‹ La Phédon de Platon et le Socrate de LamartineChapitre 2 sur 21 · LE PHÉDON DE PLATON · texte numérisé non relu

LE PHÉDON DE PLATON

ET LE

« Connais-tu le chemin de ne monde invisible?.... Pour le découvrir que faut-il ? — Etre pur et mourir u.

(Liî Phédo.n").

En 1916-1917 chargé par M. le Ministre de l'Instruction Publique d'enseigner à Toulon la philosophie grecque et latine, j'eus la bonne fortune de communiquer mon enthousiasme pour les idées élevées sur l'àme et la vie future à une élite admirablement disposée à les accueillir. Le souvenir comme les succès de ces jeunes Bacheliers me seront toujours chers. Cet incident de mes'jours déjà longs, passés dans un constant labeur, est l'origine d'une nouvelle étude que sincèrement nous croyons utile.

Aux heures graves d'aujourd'hui l'esprit et le cœur se plaisent à remonter à leur source, comme on aime à remuer les cendres d'un foyer qui va s'éteindre. On se ressuscite en quelque sorte et l'on se juge en parcourant ce qu'on a vécu par

comparaison au plus lointain passé, et ce passé intéresse d'autant plus qu'il n'est pas un pur archaïsme, un simple attrait de curiosité ou d'érudition, mais une véritable réalité qui se prolonge jusqu'à nous. Dans la morne solennité de l'histoire, on trouve des faits et des causes, des influences et des personnages dont l'analogie nous est si frappante qu'ils semblent participer de la même vie qui nous anime. Ce qui est contemporain, le voici : aujourd'hui, où l'héroïsme abonde, il n'est pas indifférent de savoir quel genre de héros furent ces hommes honorés dans les annales antiques, et de dégager aussi bien le sens mystique que la signification pratique de leur sacrifice, ou même la raison d'être de ces modèles de vertus inaccessibles. Tout récemment les livres, les revues, la haute presse, ont été remplis des échos de Socrate, de Thucydide et d'autres illustres : c'est qu'ils nous ressemblent même quand ils nous surpassent. Les générations qui les vénèrent ne sauraient être dispensées de les imiter. N'y a-t-il pas en effet pour l'humanité une loi innée du sacrifice et comme un besoin impérieux de témoigner en faveur de la justice et de la vérité ? Et, au-dessus de tous les événements et de ce qui fait l'honneur des nations et des hommes, n'est-il pas une puissance supérieure et des idées morales et métaphysiques qui sont à la fois notre joie, notre espérance comme notre effroi ?

Pour Dieu la notion du temps n'est qu'a^^, sans commencement ni fin, ainsi que la connaissance du futur : si l'on participe du divin par l'intelligence,

on n'a cependant rien de plus inconnu autour de soi que soi-même. Les phénomènes des idées, du moi intérieur, les phases de progrès ou de décadence, le redoutable au-delà sont des mystères qu'il est difficile ou impossible de pénétrer, et tout cela est d'autant plus inquiétant que le problème de la destinée à venir est la conséquence logique de la destinée présente. N'y a-t-il pas dans les traditions égyptiennes sur les formes de la vie future, dans les légendes de Tlnde et des peuples les plus préhistoriques une semblable préoccupation ? L'antiquité grecque et latine avait une mythologie prenant l'homme au cercueil, le suivant à travers les ténèbres de l'autre monde et venant raconter ce qu'elle savait des morts à ceux qui vivent. Partout, à côté de la philosophie qui explique et raisonne, de la religion qui pontifie et affirme, la poésie s'empare du surnaturel plein de surprises et de terreur. Quelquesgénies, à travers les siècles, ont tenté d'en soulever le voile sacré : vers 475 avant Jésus-Christ Anaxagoras, maître dePériclès, d'Euripide, d'Archélaûs et de Socrate, s'éleva le premier à la haute conception d'un Dieu distinct du monde. Sa doctrine élucidée par Platon, puis par Aristote, aboutit au moyen-âge à la Dwine Comédie du Dante et à la Somme théologique du Docteur Angélique '. Tous, avec la foi, ont prêché la vertu, le courage, l'abnégation, Timmortalité. Les événements qui bouleversent actuellement

' Saint Thom\s d'Aquin (1227-1274), italien de naissance, docteur en théologie de Paris en 1255, amenda Aristote au nom de U révélation dans sa Somme immortelle.

l'univers amènent à demander des équivalents à l'histoire, une consolation à la Sénèque dans la force d'âme des stoïciens. Ce rapprochement se présente sur un nom synonyme à la fois de sagesse, d'art et d'héroïsme : Socrate n'est pas un pi-ophète, ni un fondateur de secte, il n'est qu'un humain plein de conscience, mais homme au point de subir tout de l'humanité, même ses faiblesses, honnête homme au point de remplir humblement, en sa croyance à une autre vie, le rôle qu'il estime lui être imposé de penser juste, de vivre pour le bien, de mourir avec espérance. Non seulement Socrate est la plus pure incarnation du bon sens et de la philosophie pratique dont la Grèce ait fourni le modèle, mais il demeure l'immatérielle image du beau moral et du vrai, non moins que l'exemple de la valeur civique et militaire, le symbole de la mort du juste.

SOCRATE ARTISTE SCULPTEUR. — SocRATE HÉROS DANS LES COMBATS DE POTIDÉE ET DE DÉLIU.VI. SoCRATE HOMME d'EtAT. CA- LOMNIÉ PAR LES Démagogues. — Ridiculisé par Aristophane. — Condamné a mort par les Héliastes.

Fils du sculpteur Sophronisque, il gagnait sa vie à Tatelier'. Bientôt il sut traduire en œuvres fécondes l'idéal qu'il rêvait au milieu des ébauches paternelles. Son disciple Xénophon ne parle-t-il pas d'un groupe des Trois Grâces tiré d'un bloc de marbre par le jeune artiste avec tant de bonheur que les Athéniens en firent décorer le péristyle du Parthénon à côté des statues de Phidias?

En même temps qu'à l'art, Socrate songeait à façonner les âmes. Bien inspiré par sa tendance à la réflexion et à la méditation spéculative, il sut en critique averti discerner, dans les écoles de son temps, le vrai du faux, s'assimiler le bon, railler le mal au point de devenir l'effroi des sophistes. Il fut proclamé par l'oracle de Delphes « le plus saoe des hommes ». Aussi, non content de se perfectionner au contact des grands maîtres de la pensée, il se sentait possédé de la passion de purifier le moral de ses contemporains. On vivait alors, au soleil de l'Attique, en plein air et en perpétuel souci de s'entretenir de politique, de théâtre, de lois, de religion, de la nature et des dieux. Tout

1 SocRATE, né à Athènes eu l'an 469 avant Jésus-Christ, mourut de la «igui' eu lOO.

se passait en dialogues animés dont l'éloquence ou la raison attirait les oisifs, les admirateurs ou les envieux autour des Académies, sous les portiques ou dans les jardins publics.

Malgré son dédain des choses matérielles, malgré sa préférence pour les choses métaphysiques, Socrate ne négligeait rien des devoirs civiques : il s'empressait d'en remplir les obligations. 11 fut un véritable héros pendant les guerres de sa patrie ; on le vit combattre victorieusement en plusieurs batailles. Potidée\ une colonie de Corinthe, devenue alliée d'Athènes puis sa tributaire, s'était révoltée contre celle-ci en 432 ; mais, après un long siège, elle retombait au pouvoir des Athéniens en 429. C'est à ce moment qu'Alcibiade, tout jeune encore autant qu'imprudent, fut fait prisonnier par l'ennemi et sauvé par Socrate qui, se jetant dans la mêlée au péril de ses jours avec une poignée de compagnons d'armes, parvint à délivrer son impétueux disciple au prix de son sang. Le sauveur s'honora d'une action plus louable encore en refusant la récompense qui lui était offerte par ses chefs, et en proclamant Alcibiade plus brave que lui puisque, « étant plus jeune et plus beau, en exposant sa vie, il exposait davantage ».

Plus tard, en Béotie, au combat de Délium en 424, sur les frontières de l'Attique, les Athéniens, vaincus par les Thébains, allaient tous périr par la faute de généraux arbitrairement nommés par les démagogues, quand Socrate, courant à l'arrière, groupant avec énergie les vétérans autour de lui, parvint à faire reculer les assaillants. En même temps il relevait du champ de combat un autre de ses disciples, Xénophon, et le rapportait au camp athénien sur ses épaules. On pourrait citer de lui

1 Ville grecque dans la presqu île de l'aliène.

bien d'autres actes de bravoure. Mais il Faut retenir, sur l'art de la guerre, le bon conseil qu'il donnait à Xénophon : « Souviens-toi toujours que la victoire dépend pour beaucoup de l'amour et de la confiance que les soldats ont envers leur chef. »

La paix le rendit tant à ses travaux d'art qu'à ses méditations morales. Tout indiqué par les circonstances aux suffrages de la République, n'ayant pas d'ambition, pas même celle de la gloire, il fut élu magistrat et illustra sa magistrature d'autant d'honneur et de fermeté qu'il en avait donné l'exemple à Tarmée. Il y déploya les vertus d'une bonne politique, plus difficiles à acquérir que celles de la guerre : la justesse de vues, l'impartialité, la modération en toutes choses, la résistance aux entraînements passionnels. Après une défaite navale, les amiraux d'Athènes, n'ayant pu donner la sépulture aux citoyens morts pour la patrie, furent condamnés à un supplice injuste ; leur sort dépendait du vote de Socrate qui présidait à ce moment le Sénat, Intimidés par les criailleries et l'attitude menaçante de la foule, ses collègues avaient cédé le sang des vajapyo'. afin de ménager leur popularité ; pris de honte et de dégoût, Socrate offrit sa propre vie en échange de celle des inculpés innocents. Personne n'osa violer en lui la loi vivante, mais on cessa de l'aimer.

Sous les menées démagogiques, la calomnie vint s'attachera lui. Le Beaumarchais d Athènes, Aristophane', l'impitoyable ironique, crutspirituel d'a-

^ Ses railleries ont du reste poursuivi aussi bien les novateurs tels que Socrate et Euripide, que les sophistes comme Gorgias ; elles ont même ridiculisé les agitateurs populaires dont il est fait la caricature dans sa pièce Le^ Chevaliers, Ters 2 17 et suivants : <> Tu possèdes, dit-il, toutes les qualités de bon démagogue : voix de chenapan, nature de gueux, langage de voyou ; tu as tout ce qu'il faut pour gouverner »,

muser son public en qualifiant le moraliste le plus pratique des Grecs de rêveur éveillé, suspendu avec Euripide entre ciel et terre, demandant des oracles aux déesses Nuéos\ divinités flottantes qui daignent lui répondre au milieu des brouillards. Il n'est guère d'autres comédies où il n'ait persisté à lui décocher quelques nouveaux traits. Eupolis', Amipsias et autres rapsodes épigrammatistes tinrent le même langage plus ou moins grossier. Pendant plus de vingt ans, on colporta sur le philosophe les mêmes charges : « Socrate

est un corrupteur des éphehes d'Athènes cest

un semeur d'idées malsaines... cest un contempteur des dieux... » Le tort du maître fut de ne jamais tenir compte de cet esprit populaire. Au lendemain des désastres, au sortir de la tyrannie des Trente, on s'est souvenu des représentations du théâtre de Bacchus et l'on ne manqua pas de chercher dans le calomnié indifférent une victime expiatoire. Triste triomphe du comique sur la pensée profonde, le délire aristophanesque amena lentement le meurtre national de Socrate, en le livrant en pâture à la risée du monde pour vouloir s'élever moralement au-dessus des têtes du commun, en excitant sa colère pour entrevoir

1 Les Nuées composent le choeur ; de là le titre de cette pièce comique de l'an 423. Elle eut un échec puisqu'Aristophane n'obtint au concours que la troisième place, après Amipsias et Cratinus qu'il avait traité de radoteur et de poète fini dans la parabase des Chevaliers. Cette chute l'irrita tellement qu'il la refondit en une seconde version qui, seule, nous est parvenue. Aristophane y fait une charge à fond de train contre l'éducation telle que la concevaient les philoso]>hes et les sophistes. Pas plus heureuse que la première, la seconde pièce fut encore sifflée et eut un nouvel échec retentissant : le public athénien semblait ainsi prendre parti pour Socrate, Or, 24 ans plus tard, ce peuple volage osait le condamner à mort.

- Eupolis accusait Socrate d'être un voleur. Il est vrai qu'il bafouait les démagogues dans ses pièces, malmenait Cléon tout puis-= sant et l'ambitieux Alcibiade.

dans ra'.f)Y,p un principe moins matériel que les idoles sorties des plus abjectes crédulités. Tout cela provenait en réalité de ce fait social qu a cette époque de l'histoire de la Grèce on ne considérait pas les auteurs comiques comme de vulgaires amuseurs, puisqu'on leur tplérait officiellement le droit de dicter des avis sur les questions d'Etat et sur les gouvernants.

D'ailleurs deux partis divisaient sans cesse la république athénienne. La guerre du Péloponèse s'était accomplie au nom du libéralisme et de la propagande Lacédémonienne : à l'entendre, Sparte ne combattait Athènes qu'en vue d'affranchir toutes les cités grecques ; son hégémonie fut saluée par elles comme l'aurore d'une ère fortunée. Malheureusement pour elles, ce n'était qu'un changement de maîtres : alliées ou adversaires, elles durent subir les Collèges des Dix, vendus à l étranger quoique respectivement recrutés parmi les citoyens de chaque état. La grande vaincue de Tan 404, Athènes, fut naturellement soumise à un régime d'exception dont l'épilogue devait devenir fatal. En effet Lysandre, le vainqueur d'.Egos- Potamos, suspendit l'ancienne constitution démocratique pour confier l'autorité absolue à Trente Archontes que l'histoire a désignés sous le nom de Trente Tyrans, dure expiation des divisions intestines dont Socrate se plaignait amèrement. Les hontes se succédèrent aux ignominies : ces archontes décriés, anciens comparses delà sinistre bande des Quatre-cents, qui avaient eu l'impudence de fomenter une révolution en présence de l'ennemi, vinrent, couronnes de fleurs, sourire cyniquement à la suprême humiliation et réclamer en personne l'envoi d'une garnison Lacédémonienne d'occupation militaire sur l'Acropole.

