HISTOIRE DE L'ART ET HISTOIRE LITTÉRAIRE
les images des dieux pour le culte tout d'abord, après seulement et assez tard, pour la satisfaction propre de Tartiste et le plaisir du spectateur.
Mais ce n'est pas tout. Un ouvrage de main d'homme n'est pas œuvre d'art seulement par l'intention de son auteur. 11 l'est sans sa volonté, et malgré lui. On peut bâtir des maisons, des temples et des ponts sans s'inquiéter de beauté et de laideur, uniquement en vue de l'usage ; on peut faire de la poterie, de la menuiserie, des armures, sans songer à aucune ornementation, dans la seule idée de satisfaire aux besoins de la ménagère ou du guerrier; on peut imprimer à la monnaie une marque quelconque, qui serve seulement de garantie au commerçant ; comme qu'on fasse, on y mettra quelque chose de soi, de ses idées, de ses sentiments, de sa façon de comprendre l'utilité même, et ce quelque chose suffira à donner à ces édifices, à ces objets divers, à ces pièces d'argent, un caractère propre, qui en fera des œuvres d'art belles ou laides, agréables à voir ou déplaisantes, peu importe, mais intéressantes, mais instructives, mais permettant de mieux connaître, de mieux comprendre, de mieux juger leurs auteurs. Aussi, lors même que l'historien de l'art dédaignerait ces objets d'art de second ordre, ce qu'il ne fait point, le philologue archéologue s'en occuperait, puisque le but pour lui c'est justement de mieux connaître et de mieux comprendre les peuples qui ont mis ce quelque chose d'eux-mêmes dans ces objets.
Une autre considération encore leur assure une
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place dans l'histoire de Fart. C'est qu'ils sont des documents précieux pour cette histoire. Vous savez ce qu'on appelle un style, comme le style grec, le style gothique, le style de la Renaissance, et le caractère d'une époque, qui peut devenir lui-même un style, mais qui souvent aussi n'est qu'une certaine manière de se servir d'un style ; ainsi par exemple, dans notre siècle, qui n'a pas de style à lui, et qui ne vit que de la reproduction savante de styles anciens, il est aisé de distinguer le gothique sentimental et mou de la monarchie de juillet du gothique plus correct, plus caractérisé, mais aussi plus sec du second empire. Ces styles et ces caractères particuliers à certaines époques ne sont pas visibles seulement dans les grands ouvrages, palais et cathédrales, peintures murales et toiles pour les musées ; on les reconnaît aussi bien dans le moindre ornement d'une coupe ou d'une lampe, dans le dessin d'un pied de table ou d'un escabeau. Il en résulte qu'en l'absence de grands monuments, des produits manufacturés quelconques peuvent servir à déterminer les époques, à fixer la chronologie archéologique; bien plus, à combler des lacunes immenses, à constituer toute l'histoire de l'art pendant des siècles. Ce n'est pas là une simple supposition, c'est un fait. C'est avec des poteries, des armures, des parures et des ustensiles de ménage qu'on a reconstitué de nos jours l'histoire de l'art, et le plus clair de ce qu'on sait de l'histoire générale de plusieurs siècles de la Grèce. A jeter un premier regard général et un peu su-
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perficiel sur l'ensemble de l'art antique, quand on se rappelle l'état de la ville de Rome au commencement du 11° siècle avant Jésus-Christ, et l'invasion qu'y firent, après la conquête de l'Achaïe, les marbres et les bronzes, puis l'importation, moins soudaine, mais bien plus considérable, qui dès lors se fit, par le commerce et par les déprédations des gouverneurs de province, jusqu'à la fin delà République ; quand on se souvient enfin que jusque sous l'Empire les noms d'artistes qui sont parvenus à notre connaissance sont pour la plupart des noms grecs, on peut être tenté de croire que l'archéologie, à la différence des autres sciences philologiques, n'a que la Grèce à étudier, et que Rome n'y aura pas sa part. Ce serait pourtant une erreur. Rome a ses murs de Servius, sa Cloaque Maxime, qui sont, il est vrai, d'origine étrusque, mais qui sont des ouvrages romains ; elle a toute une architecture, dérivée de cette architecture primitivement empruntée, et combinée plus tard avec celle qu'on imita des Grecs, dans ses arcs de triomphe, ses arcades, ses temples en coupoles, ses amphithéâtres. En sculpture également et en peinture, l'art romain a ses types à lui. Néanmoins il est vrai que, sauf pour l'architecture, l'art proprement romain tiendra une modeste place dans l'archéologie. C'est la Grèce qui aura presque tous les honneurs. L'art grec en Grèce d'une part, et de l'autre, l'art romain et l'art grec à Rome, telles seront les deux parties principales de l'archéologie, l'une très vaste, l'autre beaucoup moins étendue. Les subdivisions mar-
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qiieront les périodes de chacun de ces arts nationaux et les différentes catégories de monuments.
Souvent, depuis Otfried MùUer, qui a adopté cette méthode dans son manuel, on joint à l'histoire de Fart une théorie de l'art chez les anciens. Pareillement, on a la poétique à côté de l'histoire de la poésie, la grammaire à côté de l'histoire de la langue. Cette théorie enseigne quelles sont les différentes sortes de monuments : architecture, sculpture, peinture, mosaïque, monnaies et médailles, pierres gravées, bijoux, vases peints ; quels en sont les matériaux, argile, métaux, bois, pierre, marbre; les procédés, peinture à l'eau, à l'encaustique, sur terre cuite ; les sujets, dieux, héros, hommes ; histoire, genre, portrait; animaux et plantes; paysage. On voit combien il est utile de posséder des notions de cette nature, particulièrement pour les archéologues qui, comme la plupart des philologues, ne sont pas artistes eux-mêmes.
Un chapitre de cette partie théorique de l'archéologie a pris de notre temps un développement particulier; c'est celui qui traite d'une certaine catégorie de sujets, les sujets mythologiques. Sous le titre de mythologie figurée on a publié différents ouvrages, les uns très savants, les autres populaires, qui ont cet intérêt de représenter une alliance féconde entre deux sciences philologiques, la mythologie et l'archéologie. Il est facile de comprendre tout ce que la mythologie peut gagner à ce rapprochement. La manière de figurer les dieux, les symboles qu'on leur attribue, le nombre même de's œuvres d'art
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représentant une divinité, sont des indices de l'idée qu'on s'en faisait et de la vénération dont elle était entourée, presque aussi instructifs que les noms, les descriptions et les récits qui s'y rapportent
chez les auteurs.
Ceci nous fait toucher à un point fort important. C'est que l'archéologie, soit comme auxiliaire des antiquités, soit en sa dignité propre d'histoire de l'art, ne peut être sérieusement et fructueusement étudiée qu'en présence des monuments, ou, à leur défaut, de reproductions des monuments, moulages, gravures, photographies. Heureusement, de nos jours, ces reproductions sont assez facilement accessibles, et notre Faculté est à cet égard une des plus favorisées de France.
On a souvent agité, ces derniers temps, la question de savoir comment les résultats de la science archéologique pourraient être utilisés pour l'enseignement secondaire. Je ne suis pas de ceux qui voudraient ajouter au programme déjà trop chargé du lycée un nombre, si petit fût-il, de leçons sur l'art. Mais sans leçons spéciales, , l'enseignement secondaire peut profiter de bien des manières des secours que l'archéologie apporte à nos études. Que le professeur en ait seulement quelques notions, qu'il en sache ce que tout philologue doit en savoir, qu'il ait vu surtout les monuments, et son enseignement s'en ressentira, indirectement par la connaissance plus parfaite qu'il aura du monde ancien; directement par les éclaircissements qu'il saurl en tirer et par l'à-propos avec lequel il saura
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mettre sous les yeux de ses élèves les reproductions les plus instructives. Nos livres classiques viennent au secours du professeur, un peu indiscrètement même ; on finira par faire de la grammaire latine un livre d'images.
