Classical Review, II (1888), p
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longtemps réformé son enseignement, et se trouva plus prête qu'aucun autre pays, vers la fin du XV® siècle, à recevoir la bonne semence des lettres renaissantes. Le seul nom d'Érasme, élève de l'école de Deventer, et l'une des lumières de la Renaissance dans le Nord, suffirait à caractériser la situation. Ce solide enseignement classique secondaire offrit les moyens d'organiser de bonne heure un enseignement régulier de la philologie dans les universités de Leyde, Utrecht, Groningue,Louvain, auquel ne manquèrent jamais, durant trois siècles, des professeurs éminents, quelques-uns illustres. Il faut nommer en tête notre Scaliger, qui vécut à Leyde de 1593 à 1609; puis Juste Lipse, les trois Dousa, Daniel et Nicolas Heinsius, Jean Frédéric Gronov, Gérard Jean Vossius, les deux Burmann, Hemsterhuis, Valckenaer, et tant d'autres. Ils cultivèrent tout le champ de la philologie, concentrant cependant leurs efforts sur l'explication et la critique des auteurs, et principalement des auteurs latins ; plusieurs d'entre eux plus préoccupés de recueillir des matériaux que d'en tirer parti, d'autres, au contraire, comme Nicolas Heinsius et Jean Frédéric Gronov, devant compter au nombre des critiques les plus hardis et les plus habiles.
Les caractères dominants de l'école anglaise, représentée par l'un des princes de la philologie, Richard Bentley, puis par Markland, Dawes, Porson, et beaucoup d'autres, sont à peu près les mêmes que ceux de l'école hollandaise, si ce n'est que le grec prend ici le pas sur le latin, que le
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danger de se perdre dans la masse des faits et le menu détail est beaucoup moindre, enfin que l'enseignement est moins fermement organisé ; toutes les études quelconques ont en Angleterre un caractère moins professionnel, plus libre et plus varié. Mais aussi, plus qu'ailleurs peut-être, les études classiques ont toujours été honorées comme le plus important et le plus noble des éléments d'une haute culture générale.
Nous voici arrivés. Messieurs, à la période allemande, c'est-à-dire à la période actuelle, dont les représentants les premiers en date, les plus nombreux, et, sauf quelques exceptions très importantes, les plus éminents, sont allemands. C'est en Allemagne que les études relatives à l'antiquité ont pris de la façon la plus visible le double caractère que nous leur avons assigné dans la précédente leçon, celui de science et de science appliquée. Ce caractère s'est formé peu à peu depuis les premiers temps où la Renaissance pénétra en Allemagne ; il éclata vers la fin du siècle dernier et s'affermit de plus en plus en ce siècle. La même manière de voir, ou plutôt la même manière de faire, car les théories varient beaucoup, en Allemagne aussi bien qu'ailleurs, s'est répandue dès lors, à des degrés divers, dans la plupart des autres pays, Scandinavie, Suisse, Autriche, Belgique, Italie, Angleterre, États-Unis d'Amérique, et France.