Toutes prérogatives furent abolies ; le régime

de la terreur, inauguré. Une seule industrie devenait florissante chez les Athéniens, celle des délateurs, grâce au sinistre Conseil des Onze\ organe de Tapplication des peines. Mais la nouvelle de l'installation du gouvernement des Trente avait pénétré partouten Grèce, et provoqué une suprême indignation, transformée bientôt en vertu du vincit qui patitur en universelle sympathie pour les opprimés.

L'ennemie traditionnelle d'Athènes, la cité Thébaine, servit de refuge aux exilés ; bravant sans peur les menaces hautaines de Sparte, elle leur fournit armes et argent. Sous la conduite de Thrasybule", ils commencèrent par s'emparer sur le Parnès de la forteresse de Phylé qui commandait la route de Thèbes à Athènes, puis marchèrent vers le Pirée pour achever leur victoire contre les tyrans dans un combat glorieux où périt Gritias, le plus emporté des leurs, le plus ignoble personnage de l'antiquité grecque. Pendant que le reste des Trente se sauvait à Eleusis, Thrasybule, rentrant victorieux dans Athènes, rétablit la constitution et, dans un but d'apaisement, proclama amnistie générale même pour les survivants de la Terreur.

Cependant, par la réalité des choses humaines, le passé tragique ne pouvait être oublié ; les antipathies et les vengeances se réveillèrent aux foyers en deuil. Les rancunes s'attaquaient de préférence à la classe supérieure des chevaliers qui

' Curieuse analogie avec les institutions de la Venise républicaine du moyen-âge,

2 II prit part à la révolution qui renversa la bande dei 400, fut vainqueur à Cyzique et battu à Ephèse en 408 avant Jésus-Christj chassa les Trente Tyrans, fit la guerre aux Lacédémoniens et, après divers succès, fut tué devant Aspende en Cilicie en 390,

avait secondé le régime de la tyrannie. Une réaction irraisonnée alla jusqu'à s'en prendre à l'homme le plus innocent des malheurs de la patrie, à cet infortuné Socrate. Ses opinions d'honnête homme étaient à cette heure d'autant mieux suspectes aux Athéniens que le joug des Trente venait à peine d'être brisé et qu'il était peu facile de poser des conditions d'ordre, d'économie ou de supériorité morale à un peuple remuant ivre de la liberté reconquise.

Thucydide', incomparable écrivain comme vérité psychologique et philosophie de l'histoire, affirme que « Les Athéniens sont nés pour n'ctre jamais en repos et pour ny jamais laisser les autres ». Rien n'est plus strictement exact : leurs continuelles discussions politiques autant que leur genre de vie les mettaient à la merci des beaux parleurs. Au parti des conservateurs démocrates s'opposait aigrement celui des téméraires, des anarchistes, des radicaux, des démagogues de toutes nuances, serviles adulateurs de la multitude, sur lesquels Socrate ne se gênait pas de déverser librement ses sarcasmes. Devenu aussi odieux aux agitateurs incorrigibles qu'il l'avait été à la tyi;a.nnie,' il en subit le contre-coup sans ménagement. *

Un certain Anytos, opulent Athénien, dont l'iniluence avait aidé au renversement des Trente, s'efforçait par n'importe quels moyens de retenir à lui les faveurs du peuple : sans scrupules, sachant par expérience combien la multitude aime les superstitions, parce qu'elles sont les servilités de l'esprit, les saintetés de l'ignorance, cet homme, étant ennemi personnel de Socrate, organisa une cabale qui aboutit résolument à une accu-

1 Guerre du Péloponèsc, livre I, c. 70.

satioïi de blasphème contre le philosophe. Un de ses anciens disciples, Mclétos, se chargea du procès criminel sous prétexte de zèle pieux envers les idoles : ce poète infime se faisait ainsi des clients dans le ciel en s'improvisant le vengeur du vieux culte national. Ce fut lui qui rédigea Tacte introductif d'instance et s'engagea à soutenir la cause, tandis que Torateur Lyûon s'occupa de la suite de la procédure. Pour résister à cette action, l'accusé ne manquait pas d'amis dévoués : Platon, Griton et autres amis fidèles étaient prêts à tous les sacrifices et Lysias, l'éloquent orateur qui avait travaillé avec Thrasybule à l'expulsion des trente tyrans, apporta un plaidoyer merveilleux. Socrate fut ému ; mais, fort de sa conscience, il refusa tout secours.

L'affaire fut évoquée devant les Héliastes ' : Socrate ne fut reconnu coupable qu'à la majorité de 3 voix par le parti des démagogues réuni à celui des fanatiques. En pareil cas la loi athénienne autorisait le condamné à racheter ses jours par un exil ou par une amende qu'il était tenu de taxer lui-même, mais en se reconnaissant coupable. La conscience du sage se révolta et, jusqu'au bout, il plaisanta avec la vie comme avec la mort. Piqués par l'ironie, les juges, à la majorité de 80 voix sur l'application de la peine, finirent par prononcer sentence capitale. En entendant son arrêt, Socrate ne murmura que des paroles de pardon pour ses juges et d'espérance en l'immortalité de l'àme.

Avant de lui présenter la coupe de ciguë, il ne

' Le tribunal des Héliastes «tait composé de 556 membres, sorte de jurés choisis parmi les commerçants et les matelots d Athènes, qui furent présidés par Lâchés, archonte. — Platon relève très vertement les calomnies portées contre Socrate.

restait plus qu'à attendre le retour de la Théorie' partie ([uelque temps auparavant pour le temple d'Apollon Délien.

1 On appelait Hcwpîx la députation solennelle d'Athènes envovée tous les 4 ans au temple de Délos, une des Cyclades de l'Archipel, où s élevaient les temples d'Apollon et de Diane. Le nom primitif de Délos était Orlygia (Oà., VI, 162). Cette ambassade religieuse s'embarquait snrldi paralia ou galère sacrée pour offrir des présents et célébrer des cérémonies en Thonneur d'Apollon. Le Phédon dit sur ce point : « Lors donc que cette théorie est sur le moment de partir, il faut que la ville soit pure. Aussi la loi défendelle de faire mourir aucune personne en vertu d'un jugement public avant que ie vaisseau ne soit arrivé à Délos et revenu à Athènes. » Au chapitre I, on trouve aussi l'origine de cette députation.

Cf. Lebcgue, Recherches sur Délos, Paris, gr. in-B», 1876.

Documents authentiques sur la mort de Socrate. — Le Puédon. — Ce qu'en a tiré Lamartine. — Caractères généraux

DE SA poésie philosophique ET RELIGIEUSE.

Les détails de la mort de Socrate et des derniers entretiens du maître sont consignés dans les documents authentiques qui nous sont parvenus de Platon et de Xénophon. Pour son poème sur la (( Mort de Socrate », paru en première édition en 1824, Lamartine a fait état du Phédon : il ne pouvait s'en dispenser. Platon est l'auteur de ce dialogue célèbre qui, avec TApologie', l'Euthyphron- et le Criton', forme le critérium complet de la glorification du philosophe, et dont le Phédon. est la conclusion naturelle.

Par ses intentions, ce livre appartient incontestablement à la période où Platon essayait aussi de produire un revirement d'opinion en faveur de la

1 Trois discours sont contenus dans V Apologie : 1° Défense de Socrate ; 2° Fixation de la peine et 3° Adieux au tribunaL — Platon assistait aux débats et l'on raconte même qu'il fut arraché de la tribune où il était monté pour défendre son maître; son apologie a donc une valeur de vérité, mais cela n'implique pas qu'il n'ait rien ajouté ou modifié. — Quant à l'apologie de Xénophon, elle fut faite d'après une relation d'Hermogène ; ce document de seconde main n'a qu'une valeur littéraire.

- Dans VEuthypJiron, Socrate se rend chez Tarchonte-roi qui instruit son procès ; il rencontre Euthyphron et, selon son habitude, sa maïeulique, il engage avec lui un dialogue où il critique la notion vulgaire de piété.

' Le Criton dit que « Socrate s'est refusé de se soustraire par la fuite aux décisions même injustes des Héliastes. »

mémoire de son ancien maître. Il est probable qu'il tut composé assez longtemps après l'Apologie et le Griton qui étaient en quelque sorte les deux premiers actes du drame dont Socrate a été la victime : on a voulu y voir le testament philosophique de Platon. Mais certains indices, puisés dans son Phédon' même, permettent tout au plus d'en reculer la date jusqu'en ,386, époque de son premier voyage en Sicile'. L'importance historique et dogmatique de ce document est considérable. Retenu par la maladie, son auteur avait eu la douleur de n'avoir pu assister aux derniers moments du grand hovïime : il s'en procura les détails et les entretiens suprêmes de la bouche même des disciples présents et principalement de Phédon d'Elis. Celui-ci, fait prisonnier de guerre en l'an 400, avait été misérablement vendu comme esclave à Athènes, et, sur la recommandation pressante de Socrate, Cébès l'avait racheté pour le rendre à la liberté. Après le déplorable trépas de son bienfaiteur, il regagnait son pays natal quand, au cours du chemin vers l'Élide, s'arrêtant à Phlionte en Sycyonie, il raconta à Echécrate le pythagoricien la poignante fin de celui à qui il devait tant de gratitude. Cette narration de première main dut être connue parmi les disciples ; aussi Platon s en em-

Le Phédon, XXIX, et le commencement du LX. - Platon, né à Collyte près d'Athènes en 430 avant Jésus-Christ, était fils d'Aristoc et son véritable nom était Aristoclès, 11 débuta par la poésie. Son premier maître de philosophie fut Grotyle qui lui enseigna la doctrine d'Heraclite. A vingt ans il devint le disciple de Socrate ; après la mort de celui-ci, il fréquenta à Mégare l'Ecole d'Euclide, puis visita l'Egypte, Cyrène, la grande Grèce : au cours de ses pérégrinations, il prit connaissance de la doctrine sacerdotale égyptienne, ainsi que des philosophies de Pythagore et de Parménide. Enfin il fonda l'Académie, près d'Athènes. — Il fit en Sicile trois voyages malheureux, les deux derniers sur l'invitation de Denys-le-Jeune, et dans l'espérance de le réformer.

para-t-il pour écrire son dialogue qu'il plaça, en lui donnant le titre de Phédox, sous l'autorité indiscutable d'un témoin authentique. Les anciens lui attribuèrent en sous-titre la dénomination assez o-énérale de ttzzl 'Vs/ï,; : en effet c'est surtout de l'immortalité de l'àme qu'il s'agit dans cette œuvre, question pleine d'à propos à l'heure imminente de l'exécution de la sentence contre Socrate.

En cette scène inoubliable on voit le condamné souriant et calme, au matin du jour où il doit périr, entouré de ses amis et disciples éplorés cherchant à les consoler en leur donnant l'exemple (( d'une force d'âme telle quelle semblait repousser toute pitié et quil était heureux^ à le voir et à V entendre^ tant il faisait le sacrifice de sa vie avec assurance et dignité »'. Sa profession de foi se résume en ceci : étant philosophe, il doit se réjouir de sa fin terrestre, puisque, en détachant son âme des passions du corps, il s'est appliqué toute son existence à réaliser l'apprentissage de la mort' ; quelle inconséquence s'il venait à en redouterMa venue, ou seulement s'il ne l'accueillait pas sans tristesse et sans regret. Ainsi, en effet, mourut Socrate.

Quoique son Apologie par Xénophon et les Mémorables" du même auteur ne soient que des souvenirs, ils n'en sont pas moins touchants, et Ton y trouve un portrait digne du maître, écrit par le disciple. Les philosophes socratiques, dispersés

' Le Phédon, II.

- Idem.

^ Epictète dira plus tard, au temps do Marc-Aurèlr, « ce n'est N

pas la movl qui est redoutable, cesi la fausse idée que Von s'en /ait ».

' Les Mémorables ont été composés entre les années [199 à 3'.t6 avant Jésus-Christ sons le titre d"A::oavY. ij.ovîjaaTx ItoxpâTOJC.

aux quatre coins de la Grèce, tâchaient par leurs paroles et leurs écrits de provoquer un mouvement d'opinion favorable à la réhabilitation du juste.

De nos jours, des critiques ont prétendu avoir matière à modérer les éloges consacrés à Socrate. Sa sagesse n'est qu'intelligence, une marque de fierté dédaigneuse, même de la vie... elle est trop personnelle, elle ne se dévoue pas assez...' C'est un professeur de vertus, mais non un martyr... Il enseigne un Dieu unique, providence des mondes, mais,''devant le vulgaire, il rend hommage aux multiples idoles charnelles divinisant les vices... S'il meurt bien, c'est qu'il en sent 1 a-propos, sa mort est une bonne fortune de sa destinée. D'aucuns vont jusqu'à préférei', sans les expliquer, les sagesses de l'Inde et de la Chine. Enfin, d'autres on^ ajouté à ce dénigrement systématique que Socrate n'a pas moins témoigné d'indifférence à sa famille qu'au genre humain... Homme d'esprit par dessus tout, il raille quelquefois, il se moque souvent, il plaisante toujours, même avec la mort... Il manie supérieurement l'ironie qui rend la vérité même offensante; c'est une arme de prédilection contre les sophistes et les détracteurs, qu'il emploie jusque dans ses entretiens familiers, où il procède aussi par des interrogations captieuses afin d'arriver à ses fins. Constamment épilogueur, il est peu lyrique^ ; quand il l'est, c'est Platon qui lui prête des ailes 1

On agiterait à satiété toutes ces questions mal-

' La charité n'élait pas née dans le monde à cette époque.

