‹ La philologie classiqueChapitre 18 sur 26 · Ch. Beloer, Moriz Haupt, Berlin, 1879, p · texte numérisé non relu

Ch. Beloer, Moriz Haupt, Berlin, 1879, p

ment juste de dire, si paradoxal que le mot paraisse, que la traduction nous éloigne du texte au lieu de nous en rapprocher. Pour comprendre Sophocle et Horace, ne les faisons pas parler français, ils ne seront plus eux-mêmes ; sachons bien plutôt, nous, entendre Sophocle en grec et Horace en latin ; reproduisons en nous leur pensée, pensons nousmêmes exactement ce qu'ils ont pensé au moment où ils écrivaient, et à cet effet pensons-le nousmêmes en grec, en latin. Tant que nous n'y réussirons pas, nous ne les comprendrons qu'imparfaitement. A supposer même que nous comprenions, à peu près, par l'intelligence, ce qu'ils veulent dire, nous ne sentirons pas ce qu'ils veulent nous faire éprouver.

Malgré ces dangers, la traduction paraît être nécessaire, et même n'être pas uniquement un mal nécessaire ; la traduction a aussi son utilité. Elle est nécessaire, dans la pratique, quand il ne s'agit pas seulement de comprendre soi-même, mais de montrer qu'on a compris, ou d'aider les autres à comprendre. H faut bien, pour indiquer le sens qu'on trouve au texte, remplacer les expressions qu'on y lit, par d'autres, aussi synonymes que possible ; et dès lors une traduction vaut encore mieux peut-être qu'une paraphrase dans la même langue. La traduction est utile, parce qu'elle dispense de discuter le sens de chaque mot ; c'est un commentaire abrégé. La traduction est utile encore, parce qu'elle vous oblige à vous assurer que vous comprenez ; parce qu'elle ne vous laisse passer sur

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aucun mot sans y fixer votre attention au moins pour un moment, et par là vous révèle souvent des difficultés sur lesquelles on se serait fait illusion, ou qu'on n'aurait pas remarquées, en lisant sans traduire.

Gomment faut-il traduire? Traduire est un art extrêmement difficile, dont je ne puis faire ici toute la théorie. Je dois m'en tenir à la question pratique de savoir quel genre de traduction convient aux exercices que nous faisons à la Faculté. L'usage s'est établi, dans l'Université, de faire deux traductions, qu'on appelle, l'une le mot à mot, l'autre le français, ou le bon français. J'estime qu'on ferait bien de remplacer l'une et l'autre par quelque chose qui serait entre les deux, mais plus près du « bon français. » Le mot à mot a été sans doute inventé pour empêcher les très jeunes" élèves de réciter une traduction apprise par cœur, ou tout au moins, puisqu'il était facile d'imprimer aussi des traductions mot à mot, et qu'on n'a pas manqué de le faire, pour les forcer de savoir à quel mot du texte répond chaque mot de la traduction. En tout cas, le procédé a quelque chose de puéril et de mécanique, qui me paraît contraire à la dignité de l'homme fait. Quant à la traduction en bon français, comme on dit, c'est un exercice d'une grande utilité, mais c'est un exercice de français, qui suppose l'interprétation faite plutôt qu'elle ne contribue à la faire. La traduction qui me paraît répondre à sa destination dans nos études, c'est une traduction qui, sans couper les phrases en menus fragments,

sans faire violence à notre langue et à la langue ancienne, et d'un autre côté sans rien sacrifier au désir de bien dire, sans franciser ou moderniser les idées et les expressions au-delà du strict nécessaire, serre le texte d'aussi près que possible, et rend non seulement le sens de la phrase, mais, si possible, la couleur de chaque expression et le ton de chaque morceau ; une traduction, en un mot, qui vise avant tout, et au risque de froisser quelqu'une de nos habitudes ou de nos susceptibilités, à rendre exactement l'idée qu'on croit trouver dans le texte et à produire l'effet qu'on en ressent.

Après la traduction, on a coutume de passer à l'interprétation proprement dite, l'interprétation explicite. Sur ce point, je me bornerai, comme je l'ai annoncé, à donner quelques directions, quelques conseils, qui me paraissent particulièrement importants. Je les alignerai sans essayer d'y mettre un ordre quelconque. ^Ê

Ne cherchez pas. Messieurs, une remarque à faire sur chaque mot ou sur chaque phrase. Il n'est nullement besoin que vos explications soient également réparties sur tout le texte; c'est un des inconvénients de ce terme de commentaire, de faire croire qu'il doive en être ainsi. Une page entière peut n'avoir besoin d'aucune explication, et une ligne ensuite en nécessiter une très longue. Il ne faut pas faire des remarques, ni chercher l'occasion d'en faire. Il faut expliquer ce qui demande à être expliqué, c'est-à-dire les passages dont le sens est obscur ou douteux, soit par le fait de l'expression,

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soit parce qu'il y est parlé de choses peu conuues et sur lesquelles il convient de renseigner le lecteur.