C'est en Allemagne que les idées et les découvertes nouvelles du xiv® et du xv® siècle furent le ^ plus résolument appliquées à l'enseignement. La
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Renaissance allemande fut presque toute pédagogique. Ses principaux représentants sont des régents, comme Jacob Micyllus, Jean Sturm, Jérôme Wolf, Michel Neander, Joachim Gamerarius. Quant à Jean Reuchlin, dont le nom se place à côté de celui d^Érasme, s'il occupa dans la vie des positions diverses, il fut aussi professeur pendant longtemps, et exerça une action immense sur l'enseignement. La Renaissance eut une grande influence sur le mouvement religieux qui la suivit de près, la Réforme; et elle fut à son tour mise au service de la Réforme, dont on connaît le zèle pour le perfectionnement et la diffusion de l'instruction. Le second réformateur, l'ami et le conseiller de Luther, Philippe Melanchthon, mérita le nom de praeceptor Germaniae, tant il déploya de zèle et d'habileté dans cette œuvre. L'organisation donnée à cette époque à l'enseignement secondaire de l'Allemagne est restée telle, en somme, jusqu'à la fin du siècle dernier. Toujours dès lors, quoique le niveau de l'instruction ait beaucoup varié selon les temps et les lieux, les langues classiques, le latin du moins, restèrent en honneur dans les collèges ; toujours, dans les universités, les études classiques furent cultivées dans l'intérêt de ceux qui devaient se consacrer à l'enseignement. Seulement, le fait que les écoles avaient été organisées sous l'influence de la Réforme religieuse, et le plus souvent par les autorités religieuses, fut cause que dans les universités nos études restèrent confondues en grande partie avec les études théologiques. C'étaient pres-
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que toujours des étudiants en théologie qui suivaient les cours relatifs à l'antiquité et qui, dans la suite, étaient chargés de l'enseignement dans les collèges. Leurs maîtres en ces matières étaient les uns aussi d'anciens théologiens, comme Ernesti; les autres avaient fait des études de droit, comme Heyne. Différentes voies aboutissaient à l'enseignement classique ; la philologie n'était pas, comme elle l'est aujourd'hui, une carrière à part. Elle le devint vers la fin du siècle dernier. C'est le 8 avril 1777 que les Allemands aiment à désigner comme le jour de naissance de la philologie classique. C'est ce jour-là qu'un jeune homme de dix-huit ans, nommé Frédéric- Auguste Wolf, obtint sur sa demande expresse, et non sans peine, d'être inscrit dans les registres de l'université de Gœttingue comme studiosus philologiae, étudiant en philologie. Ce n'était pas là un caprice ni un enfantillage. Wolf savait ce qu'il voulait. Trente ans plus tard, dans une œuvre magistrale, Darstellung der Alterthumswissenschaft , tableau de la science de l'antiquité, il a exposé sa pensée, après l'avoir mise en pratique pendant vingt ans, avec un succès immense, dans sa chaire de l'université de Halle. Ce qu'il voulait dire en demandant que les études relatives à l'antiquité classique eussent leur nom à elles, c'est qu'elles devaient avoir aussi une existence propre, comme science multiple sans doute — il la divisait en vingt-quatre disciplines — mais une en même temps, et formant un tout, un système, ayant ses limites naturelles et son centre déterminé par la
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nature de son objet. Sur ce dernier point, sur le principe d'unité de cette science qu'il a postulée, et, il est permis de le dire à son honneur, qu'il a constituée, Wolf, à mon sens, n'a pas été assez explicite ni assez conséquent. Gomme la plupart de ses successeurs, il a reculé devant le mot qui seul indique un véritable principe d'unité, le mot de science appliquée, ou science positive, comme on dit en Allemagne en parlant des sciences analogues , théologie, droit, médecine. Mais s'il a méconnu le principe d'unité, il a vu l'unité de nos études, qu'exprime bien ce nom de science de lantiquité, et que Wolf définit mieux encore, en même temps que leur diversité, dans les termes suivants : c La science de l'antiquité comprend l'ensemble des études qui nous font connaître les actions et les destinées des Grecs et des Romains, leur état politique, intellectuel et domestique, leur civilisation, leurs langues, leurs arts et leurs sciences, leurs mœurs et leurs religions, leurs caractères nationaux et leurs idées, afin de nous mettre à même de comprendre parfaitement leurs œuvres et nous en approprier la substance et l'esprit, en évoquant la vie antique et en la comparant, à celle des âges suivants et à la nôtre K » Vous le voyez, il ne manque qu'une chose à cette définition, c'est de dire plus exactement pourquoi il nous faut cette vive intelligence des œuvres classiques, fondée sur cette