2 Dans le chapitre IV du Phéion, Socrate explique la raison quilavait décidé à mettre en vers les fables qu'Esope avait taites (VI« siècle avant Jésus-Christ). Le philosophe avait encore compose une hymne à Apollon. Voici le passage fidèlement traduit :« />/«sieurs personnes, entre autres E.-énus, dit Cébès. me demandaient dernièrement pourquoi tu t'étais mis à versifier depuis que lu étais

faisantes pour la mémoire de Socrate que cela n'enlèverait rien à son prestige à travers les siècles et ne ternirait pas un seul des rayons d'or de l'auréole que Platon, Xénophon et, à la suite des temps, tous les anciens et les modernes se sont plu à poser autour de son front.

Son influence a été considérable à travers les âges. Il n'a rien écrit; mais ses doctrines furent recueillies par de puissants génies qui les enseignèrent avec une amj:)lcur et une lucidité merveilleuses atteignant les plus hauts sommets de la raison. Un immense mouvement philosophique dont Socrate est la source vint remplir toute la fin de l'antiquité classique et alla bien au-delà ; les grandes écoles socratique se partagent en deux groupes : d'une part celui de Platon et d' Aristote qui constitue avant tout des écoles de philosophie spéculative et de métaphysique, — d'autre part, celui des écoles d'un caractère surtout moral et prr.tique. Platon (429-348), disciple immédiat de Socrate, et Aristote (384-322), disciple de Platon, dominent toute l'histoire intellectuelle de l'humanité.

en prison, toi qui jusque-là n'avait jamais pensé à Voccuper de poésie... — Eh bien ! reprit Socrate, dis-lui la vérité, dis-lui qu'assurément ce nest pas pour rivaliser de talent avec lui... mais pour m.' assurer du sens de certains songes que J'avais eus et pour me garantir du reproche d'avoir négligé cet avertissement, si, par hasard, c était là cette étude des beaux-arts à laquelle ils me prescrivaient de m'adonner... Mais enfin, depuis que j'ai été condamné et que la fête du dieu a forcé de différer l'exécution de ma sentence, il m'a semblé que si c'était aux beaux-arts dans le sens ordinaire que ces songes m'ordonnent de ni appliquer, je ne devais pas résister à leur voix, et qu'en effet il était plus sur pour moi de ne pas sortir de la vie avant d'avoir fait cet acte de soumission à la religion, en composant des poèmes... Ainsi j'ai commencé par faire des vers en l'honneur du dieu dont on célébrait la fête, et ensuite réfléchissant qu'un poète doit aussi inventer des fictions, sentant en même temps que je n'étai'i gui're propre à créer des sujets de pure imagination, je me suis déterminé à mettre en vers les fables d'Esope... ))

Doit-on s'étonner qu'un esprit élevé, enthousiaste du beau sous toutes les formes, ait trouvé dans la mort de Socrate un sujet digne d'un poème de grande élévation ? Lamartine eut cette pensée et, non seulement il !a réalisa en vers magnifiques, mais il la carat-térisa en prose : « Le dernier jour de Socrate, dit-il, ne diffère en rien des autres jours, sinon qud naura pas de lendemain. Socrate continue avec ses amis la conversation commencée la veille ; il boit la ciguë comme ^ un breuvage ordinaire ; il se couche pour mourir comme il aurait fait pour dormir, tant il est sûr que les dieux sont là, avant, après, partout, et quil va se réveiller dans leur sein' ».

On ne saurait méconnaître c{ue le poème de Lamartine a contribué à donner au Phédon, malgré son empreinte métaphysique, une certaine popularité qui dépassa le cercle un peu restreint des amateurs de philosophie et même de poésie. Mais on ne pourrait non plus contester que ce poème tend à fournir des idées de Socrate et de Platon une image inexacte, sinon fausse. C'est pourquoi il devient utile, pour mieux comprendre le philosophe grec et le poète français, de vérifier comment celui-ci a traduit et trahi celui-là.

Tout d'abord, Lamartine est un de nos poètes philosophiques ; on sait qu'ils sont en petit nombre dans notre littérature. Cet aspect de son génie n'est point celui sous lequel on se plaît habituellement à le considérer ; ce n'est peut-être pas non plus l'aspect où il paraît le plus original (car, avant lui, on trouve ce Louis Racine, vraiment trop méconnu), mais c'est réellement celui sous lequel il apparaît le plus imposant: on a même

1 OEuvres complètes de Lainarline, Paris, éd. Ilachclle, 1857, tome I, p. 318.

placé les Harmonies au-dessus des Méditations . Toutefois, tout poète philosophique qu'il soit, il nest pas un philosophe, quelque paradoxale que puisse sembler cette assertion.

Sans doute il aime à envisager les hauts problèmes de Dieu et de Tâme : on admire, dans ses premières Méditations, C Homme, la Foi, V Immortalité"', à côté du Lac et de \ Automne, et, dans la préface de la Mort de Socrate', il déclare que (( la métaphysique et la poésie sont sœurs, ou plutôt ne sont quv^E, l'une étant le beau idéal dans la pensée, l autre le beau idéal dans V expression. » Dans la métaphysique, c'est la ]j^fondeur morale de cette étude qui l'attire, parce qu'il aime tout ce qui est élevé, les sommets, les firmaments, — parfois on lui reproche les nuages.

En un mot, la philosophie le séduit par certains côtés de noblesse et de beauté, ni plus ni moins. Néanmoins, dès qu'il s'agit d'entrer en discussion, de ployer le vers aux subtilités des arguments ou des objections, dès qu'il faut se rapprocher de la terre, fût-ce afin de mieux atteindre le ciel, Lamartine perd la spontanéité de son souffle, on le trouve hésitant; on finit par le A^oir tomber dans un clair-obscur. Surtout il n'est pas logicien ; or il faut l'être en métaphysique. Chez lui, l'imagination et la plus extraordinaire sensibilité veulent seules résoudre les questions de ce genre austère. S'il éblouit par des envolées sublimes fulminant comme de brusques éclairs, il manque de cette netteté de pensée qu'aura plus tard notre vrai poète philosophique, Sully-Prud-

' Rk.ni: Doumic. — Le premier recueil des Médllalions a paru in-8" le 13 mars 1820, chez NicoUe, éditeur à Paris.

- OEiiv. compl. de Lannuline, éd. IlachoUo, tome i, \>. 121, 143, 221 ; p. 187, 28G.

■■' Jdi-i», 1, p. 315.

hom?ne\ mallieureusement pour la poésie plus philosophe que poète en maints passages de ses œuvres.

Un autre défaut de Lamartine est de ne pas se donner la peine de concevoir une formule qui puisse s'adapter exactement à son idée. Comme ses poésies le révèlent, sa philosophie religieuse ou profane se ressent du gentilhomme : ce sont de « nobles divertissements » ou la a prière d'un homme d'action qui dût être orateur et diplomate », ainsi qu'il l'avoue lui-même. Donc, pourquoi s'étonnerait-on de ne jamais le surprendre à se mêler de querelles d'école? Il est bien loin de prétendre à soutenir un système quel qu'il soit ; on serait même fort embarrassé de définir quelles sont au juste ses opinions. Tout au plus on apprendrait « qu il a été longtemps chrétien^ catholique, mais d'un catholicisme un peu vague pour nêtre plus que spiritualiste avec la Chute d'un ange », si l'on doit s'en rapporter à Jules Lemaître.

Connaissait-il vraiment les philosophes? Comme il ne les cite jamais, ce n'est pas impossible, quoique Victor Hugo, qui les cite toujours, ne les lit jamais. On arrive ainsi à conclure que Lamartine, à ce point de vue spécial, est instinctivement entraîné vers les problèmes métaphysiques, mais sans les approfondir ; il sait toutefois les présenter poétiquement sous une forme d'une incomparable beauté :

Ici-bas, la douleur à la douleur s'enchaîne, Le jour succède au jour et la peine à la peine ; Borné dans sa nature, infini dans ses vœux. L'homme est un dieu tombé (jui se souvient des cieux-.

- h'IJoinnie, dans les œuvres compl. do Lamartine, tome i, p. 123.

Notre brillant poète, on le sent, n'est pas un philosophe, si Ton attribue à cette expression la signification technique de penseur qui dispute et combat. Cette caractéristique précise conduit à examiner, d'une part, ce qu'il a emprunté à son modèle, le Phédon, et, d'autre part, ce qu'il y a ajouté ou retranché.

Sous l'influence de ses propres tendances, Platon a pris pour thème personnel \ à propos de la mort de Socrate, son maître, d'exposer, en un dialogue entre celui-ci et ses disciples au dernier jour de sa vie, les plus brûlantes questions du problème de l'âme et de l'immortalité. Au contraire, le poème de Lamartine met plutôt en relief purement poétique le drame même du supplice de Socrate que ses entretiens philosophiques dont il a donné du reste un bien mauvais diminutif, même altéré. Du Phédon, il n'a suivi ni la simplicité, ni la disposition, ni l'enchaînement logique des dissertations socratiques. Le poème français « La Mo ri de Socrate » est comme un joyau constellé de perles brillantes sur un fond assez pauvre et souvent faussé.

' Ce qui n'empêche pas Proclus, le poète et philosophe de l'école d'Alexandrie, d"y voir une œuvre spécialement composée pour faire exposer par Socrate le développement de son enseignement philosophique, et lui faire découvrir, devant ses disciples réunis à l'heure suprême de sa vie, toutes les beautés métaphysiques et morales.

L'immortalité de lame dans le Phédon-. — Arguments des Contraires ET DE LA Réminiscence. — Mythe delà vie future. — Cosmographie primitive des Grecs. —Son influence sur Platon. RÊVERIE merveilleuse de Gratky. — Les descentes aux enfers DANS l'antiquitî:. — Philosophie du Socrate de Platon.

Criton demande a Socrate comment il faudra l'ensevelik.

Réponse de Socrate.

Dans le Phédon, Cébès, principal interlocuteur de Socrate, lui fait observer que ses entretiens antérieurs présupposent Timmortalité de rame. Le maître répond qu'il va en établir les preuves ^

Pénétrant au cœur du sujet, Platon développe ici une série d'arguments qu'il convient de condenser afin de soulever quelque peu le voile de la philosophie socratique et platonicienne. Son premier aro-ument est celui des contraires^ ; il en prend la^ubstance dans Heraclite' et il le développe luimême assez longuement. Toute chose vient de son contraire : le jour de la nuit, le plus chaud naît du moins chaud', le bien du mal, la vie naît de la

i Le Phédon, XV et suiv. Ce sont ces chapitres que Caloii <1 Vtique se plut à lire et à méditer la nuit même où il se suicida.

2 'V.-n.'t-.Wi (contraire, opposé), voir le Phédun, Ll, LU, LUI, LIV, LV .1 I.VL

3 Philosophe de l'école d'Ionio. II élait d'Lphèse et floris^^ait vers l'an 500 avant Jésus-Christ. Il est resté comme type de pessimiste.

'■ (( Si tous les corps gardaient la nirrae tempi'ralure, la ciialcur n'existerait pas. Aprrs la mort l'âme existe quelque part, d'où elle revient à la vie réelle. »>

mort comme la mort de la vie. Or, si la chose vient de son contraire, c'est en ce sens qu'elle n'est ce quelle est que jDarce qu'elle est précédée de son contraire. Le principe établi, Platon en tire la conséquence que la mort ou, pour parler plus justement, le être mort ^ n est ni plus ni moins que le contraire de la vie et réciproquement. Mais, si les vivants viennent des trépassés, c'est que l'àme de ceux-ci a subsisté. Tel est l'argument célèbre des contraires. On verra ce que Lamartine a fait de lui. Quant à l'argument de la réminiscence, Platon prétend que nos concepts sont les sensations d'une existence antérieure. Les idées ont une vie réelle et Lexpérience que nous exerçons journellement des choses n'est pour nous qu'une simple occasion de ressouvenir'. Ainsi nous attribuons des qualités aux objets sensibles en les comparant chacun à une idée supérieure préexistante, qui est le beau, le vrai, le bien. C'est ce qu'il appelle la théorie de la réminiscence'^ qui tend à prouver que nos âmes ont déjà existé. Or ces âmes ne pourraient être que celles des morts, survivantes à la matérialité des corps. L'àme est immortelle, parce qu'elle est simple, immatérielle, et qu'au contraire la mort est la décomposition de composés purement physiques; l'àme est toujours maîtresse du corps qu'elle anime et, étant plus semblable au divin, elle doit participer de ce divin, notamment de son caractère im périssable \

A ces arguments les disciples de Socrate lui opposent quelques objections. Simmias ' observe que lame n'est peut-être au corps que ce qu est

' llîol 'Iw?,; /.al Ox/iTi-jj, ou çy,; uiv -J, TôOvivy.'..

2 'Ava;j.vr,'70Y,va!.. .M7.6yj'7'.; ic-rlv ivxavYj?'.;.

it Phédon, XIV à XXIV.

•Pkédon, XXXV à XXXVIII.

-Idem, XXXVI à conf. avec XLI à XLIII.

r harmonie àla /^/'^.- peut- être disparaît-elle avec lui. Voilà dcjà répiphénoménisme ', la doctrine du mal produit du physique. Réfutation du philosophe par l'argument de la réminiscence : l'àme existe avant le corps, donc elle ne saurait être causée par lui. L'harmonie est postérieure à la lyre et, puisque Simmias admet l'existence antèrieiire de l'àme, il ne peut la comparer à une harmonie"; d'ailleurs, en celle-ci, il peut y avoir du plus ou du moins, tandis qu'une âme ne peut pas être plus ou moins une autre âme*.

Géljès, lui, admet la 5wrwrrt/zce de Vâme\ mais non son immortalité. L'àme revêt successivement plusieurs corps, mais elle ne peur vivre sans eux, et elle disparaît avec le dernier qu'elle anime. Un peu plus difficile à pénétrer, la réponse de Socrate est délicate. Pour lui, j'idée a une existence objective; les choses sensibles participent de cette idée, de cet archétype et, de cette participation, elles tirent leur existence. Mais les idées contraires sont incompatibles ; ce qui participe de l'une d'elles ne saurait participer de l'autre : la couleur blanche, qui participe de l'idée de blancheur, serait inconciliable avec l'idée de noir. Or,

' I'Ztt'.'jéooj := apporter à, ajouter à, produire.