L'histoire des littératures anciennes soulève certaines questions très analogues à celles qui se posent à propos de l'histoire de l'art. Nous avons vu qu'on peut hésiter entre une conception étroite, d'après laquelle l'histoire de l'art ne s'occuperait que des œuvres expressément destinées à être des œuvres d'art, et une idée plus large, qui embrasse aussi les objets d'usage qui ne sont des œuvres d'art que d'une manière accessoire. De même, les uns ne veulent traiter dans l'histoire littéraire que les écrits, soit en vers soit en prose, qui sont faits pour la jouissance, qui visent à plaire au lecteur, dans lesquels la forme n'est pas entièrement subordonnée au fond, les écrits, en un mot, qui font partie de ce qu'on appelle plus particulièrement la littérature. D'autres, au contraire, entendent que tout monument littéraire quelconque, tout livre, tout texte, rentre dans le domaine de l'histoire littéraire. Enfin, on a pensé que ces conceptions étaient légitimes toutes deux et pouvaient se concilier, et l'on a donné un nom à chacune. A la première serait réservé le titre d'histoire de la littéra-
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ture ; la seconde s'appellerait histoire littéraire. Et, en effet, pourquoi ne serait-il pas loisible à chacun, quand il s'agira de faire un cours, d'écrire un livre, de choisir celui des deux genres qui lui plaira? Mais pour lui-même personnellement, le philologue ne peut hésiter, c'est l'histoire littéraire qu'il doit cultiver. La science dé l'antiquité ne saurait se borner à la littérature dans le sens restreint du mot. Sans doute, c'est celle-ci, ce sont les œuvres destinées à charmer, à émouvoir, les œuvres dans lesquelles l'auteur se donne lui-même, et fait directement ou indirectement la peinture de ce qui l'entoure, ce sont ces œuvres-là, épopées, drames, poésies lyriques, harangues, plaidoyers, mémoires, qui, avec les écrits des historiens anciens, nous font surtout connaître la société ancienne et la font revivre à nos yeux. Sans doute encore, ce sont ces œuvres-là dont quelques-unes servent directement à l'enseignement de la jeunesse, et qui, par conséquent, sont pour nous les premiers sujets d'étude. Mais s'il peut paraître suffisant, à la rigueur dans une littérature moderne, de connaître les œuvres de celte espèce, il n'en est pas de même des littératures anciennes. Supposez que vous ayez à faire l'histoire des Méditations poétiques. Comme nous possédons toute la poésie française antérieure et contemporaine, il vous sera relativement facile de constater en quoi elle a pu contribuer à faire éclore ce lyrisme nouveau, et dans quelle mesure, au contraire, nous en sommes redevables au génie du poète. Comme nous avons §ous la main tout ce
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mettre sous les yeux de ses élèves les reproductions les plus instructives. Nos livres classiques viennent au secours du professeur, un peu indiscrètement même ; on finira par faire de la grammaire latine un livre d'images.
L'histoire des littératures anciennes soulève certaines questions très analogues à celles qui se posent à propos de l'histoire de l'art. Nous avons vu qu'on peut hésiter entre une conception étroite, d'après laquelle l'histoire de l'art ne s'occuperait que des œuvres expressément destinées à être des œuvres d'art, et une idée plus large, qui embrasse aussi les objets d'usage qui ne sont des œuvres d'art que d'une manière accessoire. De même, les uns ne veulent traiter dans l'histoire littéraire que les écrits, soit en vers soit en prose, qui sont faits pour la jouissance, qui visent à plaire au lecteur, dans lesquels la forme n'est pas entièrement subordonnée au fond, les écrits, en un mot, qui font partie de ce qu'on appelle plus particulièrement la littérature. D'autres, au contraire, entendent que tout monument littéraire quelconque, tout livre, tout texte, rentre dans le domaine de l'histoire littéraire. Enfin, on a pensé que ces conceptions étaient légitimes toutes deux et pouvaient se concilier, et l'on a donné un nom à chacune. A la première serait réservé le titre d'histoire de la liltéra-
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ture ; la seconde s'appellerait histoire littéraire. Et, en effet, pourquoi ne serait-il pas loisible à chacun, quand il s'agira de faire un cours, d'écrire un livre, de choisir celui des deux genres qui lui plaira? Mais pour lui-même personnellement, le philologue ne peut hésiter, c'est l'histoire littéraire qu'il doit cultiver. La science de l'antiquité ne saurait se borner à la littérature dans le sens restreint du mot Sans doute, c'est celle-ci, ce sont les œuvres destinées à charmer, à émouvoir, les œuvres dans lesquelles l'auteur se donne lui-même, et fait directement ou indirectement la peinture de ce qui l'entoure, ce sont ces œuvres-là, épopées, drames, poésies lyriques, harangues, plaidoyers, mémoires, qui avec les écrits des historiens anciens, nous font surtout connaître la société ancienne et la font revivre à nos yeux. Sans doute encore, ce sont ces œuvres-là dont quelques-unes servent directement à l'enseignement de la jeunesse, et qui, par conséquent, sont pour nous les premiers sujets d'étude. Mais s'il peut paraître suffisant, a la rigueur dans une littérature moderne, de connaître les œuvres de cette espèce, il n'en est pas de même des littératures anciennes. Supposez que vous ayez à faire l'histoire des Méditations poétiques. Gomme nous possédons toute la poésie française antérieure et contemporaine, il vous sera relativement facile de constater en" quoi elle a pu contribuer à faire éclore ce lyrisme nouveau, et dans quelle mesure, au contraire, nous en sommes redevables au génie du poète. Comme nous avons §ous la main tout ce
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qui a été écrit dès lors, il n'est pas moins aisé de suivre la trace de l'action exercée par le jeune chantre du Lac. Au contraire, prenez le recueil des poésies de Catulle, et essayez de déterminer la part des influences extérieures et celle de l'invention personnelle. Où trouverez-vous les points de comparaison nécessaires? Que sont devenus les poèmes des prédécesseurs et des contemporains de Catulle à Rome? Disparus, à l'exception de quelques maigres bribes. Et ses modèles dans la Grèce ancienne et à Alexandrie ? Disparus encore, à part quelques fragments. Et après lui, entre lui et Horace entre lui et Tibulle , qu'a-t-il été fait ? Dans quelle mesure a-t-on subi ou repoussé son influence? Les seuls témoins directs, les poèmes lyriques et élégiaques, ont péri. Que faire, pour combler de si graves lacunes, sinon rechercher avec un soin extrême les témoignages indirects ? Or, ceux-ci sont épars dans toute sorte d'écrits. Il n'est pas de texte si obscur, si technique, si peu littéraire, qui ne pmsse en fournir. Mais ces témoignages indirects, à leur tour, ne peuvent être utilisés avec profit que si les livres où ils se trouvent sont datés, attribués à leurs véritables auteurs, jugés, classés, analysés et SI les données qu'ils contiennent sont ramenées à leur source. Il faut que les ouvrages les plus insignifiants par eux-mêmes, et d'autre part les moins littéraires, les plus exclusivement destinés à un but spécial , autre que le plaisir du lecteur soient inventoriés et examinés, que leur histoire soit faite, aussi bien que celle des tragédies de So-
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phocle et des harangues de Démosthène, parce que ces ouvrages, et même de misérables fragments de ces ouvrages! recueillis par d'obscurs compilateurs des derniers siècles , peuvent nous renseigner sur quelqu'une de ces centaines de tragédies et de harangues que le temps n'a pas laissées parvenir
jusqu'à nous.
En quoi consistent ces témoignages indirects ? Il y en a de toute sorte. Il y a les fragments d'ouvrages cités, il y a des renseignements biographiques sur les auteurs et bibliographiques sur leurs œuvres, il y a même le simple fait de l'existence de tel ouvrage médiocre, qui suppose et atteste celle d'une œuvre capitale, et souvent nous donne une idée, si pâle soit-elle, de ce qu'elle a été. Dans les romans grecs des derniers siècles et chez des moralistes de second ordre, on a retrouvé de nombreux éléments de la comédie nouvelle ; Sulpice Sévère, dans sa chronique, a conservé la substance de certains chapitres de Tacite, aujourd'hui perdus, et c'est chez Quintus de Smyrne qu'il faut aller chercher l'écho des chants des premiers successeurs
d'Homère.
