H. UsENER, Philologie und Geschichtswissenschaft, p
discussion des leçons douteuses dans la recension, et toute l'émeudalion, ne peuvent se faire qu'avec l'interprétation. 11 n'est aucun moyen de prouver qu'une leçon est préférable à une autre, également bien attestée, ou de démontrer que toutes sont fautives et qu'il fciut adopter une correction, si ce n'est de faire voir quel est le sens exigé par le contexte.
La première chose à faire, je le répète encore, c'est d'établir le texte le mieux attesté. C'est ce texte-là que nous soumettrons à l'interprétation et que nous conserverons autant que possible, c'est-à-dire autant qu'il présentera un sens acceptable. En effet, tant que le texte le mieux attesté peut s'expliquer, l'émendation ne doit intervenir que très exceptionnellement, si une leçon conjecturale est très probable d'après le sens, ou d'après les habitudes de l'auteur, et si, en même temps, on voit très clairement ce qui a pu faire naître la leçon des manuscrits. En dehors de là, la tradition doit être respectée, puisque c'est par la tradition que le texte nous est connu, et que la tradition, par conséquent, jusqu'à preuve du contraire, conserve, comme telle, une probabilité supérieure. Probabilité mathématique, à ne parler que de celle là. Dans un texte d'une certaine étendue, il y a toujours, et de l'aveu de tous, plus de mots, ou, si vous voulez, plus de lettres copiées exactement que remplacées par d'autres. Donc, en dehors de raisons particulières, il y a plus à parier pour la tradition que contre. Mille fois, d'ailleurs, l'expérience a montré qu'une leçon
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suspectée et rejetée par les critiques a été ensuite justiHée par la découverte de faits nouveaux. Pour un éditeur, donc, il convient, autant que possible, de conserver le texte le mieux attesté, même obscur, même suspect, afin de laisser le temps à la lumière de se faire. Mais notez, je vous prie, que je dis le texte le mieux attesté, et non le texte d'une édition quelconque, ni la vulgate, c'est-à-dire un texte qui, par hasard, jouit de la faveur du public depuis un certain temps. Et de plus, libre à l'éditeur, libre à vous surtout qui expliquez, d'exprimer toute sorte de soupçons et de doutes.
En règle générale donc, pas de conjecture sans nécessité, c'est-à-dire pas de conjecture, à moins que la leçon la mieux attestée ne soit inacceptable. Qu'est-ce qui peut la rendre inacceptable ? C'est, ou qu'elle n'offre aucun sens, ou un sens qui se trouve en contradiction avec le contexte, ou un sens absurde quand on a lieu de croire l'auteur raisonnable. Ou bien, c'est que l'expression est incorrecte chez un auteur qui sait sa langue , ou contraire à ses habitudes de langage. Encore chacune de ces conditions souffre-t-elle des exceptions. Car un passage peut n'offrir aucun sens à nous modernes, à cause de notre ignorance d'une foule de circonstances. L'auteur a pu se contredire une fois, ou écrire une chose absurde, alors même que cela ne lui arrive pas ordinairement. 11 a pu une fois se servir d'une expression autre que celle qu'il emploie partout ailleurs en pareille circonstance. Il y a là mille nuances de vraisemblance, les unes à
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peine (lignes d'èlre envisagées, les autres atteignant presque à la certitude, la plupart intermédiaires, entre lesquelles on ne réussira à discerner que moyennant un tact extrêmement fin et extrêmement exercé. Impossible d'entrer ici dans le détail. Tenons ferme seulement à ce double principe, qu'il faut conserver la leçon la mieux attestée, si elle n'est pas inacceptable ; mais aussi, quand elle l'est, qu'il faut savoir le reconnaître, sans respect superstitieux pour la tradition, sans faire violence au texte pour y trouver un sens qui n'y est pas, et à sa propre intelligence, pour se persuader qu'on comprend ce qui est incompréhensible.
On a l'habitude de faire de l'explication des textes deux opérations distinctes ; l'une qui consiste à rendre le texte en français, l'autre à justifier la traduction donnée et à éclaircir ce qui reste obscur après avoir passé en français. Dans notre jargon universitaire on appelle la première opération l'explication, la seconde le commentaire. Il est curieux d'observer combien l'Université, qui devrait être la gardienne de la langue, est portée à la corrompre. On dit du professeur qu'il fait sa classe, au lieu de dire qu'il fait sa leçon dans sa classe. Le mot de copie, qui désigne proprement la transcription d'un texte, signifie aujourd'hui une feuille de papier couverte d'un texte ou entièrement blanche. Le mot expliquer a été pareillement détourné de son sens propre. Il est devenu synonyme de traduire. Une fois qu'on a dit explication pour traduction, il a fallu un autre terme pour explication, et l'on a
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dit commentaire, ce qui n'est pas sans inconvénient. Commenter un auteur, c'est trop souvent parler sur un auteur, ou à propos d'un auteur, plutôt que laisser parler l'auteur. Un commentaire a trop l'air de quelque chose dont on peut aussi bien se passer. Pour éviter tout malentendu, disons traduction et interprétation, et convenons que le mot d'explication, s'il nous arrive de l'employer, sera synonyme d'interprétation, et non pas de traduction.
La traduction est-elle nécessaire? Est-elle utile? Il est permis d'en douter. Maurice Haupt, énumérant les trois conditions essentielles d'une véritable intelligence des textes, posait en première ligne celle-ci : Ne pas traduire ^ La traduction présente un double danger. D'abord, on risque de s'imaginer que l'on comprend un texte parce qu'on a réussi à le mettre en français, tandis que toutes les difficultés que peuvent présenter la pensée de l'auteur ou les faits dont il parle ne sont que transportées dans notre langue. En second lieu, comme aucune traduction, par suite de la diversité des significations de chaque mot en chaque langue, n'est adéquate, on substitue au texte donné un autre texte, et c'est celui-ci qu'on s'approprie. En d'autres termes, on fait venir à soi l'auteur ancien, au lieu d'aller à lui. Et pourtant c'est aller à lui et se mettre à sa place, qui est la condition indispensable pour vraiment le comprendre. Il est parfaite-