- A propos de cette comparaison de Simmias, le Phédon (XLI in iiiedio) expose une plaisanterie de Socrate : « Cependant si un discours doit jamais être d'accord, c'est hien celui qui a pour objet l'harmonie... » — « Tu as raison », répliqua Simmias. — - « Le tien ne l'est pourtant pas, continua Socrate ; choisis entre ces deux opinions, à savoir que la science est une réminiscence ou que l'âme est une harmonie... »

■'Phédon, XXXIX à XLII.

' Socrate démontre à Cébès que son objection se ramène à chercher les causes de la naissance et de la mort. Longtemps, dit-il, il a poursuivi avec passion l'élude des causes premières et des causes linales ; mais, découragé par linsuccès, il a reconnu le principe de l'existcnco des choses dans leur participation aux idées. — Coiif. Phédon, XLIV à XLVIIl.

l'âme est vivante et ne peut devenir son contraire à elle-même ; puisqu'elle apporte la vie, elle ne peut impliquer l'idée de mort'. C'est le second argument des contraires.

Tous les disciples sont convaincus sauf Simmias. Afin de corroborer sa doctrine, le maître développe sa rêverie sur le mythe de la vie future'.

Après la mort, les âmes habitent divers séjours d'autant plus beaux qu'elles sont plus pures. Celles des philosophes sont admises à la jouissance éternelle d'un lieu de félicité parfaite qu'on pourrait nommer le paradis. Laissons Platon parler luimême de ces mondes invisibles : « Que Dieu, reprit Socrale, que la vie même et tout ce qu il peut y avoir d immortel ne périsse point, il ri est personne qui n en convienne. Or, puisqu'il est vrai que tout ce qui est immortel est impérissable, n'est-ce pas une conséquence nécessaire et sûre que l'âme, qui est immortelle, soit impérissable ? Ainsi, quand la mort frappe l' homme, ce quil y a en lui dé mortel et de corruptible s'éteint et ce qu'il y a d'immortel se retire sain et incorruptible, cédant la place à la mort... S'il y a donc quelque chose d'immortel et d'impérissable, notre âme est de cette nature et conséquemment nos âmes vivront dans les Enfers.

— Quant à moi, dit Simmias, /e ne puis qu'approuver ; cependant f avoue que la grandeur du sujet et la faiblesse naturelle à l'homme me jettent dans une sorte de défiance et d'incrédulité ! — Mes amis, reprend Socrate, si l'âme est immortelle, il est Juste de penser qu'elle demande à être cultivée

' Phédon, LYIII.

-Idem, LVII à LXUI. — Conip. sur ce point, page 2i de celte élude.

non seulement pour ce temps que nous appelons la Vie, mais aussi pour le temps qui la suit, c'est-àdire l'Eternité. Il serait dangereux de la négliger. Si la mort était la dissolution de tout, ce serait tout proât pour les méchants d^ctre, après leur trépas, délivrés de leur corps, de leur âme, de leurs vices ; mais, puisque Vdme est immortelle, elle ne peut se délivrer de ses maux et se sauver quen devenant très bonne et très sage, car elle n emporte avec elle que ses bonnes ou ses mauvaises actions, ses vertus ou ses vices, cause de son bonheur ou de son malheur éternel, lesquels commencent à partir de son arrivée dans les enfers. Après le trépas de chacun, le génie qui a été chargé de lui pendant la vie' le conduit dans un certain lieu oii V. faut que tous les morts se réunissent pour être jugés, afin que, de là, lis aillent dans les enfers avec le même conducteur auquel il a été ordonné de les conduire d'ici jusque-là ; et, après qu ils ont reçu dans ce lieu les biens ou les maux mérités et ij ont séjourné le temps fixé, un autre guide les ramène dans cette vie- après plusieurs révolutions de siècles. Ce chemin ne ressemble pas à celui dont Télèphe' parle dans Eschyle : il est rempli de détours et de traverses... Une âme tempérante et sage suit donc son guide et a conscience de ce qui lui arrive, tandis que celle qui est clouée au corps par ses cupidités, qui a été longtemps son esclave et comme éprise d'amour pour lui, se trouve entraînée malcrré eLe oar le suide qui lui est assigné ;puis, quand

1 Voir deux récits du même genre à la fin du Govgias et au livre X delà Bépuhli(/ue de Platon.

2 Empédocle, philosophe et poète d'Agrigente en Sicile (V« siècle avant Jésus-Christ), arait soutenu aussi cette croyance au retour futur des âmes dans un autre corps.

' Il dit que le chemin qui conduit dans l'autre monde est simple. Or il n'est ni unique ni simple : s'il l'était, aurait-on besoin de guide ?

elle est paj^venue à ce rendez-vous fatal de toutes les âmes, étant impure, les autres âmes la fuient, elle erre dans un misérable abandon... Au contraire, Came qui a passé sa vie dans la pureté, rame exempte de souillures, s'en va, conduite par les dieux eux-mêmes et, avec eux, habiter les lieux de délices qui lui sont préparés. It y a plusieurs lieux merveilleu.x... — Que dis-tu là ? dit Simmias en interrompant Socrate. — Pour te l3s raconter, reprit celui-ci, yc nai nul besoin de V art de Giaucus^ ; mais il est plus difficile de t'en démontrer la vérité. Tout ce que je puis faire, cest de te donner une idée générale de cette terre et des lieux qu elle renferme^ ... «

Socrate entre alors dans l'explication du globe terrestre et il ajoute : « Une autre terre pure est en haut, dans le ciel radieux oii sont les astres... tout y est d' une infinité de couleurs en nuances éblouissantes de vermeil et d^or, tout est parfait dans cette terre parfaite et en rapport avec ses qualités, en sorte que ce spectacle grandiose est celui des bienheureux. Avec Vair infiniment pur qu ils respirent dans Véther, ils ont des bocages sacrés et des temples véritablement habités par les dieux, qui y manifestent leur présence par les oracles, les divinations, les inspirations ou autres signes sensibles et qui conversent avec eu.x. Ils contemplent aussi, sans aucun milieu, le soleil et les astres br'llants tels qu'ils sont eux-mêmes dans Vessence de ce qui les environne ; tout le reste de leur félicité est dans cette proportion... à V entour sont plusieurs abîmes., il en est un, le plus grand de tous, qui passe au travers de la terre. Homère parle de

' <)y/r^ l'Aajx.ou. Proverbe que l'on appliquait à tout ce qui n'exigeait pas beaucoup d'esprit ni de perspicacité. L'origine n'en est pas connue.

- Pliédun, LVII, in fine.

cet abîme quand il dit : a Bien loin, dans l'ahime le plus profond qui est sous la terre... » — Ce nest pas le seul qui appelle ce lieu-là le Tart\he : la plupart des poètes sont en cela d'accord aK'cc luV . »

Le ])hilosophe est donc initié à la cosmographie primitive des Grecs, où l'univers se divise en trois récrions : au milieu, la terre ; au-dessus, le ciel et Vétlier; au-dessous, le Tartare'.

C'est dans ce gouffre immense, insondable, que gisent les Titans ; le Tartare est ainsi bien distinct de VHadès, qui est situé dans l'épaisseur de la masse terrestre. Plus tard, auand les Titans se confondirent avec d'autres monstres qui, comme eux, sont l'image des forces désordonnées de la nature, on leur attribua un séjour plus rapproché du domaine de l'homme, et alors ils personnifient les phénomènes souterrains, les tremblements de terrei les éruptions volcaniques. Au sujet de l'Hadès, Homère rapporte des croyances populaires deux mythes très différents : — dans l'un, c'est le séjour de ce Zeus souterrain en même temps que la résidence des morts ; le Styx est le seul fleuve qui traverse cette sombre demeure dont l'elf rayant aspect inspire même aux dieux une superstitieuse terreur'^ ; — dans l'autre, la tradition résulte de cette idée que se faisait Homère de la conformation de la terre : le royaume d'Hadcs, dieu des Enfers, se trouve au-delà de l'Océan en une réarion ténébreuse de l'Occident où llélios n'envoie jamais ses rayons. Là, coulent \e. Pyriphléoétlion, affluent de l Achéron, et le Coctjte qui n'est

> Pktulon, LIX. — Comp. Virgile, Enéide, VI, vers 125 à liO. - HôMÙRE, lUiade, VIII. 16 el suiv.

• nUade, XV, 37 : Od..\, Sl'i.

qu'un bras du Styx'. Les ombres des morts se promènent dans la prairie d'Asphodèle, au bout de laquelle se trouve l'Erébos", partie la plus noire de cet épouvantable lieu, entre le monde supérieur et la demeure d'Hadès. Les âmes devaient traverser cette région avant d'arriver aux enfers.

Toutes ces traditions sont reproduites dans le Phédon, au dernier entretien de Socrate, même jusqu'au marais d'AcHÉRUSiADE^ : « Ceux qui ont vécu sans être tout à fait mauvais ni absolument innocents, sont envoyés dans V Achéron\ Là, ils s embarquent pour être portés au marais dAcliérusiade qui leur sert de demeure et y subissent des peines proportionnées à leurs crimes jusqu à l'époque où, purgés et lavés de leurs péchés, puis délivrés, ils puissent recevoir la récompense de leurs actions bonnes. Quant aux incurables... ils sont précipités dans le Tartare, d'où ils ne sortent Jamais.. . — Ceu.x qui ont commis des fautes expiables subissent un autre traitement... — Mais ceux qui ont passé leur vie dans la sainteté sont délivrés de ces lieux terrestres affreux et reçus là-haut. .. vivent pendant toute C éternité dégagés de leur corps et sont accueillis en ces demeures délicieuses '" »...

Il est intéressant de rapprocher de la rêverie

* Conf. Decharme, Mylh. de la Grèce antique, qui résume avec clarté les travaux célèbres d'Otf. MùUer^ de Gehrard, de Welcker, de Preller, de Cox, etc., Paris, Hachette, gr. in-S", 1879.

2 iLliade, VIII, 368.

' Phédon, LXII. — Il est curieux de comparer ce chapitre du Phédon avec l'Enfer du Dante, chant VI et la suite.

'* Fleuve de THadès qui reçoit le Pyripldégéton (torrent de feu) et le Cocyle (fleuve des lamentations), Primitivement l'Achéron était un torrent de la Thesprotide qui forme un lac avant de se jeter dans la mer en face*de Paxos. Les exhalaisons pestilentielles de ce marais et la teinte sombre de ses eaux furent l'origine de certaines traditions locales dont s'empara Homère pour faire de l'Achéron un fleuve de l'Hadès.

s Le Phédon, LX et LXI,

du Phédon sur le mythe de la vie future la rêverie .merveilleuse d'une puissante imagination enchanteresse qui, après les philosophes grecs, après Leibnitz', après Jean Reynaud', a essayé de rechercher le séjour de l'immortalité. Ayant exposé les preuves classiques du problème métaphysique de Tàme, Gratry se demande où est la demeure idéale des âmes des enfants de Dieu. La religion et la science se taisent, mais il passe outre : il tente de lire dans l'univers visible l'histoire de la vie invisible des âmes et des lois de leur destinée éternelle. Quelle sera donc la région, parmi tous les mondes, qui réunira toutes ensemble les âmes transformées par le sacrifice et purifiées par l'amour ? En poète mystique, il prend son vol vers les espaces célestes pour la découvrir. . . Frisson de l'inhni... Astres innombrables... Pourquoi notre terre tourne autour du soleil comme autour d'un centre lumineux inhni... — Cette région suprême serait le Soleil, monde central, quatorze cent mille fois plus grand que la terre, immuable au milieu des astres qui gravitent autour de lui, foyer sans ombre de la lumière universelle... « région rêvée toute revêtue de gloire. » — Évidemment les 150 pages que Gratry a consacrées â cette recherche ne présentent ni théologie, ni données

• Lfiiînitz (164G-1716) dit dans ses Essais de Théodicée, tome i, p. 19 : « Combien notre terre est peu de chose par rapport aux choses visibles! Il se peut que tous les soleils ne soient habités que par des créatures humaines... Ne se peut-il pas aussi qu'il y ait un grand espace au-delà de la région des étoiles 1 Que ce soit le ciel empyrée ou non, cet espace pourra être rempli de bonheur et de gloire... il pourra être conçu comme l'océan où se rendent les flots de toutes les créatures bienheureuses, quand elles seront venues à leur perfection. » — Ce grand philosophe du XVIIe siècle a imaginé aussi le système des monades et V harmonie préétablie : il a co'lnbaUu l'empirisme de Locke, a admis les idées innées, a professé l'optimisme en théodicée et rivalisé avec Newton en sciences. 2 Jea-n Ueynaxjd, Terre et Ciel, Paris, 185'i.

scientifiques irréfutables, ni philosophie, mais l'élan grandiose vers l'infini d'une intelligence vibrante et profonde : c'est précisément pour cela qu'elle ne pouvait manquer d'être frappée du dangei' de ses idées, puisqu'elle les reprit les unes après les autres pour les combattre surtout en ce qu'elles recèlent de faux « sin^ la migration indéfinie des ânies\ » Quoi qu'il en soit, on a remarqué avec raison que le lyrisme du P. Gratry échappe à toute critique : nul ne saurait dire quelle part de vérité comporte cette évocation magique.

