‹ La Phédon de Platon et le Socrate de LamartineChapitre 3 sur 21 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

On ne peut contester la beauté de ce poème « La mort de Socrate ». L'ensemble en est magnifique de grandeur morale et d'harmonie. Son intérêt philosophique vient s'y joindre à l'intérêt tant historique que littéraire. Lamartine pourtant aurait dû pratiquer, en son sens strict, l'adage d'Aristote : i( la poésie est plus vraie que r histoire. »

Sous le ciel de Florence, dans la patrie des arts, en face de la vision des idoles du paganisme et des chastes statues des saints, devant la double image de l'acétisme et de la volupté, Dante Alip-hieri eût le secret de ofarder le sentiment de Tantiquité sans perdre le sentiment chrétien. Notre poète a tenté aussi de concilier les deux extrêmes, mais leur alliance est difficile quand il s'agit de métaphysique et de croyances religieuses.

Avec le christianisme s'était ouverte une èio distincte. Ne sait-on pas quelle place tient Vautre monde dans les dogmes catholiques? On devine celle qu'il a du tenir dans son histoire. Succédant au matérialisme des antiques théogonies, la poésie des temj)s nouveaux, la poésie des légendes, put bientôt, à la suite du dogme, s'emparer de ces domaines inoccupés de la mort et les représenter comme la future patrie éternelle à ceux

qui semblaient s'oublier dans la vie présente.

Les notions idéalistes, morales, religieuses, sociales, avaient totalement changé.

Profondément imbu de religion et de mysticisme par goût comme par tradition de famille, Lamartine est parti, en touchant à Socrate, de cette supposition, préconçue chez lui, que le sage de la Pythie était presque chrétien par son désintéressement, par son humilité, par ses vertus morales et l'exemple de sa vie : il l'a christianisé tout à fait. Cette idée n'était pas neuve; elle date du moyen-àge ; toujours est-il que ce n'était pas une raison pour l'accepter. Sa tentative de conciliation entre deux religions si opposées devait échouer et, de fait, il présente au commencement de son poème un Socrate tout, platonicien pour le transformer ensuite non seulement en chrétien, mais en précurseur du Christ. L'antithèse est outrée ; elle dépare ces belles pages Lamartiniennes.

Après presque un siècle écoulé depuis sa publication, que reste-t-il du poème, sinon un morceau merveilleux de poésie didactique, un essai sincère d'une haute portée morale, capable de réconforter les âmes en des temps où le sens moral s'est vu outragé, où les modernes barbares nous ont conduits à de si mauvais jours ?

Evidemment, comme philosophie pure, le Phéi)f)N est supérieur à la Mort de Socrate ; mais on en lira toujours avec bonheur cette reproduction Lamartinienne qui a son charme particulier, et à laquelle on doit appliquer mieux que jamais cette appréciation de Brunetière : « Les circonstancrs changent, mais les œuvres demeurent, et c'est pourquo- j'ai la confiance que l'heure viendra, tôt ou tard, pour Lamartine, d' être mis à son rang-. Ce ranu:', il se pourrait hien que ce fût le premier. »

Le dialogue de Platon n'est ])as à sacrifier à

l'harmonie du poète français ; pas plus qu'il ne serait juste (le sacrifier celui-ci à celui-là qui était poète aussi. Si l'on a écrit avec raison qu'on se fatigue des prouesses de la versification, des ciseleurs à outrance du pittoresque, il faut avouer que c'est un délice, un rat'raicliissement inexprimable d'avoir à lire des vers jaillis d'une âme comme d'une source profonde et dont on ne sait dire comment ils sont inspirés.

De ces deux génies divers qui ont attiré notre attention en histoire littéraire, ce qui ravit dans le premier, c'est qu'il est plus qu'un poète, il personnifie la poésie toute pure, la plus harmonieuse dont la France ait à se glorifier ; — le second nous saisit par sa pensée grave et lucide dans une langue admirablement douée pour parler de philosophie autant que de lyrisme ; Platon est aussi séduisant par son argumentation impeccable que par les mythes gracieux dont il parsème ses écrits. L'un traduit soudain en épopée ce dont l'autre a tracé avec réflexion les déductions savantes ou la rigoureuse critique. Enfin, pour être vrai, on ne peut oublier que Lamartine poétise le Socrate de la légende au travers de vingt-quatre siècles, dont dixneuf de christianisme. Comment n'eùt-il pas altéré l'image antique du plus vertueux des hommes de la vieille Grèce ?

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