1. F.-A. Wolf, Darstellung der Alterthumswissenschaft , Berlin, 1807, p. 30.
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exacte connaissance du monde ancien. Il nous la faut, nous l'avons vu, non seulement afin de nous approprier à nous-mêmes la substance et l'esprit des œuvres anciennes, mais particulièrement afin de pouvoir en tirer le fruit qu'on en attend pour l'éducation de la jeunesse. Et c'est bien ainsi que depuis Wolf on l'entend dans la pratique, si on ne le reconnaît pas assez en théorie. G'est sur ce fait que repose depuis cette époque toute l'organisation des études philologiques en Allemagne et dans la plupart des autres pays, chez nous-mêmes aussi, depuis que des études régulières en vue de la carrière de l'enseignement ont été organisées dans nos
facultés.
Nous voilà parvenus, Messieurs, au point où il m'importait de vous mener ce soir. Un rapide coup d'œil sur l'histoire des éludes classiques a justifié les idées que je vous avais proposées dans ma première leçon sur la nature de ces études, sur leur unité, sur leur destination. Vous n'attendez pas de moi que je poursuive leur histoire jusqu'à nos jours ; que je vous entretienne des tendances opposées qui s'y sont encore manifestées dans les deux grandes écoles rivales de Gottfried Hermann et de Bœckh, Tune accordant la prépondérance à l'étude critique, grammaticale et littéraire des textes, l'autre appuyant davantage sur la connaissance de la vie des peuples anciens, leurs institutions, leurs arts et leurs productions de toute sorte. Je ne vous montrerai pas Frédéric Ritschl, le professeur incomparable, peuplant de ses élèves les chaires des
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universités et des collèges; exemple frappant entre tous, à cause de sa puissance exceptionnelle, de Taction que peut.exercer.etque doit exercer d'après notre définition, renseignement supérieur sur l'enseignement secondaire. Je ne vous parlerai pas davantage de savants hors ligne, tels que Niebuhr et Otfried Mûller, Welcker et Gerhard, Lachmann et Madvig, dont les œuvres n'auraient pas produit la moitié de leurs fruits sans cette alliance intime établie entre les différentes sciences qui y sont traitées, sans cet intérêt que rencontrent nécessairement les recherches et les découvertes faites sur un point quelconque d'une science auprès de ceux qui cultivent n'importe quelle autre partie de la même science. Je ne dirai rien enfin de ces œuvres collectives immenses, comme les recueils des inscriptions grecques et latines; celui des Pères de l'Église latins, de Vienne ; les Momimenti de llnstitut de Rome ; ni de ce renouvellement de tous les textes grecs et latins par des éditions critiques ; ni de ces travaux innombrables déposés dans les grandes Revues philologiques et dans les monographies de toute sorte, qui ont de même renouvelé la face des questions historiques, littéraires et archéologiques ; tout autant de choses qu'il eût été impossible d'accomplir et même d'entreprendre sans cette puissante organisation du travail, qui repose sur la conception moderne de la philologie, et sans cette armée de travailleurs initiés aux méthodes et entraînés à la pratique des recherches scientifiques. Ce qui a manqué à notre Institut pour exécuter
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avant l'Académie de Berlin son projet d'un Corpus îmcripiionum latin, ce n'est pas l'état-major, c'est Tarmée.
Je n'ajouterai qu'une pensée, qui m'est inspirée par la contemplation de cette activité immense, déployée en notre siècle dans le champ des études classiques, et la valeur véritablement scientifique de la plupart de ces travaux. Vous vous demanderez peut-être comment cet ardent amour de la science et de l'antiquité peut se concilier avec le but pratique que j'ai assigné à nos études ; vous croirez ou que je me suis trompé, ou qu'il a été heureux pour la philologie que Wolf et la plupart de ses successeurs en aient méconnu le but pratique ; vous penserez que j'aurais mieux fait de voiler ce point de vue que de le mettre en lumière si expressément. Je ne suis pas de cet avis, Messieurs. Si le but de vos études est de pouvoir contribuer un jour à répandre la connaissance de cette merveilleuse antiquité, et à rendre la jeune génération capable de prendre en mains, à son moment, le flambeau de la science, y a-t-il là rien qui puisse atténuer, qui ne doive pas exciter au contraire et raviver votre propre amour et de l'antiquité et de la science? Mais d'ailleurs ce n'est pas une option, juste ou fausse, qui décide de ces choses-là. Soyez des esprits terre à terre, attachés aux intérêts vulgaires, et professez les plus hautes doctrines sur la science désintéressée, vous n'en serez pas moins incapables ou indignes de la servir. Au contraire ayez en vous la flamme, ayez l'amour de la vérité,
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ayez la passion de connaître, et ne visez qu'à devenir de bons professeurs de sixième : c'est vous qui serez les fidèles de la science ; petite ou grande, vous apporterez votre pierre à la construction de son temple.