Rien n'est plus commun dans l'antiquité que les descentes aux enfers. Ulysse y poursuit Ajax dans V Odyssée; mais on ne sait pas au juste quand ils reviennent à la lumière, tant les lieux de ténèbres ditlèrent peu, dans ces premières épopées, du monde que nous habitons. Virgile gradue mieux les peines et les récompenses, mais il n'a aucune vision du purgatoire. Pour la première fois on entrevoit celui-ci dans le Phédon, qui parle de ce lac marécageux Achérusiade où les coupables sont temporairement purifiés. On retrouve aussi les aïeux des diables Dantesques dans les dialogues de la République de Platon et dans les Délais de la justice divine de Plutarque'' : aux lieux où s'accomplit la métempsycose des âmes, certains monstres s'emparent du corps des mortels, taillent ou suppriment leurs membres et, à grands coups de ciseaux, donnent à ceux qui furent des hommes la forme des êtres les plus divers. Silius Italicus, Stace, Lucain, d'un côté, Euripide, Aristophane, Sophocle, Eschyle, d'autre part, ont conduit aux

i Gratrt, Connaissance de Vdme, tome i, préface p. XXXIX.

- Voir la trad. de Joseph de Maistre ^ 42 et ce que le puissant écrivain savoyard dit en note de celte judicieuse légende d'Er l'arménien par oppoi^ition à Hume qui la taxait d'extravagante.

enfers les Latins et les Grecs. Ce légendaire voyage était si obligatoire que Virgile n"en dispense même pas son Moucheron. Toutefois personne, chez les païens, ne croyait à ces inventions poétiques : Lucien comme Lucrèce, Sénèque et Juvénal s'en moquent ouvertement. Au contraire les chrétiens prirent de bonne heure au sérieux le monde des châtiments et celui des récompenses'.

Cette t'-adition, à mesure qu'approche Ta/?, mille, s'agrandit et se multiplie au point que la crédulité publique en est imprégnée de terreur et, quand l'époque fatale eut passé sans cataclysme, on ne la crut qu'ajournée : la poétique de Venfer et du ciel ne perdit point son crédit, puisque les monuments religieux du moyen-àge' conservent la trace des pensées dominantes alors à cet égard dans les esprits. Dante est venu donner une forme sincère et sérieuse à l'inspiration catholique en un

1 Saint Grégoire le Grand, pape de l'an 590 à 604, renchérissant sur l'apocalypse, introduit dans ses curieux dialogues, IV 36, un soldat qui revient à la vie : celui-ci raconte qu'il vient de'voir une vaste pleine, où, d'un côté, sont les méchants entassés dans des cabanes fétides ; de l'autre côté, les bons., vêtus de blanc dans des palais lumineux. Au milieu, sur un fleuve bouillant était jeté un pont de plus en plus étroit, d'où tombent ceux qui 'veulent le passer sans être puriliés. Il faut remarquer que le pont xie l'épreuve est emprunté à la théogonie Persane, d ou il a passé depuis dans le Coran. Voilà une des premières traces de linvasion des légendes orientales au sein des traditions chrétiennes du moyen-âge.

2 Entre autre, la cathédrale d'Autun, Sainte -Marie d'Orvieto, 'Notre-Dame de Paris. — En général, la mythologie païenne, en pénétrant dans l'enfer chrétien, y devient plus terrible : depuis l'époque byzantine c'était l'esprit du christianisme de rechercher les images repoussantes et, par des spectacles horribles, d inspirer r<rirroi. On est supris de rencontrer Caron et les Furies, les Harpies et le Minotaure mêlés, dans le sombre royaume de Satan, aux diables et aux démons. On voit au chœur du Dôme de Milan des reliefs scandaleux circulant, sur le bronze du moyen-Age, autour des gigantesques candélabres à l'entrée du chœur, près de cette table de Communion merveilleuse soutenue par des anges en marbre de Carrare. L'auteur de cette élude eu parle de visu.

temps où les conteurs, déjà peu croyant s, ne voyaient plus dans ces visions qu'un thème littéraire.

Dans sa clairvoyance des choses divines et humaines Platon avait indiqué l'échelle des peines, le repentir et la loi du pardon. 11 en fit la philosophie de son Socrate à qui il prêta ces nobles paroles du suprême entretien avec ses disciples^ : a A la vérité^ mes anus, il ne comnendrait pas à un homme sensé d' affirmer que les choses sont exactement comme je i^iens de vous les décrire. Cependant, quil en soit ainsi ou à peu près de nos âmes et des divers états par lesquels elles doivent passer, si rame est en effet une substance immortelle, il me parait vraiment qu on peut Vafprmer décemment, et que la chose vaut la peine qu on se hasarde d\j croire. N'est-ce pas une sublime expérience à tenter, et combien il serait à désirer qu'on pût s'en laisser séduire et comme enchanter ! C'est pour cette raison que je me suis plu à prolonger cet entretien. Les mêmes motifs doivent inspirer sur la destinée de Vânie une pleine confiance à tout homme qui a dédais^né au cours de sa vie les voluptés du corps et ses ornements extérieurs étrangers à lui-même, qui s'est appliqué à enrichir son âme des qualités propres ci sa nature, telles que la tempérance, le courage, la liberté et la vérité. Celui-là attend le moment de descendre chez Pluton, comme étant dé /à tout prêt à faire le voyage fatal quand le destin Vy appellera. Pour vous, Simmias et Cébês, et vous tous qui êtes ici près de moi, vous y arriverez chacun à votre tour, dans un temps ou dans un autre. Aujourd'hui, c'est moi « qu'appelle du destin l'irrévocable arrêt ! » dirait un poète tragique'.

1 Le P/iédon, LXIII.

- Euripide, Alceste (438 avant Jésus-Christ), vers 252 et suivants. — Comp, Racine, Tphygénic en Aulide, proface.

Socrate, qui va mourir, conservant toute sa présence d'esprit habituelle avec une rare fermeté, fait ainsi allusion aux vers débités par Alceste dans Euripide, qu'a imités Racine'. Il recommande une dernière fois à ses disciples de ne pas manquer de suivre ses enseignements ; mais, comme il ne se ])réoccupe aucunement des choses réelles de sa fin, Criton, en homme pratique qui veut scrupuleusement remplir toutes les intentions du maître, lui dit: « Oui, nous nous appliquerons tous à observer tes maximes ; mais comment devrons-nous t'ensevelir ? » — Comme vous voudrez, répondit Socrate. SI toutefois vous pouvez me saisir... si je ne vous échappe pas ! » D'un froid sourire, il ajouta : a Mes amis, je ne saurai persuader à Criton que celui qui vous parle à C instant... c est moi, cest Socrate ; il s 'imagine toujours que je suis celui qu'il verra mort tout à l'heure et voilà pourquoi il me demande comment il doit m'ensevelir-. Tous les raisonnements de ce lon^ entretien tendant à vous démontrer qu aussitôt que j'aurai bu la ciguë, je cesserai d'être présent parmi vous pour monter au séjour heureux qu habitent les âmes fortunées, — lui semblent apparemment de vains discours faits pour vous consoler et me consoler moi-même... Soyez donc mes garants auprès de Criton de la vérité de mes paroles' »... L'exposé métaphysique du Phédon se termine ici : Socrate confirme par sa mort sereine toute sa dQ<^trine. Platon raconte les dernières heures de

' Te vois déjà la rame et la barque fatale ;

J'entends le vieux nocher sur la rive infernale. Impatient, il crie : « On t'attend ici-bas ; Tout est prêt ; descends, viens ; ne me retarde pas ! » ^ CioÉiîOM, Tuscitlanes, I, 43 traduit en latin textuellement tout ce passade du Phédon.

■Le Phédon, LXIV. — Platon, dans le Tiinée, dit : « Vànie relourne à son étoile, cvoyant quelle en fût détachée quand la nature l'unit a une foime. » — Comp. Le Phédon, LXIil.

l'innocente victime des Athéniens : « Il se leva et passa dans une chambre voisine pour prendre le bain; Criton l'ij suivit, mais il nous pria de fattendre. Xous r atten'iimes en c/Jct, tantôt nous entretenant ensemble sur ce qu il venait de nous dire, tantôt absorbés dans nos mornes rcfleiions. Il y avait des moments où nous ne pouvions nous empêcher de causer de V horrible malheur qui allait nous frapper, nous considérant comme des enfants privés de leur père et qui, désormais, allaient vivre orphelins...^ »

Après le bain, on lui amena ses enfants-, et les femmes de sa famille entrèrent aussi auprès de lui. En présence de Criton il s'entretint sans faiblesse avec elles, leur adressa doucement ses extrêmes recommandations, puis les pria de se retirer et d'emmener les enfants. Ayant ainsi passé un temps assez long dans la chambre voisine, il rentra dans celle où étaient restés ses amis et disciples, avec lesquels il ne conversa plus que peu d'instants. Le coucher du soleil approchait ; le serviteur des Onze parut et présenta la coupe à Socrate. Versant quelques gouttes du breuvage mortel pour en faire une libation, il voit avec peine Phédon, enveloppé dans son manteau, verser un torrent de larmes, Criton ne pouvant non plus maîtriser sa douleur, Apollodore jetant des cris déchirants. Puis d'un trait il boit le poison. En un mot, le Phédon décrit une scène touchante d'émotion chez les assistants, de grandeur d'âme chez le condamne qui leur dit : « 0 mes amis, que faites-vous ? N' était-ce pas précisément pour éviter tout cela que f avais renvoyé les femmes ? J'ai ouï dire quil faut, à ses der-

' Le l'Iiédon, début du LXV.

-Socrate avait deux enfants en bas âge, et un autre plus giaiid. Les deux derniers nés élaii;ut de Mvrlo, sa seconde femme.

riiers moments, sentoiu-er de crésa^es heureu.v... ' » Quelques instants après, il rendait Fàme et Griton lui ferma les yeux. Jusqu'au dernier soupir il philosophe gaiement avec son entourage, il discute de l'au-delà, il argumente, il plaisanté avec un stoïcisme qui n'est ni guindé, ni morose. Pas de défaillances, aucun frisson réflexe à l'approche du trépas ; pas de grands mots non plus. Sincère et simple comme toujours, tranquille en ses apprêts, courageux et confiant dans l'immortalité de l'ûme. Tel est le Socrate du Phédon.

Au récit original que le jeune Phédon d'Elis fit à Echécrate, récit authentique qui devint fort recherché à cette époque, Platon a certainement beaucoup ajouté. Socrate a dû affirmer sa foi en la préexistence, l'indivisibilité et l'immortalité de l'àme ; mais l'argument des contraires, celui de la réminiscence, la théorie des idées innées, le mythe de la vie future, lexposition scientifique des mystères qui se passent au sein de la terre, les apologues poétiques appartiennent plutôt au dialecticien et au poète que fut Platon.

En tous cas, bien qu'il soit difficile, dans un tel écrivain, de séparer l'intérêt dramatique de la pensée philosophique, on doit reconnaître que celle-ci l'emporte parfois et que la métaphysique domine le disciple de Socrate. Même quand la réflexion a démontré la variété et la profondeur des doctrines exposées dans le Phédon, on ne demeure pas moins pénétré de son unité sans que cette philosophie apporte le moindre contraste avec l'action du drame. Dans les diverses parties de ce dialogue, on retrouve presque tout le platonisme, mais son ensemble reste néanmoins un chefd'œuvre de simplicité littéraire.

1 Le Phédon, LXVI.

Critique du poème de Lamartine sur la mort de Socuate. — Beautés ET DÉFAUTS. — Apologue dit Cygne. — Lamartine i>èche surtout par omission. — Dernier entretiem de Socrate dans Lamartine. — Personnages qui ont assisté au trépas du philosophe cités dans le poème lamartinien et dans le Phédon.

De ce qui précède, on peut pressentir que Lamartine, avec sa personnalité prime-sautière, son inspiration purement spontanée, a dû abandonner la majeure partie du Phédon, moins intéressante pour lui que pour un philosophe. Mais il importe den retenir le surplus afin de juger comment son poème va le défigurer. Il ne s'en cache pas d'ailleurs, puisqu'il prend soin d'en prévenir le lecteur'. Tout en portant l'empreinte de l'antiquité, son poème dénote cependant une philosophie plus avancée et comme un « avant-goût du christianisme » inmporté dans une ère contemporaine des Olympiades.

11 n'est pas possible de se méprendre sur les intentions du jeune poète (il avait alors environ trente ans); ce serait vraiment injuste de lui faire grief de ne pas discuter en vers des plus graves questions philosophiques. De tout ce que le Phédon contient de vaguement conforme au sentiment chrétien^ il va s'en emparer en négligeant tout le reste. Or il se pourrait bien, quoi qu'en ait cru le moyen-âge, qui vit dans Socrate un précurseur du

1 ()/ùt\'ics compl.^ tome i, p. 310, Averiisiement,

Christ', qu'en négligeant ce reste, il ne soit obligé à la sser de côté une large partie du fameux dialogue. L'épigraphe qu'il a inscrite en tête de son poème en synthétise, du reste, l'idée dominante : (( La Vérité, cest Dieu. )) Gomme dans le christianisme, Dieu occupe par conséquent dans sa poésie une place cju'il ne peut avoir ni dans le Phédon, ni, en général, dans la philosophie platonicienne.

Lamartine débute, dans sa Mort de Socrate., avec une grandeur émue et solennelle que ne pouvait présenter le début du Phédon bien plus vécu et familier; mais il respire en noble langage Vâme greccjLie, amoureuse de la lumière, du tragique et de la beauté :

Le soleil, se levant aux sommets de l'Hymette,

Du temple de Thésée illuminait le faîte

Et, frappant de ses feux les murs du Parthénon,

Comme un furtif adieu, glissait dans la prison ;

On voyait sur les mers une poupe dorée,

Au bruit des hymnes saints, voguer vers le Pirée,

Et c'était ce vaisseau dont le fatal retour

Devait aux condamnés marquer leur dernier jour;

Mais la loi défendait qu'on leur ôtat la vie,

Tant que le doux soleil éclairait ITonie,

De peur que ses rayons, aux vivants destinés,

Par des 3^eux sans regard ne fussent profanés,

Ou que le malheureux, en fermant sa paupière,

N'eût à pleurer deux fois la vie et la lumière !

Ainsi, l'homme exilé du champ de ses aïeux

Part avant que l'aurore ait éclairé les cieux !