Ces mêmes considérations fournissent la réponse à la question de savoir quelles seront les limites de l'histoire littéraire dans le temps. Cette question, il est vrai, se pose également pour l'histoire de l'art et pour les antiquités, pour tout ce qui est histoire, en un mot. La décadence dans les arts plastiques sert à éclairer les grandes époques. Les institutions publiques et privées n'ont pas disparu tout d'un
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coup • leurs dernières transformations dans la décrépitude du bas-empire, et même les restes qive les barbares s'en sont appropriés, ont leur intérêt et contribuent à l'intelligence de ce qu'elles furent aux plus beaux temps de la République. Mais en ces sciences-là, on est assez généralement d'accord sur la nécessité de descendre jusqu'aux derniers temps de l'antiquité. En littérature, ceux qui tiennent pour l'histoire de la littérature contre l'histoire littéraire seront portés à fixer une limite plus précoce. C'est la conséquence naturelle de leur principe. . , f -i Pour nous, toute la question est de savoir où finit
l'antiquité, où commence le moyen âge. En ce qui concerne le monde latin, la chose est assez claire. C'est la deuxième moitié du vu» siècle qm forme comme un large fossé entre le monde ancien et le monde nouveau. 11 y a là une période d'arrêt, de nuit noire, qui sépare nettement les dernières lueurs du soir de l'aurore d'un nouveau matin. Jusque vers l'an 650, on écrit encore à peu près en latin, mais dans un latin qui est allé en baissant continuellement, qui n'est presque plus du latin. De 650 à 700 et plus, on n'écrit pas du tout ; enlin, dans le courant du vin» siècle, on recommence insensiblement à écrire, mais, chose curieuse, le latin va s'améliorant, se purifiant, parce qu'il n'est plus désormais une langue vivante, parce qu'on ne 1 apprend plus que par l'étude; et en effet, dès 842 apparaissent les premiers monuments écrits de langue vulgaire, de français. Dans l'Empire d'Orient,
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on est convenu de fixer la fin de la littérature grecque et le commencement de la littérature byzantine au règne de Justinien, 527. Mais, comme vient de le montrer fort bien le premier historien de cette littérature, cette date est mal choisie'. En Orient, aussi bien qu'en Occident, c'est seulement aux environs de l'an 650 que la nuit est faite, que la vie littéraire antique s'arrête complètement. Cet arrêt dure un peu plus longtemps qu'en Occident, jusque vers l'an 800. Mais c'est à la même époque, au milieu du vu» siècle, que cesse, dans les deux empires, la littérature ancienne.
Les études du philologue s'arrêteront-elles strictement à cette limite? S'interdira-t-il tout regard au delà? Non pas. La littérature se distingue des arts plastiques en ce que ses monuments ne nous sont parvenus ni dans l'original, ni, sauf quelques exceptions, par des copies faites dans l'antiquité même. Il a fallu, pour les conserver, une longue série de transcriptions, qui se sont renouvelées durant tout le moyen âge. En outre, si presque toutes les œuvres d'art antiques ont été ensevelies, ou totalement oubliées et négligées pendant le moyen âge, un assez bon nombre d'œuvres littéraires ont été constamment étudiées depuis le vm« siècle jusqu'au xv«. 11 en est résulté qu'elles ont été fréquemment imitées et qu'elles ont exercé une assez grande influence sur les littératures nou-
l. K. Krumbacher, Geschichte der byzantinischen Litteratur, {uàndhuch de Iwau Muller, IX) p. 1 et suiv.
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Telles, grecque et latine, du moyeu âge ; et comme ce sont en partie des ouvrages aujourd'hui perdus qui ont laissé des traces dans ces littératures nouvelles, nous devons étudier celles-ci, pour y suivre ces traces. L'histoire littéraire grecque et latine aura donc une suite ; ce sera l'histoire littéraire du moyen âge grec et latin, étudiée au point de vue des influences antiques.
Mais cette question des limites de l'histoire littéraire n'est pas seulement une question de valeur littéraire et une question de temps. C'est aussi une question de religion. Ce mot peut surprendre, mais le fait est connu. Doit-on comprendre dans l'histoire littéraire grecque et latine les ouvrages écrits par des chrétiens et dans lesquels s'affirme la religion des auteurs, en particulier toute cette vaste bibliothèque que nous ont laissée les Pères de TÉglise? Pendant assez longtemps, on a tenu à l'écart ces ouvrages-là. Les principales histoires littéraires récentes leur ont pourtant fait l'honneur d'en parler, mais d'une manière inégale. Bsehr et Bernhardy, pour les latins, Christ pour les Grecs sous forme d'appendice ; Teuffel seul, en les plaçant à leur rang chronologique. Cette exclusion, ces hésitations, ne sont pas injustifiables. Elles se conçoivent fort bien d'abord, si l'on se borne à l'étude des œuvres littéraires au sens restreint du terme ; car beaucoup des œuvres des Pères n'ont aucune prétention littéraire, plusieurs répudient toute prétention de ce genre comme mondaine et payenne, d'autres enfin, qui peut-être visent à
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plaire, sont loin d'y réussir. Et cependant, même à ce point de vue, il y aurait d'importantes exceptions à faire. Grégoire de Nazianze, Jean Ghrysostome, ne figurent-ils pas dignement à côté des grands orateurs payens? Lactance, le Gicéron chrétien, ne mérite-t-il aucune attention de la part des latinistes cicéroniens? Les Confessions de saint Augustin, les poésies de Prudence, les hymnes de saint Ambroise ne sont-elles pas à leur façon des œuvres vraiment littéraires ? Une certaine indifférence envers les auteurs chrétiens se comprend de même si l'on considère l'histoire littéraire grecque et romaine comme une science philologique, comme étant destinée à éclairer l'étude des grands auteurs classiques et à nous faire connaître dans la civilisation antique le fondement de la nôtre et une source de culture intellectuelle pour nous. Car il est vrai que le monde antique qui nous intéresse à ce point de vue, c'est le monde antique payen, c'est le monde grec et romain pur et sans mélange. Ce que nous y cherchons, c'est ce que les deux peuples classiques ont apporté à l'humanité d'original, de propre à eux. Avec le christianisme, ils se sont assimilé des éléments nouveaux, principalement orientaux, qui troublent la pureté de leurs caractères nationaux, qui ont eu d'ailleurs leur influence particulière sur le monde moderne, et qu'on peut, pour cette raison, préférer d'étudier et d'apprécier à part. Quant aux écrits chrétiens, il peut sembler à première vue que l'inspiration en est trop différente pour qu'ils forment avec les
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autres un tout ayant cette unité d'origine, d'évolution et de caractères généraux, qu'on s'attend à trouver dans une même littérature. Mais il y a là sans doute une illusion, provenant précisément de l'habitude qu'on a prise de mettre à part la littérature chrétienne. Pendant plusieurs siècles, chrétiens et payens ont été bien plus mêlés qu'on ne le croit. Et si, par une assez étrange convention, certains auteurs chrétiens écrivant sur des sujets profanes ont jusque bien tard dissimulé pour ainsi dire leurs croyances ; si d'autre part en traitant de matières religieuses, plusieurs ont affecté de se séparer des payens, même en ce qui concerne l'art d'écrire, la distinction établie par là entre ime littérature profane et payenne, et une littérature religieuse et chrétienne, est bien superficielle. Pour comprendre Tune, il importe de découvrir les secrètes attaches qu'elle peut avoir avec l'autre. S'il est incontestable que la littérature sacrée des chrétieus devait être peu connue des payens et n'a pu par conséquent exercer une très grande action sur leur littérature, la réciproque n'est pas également vraie. Enfin, on ne connaîtrait qu'imparfaitement, en faisant abstraction du christianisme, qui déjà en formait un élément important, l'atmosphère intellectuelle et morale dans laquelle vivaient Plutarque et Juvénal, Lucien et Apulée, Libanius et Claudien.