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Grammaire, Rhétorique et Poétique.
Après avoir défini la science de Tantiquité ou philologie classique ; après avoir vérifié notre définition par l'histoire, nous allons essayer de montrer comment les différentes parties de cette science se sont constituées; dans quels rapports chacune se trouve avec les autres et avec Tensemble ; enfin quelle méthode s'impose à elles parleur subordination à l'idée maîtresse qui les unit. Commençons par déterminer plus exactement que nous ne l'avons fait jusqu'ici les objets de cette scieace et l'ordre dans lequel il conviendra de les passer en revue.
Vous connaissez les petites éditions Hachette auxquelles le Virgile de Benoist a servi de modèle. Elles peuvent vous faire comprendre assez exactement comment la philologie est devenue ce qu'elle est aujourd'hui. Pendant longtemps, les éditions annotées n'ont renfermé que des notes. M. Benoist, après d'autres, eut l'idée de réunir, sous forme d'introductions, d'appendices et d'index, les renseignements relatifs à la personne de l'auteur, à sa langue, à sa versification, au texte de ses écrits, aux personnages, aux lieux et contrées, aux institutions
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dont il parle ou dont il suppose la connaissance. Ce procédé, dans lequel je ne peux voir qu'une erreur, ou tout au moins une exagération, quand il s'agit d'éditions classiques, est pourtant tellement naturel, que c'est, à peu de chose près, celui qu'a suivi la philologie pour se constituer telle qu'elle est aujourd'hui.
Supposez, au lieu d'un seul auteur, ou de quelques livres d'un seul auteur, tous les auteurs latins réunis, et d'autre part tous les auteurs grecs. Prenez dans tous les explications que vous auriez à donner en mille passages au point de vue de la langue. Si vous y introduisez un premier classement, comme on l'a fait pour les « Remarques sur la langue de Tite-Live»,vous aurez une grammaire latine et une grammaire grecque ; grammaire encore rudimentaire, peu méthodique, mais ressemblant à certains traités que nous ont laissés les anciens. Vienne ensuite l'habitude d'expositions plus systématiques, vienne surtout l'exemple et la lumière de la linguistique, et la véritable grammaire ne tardera pas à être trouvée.
Observez les procédés de composition et de style chez les prosateurs d'une part et les poètes de l'autre ; rangez vos observations dans un ordre convenable ; tirez-en les enseignements que le sujet comporte ; vous aurez un premier commencement de rhétorique et de poétique grecque et romaine.
Prenez dans tous les poètes d'une même langue les observations sur leur versification, du genre de celles qu'on groupe également dans ces petites édi-
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tions sous le titre de « Particularités de prosodie et de métrique » ; réunissez tout cela, ramenez-le à des vues d'ensemble ; essayez d'en découvrir la raison : votre métrique grecque et latine sera faite, sinon parfaite.