On voit alors quelques amis en deuil errer sous le portique et venir bientôt frapper aux portes de la prison, oii ils pénètrent auprès de Socrate qui leur dit que, semblable à la Théorie sacrée qui va re-

* Saint Jéiùme a même placé Sénèquc au nombre des saints, et Virgile était considéré comme un précurseur du Clu-ist.

venir de Délos, « so?i âme^ aussitôt quelle^ entrera dans le port... »

Et cependant parlez ! et que ce jour suprême Dans nos doux entretiens s'écoule encor de même ! Ne jetons point aux vents les restes du feslin ; Des dons sacrés des dieux usons jusqu'à la lin.

Le héros du drame renouvelle sa foi en Vimniortalité par cette délicieuse figure de V apologue du cygne., que Lamartine traduit cette lois avec beaucoup plus de concision, même avec plus de magnificence, que l'original grec^ :

Les poètes ont dit qu avant sa dernière heure En sons harmonieux le doux cygne se pleure ; Amis, n'en croyez rien ! l'oiseau mélodieux D'un plus sublime instinct l'ut doué par les dieux ! Du riant Eurotas, près de quitter la rive, L'âme de ce beau corps à demi fugitive, S'avançant pas à pas vers un monde enchanté, Voit poindre le jour pur de l'immortalité, Et, dans la douce extase où ce regard la noie. Sur la terre en mourant elle exhale sa joie. " Vous qui près du tombeau venez pour m'écduter, Je suis un cygne aussi: je meurs, Je puis clinnter !

Une série d'autres admirables alexandrins se

' Phédon, XXXV. S'adressait à Siramias en souriant, Socrate dit : « Vous me croyez donc, quant au pressentiment et à (a divination, bien inférieur au cygne? Car (es cygnes, quand ils sentent qu'ils vont mourir, chantent encore mieux que jamais, dans la joie qu'ils éprouvent d'aller trouver le dieu qu'ils servent. Mais les hommes, par crainte de la mort, calomnient ces cygnes en disant qu'ils pleurent leur trépas et qu'ils chantent de tristesse, et ils ne réfléchissent pas qu'il n'y a point d'oiseau qui chante quand il a faim ou froid, ou qu'il est triste, pas même le rossignol, l'hirondelle ou la hupe, dont on prétend aussi que le chant respire la douleur et n'est qu'un véritable regret. Or ces oiseaux ne chantent nullement (te tristesse, et encore moins les cygnes qui, appartenant à Apollon, sont divins, et qui, prévoyant le bonheur dont on jouit au sortir de la vie, se ré/ouissent et chantent mieux ce jour-là qu'ils n'ont jamais fait. Et moi aussi je pense que je sers Apollon.., »

déroule à propos du désir que manifestent les disciples de Socrate de l'entendre encore une l'ois parler d'espérance et d'immortalité. Lamartine en profite pour faire allusion à la légende du démon de Socrale\ Ce qui est certain c'est que le Phédon met seulement dans la bouche du maître l'histoire de ses études métaphysiques qui rappelle a la fois celles d'un Descartes et le doute de Montaigne'. Mais écoutons notre poète :

' Xéxophon, dans son Apologie de Socrate, III, fait allusion au démon de Socrate : « ivio Oî to'jTO oa'.aôviov /.xaoj... « 11 en parle dans un sens extrêmement restrictif : « Moi, dit Socrate, j'appelle tout cela la voix de Dieu. » C'était une voix mystérieuse par laquelle il se disait inspiré dans les circonstances sérieuses de sa vie. Dans Platon, ce génie paraît se confondre avec la voix de sa conscience.

- Voici cette confession de Socrate dans les chapitres XLVetXLVI du Phédon : « Je te dirai, Céhès, ce qui m'est a/rivé à vioi-inênie : jeune encore, i étais enflammé d'un prestigieux désir de connaître ce qu'on appelle l'histoire de la nature; car Je trouvais grande et divine la science qui enseigne les causes de chaque chose, ce qui la fait naître, ce qui la fait mourir, ce qui la fait exister. Jl nest point de peine que je n aie prise pour savoir .si de la mémoire et de l'imagination, après un temps de repos, naît la science. Je voulais ensuite connaître les causes de leurs corruptions ; Je sondais les deux et les ahimes de la terre, et Je voulais remonter à la source de tous les phénomènes que nous voyons. Enfin, après hien des recherches, Je me truuvais aussi inhabile qu'on peut lêtre à les mener t'i terme, et je vais t'en donner une preuve bien sensible : cette belle étude m'a rendu si aveugle à l'endroit des choses mêmes qui m'étaient les plus familières auparavant que fai oublié, parmi plusieurs choses sucs, ceci : d'oii vient que l'homme croit ?... Je ne saurai trouver par les raisons physiques comment la moindre chose naît, périt et existe. Mais je confonds dans ma tête une autre méthode avec relle-là ; car, cette dernière, je ne la comprends nullement. Ayant entendu lire un livre d'A7iA.x\G0RK qui dit que l'intelligence est la cause de tous les êtres et qu'elle les a disposés et or,'cnnés, /e /us ravi... Je me flattai d'apprendre l'essence des choses... Bientôt je me voyais déçu de ces merveilleuses espérances... »

Socrate fait alors une amère critique d'Anaxagore et, après s'être fatigué à examiner tant de clioses, de doutes, d'hypothèses, il prend pour base et pour fondement la raison qui lui paraît la meilleure dans les clioses mêmes comme dans les causes, et il rejette le contraire comme faux. 11 ajoute : «ye dis donc qu'il y a quelque chose

Vous le savez, amis, souvent : dès ma jeunesse, Un génie inconnu m'inspire la sagesse...

jamais ne m'abandonne,

Toujours de son accent mon oreille résonne, Et sa voix dans ma voix parle seule aujourd'hui ; Amis, écoutez donc ! ce n'est plus moi : c'est lui !

Ce passage, en tous cas bien inspiré, est peutêtre inutile, d'autant plus qtie le poète évoque plus tard encore ce génie familier dans la vision chrétienne qu'il attribue à son Socrate :

Quels secrets dévoilés ! Quelle vaste harmonie !...

Mais qui donc étais-tu, mystérieux génie ?'

Toi qui, voilant toujours ton visage à mes yeux,

M'a conduit par la voix jusqu'aux portes des cieux ?

Toi qui, m'accompagnant comme un oiseau fidèle,

Caresse encor mon front du doux vent de ton aile.

Es-tu quelque Apollon de ce divin séjour.

Ou quelcjue beau Mercure envoyé par l'Amour ?

Ou n'es-tu, réponds-moi, qu'une simple pensée '.' Ah ! viens, qui que tu sois, esprit, mortel ou dieu ! Sors du voile éclatant qui te dérobe encore, Approche !.. . Mais que vois-je ? ô Verbe que j'adore. Rayon coéternel, est-ce vous que je vois ?...

])e même qu'on l'a dit de Virgile, que l'église de Mantoue chanta dans ses fêtes jusqu'au XV^ siècle, le Socrate de Lamartine va devenir un précurseur.

L'agonie du sage amène près de lui ceux qui l'aiment. Dans le sombre tableau de la prison, on voit se grouper femmes, amis et disciples, même quelques étrangers. Il faut remarquer que, chez notre poète, les personnages paraissant nominalement dans le drame sont en petit nombre : et,

de bon, de beau, de juste, de s;rand en sois. Si tu ne contestes pas ce principe, Cébès, j'espère démontrer la cause par ce procédé et te convaincre de ^immortalité de lame... » — Conf. I.e Phédon, XLVI à XLVIII.

Conf. CicKRON, Divination, I, 5'i.

par contre, il lait intervenir Anaxagore qui n'en était pas : Cébés^ dont il fait le principal interlocuteur du maître, Simmias, Platon, Phédon, Criton et Myrto, la seconde femme du condamné. Dans le Phédon au contraire, outre Xantippe, première femme du philosophe, nombreux sont les personnages cités comme assistant à sa mort, dont plusieurs retiennent l'attention, tels sont : Eschine^ , qui était d'Athènes et dont parle Sénèque" d'une manière touchante ; — Antisthène fondateur de la secte des Cyniques^ ; — Ménexène'', devenu le prête-nom d'un dialogue de Platon ; — Simmias et Cébès^, tous deux de Thèbes, disciples les plus zélés de Socrate ; — Euclide^' el Terpsion, de Mégare ; — Aristippe de Cyrène ', qui fut le chef de l'école Cyrénaïque ; —

^ Conf. Gedike, m. Tiilii Ciceronis hist. phil. antiqnse, Berolini,

De beneficiis, I, c. 8. Sénèque raconte la façon dont Eschine se donna^ en quelque sorte, à Socrate,

3 Sa biographie se trouve dans le recueil de Diogène Laerce, I, VI, 1-19. Cicéron dit de lui, De orat., III, 17 : « Ab Antisthène, qui patientiam et duritiani in Socratico sermone maxime adamaverat, cynici primum, deinde stoici manarunt ».

'* On trouve dans ce dialogue un magnifique éloge des Athéniens qui étaient morts en combattant pour leur patrie.

5 Leur vie est indiquée dans Diog. Laerce, II, 124 et suiv. On croit que le traité de morale intitulé Illva^ (le tableau), où se trouve une allégorie assez ingénieuse sur la vie humaine, a eu Cébès pour auteur.

^ C'est d'Euclide que la secte des Eristiques, dont Xénophon fut le chef, prit le nom de Mégarique, — C©nf. là-dessus Cicéron, Acad.^ II, 42, et Diog. Laerce, II, 106 et suiv. Au dire d'AuLU-GELLE, cet Euclide était tellement avide d'entendre Socrate qu il arrivait souvent vers le soir à Athènes, déguisé en femme, au risque d'être surpris et condamné à mort en vertu d'un décret athénien porté contre tout habitant de Mégare qui oserait mettre le pied dans leur cité [Noctes Atticse, VI, 10).

'' Aristippe est cité par Horace, Epist,, I. 17, vers 23, et Cicéron, Tusc, II, 6, dit de lui : « Socraticus Aristippus non dubitavit summum ,malum doloiem dicere. Deinde ad hanc enervatam

Cléombrote, d'Ambracie ; — Phédondes deThèbes, Critohule, Hermogène^ Ctésippe de Peanée et Epigène. Les disciples qui discutent avec Socrate dans le Phédon sont Apollodore^ , Echécrate, Criton'^ Cébès et Simmias^ enfin Phédon\ tant chéri du maître dont il était le protégé reconnaissant et dont Lamartine peint la douleur immense :

Mais Phédon, regrettant Tami plus que le sage, Sous ses cheveux épars voilant son beau visage, Plus près du lit funèbre, aux pieds du maître assis, Sur ses genoux plies se penchant comme un fils. Levait ses yeux voilés sur l'ami qu'il adore, Rougissait de pleurer et le pleurait encore.

Cette mise en scène est poétiquement charmante en un cadre dénué de tout agrément. Mais voici que Socrate, l'haleine oppressée, ressentant le froid du poison monter à son cœur, veut parler encore et faire ce qu'on pourrait appeler son testament philosophique si le terme n'était bien prosaïque pour des vers aussi divinement naturels que ceux-ci :

iHuliebremque sententiam satis docilem se Epicurus prxbuit. » — Le Phédon prétend que Cléombrote et Aristippe n'étaient pas présents, en ajoutant malicieusement ï\i-'{Wzo yàp sïvai èv AlylvY). On raconte que Cléombrote fut si sensible à ce reproche qu'il se précipita dans la mer (ou d'un endroit élevé) : c'est ce que témoigne l'épigramme de Callimaque, Epigr. 24.

* Apollodohe est représenté par Platon dans un état d'indicible douleur : « Souriant, pleurant, hurlant ».

- Criton, disciple et grand ami de Socrate qu il tenta vainement de sauver. Ce philosophe, mort en 380 avant Jésus-Christ, a laissé des dialogues qui ne nous sont pas parvenus, mais dont les classiques parlent avec éloge. Criton était le père de Critohule et cette famille était d'Athènes,

•* Phédon d'Elis (ville de l'Elide), après la mort de Socrate retourna dans sa patrie et y fonda une école appelée Erétriaque, ou secte Éléatique, 370 avant Jésus-Christ. — Quant à Platon, il était malade au moment du trépas de Socrate et eut une profonde douleur de n"avoir pu y assister. — Conf. sur Platon l'excellente notice généalogique, biographique et littéraire donnée par Paul Couvreur dana aoa texte pur du Phédon, Paris, Hachette, 1893.

Quoi ! vous pleurez, amis ! vous pleurez quand mon âme,

Semblable au pur encens que la prêtresse enflamme,

Affranchie à jamais du vil poids de son corps,

Va s'envoler aux dieux et dans de saints transports

Saluant ce jour pur, qu'elle entrevit peut-être,

Chercher la vérité, la voir et la connaître !

Pourquoi donc vivons-nous, si ce n'est pour mourir ?

Pourquoi pour la justice ai-je aimé de souffrir ?

Pourquoi, dans cette mort qu'on appelle la vie.

Contre ses vils penchants luttant, quoique asservie,

Mon âme avec mes sens a-t-elle combattu ?

Sans la mort, mes amis, que serait la vertu ?

C'est le prix du combat, la céleste couronne.

Qu'aux bornes de la course un saint juge nous donne.

Rarement, à travers, les âges, la mort a été célébrée par un semblable chant ; rarement, en toutes littératures, d'aussi hautes conceptions ont été revêtues d'une forme aussi pleine de majesté. D'une irréprochable façon ce passage traduit l'idée de Platon : on en savoure, d'autant plus les accents qu'on sait tout ce qu'ils signifient, tout ce qu'il y a derrière eux. Socrate lui-même eut pu prononcer le « pourquoi dans cette mort quon appelle la vie », tout comme cet outre fragment :

Qu est-ce donc que mourir ? Briser ce nœud inMme, Cet adultère hymen de la terre avec l'âme, D'un vil poids, à la tombe, enfin se décharger î Mourir ri est pas mourir, mes amis, c'est chanser ' .