Ce que nous appelons aujourd'hui histoire littéraire s'est formé peu à peu par la combinaison de plusieurs éléments, dont chacun a commencé à se
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produire déjà dans l'antiquité. Ainsi la bibliographie, dont l'origine est à Alexandrie, dans le catalogue de la grande bibliothèque de cette ville. C'est de là que sont sortis les cent vingt volumes de Tcivaxeç de Callimaque, cette savante liste des écrivains de tous les temps et de leurs œuvres, qui resta pour longtemps la source et le modèle des travaux analogues. Ainsi encore la biographie des écrivains, que l'on avait commencé à cultiver plus anciennement déjà, et à laquelle s'adonnèrent avec zèle les grammairiens alexandrins et romains. C'est à eux que sont empruntées ces notices biographiques dont beaucoup de manuscrits font précéder ou suivre le texte de chaque auteur, et que nous trouvons réunies dans des compilations telles que rhistoire de la philosophie de Diogène Laërce et le dictionnaire de Suidas. Ainsi enfin, pour la poésie dramatique, les didascalies, c'est-à-dire l'indication de l'auteur, de la date et de l'occasion de la première représentation des pièces; puis les arguments, et quelques autres documents analogues. Telles sont les principales sources d'information où l'histoire littéraire a puisé jusqu'à nos jours. C'est de là qu'on a tiré les notices qui servent d'introduction aux éditions des auteurs; et ce sont ces renseignements, réunis et mis par ordre chronologique ou par ordre de matières, qui ont formé les grands répertoires tels que la BiUiotheca graeca de
Fabricius.
Mais à côté des données de fait, il est un autre élément essentiel de l'histoire littéraire qui se pré-
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parait également dès l'antiquité, c'est Fappréciation littéraire, ou ce qu'on appellerait aujourd'hui la critique littéraire. Il va sans dire qu'une certaine critique, la simple expression de jugements personnels, a dû commencer à s'exercer presque aussitôt que furent produites les premières œuvres littéraires. Vous vous rappelez Protagoras, chez Platon, disant que c'est un signe de bonne éducation de savoir porter de pareils jugements. Il est donc permis de croire que dès lors ceux qui donnaient cette bonne éducation faisaient profession d'enseigner la critique. Nous avons vu que le iudiciiim, le jugement, ou l'appréciation, est aussi une des quatre fonctions du philologue que Varron fait entrer dans sa définition. Mais ce ne sont pas les philologues seulement, ni même principalement, qui remplissent cette fonction. Les écrits des anciens qui ressemblent le plus à ce que nous appelons la critique littéraire, sont des ouvrages de rhétorique, tels que les petits écrits de Denys d'Halicarnasse, le Traité du suUime, le Dialogue des orateurs, le dixième livre de Quintilien. Les rhéteurs étaient amenés par leur profession à s'occuper de critique en vue d'un but pratique. Il s'agissait pour eux de diriger leurs élèves dans le choix de modèles à imiter. Dans les temps modernes, c'est surtout en France que la critique littéraire s'est développée, et cela en dehors de la philologie, à propos de la littérature nationale. Que se peut-il de plus caractéristique à cet égard que ces préfaces dont nos grands poètes font eux-mêmes
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précéder leurs tragédies et leurs comédies, pour démontrer qu'elles sont faites selon les règles, ou pour s'excuser d'y avoir manqué? Car, remarquez-le bien, cette critique, comme il arrive naturellement à propos d'œuvres contemporaines, était toute dogmatique, ou si vous aimez mieux, tout esthétique. Il s'agissait pour elle de savoir si un ouvrage était bien fait ou mal fait ; et ce jugement ne se fondait alors que sur l'autorité, qui plus tard fut remplacée par des raisonnements et des considérations générales. C'est cette critique d'abord dogmatique, puis philosophique, qu'on appliqua, pendant le xvii° et le xviii* siècle, aux littératures anciennes, de même qu'on la pratiquait à propos des modernes. C'est ainsi que, considérant toute œuvre littéraire au même point de vue, en dehors de son temps et de son milieu, jugeant tout uniformément d'après certains principes abstraits, toujours les mêmes, on arrivait à cette inintelligence littéraire qui apparaît, pour en citer un seul exemple bien connu, dans le jugement de Laharpe sur Aristophane.
Notre siècle enfin introduisit dans la critique littéraire la notion plus saine de l'appréciation historique. On reconnut que, pour bien comprendre les choses, et par conséquent pour les bien juger, on doit les mettre à leur place et les considérer dans leur entourage; qu'il faut, en littérature, connaître les idées et les traditions sous l'empire desquelles une œuvre est née, les besoins et les aspirations, les goûts et les exigences auxquelles elle
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était destinée à répondre; savoir quelles influences un auteur avait subies, et par le fait des circonstance» de sa vie, et par celui de l'état de la littérature au moment de son apparition. On se rendit compte, d'autre part, que le jugement à porter sur une œuvre devait se borner à constater quels éléments nouveaux elle avait apportés dans la littérature de son temps, quelle impression elle avait produite, quelle influence elle avait exercée, et dans quelle mesure elle avait approché ou s'était éloignée, non pas de notre idéal personnel ou national, mais du type de perfection propre à la littérature dont elle fait partie, type que nous abstrayons de l'évolution totale de cette littérature; ce type pouvant être à sou tour comparé à d'autres et rapporté à un idéal supérieur, qui s'élabore insensiblement par le développement général de l'humanité entière. En d'autres termes donc, la critique littéraire devenait histoire littéraire, et dès lors devait absorber cette histoire littéraire dont nous parlions tout à l'heure, et qui ne consistait qu'en données de fait, en notices biographiques et bibliographiques. Car une critique vraiment historique ne peut s'exercer que sur des faits. Elle exige la plus rigoureuse chronologie et les recherches les plus exactes concernant les circonstances qui servent de base à ses jugements, ou, pour parler plus exactement, qui seules lui permettent de comprendre une œuvre ; comprendre étant désormais son rôle bien plus encore que juger. Avec cette union intime entre l'ancienne histoire littéraire, toute de
faits et de détails, et cette critique nouvelle, toute prooccupée de tirer de ces faits l'intelligence que seuls ils peuvent fournir aussi bien de chaque œuvre en particulier que delà succession de toutes, c'est-à-dire de l'évolution d'une littérature entière, la véritable histoire littéraire était trouvée; c'est celle que nous nous efforçons aujourd'hui de constituer.
Il serait aisé de montrer que l'histoire littéraire grecque et romaine est à la fois science pure et partie de la science appliquée que nous appelons philologie ou science de l'antiquité. Il y aurait lieu, à ce propos, de montrer quel usage le jeune philologue devenu professeur devra faire de sa connaissance de l'histoire littéraire. Il aura deux occasions principales de l'utiliser. D'une part, dans cette série de leçons spéciales qui sont aujourd'hui prescrites pour* les classes de seconde et de rhétorique;, d'autre part, et plus opportunément, je crois, dans l'explication des textes. Il ne pourra se dispenser, en effet, de faire connaître à ses élèves les auteurs dont ils liront les œuvres, ceux qui y sont mentionnés et ceux qui se trouvent avec les premiers dans quelque autre rapport, qui leur ont servi de modèle, par exemple, ou qui les ont imités. Mais je laisse ce point à vos propres réflexions. Il faut réserver quelques instants à cette histoire des sciences dans l'antiquité, que nous avons déclarée nécessaire en outre de l'histoire littéraire.
UNQUIÊMh; LEÇON.