Il n'en va pas autrement de l'histoire et de la géographie ancienne ; de ce qu'on a appelé longtemps les Antiquités, et qu'on préfère nommer aujourd'hui les Institutions ; enfin, de la mythologie. Autrefois on disait à l'enfant, en note, ce qu'il avait besoin de savoir sur Hannon, sur Eryx, sur le iustitium, sur Feronia, quand il rencontrait ces mots dans le texte. On les a mis ensuite, avec leur explication, dans l'ordre alphabétique. Enfin, M. HomoUe, dans le troisième volume du Tite-Live Benoist-Riemann, a détaché de la table alphabétique et rangé par ordre systématique les articles relatifs aux antiquités. Il se trouve donc, à la fin du volume, un petit traité de 139 pages sur le droit public de Rome, peuple, magistrat, sénat; sur l'administration romaine, finances, armée, marine, justice, religion ; et sur la métrologie, poids, mesures, monnaies et temps. Pourquoi s'arrête-t-on en si bon chemin ? Pourquoi ne ferait-on pas aussi bien, pour ce volume, une petite histoire romaine de l'an 211 à 201 ; une petite géographie des pays où se déroule la guerre ; une petite mythologie des divinités qui y sont mêlées de quelque manière ? On a fait mieux, Messieurs. On a réuni tous ces petits exposés fragmentaires auxquels aurait donné lieu chaque auteur ou chaque volume d'auteur, et l'on
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a formé de véritables traités systématiques des antiquités ou institutions grecques et romaines; de la géographie du monde ancien; de la mythologie. Enfin, les événements de la vie publique des deux peuples classiques, dont il faut connaître la succession pour bien comprendre les récits et surtout les mentions accidentelles qu'en font les auteurs anciens ; ces événements, racontés d'une manière suivie, formèrent ce qu'on appelle l'histoire grecque et l'histoire romaine.
Il n'est guère d'auteur grec ou latin qui ne parle d'aucune œuvre d'art; il en est dont l'explication exige qu'on recoure constamment à l'étude des monuments de l'art antique qui sont parvenus jusqu'à nous. La réunion des connaissances acquises à cette occasion aurait suffi à constituer ime autre branche de la philologie classique, l'archéologie, si d'autres causes ne l'avaient fait naître.
Ce qui se détache le plus naturellement de Texplication d'un auteur, pour la précéder, c'est une notice sur sa vie et ses œuvres, les circonstances où elles ont été produites, les destinées qu'elles ont subies. Le jour où une série de notices de ce genre fut formée, par ordre chronologique, on eut le premier rudiment d'une histoire de la littérature, dont le besoin d'ailleurs se faisait sentir aussi au cours de l'explication, puisque les auteurs parlent les uns des autres et se trouvent les uns vis-à-vis des autres dans des rapports de dépendance divers. On peut considérer soit comme complément de l'histoire littéraire, soit plutôt comme une nouvelle
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face de l'histoire générale, l'histoire de la philosophie et des sciences dans l'antiquité. En tout cas, il est facile de voir que cette histoire aussi serait virtuellement contenue dans un commentaire explicatif général des auteurs anciens.
Enfin, le centre de toutes les études philologiques, c'est, on ne saurait trop le répéter, l'étude des textes mêmes. Cette étude n'est pas seulement, comme pour l'historien, le point de départ; c'est aussi bien le but. Notre connaissance du monde antique, pour la plus grande part, est tirée des textes ; tout entière aussi elle doit servir à éclairer les textes , et particulièrement ceux qui sont les principales sources de culture générale pour les peuples modernes. L'étude des auteurs ne peut se mettre en système; elle est l'application de la science philologique et non une de ses parties. Cependant, cette application elle-même forme le sujet de certaines sciences qui montrent comment elle doit procéder; on les appelle la paléographie, la critique, l'herméneutique et l'épigraphie. La paléographie , c'est la science des écritures, comprenant les règles du déchiffrement. La critique, c'est l'ensemble des règles à observer ou des méthodes à employer pour établir les textes. L'herméneutique, c'est la science de l'explication proprement dite, de l'interprétation, épjxTiveia. L'épigraphie enfin, c'est de ces trois sciences ce qui concerne une catégorie spéciale de textes, les inscriptions.