L'idée et la phrase grecques éclatent dans l'éloquente simplicité de ce morceau. Une objection se présente : « Mais mourir, c est souffrir, et souffrir est un mal ».

Amis, qu'en savons-nous ? Et quand l'instant fatal Consacré par le sang comme un grand sacrifice Pour ce corps immolé serait un court supplice, N'est-ce pas par an mal que tout bien est produit ? L'été sort de l'hiver, le jour sort de la nuit,

bli

Dieu lui-même a noué cette éternelle chaîne ; Nous fûmes à la vie enfantés avec peine, Et cet heureux trépas, des faibles redouté, N^est quun enfantement à l'immortalité.

Ce dernier vers reproduit « la vie est un songe et la mort, un réveil!^ » C'est un des plus beaux qu'on puisse jamais lire en dialectique poétique : il sert de conclusion à C argument des contraires, sauf cette différence que, dans le philosophe grec, l'argument tend à prouver que V âme ne meurt pas^ tandis que, chez Lamartine, les douleurs de l'anéantissement humain ne prouvent rien contre l'immortalité. Notons que le poète n'a pas cherché la pleine compréhension de l'argumentation platonicienne. Quoiqu'il cite en ses notes des fragments de la traduction du Phédon par Victor Cousin, il n'est pas moins véridique qu'il a commis en cet endroit un monumental contresens.

Les affres de la mort en font si peu un malheur à redouter que Socrate affirme par Lamartine :

Que des dieux indulgents la sévère bonté

A jusque dan^ la mort caché la volupté,

Comme en blessant nos cœurs de ses divines armes,

L'amour cache souvent un plaisir sous des larmes.

Au sourire de Gébès qui paraît incrédule, Socrate s'écrie : « je le saurai bientôt )> et il poursuit ainsi sa pensée :

Oui, le premier salut de l'homme à la lumière, Quand le rayon vient baiser sa paupière. L'accent de ce qu'on aime à la lyre mêlé, Le parfum fugitif de la coupe exalé, La saveur du baiser, quand de sa lèvre errante

1 De Makc-Aurèle. — Le Phédon, IX, dit que « les véritables philosophes ne travaillent toute leur vie qu'à apprendre à mourir ».

Sont moins doux à nos sens que le premier transport De l'homme vertueux affranchi par la mort ! Et pendant qu'ici-bas sa cendre est recueillie, Emporté par sa course, en fuyant il oublie De dire même au monde un éternel adieu 1 Ce monde évanoui disparaît devant Dieu !

Comme on lui demande s'il suffit de mourir pour revivre, le maître explique qu'il faut avoir eu l'énergie de réprimer pendant la vie ses mauvais penchants. A la félicité des âmes de bien\ Lamartine oppose la sombre destinée qui attend celles des méchants : ces mânes gémissants, fantômes errant dans les ténèbres, honteux qu'ils sont de vivre encore, repoussent la lumière et s'en vont par les tombeaux promener leur éternelle douleur, « Mais 1rs '1 .i. s des bons ne reviennent jamais, et des enfants du ciel ils ont conquis la liberté. »

Cette peinture décolorée a donné lieu à bien des critiques. Il y a loin delà à Platon et à Dante. Le génie de notre poète ne se prête qu'à la céleste vision du beau : il n'a pas le tempérament d'être comme eux à la fois éclectique et original ; il éprouve une lassitude, un instinctif frémissement d'horreur, sans savoir V ex orimer, rien qu'à parler de souffrance. Optimiste en tout, on peut dire de lui en vérité qu'il ne cesse jamais d'être ((plein ciel ».

Ce fut là un reproche mérité qu'on lui adressa jadis avec celui des « pages alambiquées de son roman panthéiste » et celui de l'excès de son naturalisme. Un esprit fin qu'on n'accusera pas de sécheresse ni d'insensibilité pour la poésie, Joubert, a dit sagement : « les harmonies font aimer les dissonances... la nature a bien sa musique, mais

^ « Ils iront, d'un seul trait, du tombeau dans les deux. Joindre, où la mort n'est plus, les héros et les dieux... »

elle est rare heureusement. Si la réalité offrait les mélodies que ces messieurs trouvent partout, on vivrait dans une lans;ueur extatique et Von mourrait d' assoupissement. »

Après le discours Lamartinien de Socrate sur les Bons et les Méchants après leur mort, celui-ci

... Se tut, et Cébès rompit seul le silence :

« Me préservent les dieux d'offenser l'Espérance,

Cette divinité qui, semblable à l'Amour,

Un bandeau sur les yeux, nous conduit au vrai jour !

Mais puisque de ces bords comme elle tu t'envoles.

Hélas, et que voilà les suprêmes paroles.

Pour m'instruire, ô mon maître, et non pour t'affliger,

Permets-moi de répondre et de t'interroger. »

Le maître avec douceur incline la tète et écoute. Quoique le poème n'ait pas de divisions marquées, on n'en touche pas moins clairement à la fin d'une première partie, celle qui se rapproche le plus du Phédon : si le document grec a traité son sujet différemment, il est avéré que le fond en est reproduit à peu près dans Lamartine, à première vue ! Mais un examen plus attentif de son poème révèle de nombreuses lacunes, bien plus graves encore dans ce qui va suivre.

Omission par Lamartine de la plupart des arguments platoniciens SUR l'immortalité de l'ame, — L'harmonie et la ltre. — Les dieux. — Panpstchisme. — Notion dk Dieu dans Lamartine. — Christianisation de Socrate par Lamartine. — Critique,

Lamartine passe absolument l'argument de la réminiscence ; il Ta écarté sans doute de parti pris avec le point subtil de la préexistence des âmes. En effet, c'eût été offenser le dogme chrétien qui impose la croyance que notre vie est la première et n'en comporte aucune autre après elle. Il ne pouvait suivre Platon ; mais il aurait pu retenir de lui quelques raisonnements justes sur les Idées^ : la question idéologique, chère à ce génial philosophe, n'a rien que puisse contrarier notre dogme catholique.

Des croyants, au moins aussi fervents chrétiens que Lamartine, entre autres saint Anselme au XP siècle et tous les Réalistes du moyen-âge, ont professé V existence objective des idées. Notre poète n'en parle pas, parce qu'elle le gène : elle lui semble à la fois et compliquée et trop précise pour la langue poétique comme pour ses inclinations personnelles vers l'indéfini. Il se trouve ainsi contraint de modifier le mythe de la métempsycose : logiquement il ne saurait admettre que les âmes

1 RosMiNi, Origine des Idées, ouvrage capital publié en italien à Rovereto. — Comp. FouiUée. Philosophie de Platon, exposition hist. et critique de la Théorie des Idées, Par», 2 t. 8", 1869.

— Bédés trépassés aillent animer d'autres corps. Tout au plus montre-t-il, comme on Ta vu précédemment, les âmes des méchants devenues des mânea gémissants errer à travers les tombeaux. Hésitant, ne sachant quel parti prendre, il se résout à des compromis qui ne mettent personne d'accord. A l'égard du Phédon, Lamartine pèche donc autant par omission que par déformation du modèle.

Dans « V intime liaison de la douleur et du plaisir » de se rencontrer au dernier jour autour du maître, les disciples discutent obstinément avec lui' àeV immortalité. La démonstration de Platon est des plus importantes : cela se conçoit, étant donné le but qu'il se propose. — Notre poète, au contraire, se contente de célébrer l'immortalité plus qu'il ne la prouve ; mais, s'il le fait avec magnificence et sait parfois traduire le philosophe, il supprime cependant ses fondements solides à ce qu'il chante. On sent déjà en lui le futur poète des Harmonies, plus spéculatif, plus contemplatif qu'actif. A ceci, autant qu'à son besoin de christianiser Socrate, tient la déformation dont le Phédon a été l'objet de sa part.

Quant au style, une comparaison entre les deux auteurs amène à confirmer notre appréciation : le style, étant le miroir du mode personnel de penser et d'écrire, il est évident que celui de Lamartine doit être merveilleusement aisé, harmonieux, poétique'; — celui de Platon, aussi poète que philosophe, ne lui cède en rien. Mais le premier a la plénitude d'une richesse spontanée ; le second, celle du naturel, et ceci l'emporte sur la forme littéraire dans le Phédon. Eloquence — Dialectique : voilà comment se caractérisent briève-

* Que l'on compare avec les essoiifflcmoTits laborieux des Quatre vents de l'esprit l

ment les deux manières dont Lamartine et Platon ont traité les délicats mystères de l'âme et du lendemain du trépas.

Gébès' interroge Socrate sur ce point :

Vâme, dis-tu, doit vivre au-delà du tombeau; Mais si. Tàme est pour nous la lueur d'un flambeau, Quand le flambeau s'éteint, que devient la lumière ? La clarté, le flambeau, tout ensemble est détruit Et tout rentre à la fois dans une même nuit ! Ou si l'âme est aux sens ce qu'est à cette lyre L'harmonieux accord que notre main en tire. Quand le temps ou les vers en ont usé le bois, Quand la corde rompue a crié sous nos doigts, Et que les nerfs brisés de la lyre expirante Sont foulés sous les pieds de la jeune bacchante. Qu'est devenu le bruit de ces divins accords ? Meurt-il avec la lyre ? et l'âme avec le corps ?

En ce rhytme clair et musical, Cébès ayant abordé l'objection épiphénoméniste, les sages", se parlant l'un à l'autre, murmurent tout bas : « quand la lyre ri est plus, où donc est Vharmonie » ? Socrate semble prêter l'oreille à son génie familier ; puis, apercevant l'angoisse de l'assistance, il répond que

.... l'âme n'est pas l'incertaine lumière

Dont le flambeau des sens ici-bas nous éclaire...

L'âme n'est pas aux sens ce qu'est à cette lyre L'harmonieux accord que notre main en tire ; Elle est le doigt divin qui seul la fait frémir.

L'oreille qui l'entend ou chanter ou gémir

En vain la lyre meurt et le son s'évapore...

' Lamartine remplace ici à tort Simmins'''j)\v Céhi'-s, mais cela importe peu. Sa traduction, tout eu restant l.ainaii inicnne, même d'une précision charmante^ est une excellente reproduction de 1» pensée du Phédon.

2 De jeunes gens qu'ils étaient dans l'œuvre grecque, ils sont • devenus les sages dans Laraartix»*, pour plus de majesté.

L'image rend supérieurement la théorie platonicienne : l'âme, qui existe avant le corps, vient l'animer, puis l'abandonne au moment du trépas. Seulement ce n'est qu'une image, tandis que Platon emploie l'argument de Xdi préexistence de Vâme ; il démontre, il ne se contente pas de comparer. Cet argument apparaît dans les vers de Lamartine : le doigt existe avant la lyre, et c'est en quoi il ne lui est pas lié. L'omission de la préexistence est pourtant radicale dans son poème et, en réalité, il y a contradiction, masquée, il faut l'avouer, par l'enchanteresse harmonie de sa poésie féconde.

Quand Gébès paraît convaincu, Socrate s'écrie : « Maintenant parlons des dieux. » Avant de parler des dieux, il est à observer que le maître, dans Lamartine, ne reprend pas l'objection de Cébès — celle de Cébès dans le Phédon^ — à savoir que l'âme use plusieurs corps ; mais, ne pouvant vivre sans l'ua d'eux, elle finit par périr avec le dernier qu'elle anime. L'objection suppose admis le principe que l'âme anime successivement plusieurs corps et Platon en fournit le mythe de la métempsycose. Lamartine, l'estimant avec raison contraire au christianisme, a dû le laisser de côté. Quelques lignes qu'il a retranchées du Phédon le force encore, par voie de conséquence, à d'autres coups de ciseaux : il en arrive à supprimer la réfutation de Socrate, ses considérations si fortes sur les Idées et le second argument des Contraires.^ — en fait, il omet une moitié du Phédon, et non par la plus négligeable. Réciproquement, toute une partie du poème Lamartine n'a rien qui lui corresponde dans le document grec : il suffit, pour en avoir la preuve, de reprendre notre analyse.

Les dieux, que sont-i's'^ Pour le Socrate de Lamartine, ils sont « limage >:r Dieu pour nous di-

vinisée » ; à ce titre divin il les adore — qu'on retienne ceci. Il va plus loin ; il se demande si tout^ dans l'univers, n'a pas une àme, si les êtres ne forment pas une échelle infinie d'esprits dont Dieu serait le sommet. Peut-être que

Notre air embaumé volant dans un ciel pur Est un esprit flottant sur des ailes d azur • Que le jour est un œil qui répand la lumière, La nuit, une beauté qui voile sa paupière ; Et qu'enfin dans le ciel, sur la terre, en tout lieu, Tout est intelligent, tout vit, tout est un dieuK

N'est-ce pas là, proprement dit, du panpsychisme ? « Mais, continue Socrate :

croyez-en, amis, ma voix prête à s'éteindre.

Par delà tous ces dieux que notre œil peut atteindre.

Il est sous la nature, il est au fond des cieux.

Quelque chose d'obscur et de mystérieux

Que la nécessité, que la raison proclame.

Et que voit seulement la foi, cet œil de l'âme !

Contemporain des jours et de l'éternité !

Grand comme l'infini, seul comme l'unité !

Impossible à nommer, à nos sens impalpable !

Son premier attribut c'est d'être inconcevable ?

Dans les lieux, dans les temps, hier, demain, aujourd'hui"!

Descendons, remontons, nous arrivons à lui !

Tout ce que vous voyez est sa toute puissance,

Tout ce que nous pensons est sa sublime essence !

