Scaligerana ( P^ertuniani), Groningue, 1669, p
TROISIÈME LEÇON
GRAMMAIRE, RHÉTORIQUE ET POÉTIQUE
grammaire dans Texplication des auteurs. Celle-ci, si elle n'est strictement grammaticale, ne peut être que ce que nous la voyons devenir davantage chaque année au baccalauréat, affaire de bonne chance, divination, passez-moi le mot, ânonnement. D'ailleurs en elle-même l'étude grammaticale des langues anciennes a son utilité, et une utilité qui devient plus grande à mesure que les élèves avancent en âge. Il n'est pas de meilleure gymnastique de l'intelligence, il est peu d'exercices aussi utiles pour préparer les jeunes esprits aux travaux qu'ils auront à accomplir une fois arrivés à leurs études spéciales. Il faut seulement que le maître se tienne également éloigné des vieilles routines et de nouveautés qui seraient au-dessus de la portée des élèves, comme en général de tout appareil d'érudition, de l'abus des termes techniques, des étymologies hasardées ou simplement inutiles, des rapprochements ingénieux plutôt que justes, de tous ces jer.x de l'imagination qui ne sont nulle part plus dangereux qu'en grammaire.
Gomment doit-on, à la Faculté, étudier la grammaire V II y a trois manières de l'étudier. La première a pour but d'apprendre à parler ou à écrire les langues. La seconde se propose de rendre possible l'intelligence exacte des textes. La troisième n'a d'autre fin que la connaissance même des langues, considérées comme objet suffisamment digne par lui-même des investigations de la science. La linguistique ne connaît que ce dernier point de vue; la philologie doit les adopter tour à tour tous
les trois ; mais c'est le second qui lui est vraiment propre.
Vous êtes obligés d'apprendre la grammaire, non pas pour parler grec, ni même latin, puisque cet usage est complètement aboli en France en dehors des séminaires du clergé, mais pour écrire en l'une et l'autre langue; thème grec et thème latin, dissertation latine. Et cette obligation incommode, mais salutaire, vous est imposée pour deux raisons. La première, c'est que vous serez appelés à enseigner les langues anciennes par le même procédé dans les classes. Car c'est une grande erreur, quoique très répandue aujourd'hui, de croire que le but de l'enseignement classique étant de lire les auteurâ, il est inutile d'apprendre à écrire en latin. Cette erreur fait trop abstraction d'abord de l'utilité qu'a pour les enfants l'étude des langues anciennes, indépendamment du profit à tirer des auteurs. Et puis elle est en contradiction avec une expérience séculaire, c'est que des langues qui ont une grammaire aussi caractérisée et aussi différente de la nôtre que le latin et le grec, avec leur riche flexion et leur syntaxe compliquée, ne s'apprennent pas suffisamment, pour la lecture elle-même, par la lecture; il y faut des exercices d'imitation. Ce qui fait la supériorité pédagogique des langues anciennes, c'est que, grâce à leur structure grammaticale, le sens de chaque phrase peut être trouvé méthodiquement, analytiquement. Mais l'enfant ne s'empare vraiment de cette méthode et n'en prend fhabitude, qu'en s'exerçant aussi à la synthèse , en se familiarisant,
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par l'irnîtation, avec la structure grammaticale qui doit, à la lecture, lui servir de clef. Gardez-vous donc bien, je vous le conseille et vous en conjure, de négliger le peu d'occasion que vous aurez de faire faire à vos élèves des exercices grecs et latins, des thèmes, pour employer le bon vieux mot aujourd'hui mal porté.
En second lieu, on demande aux étudiants es lettres d'apprendre leur grammaire en vue d'écrire eux-mêmes en grec et en latin, et cela aussi je vous conseille et je vous supplie de ne pas le négliger, parce que le lycée, si bien qu'il ait résisté aux effets regrettables de certaines réformes, n'a pu vous donner une habitude suffisante de la composition latine et de la traduction en latin et en grec. Vous ne devez pas seulement posséder cet art aussi bien que vos futurs élèves, mais beaucoup mieux, puisque vous aurez à le leur enseigner, et aussi parce que vous devez vous élever bien au-dessus d'eux pour l'intelligence des auteurs. Or, celle-ci, si haut qu'on monte, gagne toujours à mesure qu'on se familiarise avec la pratique de la langue.
Mais je conviens que cette pratique n'est qu'un moyen. Le but, pour l'étudiant comme pour le collégien, c'est l'étude des textes. Que pour celle-ci une connaissance exacte de la grammaire soit nécessaire, il serait oiseux de s'arrêter à le démontrer. Mieux vaut passer tout de suite à une question plus sujette à discussion, à savoir quel est le caractère propre de cette grammaire philologique, et comment elle se distingue de l'étude des langues
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grecque et latine qui forme l'un des objets de la linguistique. Quelques savants éminents prétendent qu'il n'y a aucune différence réelle ; qu'il y a lieu tout au plus à établir une division du travail*. Il me semble que, si la différence est moins grande qu'entre la philologie et la linguistique, elle est encore considérable, et se constate à première vue. Le linguiste étudie les langues pour elles-mêmes, comme manifestation de Tesprit humain. Aussi, le latin et le grec n'ont pas pour lui plus d'intérêt que l'arménien ou l'albanais , s'il se borne au groupe des langues indo-européennes; que l'arabe ou le chinois, s'il cultive un champ plus vaste. Le philologue voit dans l'étude des langues non pas exclusivement, sans doute, mais principalement, un moyen ; le moyen de connaître exactement la pensée de certains écrivains dont les œuvres sont pour nous la source d'une culture supérieure. Aussi ce sont exclusivement les langues de ces écrivains-là, le latin et le grec, qui l'intéressent directement; les autres, pour autant seulement qu'elles servent à mieux comprendre celles-là. Dans le latin et le grec, toutes les époques ont une égale importance pour le linguiste , ainsi que tous les dialectes ; tout est pour lui sur le même plan. Pour le philologue , au contraire, l'intérêt se concentre sur certaines périodes du grec et du latin et sur certaines manières de les parler. Le linguiste aura de la préférence pour les vestiges de la langue la moins cul-