Nous venons de passer en revue les diverses sciences dont l'assemblage forme la philologie clas-
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sique. C'est la grammaire, la rhétorique, la poétique avec la métrique; l'histoire et la géographie du monde gréco-romain; les antiquités ou institutions de toute sorte, vie publique et vie privée; la mythologie ; rarchéologie ; l'histoire de la littérature grecque et romaine ; l'histoire des sciences et de la philosophie; enfin la paléographie, la critique, l'herméneutique et l'épigraphie. Est-il besoin maintenant de rappeler que de ces sciences, sauf les quatre dernières, qui, par leur essence, sont des sciences d'application, chacune a en même temps sa place marquée, en dehors de la philologie, dans quelque département de la science universelle ou science pure ? Nous l'avons assez affirmé dans notre première leçon; nous le ferons voir encore dans la suite à propos de chacune en particulier. Si donc désormais c'est sur l'aspect qu'elles présentent en philologie que nous insisterons surtout, n'oubliez pas, Messieurs, que ce n'en est qu'un aspect. Souvenez-vous que si la philologie est une science appliquée, elle est une science; et que toute science cesse de l'être, si elle perd de vue l'ensemble des choses et leur enchaînement naturel. Ne vous croyez pas philologues accomplis, si la philologie vous suffit; si l'étude de chacune de ses parties ne vous entraîne pas au-delà de ses limites, sur la voie qui mène, à perte de vue , au but dernier de toute connaissance. En philologie, les sciences que nous avons énumérées, naissent, comme on vient de le voir, indépendamment les unes des autres, de l'étude même des textes; elles en sont à la fois Je résultat et la
condition. Chacune donc se produisant de son côté et toutes simultanément, dans quel ordre les rangera-t-on? Comment en faire un système, dont les parties se suivent dans un ordre rationnel et semblent procéder les unes des autres? Telle est la question qu'on s'est posée souvent et à laquelle on a donné diverses réponses. Les plus connues sont celles de Wolf et de Bœckh, ce dernier surtout très préoccupé de trouver une ordonnance parfaitement logique. Ajoutez-y le plan de Freund, dans son Triennium, celui de S. Reinach, dans son Manuel, et celui d'Iwan Mûller, dans son Handbuch. Tous ces plans sont d'autant plus artificiels qu'ils sont plus réguliers; certains sont fondés sur des considérations subtiles, si ce n'est évidemment fausses. En raison même de leur nature et de leur origine, les sciences philologiques ne forment pas tant une chaîne qu'un cercle ; elles se groupent toutes autour de leur centre commun, l'étude des textes. Dans ce cercle, l'ordre de succession est peu important. Tout ce qu'on peut demander, c'est qu'il ne choque pas trop nos habitudes de répartition et de disposition logique; c'est que les sciences dont les objets se ressemblent soient groupées ensemble, par masses homogènes , sinon par séries symétriques. C'est là uniquement ce que nous nous proposerons. Nous formerons trois ou quatre grands groupes, en rapprochant les disciplines qui vont le plus naturellement ensemble. Le premier sera composé de la grammaire, de la rhétorique et de la poétique, y compris la métrique; le second, de l'histoire, des
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antiquités on institutions, et de la mythologie; le troisième, de l'histoire de Tart et de la littérature. Une dernière leçon sera consacrée à Texamen des sciences méthodologiques, telles que paléographie, critique, etc., et à quelques conseils pratiques sur l'explication des auteurs.
Dès aujourd'hui, nous allons aborder, afin de n'avoir pas l'air de la redouter, celle de ces sciences qui est, sinon la moins aimable, du moins, je le crains bien, la moins aimée, la grammaire.