Force, amour, vérité, créateur de tout bien,

C'est lk Dieu de vos dieux 1 c'est le seul ! c'est le mikn ! »

^ Comp. Gratry, Connaissance de l'âme, II, p. 324. Il s'appuie même sur la science : observations envoyées de Londres en 1848 à 1 Acad. des sciences de Paris. Son biographe, le R. P. Chauvin, dit éloquemment : « Parti de l'observation de l'dme, Gratiy a étudié le sens divin qui est en nous, le sens du vrai, du beau, du bien ; il en a suivi l'évolution continue et progressive lusqu^à l'Infini, ,. Les gr inds génies l'ont éclairé et plus haut, la Uévélation, lui a ouvert des étendues et des profondeurs nouvelles ffe le regard humain ne saurait, par ses propres forces, ni embrasser, ni pénétrer, » (Le V. Gkktry, 1805-1872 — Paris, 8", 1911, p. 262, ouvrage couronné par l'Académie Française).

Voilà bien un des heureux poètes (peut-être le seul) qui ait su parler de Dieu en mots presque dignes de sa puissance. Ce langage, qu'il attribue à son Socrate est empreint d'une élévation et d'un lyrisme dont on peut dire qu'ils ont atteint la sublimité, mais en déformant la tradition antique.

Quand on, veut connaître l'opinion de Platon sur la divinité^ on ne s'adresse pas au Phédori parce que ce dialogue ne roule tout entier, en dehors des circonstances qui l'ont provoqué, que sur Vâme, IIcpttluyT.ç. Par antithèse Lamartine se laisse aller à introduire dans les paroles de Socrate toute une, profession de foi spiritualiste . Il importe, à ce propos, d'observer que l'auteur du Phédon n'a pas consacré d'ouvrage à une théodicée, et que ses conceptions sur la divinité sont loin d'avoir une valeur de précision ; toutefois il admet l'existence d'un Dieu. Or ce Dieu n'est pas Vidée du bien comme sa République Ta insinué, mais le Démiurge (6 Toù xôo-jjLou oTipLt,oupyôs), et dans le Timée, ce créateur a lui-même créé les dieux et ceux-ci ont, à leur tour, créé les hommes.

Xénophon cherche à persuader que Socrate croyait à Zeus, à Vénus, à Aphrodite et autres divinités. Toujours est-il que, dans le sage, leur rôle est aussi réduit que couvert de doute : il n'eut peut-être point renié l'opinion que lui prête Lamartine. Cependant, s'il lui arrive de ne pas distinguer les dieux de Dieu, jamais il ne s'aventure à dire explicitement que ceux-là ne sont que l'image de celui-ci.

Le poète français s'éloigne encore ici singulièrement de son modèle : il a de Dieu une notion autrement définie que celle de l'antiquité. Il va s'écarter de plus en plus, dans la discussion sur le mal, des propositions des anciens philosophes.

Le mal. — Le péché originel. — Résurrection des corps. — Lamarti-ne défigure les croyances antiques. — Coupe de ciguë

APPORTÉE A SOCRATE ET POÉSIE LYRIQUE DE LaMARTINE SUR LE SYMBOLE DE PsYCHÉ. — DeRNIERS MOMENTS DE SoCRATE. CRI- TIQUE DE LA SCÈNE DES ADIEUX DANS LaMARTINE. SuBLIME

BEAUTÉ DU DERNIER DIALOGUE DE SoGRATE AVEC SES DISCIPLES DANS LE POÈTE FRANÇAIS.

Poursuivant saiis répit ses investigations, Cébès, dans le poème de Lamartine, demande qui a créé le mal. — Le crime !* — Or il ne s'agit pas ici du mal au sens moral du mot, car alors le crime n'existerait que par le mal, et non le mal par lui, — mais il s'agit du mal au sens matériel., au sens voisin, sinon synonyme, de malheur. Lamartine fait allusion au dogme du péché onginel. Du reste il détermine ce qui cause en ce monde terrestre notre mauvaise fortune : c'est L'union du corps et de l'âme. Ces données sont autant platoniciennes que chrétiennes : selon Platon, notre àme autrefois était bienheureuse, elle pouvait entrevoir les essences infinies, les vérités éternelles. Par suite de ses négligences (de ses péchés, disons le mot), elle s'est vue contrainte à venir se mêler à de la matière, — châtiment, expiation. Voilà donc une coïncidence assez inattendue soit du christianisme soit du platonisme ! Lamartine a dû se réjouir de pouvoir en profiter ; néanmoins il se montre obscur sur le problème de cette union de l'àme et du

i On a dit que c'était là « de la métaphysique de poète ».

corps. Elle est née du crime, oui; mais de quel crime ? En façonnant son Socrate à sa manière, il n'ose pas encore adopter le dogme chrétien et, d'autre part, n'ayant pas admis le principe d'une existence préexitante de Came, il ne peut suivre exactement l'auteur grec. Sa cliristianisation de Socrate repose sur des équivoques. Même critique à formuler sur le paradis qu'il veut tirer du Phédon. Mais admirons au moins ce dialogue supérieurement poétisé :

— Connais-tu le chemin de ce monde invisible ? Dit Cébès, — à ton œil est-il donc accessible ?

— Mes amis, j'en approche, et pour le découvrir...

— Que faut-il? dit Phédon. — Etre pur et mourir !... Dans un point de l'espace inaccessible aux hommes, Peut-être au ciel, peut-être aux lieux même où nous sommes, // est un autre monde, un Elysée, un ciel...

Oh les âmes des bons, de Dieu seul altérées

Où le regard de Dieu donne aux âmes le jour

Où des corps immortels

Quoi I des corps immortels ?... la jaort avec la vie !

Oui, des corps transformés que l'âme glorifie ! *

Oui, des corps épurés faits de matière subtile. Lamartine indique par Socrate le dogme, chrétien encore, de la résurrection des corps. L'altération des croyances antiques est par trop accentuée. Ici, la félicité suprême n'est plus, comme chez Platon, la contemplation de Vessence des choses divines et humaines (oùcrU) % de la vérité, de Dieu ; cest

'Pour prendre un terme de peintre, on pourrait dire qu'il y a du flou dans tout cela, malgré l'éblouissement que causent les beaux vers du poète.

-Sk>koue, Lettres h AjfCt/tMS, 58, explique ce mot qui n'a aucun équivalent en latin.

l'amour^ comme dans le christianisme. Au paradis chanté par Lamartine,

... Tàrae, qui jadis esclave sur la terre,

A ses sens révoltés faisait en vain la guerre,

Cherchant ces grands esprits qu'elle a jadis aimés,

De soleil en soleil, de systènae en système,

Elle vole et se perd avec Vànie quelle aime,

De l'espace infini suit les vastes détours

Et dans le sein de Dieu se retrouve toujours.

Plus loin on lit encore :

Grâce à ces fruits divins que le ciel multiplie, Elle soutient, prolonge, éternise sa vie, Et peut, par la vertu de l éternel amour. Multiplier son être, et créer à son tour ' /

Ainsi, il y a plus encore, et cela prête à sourire : les âmes, par leur union, peuvent créer d'autres âmes, comme les corps d'autres corps. Ce serait ainsi un amour terrestre que les élus auraient en partage. Notre poète devient fantaisiste : il n'est plus ni chrétien, ni platonicien. Son invention, capricieusement sensuelle, se termine par une exclamation qui échappe à sa trop juvénile ardeur.

O célestes amours ! saints transports ! chaste flamme ! Baisers où sans retour l'âme se mêle à l'âme, ■Où l'éternel désir et la pure beauté Poussent en s^unissant un cri de voluptc ' /

Mais le drame va s'accom[)lir. A l'heure fatale, devancée par Socrate, le serviteur des Onze apparaît portant la coupe de poison. En 57 jolis vers,

* Comp. Lamartine, Phucs de la vingtième année ; — Sainte- Beuve, Causeries du lundi, l'aiis, éd. Garnier, 1851, tome i, p, 59 à 73; — et mes articles littéraires sur Lamartine dans le Savoyard de Paris, 1910, à propos de Julie, l'idylle d'Aix-les-Bains,

Lamartine Ta décrite en détail, en livrant plein essor à toute sonHnspiration lyrique :

Sur les flancs arrondis du vase au large bord, Qui jamais de son sein ne versait que la mort, L'artiste avait fondu sous un souffle,de flamme L'histoire de Psyché, ce symbole de l'âme; Et, symbole plus doux de rimmorlalité, Un léger papillon en ivoire sculpté, Plongeant sa trompe avide en ces ondes mortelles, Formait l'anse du vase en déployant ses ailes ; Psyché, par ses parents dévouée à l'Amour, Quittant avant l'aurore un superbe séjour, D'une pompe funèbre allait environnée Tenter comme la mort ce divin hyménée...

Le symbole de Psyché est une page intéressante, d'une séduisante poésie, mais on pourrait la distraire d'un sujet aussi grave qu'est « la mort de SocRATE », sans rien enlever à celle-ci de sa dramatique et sévère beauté.

Après libation « aux maîtres des humains », sans émotion, sans changer de visage, Socrate vida la coupe empoisonnée. Environ deux cents vers nous séparent de la fin du poème. Les adieux et l'agonie d'un philosophe sont matière à longueur ; on peut le dire sans raillerie quand on assiste à de pareils adieux :

Espérons dans les dieux, et croyons en notre âme !

Amis, prenons vers eux le vol de l'espérance !

Point de funèbre adieu ! point de cris ! point de pleurs...

Relevez donc ce§ fronts que l'effroi fait pâlir !

N • me demandez plus s'il faut m'ensevelir,

tar ce corps qui fut moi, quelle huile on doit répandre ;

Ce corps vil, composé des éléments divers. Ne sera pas plus woi,qu'une vague des mers.

Qu'une feuille des bois que l'aquilon promène, Qu'un atome flottant qui fut argile humaine, ' Que le feu du bûcher dans les airs exhalé, Ou le sable mouvant de vos chemins foulé ! Mais je laisse, en partant, à celte terre ingrate Un plus noble débris de ce que fut Socratc :

Mon AME AUX justes dieux ! ma vie a Mélii i s.

Bonne reproduction encore ici de Platon, mais c'est la dernière, car il s'en éloignera de plus en plus à l'aventure.

Des bruits du dehors arrivent à la prison, une 'plainte s élève sur son seuil : c'est Myrto, à l'heure des adieux, demandant son époux; suspendus aux plis de sa robe qui traîne, les deux enfants du sage et de sa seconde femme, les pieds nus, suivent en chancelant les pas précipités de leur mère éplorée qui essuyé ses larmes avec ses blonds cheveux.

Socrate, en recevant ses enfants dans ses bras, Baisa sa joue humide et lui parla tout bas ;

puis, oiïrant ses fils aux dieux :

« Je fus leur père ici^ vous Vêtes dans les eieiix ! Je meurs, mais vous vivez ! Veillez sur leur enfance ! Je les lègue, ô dieux bons, à votre providence. »

Eu égard à la maîtrise d'âme qu'avait Socrate, la scène paraît trop humaine. Mais alors ce qui tombe sous le poids d'une amère critique, ce sont les longueurs poétiques incohérentes, les divagations étranges (sans doute sous l'action du poison) que le poète fait débiter à son Socrate mourant, entre autres ce vers ridicule « Attendez... Un, deux, trois... quatre siècles encore » qui entache le fragment sur la Vérité : .

Oracles, taisez-vous ! tombez, voix du Portique Fuyez, vaines lueurs de la sagesse antique !

rulympe qui croule

Fera place au Dieu saint, unique, universel,

Le seul Dieu que j'adore et qui n'a point d'autel !.

Quels secrets dévoilés ! quelle vaste harmonie !

Heureux ceux qui naîtront dans la sainte contrée...

Son délire poétique fait du sage ironique un précurseur du Christ, un prophète dans le genre du Joad de Racine, de génie chrétien initié au' Verbe sacré, même au saint mystère de la Trinité :

JJ énigme du destin se révèle à la terre !

Quoi ! J'avais soupçonné ce sublime mystère !

Nombre mystérieux ! profonde Trinité !

Triangle composé d'une triple unité !

Les formes, les couleurs, les sons, les nombres même,

Tout me cachait mon Dieu ! tout était son emblème !

D'une voix qui faiblit l'homme juste parlait encore, mais ses disciples durent, pour l'entendre, s'agenouiller plus près de lui. A l'instant du terme de sa vie, l'intrépide Gébès, penché sur la couche de son maître, suppliant son àme qui s'évapore, veut l'interroger jusqu'au bord du trépas. Le dernier trait du drame se développe en un dialogue dont il faut louer la réelle valeur :

— « Dors-tu ? lui disait-il ; la mort, est-ce un sommeil?... » 11 recueillit ses forces et dit : — « C'est un réveil ! »

— « Ton œil est-il voilé par des ombres funèbres "l »

« Non ; je vois un jour pur poindre dans les ténèbres ! »

— N'entends-tu pas des cris, des gémissements ? — Non ; J'entends des astres d'or qui murmurent un nom I

— Que sens-tu i* — Ce ({ue sent la jeune crysalide Quand, livrant ù la Icrre une dépouille aride,

Aux rayons de l'aurore ouvrant ses faibles yeux, Le souffle du matin la roule dans les cieux.

— Ne nous trompais tu pas? réponds: l'âme était-elle...

— Croyez en ce sourire, elle était immortelle!..,

— De ce monde imparfait qu'attends-tu pour sortir ?

— J'attends, comme la nef, un souffle pour partir !

— D'où viendra-t-il ? — Du ciel ! — Encore une parole !

— Non; laisse en paix mon àme, afin qu'elle s'envole ! »

Il dit, ferma les paupières ; son visage altéré s'éclairait par instant d'une lueur de vie. Semblant respirer plus libremeat et, laissant sur ses lèvres errer un vague sourire :

« Aux dieux lil)érateurs, dit-il, qu'on sacrifie !

Ils m'ont guéri !.. . — De quoi ? dit Cébès. — De la vie !... »

Puis un léger soupir de ses lèvres coula.

Aussi doux que le vol d'une abeille d'Hybla !

— Etait-ce... ? Je ne sais : mais, pleins d'un saint dictame,

Nous sentîmes en nous comme une seconde àme I...

C'est ainsi qu'il mourut, si c'était la mourir 1

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