heures, quelqu'un passait-il sur la terrasse, remuait-on une chaise, remontait-on une montre, quelque malade toussait-il dans la chambre voisine, cela suffisait pour modifier d'une manière très apparente la circulation du cerveau, et la plume écrivait immédiatement ces modifications sur l'appareil enregistreur.
• Depuis une heure et demie, Bertino respirait régulièrement avec la forme et le rythme d'une personne endormie, je me levai avec beaucoup de précaution, je m'approchai de lui, et, au moment marqué d'une flèche sur le tracé, je l'appelai à voix basse, par son nom : Bertino. Il ne remua ni ne répondit, mais en examinant le graphique de la ûg, 1, je remarquais déjà avant la flèche quatre pulsations un peu plus élevées que les précédentes. Cette première augmentation de volume du cerveau était due au léger bruit que j'avais fait involontairement en me levant de ma chaise pour m'approcher de Bertino.
Après que je l'eus appelé, le cerveau écrivit trois nouvelles pulsations semblables aux premières, puis le pouls se modifia et la plume traça quatre pulsations les unes plus hautes que les autres. C'est le commencement de ce que j'ai appelé une ondulation, la, ligne du pouls s'abaissa ensuite
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de voir les tracés que je publiai dans les planches de mes recherches sur la circulation du sang dans le cerveau (1).
En 1822, un soldat du Canada, nommé Saint-Martin, reçut, à bout portant, un coup de fusil qui lui perça l'abdomen et perfora Testomac. En peu de mois, grâce aux soins du docteur Beaumont, il guérit complètement. 11 lui resta une ouverture de la paroi abdominale, à travers laquelle on pouvait voir ce qui se passait dans l'estomac. Quelques physiologistes américains eurent ainsi l'occasion d'observer commodément Tes to mac, en regardant comme par une fenêtre, dans l'intérieur, pendant la digestion. Les expériences faites sur ce soldat ont permis de constater que l'estomac devient plus rouge, dès que la digestion commence. Depuis cette époque, d'autres observations ont démontré que les glandes salivaires deviennent aussi plus rouges pendant la mastication, et que les muscles également renferment une plus grande quantité de sang après un long travail. Chacun sait que les yeux de ceux qui lisent beaucoup deviennent plus rouges, que les pieds de ceux qui marchent longtemps se gonflent, et que chez ceux qui font des armes, la main et les muscles du bras qui tient l'arme deviennent plus gros.
De ces faits résulte une loi qui ne souff're aucune exception, à savoir que le sang afflue abondamment dans tout organe en travail.
Nos organes sont comme de petites machines qui ne fonctionnent activement qu'autant qu'on leur fournit le combustible nécessaire. Mais tandis que, dans une machine ordinaire, c'est une main étrangère qui attise le foyer et dirige le mouvement, dans notre organisme, la perfection est si grande que les organes se gouvernent eux-mêmes avec une entente admirable. Dans les muscles qui tra-
(1) A. Mosso, la Circolaziono del sangiie nel cervello del uomo ; R. Accademia dei Linceit vol. V, série 3.
\ aillent, les vaisseaux sanguins se dilatent pour transmettre plus abondamment les matériaux destinés à être brûlés afin de transformer l'énergie des aliments en une contraction musculaire. Au moment de la digestion, la quantité de sang doit être plus abondante dans Testomac, parce que les glandes doivent sécréter une plus grande quantité de suc gastrique, que les veinules doivent absorber le liquide contenu dans Testomac, et que les muscles doivent se contracter plus rapidement pour remuer et mêler la nourriture.