La plupart de ceux qui ont essayé, depuis un demi-siècle, de définir et de délimiter la philologie classique, se sont attachés à la distinguer de la linguistique. Il est presque incroyable qu'on en soit encore à éprouver le besoin de justifier une telle distinction. C'est pire que si l'on avait à prévenir la confusion entre la médecine et la physiologie. 11 est vrai qu'un très grand et très illustre savant a pu commettre une telle confusion. Ce n'en est pas moins une méprise énorme. Et, je le répète, confondre la linguistique et la philologie classique est pire. Le terrain commun à ces deux sciences est encore plus restreint, si possible, que celui qui l'est à la médecine et à la physiologie. On était excusable à la rigueur dans les premiers temps, quand le nom même de philologie comparée qu'on donnait à la linguistique pouvait tromper, et que, de fait,
la linguistique ne s'étendait guère au-delà du groupe indo-européen, dont le latin et le grec forment une partie considérable; quand d'autre part la philologie classique n'était pas encore en possession assurée de tout son domaine , et qu'on pouvait croire, en y jetant de loin un regard distrait, que l'étude des langues en était aussi tout ou presque tout l'objet. Mais depuis lors Thorizonde la linguistique s'est étendu ; les langues aryennes n'y figurent plus au premier plan que grâce à ces circonstances fortuites, qu'elles sont les plus généralement connues, qu'on a fait sur elles les premières découvertes, et qu'elles possèdent, plus que d'autres groupes, des documents de leur état ancien. D'autre part, la philologie classique est affermie dans toutes ses positions et s'étend bien au-delà du domaine de la grammaire. Il devrait être, inutile désormais de revenir sur la distinction à faire entre ces deux sciences.
En effet, si l'on considère d'abord la surface occupée par chacune, il est facile de se convaincre que le terrain qui leur est commun, l'étude des langues grecque et latine , ne forme qu'une portion relativement restreinte de chacune. Pour indiquer des mesures toutes matérielles, dans l'Encyclopédie de la philologie classique de Bœckh, 77 pages sur 803 sont consacrées à l'étude des langues anciennes ; dans celle d'Iwan Mûller, moins d'un volume sur neuf; dans le Manuel de M. Reinach, 50 pages sur 380. D'autre part, dans le Précis de linguistique de Frédéric Mûller, ces deux langues
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tiendront peut-être un centième de tout l'espace; même dans la grammaire comparée des langues indo-européennes, qu'on a trop souvent le tort de viser seule quand on parle de linguistique, le gi^ec et le latin ne sont que deux sur huit ou neuf. Tout le reste de la philologie classique n'a aucun rapport avec tout le reste de la linguistique.
Mais cette différence d'étendue n'est que la conséquence d'une différence plus importante. La linguistique est une science dont l'unité réside dans son objet, tandis que la philologie classique n'a d'unité que par son application. Inutile d'insister davantage sur ce dernier point, à l'examen duquel nous avons consacré toute une leçon. Et quant à l'unité de la linguistique, en faut-il une démonstration expresse? Sans doute, le langage a un élément physiologique et un élément psychologique ; la linguistique ne doit négliger ni l'un ni l'autre; elle confine même à l'acoustique. Mais quelle est l'action humaine qui ne se produise par des organes et ne suppose par conséquent, pour être parfaitement comprise, la connaissance du fonctionnement de ces organes? La langage n'en est pas moins une chose à part, un objet d'étude aussi nettement déterminé et délimité que les beaux-arts, par exemple, ou le droit ; bien plus que la religion.
Enfin, pour autant même que l'objet de la linguistique et de la philologie classique est identique, la méthode de l'une et de l'autre est différente; en sorte que l'étude du grec et du latin en lioguislique et la grammaire grecque et latine en philologie ne
se confondent pas. Elles se complètent plutôt et se prêtent un mutuel appui. C'est ce dont nous allons nous rendre compte en passant aux questions qui doivent faire le principal sujet de notre entretien d'aujourd'hui. Quelle est la place de la grammaire dans la philologie classique? Comment convient-il d'étudier la grammaire?