Ea effet, l'histoire des sciences n'est pas comprise dans l'histoire littéraire. Celle-ci parlera des philosophes, des historiens, des mathématiciens, des naturalistes et de leurs écrits. Mais d'une part, elle ne saurait entrer dans l'analyse et l'appréciation du contenu de ces écrits, de l'autre toute la science n'est pas dans les livres. Socrate ne tiendra aucune place dans l'histoire de la littérature, il en occupera une considérable dans l'histoire de la philosophie. „. . t„ L'histoire de la philosophie, telle sera en effet la partie principale de l'histoire de la science antique, car pendant longtemps on a compris sous le titre de philosophie presque loule la science ; et a 1 époque où les autres sciences se sont détachées de la philosophie et ont pris une existence propre, c'est encore la philosophie dont il importe le plus de connaître l'histoire, parce que plusieurs philosophes ont été des écrivains considérables et que beaucoup d'écrivains, et de poètes même, trailent de philosophie ou de sujets qui y touchent de près; enfin parce que la philosophie, en même temps qu'elle est une science, ou un essai de science, est aussi un résumé des idées générales qui ont cours dans un pays à une époque donnée, en sorte que l'histoire de la philosophie nous fait connaître ce pays presque autant que peut le faire l'histoire po-
HISTOIRE DE l'art ET HISTOIRE LITTÉRAIRE. 181
litique, ou celle de la religion, ou de la littérature.
Le rang à donner à chacune des autres sciences se mesurera non pas à leur importance intrinsèque, mais à la place qu'elles occupent dans la littérature et dans le mouvement général des idées. Les mathématiques des Grecs ont joué un grand rôle dans l'antiquité même, comme science fondamentale et éducatrice, et encore chez les modernes qui, jusqu'à nos jours, ont marché sur les pas des Grecs en géométrie. Les sciences de la nature tenaient une place infiniment moindre que de nos jours. Excepté en philosophie, dans cette sorte de spéculation sur les phénomènes de la nature qu'ils appelaient physique, et qui trop souvent intervenait prématurément, avant que les faits fussent dûment constatés, les anciens se montrèrent moins appliqués à connaître la nature qu'à la goûter et à rendre par les arts l'impression qu'elle produisait sur eux.
L'histoire des sciences morales ou historiques et celle des différentes sciences appliquées nous intéresse davantage. H est inutile d'insister ici sur chacune en particulier. On comprend aisément que l'histoire de telle science dans l'antiquité soit presque aussi importante que cette science même. Ainsi par exemple la géographie du monde ancien. Il ne suffît pas que nous sachions ce que furent en effet les peuples auxquels les Grecs et les Romains eurent affaire, quelle était en réalité la configuration des te.-res et la situation des lieux dont ils nous parlent. Les noms de l'époque lie-
i^'sa-i.
CINQUIÈME LEÇON
roïqae, employés de préférence par les poètes de tous les âges, doivent être connus aussi bien que les noms de l'époque historique. Mais c^est peu que les noms. Il faut connaître aussi les idées qu'on se faisait, dans différents siècles, de l'étendue et de la forme des terres, de leurs habitants, des mœurs et de l'histoire de ceux-ci. Il y a une géographie homérique, une géographie des écrivains du grand siècle, une géographie alexandrine, une géographie romaine, chacune imbue de plus ou moins d'erreurs. Ces erreurs se reflètent dans les œuvres non géographiques aussi bien que les notions véritables. Chacun connaît le rôle que jouent dans toute la poésie antique certains pays purement fabuleux, comme la Paochaïe, comme les Iles des Bienheureux, et les idées, en grande partie imaginaires, qu'on se faisait de certains peuples lointains,' comme les Scythes et plus tard les Germains, à qui les peuples classiques attribuaient une vertu et un bonheur idéaux, reflets de leurs propres aspirations.
Je dois me contenter, Messieurs , de ces brèves indications. Elles suffiront, je pense, à vous faire comprendre la nécessité de joindre à l'histoire de l'art et de la littérature, l'histoire des sciences. Il est à peine besoin d'ajouter que cette étude est aussi très intéressante. Chaque science d'abord aime à connaître sa propre histoire; et l'histoire de l'humanité serait très incomplète si elle ne comprenait l'histoire des sciences dès les temps les plus anciens. D'où il suit que cette partie de la phi-
HISTOIRE DE l'art ET HISTOIRE LITTÉRAIRE. 183
lologie, comme les autres, n'existe pas pour la philologie seulement ; l'histoire des sciences chez les peuples classiques n'est qu'un chapitre de l'histoire générale des sciences, que la philologie s'approprie et adapte à ses besoins.
Toutes les sciences dont nous avons essayé jusqu'ici d'esquisser les contours ont un but commun, l'étude des textes. C'est de Tétude des textes même que je me propose de vous entretenir dans cette dernière leçon.
L'étude des textes, c'est-à-dire l'explication des textes, ou plus exactement l'établissement et l'explication des textes. Mais ces deux choses sont si étroitement unies, que l'une implique l'autre ; et la plus importante, c'est l'explication. On ne peut même pas dire que l'une doive précéder l'autre. Dans la pratique, nous allons le voir, il est impossible de faire de bonne interprétation sans critique, ni de bonne critique sans interprétation. Cependant on a divisé la théorie, et l'on a bien fait. On expose séparément avec plus d'ordre et de clarté les règles de la constitution des textes et celles de leur interprétation, sous le titre de critique d'une part et
SIXIÈME i.EÇON.
l'Étude des textes.
d'herméneutique de Tautre. Mais avant d'aborder Tune ou l'autre, on peut et l'on doit acquérir quelques connaissances en paléographie. Avant d'établir un texte, ou de chercher à le comprendre, il faut savoir le déchiffrer. C'est à déchiffrer ou plus simplement à lire les écritures dans lesquelles les textes anciens nous ont été transmis, qu'enseigne la paléographie.
Peut-on apprendre à lire autrement que par la pratique ? Non, sans doute, aucune théorie ne saurait dispenser de la pratique ; celle-ci doit être recommandée au jeune philologue et recherchée par lui en première ligne. Mais l'apprentissage pratique gagnera en rapidité et en sûreté à être guidé par la théorie ; et, de plus, la paléographie fournit à la critique une série de connaissances utiles en dehors du déchiffrement. La paléographie a pour objet principal l'histoire de l'écriture. Mais, en général, par une convention dont nous allons reparler, elle se borne à l'écriture sur matières molles, papyrus, parchemin, papier. Elle suit, à partir du moment où apparaissent les documents sur matières de cette sorte, les transformations de l'alphabet, capitale, onciale, cursive, minuscule ; transformations, ou plutôt évolutions, merveilleusement constantes, et, chose remarquable, assez exactement parallèles dans l'écriture grecque et latine, même aux époques où l'on admet en général qu'il y avait peu de relations entre Byzance et l'Occident ; puis, les signes sténographiques, ou tachygraphiques, comme on disait dans l'antiquité ; enfin la ponctuation et
les abréviations. Mais ce n'est pas tout. La paléographie étudie aussi l'histoire de la confection et de la vente des livres, non seulement dans l'antiquité, mais encore au moyen âge. L'histoire du livre au moyen âge n'est point indifférente pour le philologue, puisque l'immense majorité des œuvres classiques ne nous est parvenue que par des copies faites à cette époque. En outre, la paléographie enseigne, chose très importante pour la critique, l'art de dater les manuscrits, c'est-à-dire de reconnaître . à quelle époque ils remontent. Sans doute cela aussi est un art qui s'acquiert surtout par l'usage. A force de voir des manuscrits de différents âges, on apprend à reconnaître par leur aspect général à quel siècle ils appartiennent. Mais cette première' impression doit être contrôlée par un examen méthodique, d'après les indications très précises que fournit une longue suite d'observations accumulées depuis des siècles. Enfin, c'est encore la paléographie qui renseigne sur les dépôts de manuscrits renfermant des ouvrages grecs et latins antiques. Vous voyez. Messieurs, combien il y a dans cette science de choses directement applicables à nos études. Félicitez- vous de ce que, en cette matière aussi, l'occasion vous est offerte, dans notre Faculté, d'acquérir de précieuses connaissances, et ne manquez pas d'en profiter.