Non seulement notre organisme, comme toutes les machines qui travaillent, consume et détruit .le combustible représenté par les matériaux qui constituent le sang en fonctionnant, mais, en outre, il use les parties du corps qui représentent les roues, les essieux, les gonds, les rouages d'un mécanisme. Toute contraction musculaire, toute sensation, tout travail intellectuel est suivi d'une usure des organes, muscle ou cerveau. En parcourant continuellement toutes les parties du corps pour alimenter la flamme de la vie, le sang pénètre dans les recoins les plus reculés de notre organisme, et balaie en même temps la suie et les résidus de la combustion. Les vaisseaux se dilatent et deviennent plus extensibles. La nutrition, les transformations des matériaux deviennent plus actives, le liquide nutritif passe plus facilement à travers les parois des vaisseaux. Le sang court plus vite et ramasse partout les débris de l'usure pour les transporter aux reins qui le purifient et rejettent à l'extérieur, avec l'urine, les scories de l'organisme en travail.
Nous avons vu comment l'activité de la circulation cérébrale est plus grande pendant le travail de la pensée, sous le coup des émotions, et pendant la veille ; nous reviendrons dans le prochain chapitre sur le même sujet, en étudiant plus intimement le mécanisme à l'aide duquel se produisent les mêmes variations dans tous les autres organes. C'est un fait d'une importance capitale pour un psychologue, et qui, mieux qu'aucun autre, met en évidence les liens intimes qui unissent les phénomènes psychologiques aux fonctions de la vie matérielle.
Il suffit d'une légère modification dans la vitesse du sang qui pénètre dans le cerveau pour que notre moi se modifie immédiatement. L'équilibre moléculaire dans les organes où siège Fintelligence est ébranlé profondément par des causes qui ne troublent pas d'une manière appréciable les fonctions des autres parties du corps, car dans le cerveau la nutrition et la transformation des tissus sont plus actives, et par conséquent les éléments constitutifs plus instables. La plus grande importance des phénomènes psychiques tient à la plus grande complication des phénomènes qui leur donnent naissance. Si Ton me demandait quelle est, de toutes les fonctions de Torganisme, celle qui se ressent du plus léger changement résultant des modifications matérielles, je répondrais sans hésiter : la conscience»
Souvent en observant le cerveau de mes malades, en réfléchissant à sa structure et à ses fonctions, en voyant le mouvement du sang qui l'arrose, j'ai songé à pénétrer dans la vie intime de ses cellules, et à suivre les mouvements qui en agitent les ramifications dans le labyrinthe des centres nerveux. J'ai supposé connues les lois des changements matériels, l'ordre, l'harmonie, l'enchaînement, les plus parfaits ; mais si loin que j'approfondisse le travail de l'esprit et que je laisse le champ libre à l'imagination, je n'ai jamais rien vu, pas même une lueur qui me donne l'espoir de remonter à l'origine de la pensée.
J'ai trouvé à l'aide de mes recherches le mécanisme par lequel Ja nature pourvoit à une circulation plus rapide du sang lorsque le cerveau entre en action ; j'ai admiré le premier quelques-uns des phénomènes par lesquels se révèle l'activité matérielle de cet organe ; mais même en analysant les fonctions du cerveau à l'aide des expériences les plus précises, lorsqu'il palpitait sous mes yeux, pendant le travail fiévreux de la conception ou pendant le sommeil,
KiK«lC£^ des phéDomèDes psychiques reste cdcorte pottr moi im mystère.
Noos croyons que les tacahés de Fàme sont le résultat #Biie «èrie ïnmierrompiie de causes naturelles, d'actions phy^îqaeâ et cbtmt^ues qui, des phénomènes réflexes les pius simples, conduise ni graduellement à Finstinct, à la imi:ï')iL, &u ^diimefit et à la Yolonté, mais on n*a encore fiàil aucune d^ourene qui puisse laisser supposer ou tout au moins présumer la nature de la conscience.