Le rôle de la grammaire dans nos études est capital. La grammaire est l'un des fondements, on pourrait presque dire, le fondement de toute interprétation sérieuse des textes; et quelle est la science relative à l'antiquité qui ne repose sur l'étude des textes? Dans l'histoire littéraire, songez à tous les problèmes dont la solution dépend, tout ou partie, de la grammaire. L'époque et la patrie des poèmes homériques, leur composition même, unique ou multiple et successive, est une question de grammaire, puisque c'est entre autres d'après le mélange des dialectes qu'on en juge. La chronologie des dialogues de Platon devient une question de grammaire, depuis qu'on cherche à la déterminer d'après l'emploi qu'il fait de certaines locutions , des particules, etc. L'attribution du Dialogue des orateurs à Tacite, ou celle qu'on a récemment tentée de la Guerre d'Afrique à Pollion, est encore une question de grammaire, puisque c'est en grande partie à des ressemblances ou des dissemblances de syntaxe et de vocabulaire que sont empruntés les arguments pour ou contre. Il serait facile de rappeler des faits tout aussi probants pour les autres disciplines. La grande inscription récemment trou-
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vée à Gortyne, si importante pour Thistoire des institutions en Grèce, qu'en aurait-on tiré sans la grammaire pour guide dans le déchilTrement de ce dialecte peu connu ? L'inscription de Duilius avait été déclarée apocryphe d'après son caractère paléographique : voici maintenant un savant critique qui s'appuie sur des raisons grammaticales pour affirmer qu^elle remonte bien réellement au iii° siècle avant Jésus-Christ, et a été seulement recopiée au le^ siècle de notre ère. On ne saurait trop se pénétrer de cette vérité que pour le philologue, et même pour le littérateur, s'ils ne veulent s'égarer ou rester à la surface, l'exacte connaissance de la grammaire grecque et latine est d'une nécessité absolue et constante dans toutes les parties de leurs
études.
Ce fait, pour le remarquer en passant, suffirait à réfuter ceux qui ne voient dans la philologie qu'une science purement historique, un segment de l'histoire générale, l'histoire des Grecs et des Romains conçue largement comme histoire à la fois politique, littéraire, religieuse, etc. Concevez si largement que vous le voudrez l'histoire d'Angleterre, d'Espagne, et même d'Egypte ou d'Assyrie ; exigez que l'historien, pour faire un travail de première main, sache parfaitement l'anglais, l'espagnol, l'égyptien, ou l'assyrien ; est-ce que cependant vous oserez affirmer que la grammaire anglaise, espagnole, égyptienne ou assyrienne fasse partie de l'une de ces histoires?
Il est un autre point de vue auquel vous avez à
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vous préoccuper de connaître à fond vos deux grammaires. C'est que vous serez appelés à les enseigner. Je sais bien que les classes de nos lycées et de nos collèges sont divisées en classes de lettres et classes de grammaire. D'où l'on pourrait inférer que les professeurs de troisième, de seconde et de rhétorique, estimant la besogne faite par leurs collègues de la division de grammaire, seraient libres de se dispenser d'enseigner la grammaire. Mais s'il est une désignation impropre dans toute l'organisation de notre instruction publique, qui n'en manque pas, c'est celle-là. Elle l'est doublement, depuis qu'on commence le latin en sixième, le grec en cinquième, avec moins d'heures par semaine à y consacrer qu'autrefois. Vtinam essem bonus grammatîcus, s'écriait le grand Scaliger, au comble de la gloire*. Nos collégiens, à l'âge de treize ans, après trois ans de latin, diront : Je sais ma grammaire, moi; je vais faire maintenant de la littérature? Les programmes corrigent en quelque mesure le mauvais effet que produisent les noms des divisions du lycée , en recommandant une révision de la grammaire latine en troisième, de la grammaire grecque en seconde. Usez au moins de cette concession. Messieurs, si vous voulez que vos élèves arrivent au baccalauréat avec un peu de latin et une teinture de grec. En rhétorique, si vous ne pouvez faire de la répétition de la grammaire un exercice spécial, insistez d'autant plus sur la