La critique, telle que les philologues modernes ont coutume de l'enseigner, est une science assez mal bâtie, dépassant les limites que paraît lui imposer son titre, et d'autre part restant en deçà. Déjà
SIXIÈME LEÇON
l'étude des textes.
son nom a cet inconvénient de désigner à la fois la théorie et la pratique. La théorie de l'interprétation, c'est l'herméneutique ; la théorie de la critique, c'est.encore la critique. C'est de la théorie, bien entendu, que nous parlons ici. On a coutume de diviser la critique en critique supérieure et critique inférieure ou verbale. La première enseigne les règles d'après lesquelles on doit juger de l'authenticité des écrits, et de leur attribution à tel ou tel auteur ; la seconde fait connaître la méthode à observer pour établir les textes, discerner les leçons qui remontent à l'auteur de celles que lui prête l'erreur ou la mauvaise foi des copistes, et dans le cas où la vraie leçon n'existe plus, la rétablir par conjecture. Il est clair qu'il n'y a pas de limite précise entre ces deux sortes de critique. A laquelle en effet appartiendra-t-il de prononcer s'il ne s'agit ni d'un écrit entier, ni d'un seul mot, mais d'une phrase, d'un chapitre, d'un des livres d'un ouvrage? Ou encore si un écrit tout entier a été remanié, abrégé ou interpolé, et qu'on veuille savoir dans quelle mesure il est attribuable au premier auteur; et s'il a été soumis à plusieurs remaniements successifs, laquelle des rédactions il convient de considérer comme la vraie? Dans Homère, il n'est pas une leçon qu'on puisse adopter ou rejeter en bonne règle sans avoir son opinion faite sur toute la question homérique.
D'autre part, quelques-uns distinguent entre la critique négative et la critique positive, ou mieux, entre la critique proprement dite, d'une part, qui.
dans une tradition donnée, ou entre des leçons existantes, enseigne à discerner l'authentique del'inauthentique, le vrai du faux, et d'autre part, la critique divinatoire qui, en l'absence de tradition et de leçons existantes, ou après que celles-ci ont été reconnues fausses, indique le moyen de retrouver la vérité par divination ou conjecture. Le mot de critique ne s'applique à cette dernière fonction que très improprement. La divination ou conjecture est un moyen d'investigation et non de vérification. C'est un acte de l'imagination combinatrice, une invention, une affirmation nouvelle, et non un jugement porté sur une opinion donnée, sur une affirmation précédente. Cependant, comme on ne peut complètement séparer les deux opérations, ni en pratique, ni en théorie, s'il faut une désignation commune à toutes deux, c'est le mot de critique qui paraît convenir. Mais on fera bien de l'employer sans épithète. La critique n'est par son essence ni négative ni positive. Elle est appelée justement à prononcer entre le pour et le contre, entre le oui et le non.
Enfin, il semble que ce titre de critique annonce aussi une théorie des jugements du goût. C'est ce que nous entendons principalement aujourd'hui en France par ce mot de critique ou critique littéraire, et c'est ce que rappelaient aux anciens euxmêmes les mots de xp^vetv, xpiVtç, xonixéç, xptTtXTJ,
appliqués aux choses littéraires. Sur ce genre de critique, Messieurs, les opinions sont si diverses, et certains dissentiments si profonds, qu'il faudrait
SIXIÈME LEÇON
non pas quelques instants d'une leçon déjà biea pleine, ni une leçon entière, mais tout un cours, pour nous mettre d'accord, si toutefois nous pouvions espérer d'y réussir. Puisque cependant la question ne peut être simplement écartée, je vous dirai ma pensée, mais brièvement, sans développement ni justification. Il faut distinguer, à mon avis, plusieurs choses qu'on a coutume de confondre entre elles et avec d'autres sous ce vocable de critique : !*> les jugements portés sur une œuvre au point de vue du goût ; 2° les considérations générales qui peuvent justifier de pareils jugements, les théories sur les jugements du goût, réunies ou non en corps de doctrine; 3° l'intelligence historique d'une œuvre littéraire, qui consiste à découvrir les causes de toute nature qui l'ont produite, race, climat, état antérieur de la littérature, dons naturels de fauteur, modèles suivis par lui ; à constater le§ effets produits par cette œuvre sur les œuvres , suivantes ; enfin à déterminer sa valeur par rapport à l'idéal poursuivi par la littérature à laquelle elle appartient. De ces trois choses, la dernière, nous l'avons vu, est du ressort de l'histoire littéraire, ou plutôt c'est de l'histoire litt -raire ; la première n'est pas une science, c'est f exercice d'une faculté, qui peut s'accomplir en différentes occasions, et qui, en matière philologique, intervient particulièrement dans l'explication des textes. C'est la deuxième seule qu'on pourrait considérer comme l'un des genres de la critique dont nous parlons ici. Si la critique verbale enseigne à cons-
l'étude des textes.
tituer un texte, la critique supérieure, à discerner fauthentique de finauthentique, cette troisième sorte de critique ferait connaître les principes des jugements à porter au point de vue du goût. Peut-être quelqu'un voudra-t-il rédiger le code de ces principes, appliqués aux littératures anciennes. J'avoue, pour ma part, que je n'ai pas une foi assez robuste en ces principes-là; je préfère m'en tenir à l'intelligence historique. Et quant à la philologie, elle peut, ce me semble, se décharger du soin de ces questions sur la philosophie, qui les traite sous le titre d'esthétique, et peut-être un jour réussira à en faire une science. En attendant, on continuera à juger, comme on l'a fait jusqu'ici, chacun en vertu de son goût, c'est-à-dire en se rapportant à un idéal formé plus ou moins inconsciemment en lui par ses dispositions naturelles d'un côté, et de l'autre par la somme de toutes ses impressions et de tous ses jugements précédents, fondus entre eux et combinés comme ces images photographiques qu'on superpose les unes aux autres pour obtenir un type moyen, les photographies composites. On essayera de justifier ces jugements, comme nous le faisons tous les jours, dans la conversation, en parlant de nos lectures, par des raisonnements dont les prémisses se tiennent en l'air, ou s'appuient sur des principes généraux que nous inventons à mesure. J'ai une grande confiance en mon goût, je l'avoue, comme vous en avez probablement dans le vôtre. J'en ai beaucoup moins dans cette sorte de raisonnements justificatifs, même quand
SIXIÈME LEÇON
c'est moi qui en use. Je n'y vois pas, en tout cas, de quoi former ni une science, ni l'une des parties d'une science.
Restent donc à la théorie de la critique philologique les règles à donner pour discerner les œuvres authentiques de celles qui ne le sont pas, et pour établir les textes. Je serais porté à laisser subsister seulement ces dernières. Je me demande s'il est bien utile de donner des règles spéciales sur la critique d'authenticité. Aussi bien ceux qui ont prétendu en donner n'ont guère fait que citer des exemples de verdicts modèles, avec les preuves ou les indices sur lesquels on s'est appuyé pour les rendre. C'est assez avouer que le vrai et peut-être le seul moyen de s'initier à ce genre de critique, c'est d'étudier les dossiers d'un certain nombre de procès plaides par de grands maîtres, comme par exemple celui des lettres de Phalaris par Bentley, et puis de s'y essayer soi-même. Cette critique a d'ailleurs les mêmes méthodes et les mêmes principes que toute critique historique. Platon a-t-il vraiment écrit le Parménide, comme on l'affirme? César a-t-il en effet trempé dans la conjuration de Catilina, comme on le raconte ? Ce sont des questions à peu près de même nature, et l'on ne voit pas bien pourquoi l'on donnerait des règles spéciales sur l'élucidation de l'une indépendamment de l'autre. Mais peut-être me trompé-je. Peut-être verrait-on moins produire de mauvais arguments, moins exprimer de doutes irréfléchis et moins obstinément maintenir certaines opinions mal fondées,
l'étude des textes.
si ceux qui sont appelés à traiter ces questions étaient tenus en garde par un enseignement régulier, qui rassemblerait sous leurs yeux les attributions qui ont été vraiment démontrées ou réfutées, les circonstances qui ont donné lieu à des erreurs, et les preuves qui ont servi soit à confirmer la tradition, soit à la renverser.