Ce n'est pas seulement dans le champ restreint de la physiologie, mais âskns le domaine entier de la science, qu'il nous faut clifïri^her les moyens d'établir nos plus solide eoQTiVtions. Nous imaginons que les impressions du n3t»ade extérieur dauoent naissance à un courant qui pénètre par les neH^. se répand et se transforme dans les centres neneu^ saiis être détruit, pour réapparaître sous la forme sublime de la pensée. Cest Tidée qu'avaient de Vàme les philosophes de la plus haute antiquité; c'est aussi la base de la psychologie moderne.
Il est permis de supposer que la pensée est un mode de ïDOureoieDi, puisque aujourd'hui la science démontre que tous les phénginêTies intimement connus se réduisent à un mode vibratoire des atomes, à un changement de situation des molécules.
Je puis bien raiisonner sur mon cerveau par Fanalogie qu'il présente avec les autres cerveaux, mais j'ignore la transition de rob^ervalion externe à Fobservation interne de mon être. Entre les phénomènes physiques et les phénomènes psyehiijLies^ il existe encore un abime que nous ne saurions combler.
Uàmc fut considérée par les anciens comme une harmonie. Mais comment des vibrations des molécules qui constiluent le cerveau résulte cette sublime harmonie de Fimagination, de la mémoire, des affections et de la pensée, nul ne le sait. La voie par laquelle les faits psychiques rentrent dans la transformation de la force n*est pas encore connue.
Je connue les combinaisons chimiques qui donnent lieu
au travail mécanique des muscles de ma main qui écrit, mais j'ignore les phénomènes qui se produisent dans mon cerveau lorsqu'il pense et qu'il conçoit.
De ce que la température des muscles et des glandes s'élève pendant qu'ils fonctionnent, certains physiologistes ont conclu qu'il en était de même pour le cerveau et les nerfs. Pour mon compte, je mets en doute l'exactitude des méthodes adoptées dans ces sortes de recherches, et je réserve mon opinion jusqu'à ce que les faits soient rigoureusement démontrés. Comme la nature des combinaisons chimiques qui s'accomplissent dans le cerveau est complètement inconnue, on pourrait tout aussi bien dire qu'il se refroidit en fonctionnant. La question ne sera élucidée que lorsque nous serons parvenus à éliminer la complication extrême qu'introduit dans une semblable mesure l'afflux plus grand du sang.
Jusqu'à présent personne ne connaît les éléments qui se consument dans le cerveau pour produire la pensée ; personne ne peut imaginer comment les molécules du sang pénètrent dans le corps de la cellule cérébrale et deviennent partie de la conscience, nul ne sait comment de tout l'ensemble de la vie d'une simple cellule peut naître quelque chose qui représente la conscience et la sensibilité. Là, les doctrines ne servent plus à rien. Quand on est parvenu, par la pensée, à l'extrême division de la matière, à la localisation dernière des phénomènes psychiques, on sent qu'il est inutile de dire qu'on est spiritualiste ou matérialiste. Les doctrines se confondent dans le néant de notre ignorance. L'essence de la matière n'est pas moins incompréhensible que celle de l'esprit. Depuis Lucrèce qui donnait trente preuves de la matérialité de l'àme jusqu'aux matérialistes modernes, il ne s'est pas fait un pas en avant dans la connaissance de l'essence de la pensée. Au fond, la plupart des matérialistes détruisent un dogme pour en édifier un autre.
Si nous rejetons les hypothèses des spiritualistes, nous éloignons avec une égale sévérité des confins de la science expérimentale ceux qui aujourd'hui prétendent expliquer
à Vûlàe de doctrines matérialisées la génèratioD de la pensée. L'anatotûie el la pbysioJo^ie» la connais sance de la structUFô et des fonctions cérèUraïes ne sont pas assea avancées, et II règne encore une obscurité profonde sur la nature des phénomènes nerveux ^ sur les mouvements physiques et chimiques qui se passent dans les parties incontiues où «iége la conscience. Ne parlons ni d*àme ni de matière. Confessons avec franchise notre ignorance. Ayons confiance dans Fa venir de la leieDca et perâévèrona dans la recherche de la vérité.