Ne faites pas, comme cela arrive quand on cherche quelque chose à dire, au lieu de dire ce qui s'impose, de votre texte un prétexte, pour étaler vos connaissances, en grammaire ou eu métrique, en histoire ou en quoi que ce soit. Tout étalage d'érudition est odieux ; il Test doublement s'il se fait au détriment de la véritable science, c'est-à-dire, en la matière dont nous parlons, la véritable intelligence du texte. La grammaire, nous l'avons dit et le répéterons encore, est toujours et partout indispensable à l'interprétation ; mais il n'est pas toujours à propos d'en parler. Il ne faut l'invoquer que si vraiment on a besoin de son secours pour élucider une expression obscure ou discutable, et s'il s'agit de faits grammaticaux qu'on ne doive pas supposer connus. Toute observation de grammaire inutile ne fera que détourner l'attention de ce qui seul doit la captiver, la pensée de l'auteur. Gardezvous plus encore de l'étymologie hors de propos. L'étymologie ne sera pas très souvent utile. Nous avons affaire à des textes écrits en une langue assez récente. Pour déterminer le sens d'un mot dans ces textes, il est beaucoup plus important de suivre l'évolution de ses acceptions pendant la période historique, que de le rattacher à une racine indo-européenne, séparée par tant de siècles de la première apparition du mot grec ou latin. Les antiquités, l'histoire de l'art, l'histoire grecque et

romaine, sont étudiées en philologie, nous n'avons cessé de le répéter, pour servir à l'explication des auteurs. Mais aucune de ces sciences ne doit envahir l'explication ; aucune n'en doit devenir le but.

Ne faites pas servir l'explication à montrer votre esprit, votre talent, votre éloquence, ni même votre sentiment littéraire. Ce n'est pas vous, en ce moment, qui êtes le personnage important et que nous voulons connaître; c'est Sophocle ou Lucrèce, Démosthène ou César. Vous-mêmes, plus vous vous effacerez, mieux vous remplirez votre tâche. Laissez parler votre texte, ou plus exactement, faites-le parler. Ne vous préoccupez que d'une chose, mettre en lumière et mettre hors de doute la véritable pensée de l'auteur. N'oubliez pas qu'interpréter, le mot lui-même le dit, c'est se faire interprète, c'est-à-dire truchement, intermédiaire, auxiliaire impersonnel. Souvent on vous recommande, trop souvent, dans le sens où on l'entend, de faire preuve de qualités personnelles. Dans l'interprétation du moins soyez impersonnels. Loin de chercher des idées à développer pour elles-mêmes, écartez celles que le texte peut vous suggérer, si intéressantes, si brillantes, si utiles qu'elles soient. Ne vous souciez que de celles que l'auteur y a mises. C'est celles-là que vous devez nous faire connaître, et celles-là seules.

L'interprétation doit être grammaticale et historique. Telle est la maxime aujourd'hui généralement adoptée par les philologues, et aussi par les

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représentants les plus autorisés des autres sciences qui sont dans le cas de faire usage d'interprétation. Que veut dire cette maxime ? Elle veut dire que l'interprétation doit être fondée sur la connaissance exacte de la langue dans laquelle le texte est rédigé, et tenir compte de toutes les circonstances dans lesquelles il a été écrit. Par une intelligence précise et un vif sentiment des expressions, par une exacte notion des choses, elle doit placer le lecteur, autant que possible, dans la situation d'esprit, à la fois de l'auteur au moment où il parlait, où il écrivait, et des auditeurs, des lecteurs qu'il pouvait avoir en vue. Pour acquérir le sentiment des expressions dont l'auteur se sert, pour arriver non seulement à en connaître l'exacte valeur, mais à ressentir l'effet qu'elles doivent produire, il faut parfaitement savoir la langue de l'auteur, par la grammaire et par la pratique. Il faut, de plus, avoir étudié l'usage particulier qu'il en fait, ses habitudes de langage, son style. C'est ici qu'on aura l'occasion d'appliquer l'étude historique de la grammaire que nous avons postulée et qui sait distinguer non seulement les époques, mais dans chaque époque les auteurs chez un même auteur ses différents écrits. Pour obtenir la notion exacte des choses dont l'auteur parle, il faut connaître, dans le menu détail, les peuples anciens, leur manière de vivre et de penser, et en particulier tout ce qu'il est possible de savoir sur l'auteur lui-même, son époque, son milieu, son caractère, les circonstances de sa vie. C'est le cas de recueillir le fruit de cette

étude des institutions, de la vie privée, des arts, de la littérature et des sciences, dont nous avons reconnu la nécessité pour le philologue.