Pour la critique verbale aussi, la meilleure école, n'est-ce pas la pratique? Personne ne saura constituer un texte que quand il s'y sera exercé, et beaucoup d'excellents critiques le sont devenus par ce moyen ; fàbricando fit faber. Nous avons vu d'ailleurs qu'il n'y a pas de limite précise entre la critique verbale et la critique dite supérieure. Tout cela est vrai. Et cependant il existe bien des points sur lesquels on peut faire abstraction de l'une et donner des renseignements et des directions utiles pour le maniement de l'autre. La critique ramenée à ces modestes proportions, traitera de la tradition manuscrite; des dangers innombrables auxquels le texte d'un écrit était exposé, et aussi des circonstances qui ont pu en sauver l'intégrité, pendant la première rédaction sur brouillon, la mise au net, la publication, les reproductions subséquentes, en un seul exemplaire ou plusieurs à la fois; dans les recensions des grammairiens; dans les copies exécutées par des moines, tantôt en guise de pénitence, avec ignorance et inintelligence, tantôt par goût, avec la tendance à corriger et embellir; dans les transcriptions des humanistes, souvent hâtives, ou infidèles par excès d'ardeur; enfin dans les éditions,
SIXIÈME LEÇON
l'étude des textes.
c'est moi qui en use. Je n'y vois pas, en tout cas, de quoi former ni une science, ni l'une des parties
d'une science.
Restent donc à la théorie de la critique philologique les règles à donner pour discerner les œuvres authentiques de celles qui ne le sont pas, et pour établir les textes. Je serais porté à laisser subsister seulement ces dernières. Je me demande s'il est bien utile de donner des règles spéciales sur la critique d'authenticité, lussi bien ceux qui ont pré- tendu en donner n'ont guère fait que citer des exemples de verdicts modèles, avec les preuves ou les indices sur lesquels on s'est appuyé pour les rendre. C'est assez avouer que le vrai et peut-être le seul moyen de s'initier à ce genre de critique, c'est d'étudier les dossiers d'un certain nombre de procès plaides par de grands maîtres, comme par exemple celui des lettres de Phalaris par Benlley, et puis de s'y essayer soi-même. Cette critique a d'ailleurs les mêmes méthodes et les mêmes principes que toute critique historique. Platon a-t-il vraiment écrit le Parménide, comme on l'affirme? César a-t-il en effet trempé dans la conjuration de Catilina, comme on le raconte ? Ce sont des questions à peu près de même nature, et l'on ne voit pas bien pourquoi l'on donnerait des règles spéciales sur l'élucidation de l'une indépendamment de l'autre. Mais peut-être me trompé-je. Peut-être verrait-on moins produire de mauvais arguments, moins exprimer de doutes irréfléchis et moins obstinément maintenir certaines opinions mal fondées,
si ceux qui sont appelés à traiter ces questions étaient tenus en garde par un enseignement régulier, qui rassemblerait sous leurs yeux les attributions qui ont été vraiment démontrées ou réfutées, les circonstances qui ont donné lieu à des erreurs, et les preuves qui ont servi soit à confirmer la tradition, soit à la renverser.
Pour la critique verbale aussi, la meilleure école, n'est-ce pas la pratique? Personne ne saura constituer un texte que quand il s'y sera exercé, et beaucoup d'excellents critiques le sont devenus par ce moyen ; fabricando fit faber. Nous avons vu d'ailleurs qu'il n'y a pas de limite précise entre la critique verbale et la critique dite supérieure. Tout cela est vrai. Et cependant il existe bien des points sur lesquels on peut faire abstraction de l'une et donner des renseignements et des directions utiles pour le maniement de l'autre. La critique ramenée à ces modestes proportions, traitera de la tradition manuscrite; des dangers innombrables auxquels le texte d'un écrit était exposé, et aussi des circonstances qui ont pu en sauver l'intégrité, pendant la première rédaction sur brouillon, la mise au net, la publication, les reproductions subséquentes, en un seul exemplaire ou plusieurs à la fois; dans les recensions des grammairiens; dans les copies exécutées par des moines, tantôt en guise de pénitence, avec ignorance et inintelligence, tantôt par goût, avec la tendance à corriger et embellir; dans les transcriptions des humanistes, souvent hâtives, ou infidèles par excès d'ardeur; enfin dans les éditions,
SIXIÈME LEÇON
faites trop fréquemment sans aucun soin, sans les connaissances nécessaires, par pure spéculation ou encore d'après des principes absurdes; mais souvent aussi avec infiniment de science et d'intelligence, quelquefois avec un vrai génie. Elle fera connaître les différents genres de fautes introduites dans les textes au cours de toutes ces aventures, et les circonstances ou les accidents particuliers qui y ont donné lieu. Puis elle montrera comment on doit procéder, en raison même de ce mode de transmission, pour retrouver, dans la mesure du possible, le texte primitif, en remontant de copie en copie, jusqu'au manuscrit unique d'où tous descendent, que ce soit l'original même ou une copie déjà récente. On fera voir la nécessité d'établir à cet effet, une fois qu'on aura recueilli par d'exactes collations les leçons des manuscrits, une véritable généalogie de ces derniers, afin de pouvoir donner toujours la préférence au témoignage le plus direct, et une estimation comparative, d'après les passages où il n'y a pas de doute entre les variantes, afin de pouvoir s'attacher dans les passages douteux au témoignage le plus digne de foi: Enfin, on rappellera qu'il existe souvent des témoignages collatéraux, dans les traductions et les commentaires anciens, dans des citations et des imitations faites par d'autres auteurs, et l'on montrera de quelle manière ils peuvent être utilisés. C'est tout ce travail qu'on désigne par le nom de recension. Pour le cor.plélerpar l'émendation, la critique enseignera comment et dans quelle mesure on peut constater
l'étude des textes.
les altérations qui subsistent encore dans les textes constitués d'après la meilleure tradition, et essayer de rétablir la vraie leçon par conjecture. Il est nécessaire d'être instruit sur toute cette procédure assez compliquée, même si l'on ne pense pas se trouver jamais dans le cas de publier un texte, parce que sans cette instruction on ne saura pas faire usage des éditions critiques et se guider dans le clioix des leçons. Or, personne ne peut étudier sérieusement un auteur ancien s'il n'est en mesure de se faire une opinion propre sur la leçon à adopter en chaque lieu.
L'herméneutique, ou science de l'interprétation, doit, à mon sens, se faire encore plus modeste, encore plus pratique. Non que je méconnaisse le haut intérêt et la valeur scientifique de considérations sur ce sujet telles que celles de Schleiermacher, par exemple, qui s'élève à des principes assez généraux pour embrasser à la fois l'interprétation de tout discours quel qu'il soit, et qui soumet à l'analyse psychologique toutes les opérations qui s'accomplissent en l'âme de ceux à qui la pensée d'autrui se transmet par le moyen de la parole. Le philologue ne saurait mieux faire que de se pénétrer de ces fécondes idées et de fonder lui-même ses principes sur une aussi large base. Mais de ces hauteurs il devra redescendre jusqu'à la simple pratique de l'explication des textes, et ces principes si généraux, il devra les appliquer à une catégorie spéciale de discours, les écrits des auteurs grecs et latins. Là, il s'agira surtout de mettre en garde contre
SIXIÈME LEÇON
certaines erreurs, d'inculquer certains principes essentiels , comme celui qui prescrit de s*attacher strictement au sens grammatical et historique; et de montrer dans le détail comment Texplication doit procéder.