Est-ce à dire que, mis en présence d'un texte, après avoir étudié ces différentes sciences, on se trouverait muni de toutes les connaissances nécessaires pour le comprendre? Nullement. Avoir étudié une science, si bornée soit-elle, et certes la nôtre ne l'est pas, ce n'est pas en posséder tous les détails. Si bien qu'on connaisse sa grammaire, ses antiquités, son histoire littéraire, on n'aura pu loger dans sa mémoire toutes les particularités du langage de tous les auteurs, tous les faits les plus insignifiants auxquels un auteur quelconque peut faire allusion, ou qui peuvent éclairer une idée qu'il exprime. Ce qu'aura pu vous donner l'étude générale des sciences philologiques, c'est de savoir promptement vous orienter, de savoir où et comment vous renseigner, de savoir faire la recherche qui vous éclairera. Beaucoup des faits, soit de grammaire, soit d'antiquités, ou de quelque autre science , dont vous pourrez avoir besoin pour expliquer un passage, n'ont pas même encore été relevés. Vous les établirez ; et c'est ainsi que l'interprétation se trouvera souvent élargie par une recherche à faire sur l'emploi d'un mot, sur un événement, sur une institution.

C'est qu'en effet nous ne devons pas nous borner à aftirmer. Nous devons donner des preuves, ou, à défaut de preuves, dans les cas très nombreux où il faut se contenter de probabilité, des raisons. Ces

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preuves et ces raisons seront de nature diverse selon les cas. Tantôt il faudra montrer que l'auteur que nous expliquons a l'habitude d'employer une expression dans l'acception que nous lui supposons ; tantôt, qu'il connaît lii circonstance à laquelle nous prétendons qu'il fait allusion ; tantôt qu'on peut lui attribuer l'erreur que nous croyons trouver dans ses paroles, parce qu'il en a commis de semblables. Souvent aussi on devra recourir à d'autres auteurs pour préciser le sens d'un mot rare qui se trouve chez eux, ou pour voir comment ils ont entendu une idée qu'ils auront empruntée à notre texte, une expression qu'ils en auront imitée. Ailleurs, il faudra rappeler ou démontrer des faits historiques qui confirment l'explication proposée ; là aussi, à moins qu'il ne s'agisse de faits parfaitement avérés, il y aura lieu de remonter aux sources et de les citer. Cette nécessité de citer des textes dans beaucoup d'occasions trompe parfois les commençants, et non pas seulement les commençants. On croit bien faire en citant sans nécessité, en multipliant les rapprochements d'où ne résulte aucun éclaircissement. Gardez-vous avec soin de cette erreur. Pas d'explication que vous ne soyez en mesure de justifier, pas d'affirmation sans preuve. Mais pas de citations et de renvois superflus, pas de rapprochements inutiles.

Il va sans dire qu'en préparant une explication vous vous entourerez de tous les secours que vous aurez à votre portée. Vous lirez les commentaires, les mémoires, les articles de Revues, où votre texte

aura été discuté. C'est im devoir élémentaire. En toute recherche, on doit commencer par prendre connaissance de ce qui a été dit sur le sujet, pour en faire son profit, pour ne pas refaire un chemin déjà parcouru au lieu de pousser plus loin, et aussi pour ne pas donner comme son invention ce que d'autres ont trouvé auparavant. Mais cette science très légitime que vous aurez acquise, ne vous croyez pas tenus de la mettre toute dans votre explication. Ne rapportez et ne discutez que des opinions qui en vaillent la peine. Et surtout maintenez votre indépendance vis-à-vis des savants que vous aurez consultés. N'acceptez aucune interprétation sur l'autorité de personne. N'estimez que les raisons qu'on vous donnera. Jugez par vousmêmes, et si les interprétations proposées par d'autres ne sont pas satisfaisantes, ce qui arrivera souvent, cherchez-en de nouvelles.

L'explication ne doit laisser dans l'ombre aucun mot, si humble soit-il. Il n'est pas de pronom, pas d'article, pas de particule, dont la valeur ne doive être exactement déterminée. Mais il ne faut pas que l'explication s'absorbe dans les mots. Les mots n'ont d'importance que pour autant qu'ils constituent ou modifient le sens d'une phrase. Chaque phrase à son tour n'est que la partie d'un tout, et c'est le tout encore plus que la partie qu'il s'agit de comprendre. Ce tout, ce n'est pas seulement un chapitre d'histoire, ou une tirade dans un drame, un de ces morceaux que l'usage des versions et les nécessités des examens nous ont beaucoup trop

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habitués à détacher. C'est le tout que l'auteur luimême a voulu donner; c'est un ouvrage historique, c'est une harangue, un drame, une épopée entière. Ce n'est que dans une œuvre entière qu'apparaîtra l'intention de l'auteur, son plan, sa pensée. Ce n'est qu'en présence de l'œuvre entière que l'on comprendra l'impression qu'il a voulu produire, et qu'on éprouvera celte impression. Aussi l'interprétation devra aller constamment du détail à l'ensemble, de l'ensemble au détail. L'un ne se comprend qu'au moyen de l'autre. De là le devoir pressant d'étudier vos auteurs à plusieurs reprises. Commencez par prendre connaissance de l'œuvre entière par une lecture rapide. Étudiez ensuite plus spécialement chaque partie, ainsi que nous sommes forcés de le faire dans nos leçons trop espacées; mais sans perdre de vue l'ensemble. Enfin, revenez sur l'ensemble, après vous être assurés que vous avez compris chaque page et chaque ligne. Cherchez alors à saisir le but que l'auteur s'est proposé, l'effet qu'il attendait de son œuvre. Laissez-la agir sur vous, pénétrez-vous en. Puis demandez-vous quels moyens il a employés, dans quelle mesure et comment il a réussi. Rappelez-vous dans quelles conditions étaient placés les premiers lecteurs, ou les premiers auditeurs, et essayez, par un effort d'imagination, de réaliser ces conditions pour vousmêmes. C'est ainsi que vous approcherez enfin de cette intelligence parfaite qui doit être le but de l'interprétation, qui ne peut se traduire tout entière en paroles, dont la meilleure part peut-être

reste le secret de chacun et la récompense de son labeur. Mettez-en du moins tout ce que vous pourrez dans les explications destinées à ouvrir à d'autres cette parfaite intelligence, ou à prouver que vous l'avez cherchée pour vous-mêmes.

11 suffit d'un peu de réflexion sur ce que nous venons de dire, pour sentir que l'intelligence parfaite d'une œuvre quelconque ne peut être obtenue à la première lecture, ni à la seconde, mais qu'elle suppose, outre toutes les connaissances que nous avons énumérées dans ce cours, une longue intimité avec l'auteur. Il n est donc guère possible, dans la brièveté de cette vie, et au milieu de beaucoup d'autres occupations, d'acquérir une si parfaite intelligence d'un grand nombre d'oeuvres. Mais rien n'en fait approcher, rien n'exerce à l'explication, comme d'être arrivé à posséder complètement au moins un auteur. Aussi, c'est le conseil par lequel je voudrais terminer ces quelques remarques sur l'étude des textes, ayez chacun un auteur grec et un auteur latin qui soient vos auteurs, que vous connaissiez à fond, que vous relisiez cependant toujours, qui forment le centre de vos études et à l'explication desquels vous rapportiez tout ce que vous observerez et apprendrez ailleurs. Choisissez, cela va sans dire, des auteurs qui vous soient sympathiques, qui vous intéressent, en compagnie desquels vous pensiez avoir du plaisir à vivre pendant de longues années. Lisez d'eux tout ce qui en est conservé. Lisez tout ce qui a été écrit sur eux. Tenez-vous au courant des

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publicatioDS nouvelles qui les concernent. Ainsi munis, cherchez vous-mêmes à les comprendre mieux encore que personne ne l'aura fait avant vous. Corrigez-en le texte où il est fautif, éclaircissez-le où il reste obscur. Contribuez pour votre part et sur ce terrain limité à l'immense travail collectif qui fait que de génération en génération on réussit mieux à pénétrer la pensée de ces grands hommes du passé et à la faire fructifier dans le sein des générations suivantes. En même temps qu'une réelle satisfaction et un plaisir délicat pour vous-mêmes — car vous verrez la jouissance grandir en raison directe de votre travail — vous aurez trouvé le plus sûr moyen de vous rendre toujours plus capables de bien remplir votre utile et noble tâche, et de contribuer pour une part, si modeste qu'elle soit, à l'avancement de la science. Vous aurez réalisé précisément ce que j'ai essayé dans ces quelques leçons de vous représenter comme étant le but de nos études.

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