L'épigraphie, avons-nous dit, comprend ce qui, dans la paléographie, la critique et l'herméneutique concerne une catégorie particulière de monuments littéraires, les inscriptions. Serait-ce une raison suffisante pour refuser à Tépigraphie, comme nous Tavons fait pour la numismatique, une place à part et une existence propre au sein de la philologie? Je ne le pense pas. L'épigraphie a atteint un trop grand développement. Elle est bien plus que la numismatique en relation directe avec la philologie classique, parce que les monnaies de tous les âges et de tous les pays offrent un intérêt à peu près égal, tandis que peu de peuples ont laissé autant et d'aussi importantes inscriptions que les Grecs et les Romains; on ne peut guère leur comparer à cet égard que les Égyptiens et les Assyriens. Les inscriptions ont d'ailleurs, parmi les monuments littéraires, des caractères si particuliers, que dans chacune des trois sciences, paléographie, critique et herméneutique, il faudrait consacrer à leur étude une place spéciale. Enfin, il y a certaines questions à traiter en épigraphie, qui ne rentrent dans aucune de ces trois sciences, et qui seraient plutôt du domaine des antiquités ou de l'histoire littéraire.
L'épigraphie, nous l'avons vu, se partage avec la
l'étude des textes.
li'
paléographie la tâche de faire l'histoire de l'écriture et particulièrement de l'alphabet grec et latin. Ce partage paraît avoir un inconvénient, c'est que les inscriptions remontant beaucoup plus haut que les plus anciens papyrus, la paléographie ne semble pas commencer par un véritable commencement. Mais l'écriture sur matière molle ayant pris dès le moment de sa naissance, et constamment développé dès lors, un caractère sensiblement différent de celui des inscriptions sur pierre et sur métal, ces deux parties de l'histoire de l'écriture se séparent assez naturellement.
Outre l'histoire des lettres, des ligatures, des chiffres, l'épigraphie donne l'explication des abréviations très nombreuses surtout chez les Romains. Elle expose les différents usages auxquels on faisait servir les inscriptions, et nombre d'habitudes qui y sont observées et de formules qui y sont employées. Ainsi en particulier pour les inscriptions romaines, elle explique ce qui concerne les noms, le cursus honorum, c'est-à-dire l'ordre d'avancement dans les carrières publiques, les titres des personnages étant toujours disposés d'après cet ordre dans les inscriptions ; enfin les dignités impériales. Tout cela sert l'interprétation, vous le le voyez, et ne sert que l'interprétation des inscriptions. Certaines règles de critique sont aussi applicables plus ou moins exclusivement aux inscriptions. Les altérations en sont relativement rares, parce que le texte n'en a subi qu'une ou deux transmissions. Il y a cependaut des fautes, mais
SIXIÈME LEÇON
dont la correction est plus simple que celle des manuscrits, et n'est guère que conjecturale, puisqu'il arrive rarement qu'on ait plusieurs copies de la même inscription. On a très souvent, par contre, et presque régulièrement, plusieurs inscriptions conçues sur le même modèle, ce qui facilite singulièrement les corrections, et aussi les restitutions, que rend très souvent nécessaires la mutilation des bronzes et des marbres.
L'utilité de Tétude des inscriptions est extrême et va toujours croissant. Il n'est guère de discipline philologique qui n'en tire le plus grand profit. Pour la grammaire, les inscriptions sont des témoins directs de l'état de la langue à l'époque où elles ont été gravées. Elles sont les monuments d'une langue souvent fort différente de celle des livres, que ce soit la langue officielle et archaïque ou la langue populaire et néologique. L'histoire et les antiquités, les antiquités surtout, ont des chapitres entiers qui n'ont d'autres sourcesque les inscriptions. L'histoire de l'art, et même celle de la littérature, leur doivent nombre de renseignements sur différents personnages; sans compter que les inscriptions elles-mêmes forment des textes que l'histoire littéraire ne peut négliger et qu'elle apprendra sans doute à faire entrer plus complètement encore dans son cadre.
Cependant l'épigraphie est la plus jeune de toutes les sciences philologiques. Car s'il arrivait à Thucydide de copier quelque inscription pour l'insérer dans sou histoire, il n'avait pas besoin pour cela
d'une science spéciale, pas plus que nous pour tirer un document du Journal officiel, Même les collections de documents épigraphiques qu'on forma dans l'antiquité ne peuvent être considérées comme un premier commencement d'épigraphie; un musée de sculpture ne constitue pas l'archéologie. Un recueil d'inscriptions ne contient de l'épigraphie que si les inscriptions y sont commentées. C'est ce qui est le cas de la plupart des publications faites depuis la Renaissance, parmi lesquelles les plus importantes sont le premier recueil général des inscriptions latines, inspiré par Scaliger, exécuté par Gruter, et les deux Corpus de Berlin, le grec rédigé par Bœckh, le latin publié sous la direction de Th. Mommsen. Quant à de véritables traités d'épigraphie, on n'a guère songé avant notre siècle à en composer; et il en existe relativement peu. L'intérêt particulier que notre pays a toujours conservé à celte science, même quand le reste de la philologie était le plus négligé, est cause peut-être que nous possédons deux bons ouvrages en français sur ce sujet, celui de M. Cagnat pour l'épigraphie latine et celui de M. Reinach pour l'épigraphie grecque.
Je vous ai annoncé, Messieurs, pour cette dernière leçon, quelques conseils pratiques sur l'explication des auteurs. Ce sera donc une leçon d'herméneutique, et une leçon de critique en même
temps. Je n'y ferai pas entrer assurément tout ce que ces sciences enseignent ; mais j'en toucherai certains points. Pourquoi cela plutôt que de vous donner un spécimen d'épigraphie, ou d'histoire littéraire, ou de grammaire? C'est qu'après avoir tant de fois répété que tout dans la philologie se rapporte à l'étude des textes, je tiens à terminer ce cours par quelques mots sur l'étude des textes, en vous disant brièvement, pratiquement, à votre usage, comment elle doit être conduite.
Distinguons d'abord deux sortes d'explication des textes; d'une part celle qui se fait à la Faculté, par le professeur ou sous sa direction, et d'autre part l'explication que vous ferez pour vos élèves, dans les classes. La première doit être l'image, aussi fidèle que possible , de la préparation qu'exige la seconde; préparation générale, à faire pendant tout le temps de vos études; préparation spéciale, à renouveler chaque jour, en vue de la leçon du lendemain. Ces deux sortes d'explication seront essentiellement différentes l'une de l'autre. L'une fera voir comment vous procédez pour vous assurer vous-mêmes que vous saisissez exactement la pensée de l'auteur; l'autre consistera à faire connaître cette pensée à vos élèves, ou mieux, à la leur faire trouver. L'une sera un travail de recherche scientifique, mis en commun entre hommes du métier; l'autre sera de la vulgarisation au profit d'un public parfaitement déterminé, vos élèves.
Nous allons examiner la première seule, puisque ce sont les études de Faculté qui forment l'objet de
ce course Vous verrez tout de suite vous-mêmes qu'il serait déplacé de faire dans les classes une explication telle que nous la décrirons ici. Au lycée, pas de critique du texte, si ce n'est très exceptionnellement, pour les élèves les plus avancés des classes supérieures, si l'occasion se présente de leur montrer clairement, par un exemple, ce qui rend cette critique nécessaire et comment elle opère. Dans Texplication proprement dite, pas de discussion, ni de démonstration, ou très peu, en dehors des moyens de démonstration qu'offrent aux élèves leurs connaissances et les faits accessibles à leur âge. Pas de recherches, en un mot, pas de travail savant ; c'est au professeur de les faire d'avance dans son cabinet. En classe, ce serait non seulement inutile, mais nuisible, comme tout est nuisible qui est au-dessus de la portée de l'élève. Il y faut des résultats acquis , qu'on fera retrouver aux élèves, ainsi qu'un bon professeur de géométrie fait redécouvrir chaque année les mêmes théorèmes; mais dans la mesure seulement où l'âge des élèves et l'état de leurs connaissances le permettront.
L'explication des textes à la Faculté doit montrer, disions-nous, comment il faut procéder pour saisir la pensée de l'auteur. La pensée de l'auteur étant exprimée en paroles , il s'agit de déterminer
1. Sur l'explication à faire en classe, voyez M. Bréal, De l'Enseignement des langues anciennes, p. 89 et suiv.; 97 et suiv.
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