L*ÉTUDE DES TEXTES
le sens de ses paroles. Pour le faire, il faut vous assurer d'abord que vous vous trouvez bien en présence de ses paroles, car ce texte imprimé que vous avez sous les yeux n'est pas sorti tel quel des mains de l'auteur. Votre tâche sera donc, sinon d'établir le texte, comme si jamais rien n'avait été fait pour cela, du moins de refaire, pour votre édification personnelle, le travail de l'éditeur, s'il est bon ; de le remplacer, s'il est mauvais. Il fiiudra donc avant tout vous enquérir de Tétat de la tradition du texte, savoir quels sont les manuscrits par lesquels il nous est parvenu, quels sont les rapports de parenté jentre eux, quel est le manuscrit archétype dont la leçon peut être retrouvée par la recension, en d'autres termes, quel est l'état du texte le plus approchant de l'original qu'on puisse atteindre par l'ensemble des témoignages.
Vaut-il bien la peine, diront peut-être ceux d'entre vous qui n'ont pas encore l'habitude de ce genre de travaux, de se donner tant de mal ? Nous avons des éditions; fions-nous au texte qu'elles nous présentent, et appliquons-nous plutôt à le comprendre. Très bien ; et si vous ne le comprenez pas ? Si ce texte n'offre pas de sens, parce qu'il est altéré? Il faudra bien alors vous décider à faire de la critique ; et vous n'irez pas loin sans rencontrer des passages où cela vous arrivera. Souvent aussi le texte présentera un sens à peu près satisfaisant, mais grâce à une correction , probablement incertaine, peut-être inadmissible : vous sera-t-il indifférent de lire du Triclinius pour du Sophocle, du
Wakefield pour du Lucrèce ? Au moins faudrait-il savoir discerner les bonnes éditions; mais c'est précisément ce dont la condition préalable est de savoir juger les leçons par soi-même.
Citerai-je, pour vous convaincre de l'importance de la critique, quelques-uns de ces passages où une fausse leçon a donné lieu à des erreurs séculaires en histoire ou en histoire littéraire, ou bien a voilé pendant longtemps une beauté poétique, privé de sa pointe un trait d'esprit? J'aime mieux insister sur ce qui est d'une application plus commune, l'importance qu'il y a pour chacun de nous à pratiquer et à cultiver en soi une vertu sans laquelle le savoir et le talent font souvent plus de mal que de bien, la probité scientifique. C'est triste à dire, mais on ne peut nier que cette vertu fleurit dans les sciences de la nature plus que dans les sciences morales. Pour 4e physicien, pour le naturaliste, c'est une chose qui va sans dire que dans le relevé des faits l'exactitude ne saurait être trop scrupuleuse, et que le moindre détail doit être respecté, lors même qu'on n'en reconnaîtrait pas tout de suite la portée. On admet qu'avant d'interpréter les faits, avant d'en tirer des inductions, on doit les constater tels qu'ils sont et tant qu'ils sont. On sait bien que toute omission et tout à peu près peut se venger, et pour n'avoir pas à se rappeler ce danger à chaque coup, on prend une fois pour toutes l'habitude de la précision, on s'en fait une espèce de devoir professionnel, qu'on ne raisonne même plus. Rien, absolument rien ne justifie une
l'étude des textes.
moindre délicatesse de coiiscieuce de notre côté. Accepter indifféremment la bonne ou la mauvaise leçon, même en un lieu dont le sens n'en serait pas visiblement affecté, n'est pas moins coupable que d'inscrire au hasard un degré de chaleur dans une série d'observations météorologiques, ou un nombre de milligrammes dans un relevé d'analyses chimiques. Pourtant le physicien et le chimiste convaincus d'une telle légèreté seraient couverts de confusion : dans nos études, non seulement on avoue impunément le dédain de l'exactitude, mais trop souvent on l'affiche. Plus d'un se croit un esprit supérieur parce qu'il se moque des variantes. Pour moi, je dois avouer que j'ai de la peine à conserver mon estime à qui, sachant de quoi il parle, ce qui est rare, à la vérité, se vante de faire peu de cas de la critique des textes.
D'ailleurs, les variantes les plus insignifiantes en apparence ont leur vengeance, aussi bien que les degrés du thermomètre et les poids de la balance. On peut compter par douzaines les règles de grammaire erronées , fondées sur une série de fausses leçons dont chacune paraissait être à peu près indifférente. L'attribution d'un écrit à un auteur peut dépendre en une grande mesure de l'adoption ou du rejet d'un certain nombre de leçons, dont chacune à sa place n'importe guère pour le sens de la phrase. Ce qui ne veut pas dire que, dans une explication, toute variante doive être mentionnée ; rien n'est plus loin de ma pensée. Il ne faut discuter que celles qui le méritent. C'est un des signes
les plus manifestes d'inexpérience ou d'incompétence que de s'arrêter à des leçons sans valeur, qu'on rencontre dans les manuscrits ou dans les
éditions.
La première chose donc à faire, en présence d un texte à expliquer, c'est, on vient de le voir, de rétablir ce texte en l'état le plus approchant de l'original qu'il soit possible d'atteindre par l'emploi méthodique des témoignages. Est-ce à dire que Ton puisse séparer la critique de l'interprétation, s^acquitter de Tune avant d'aborder Vautre, établir son texte avant de l'expliquer? Assurément non Déjà pour estimer et classer les manuscrits, il faut avoir médité le texte avec soin, pmsque cette estimation et ce classement se fondent en grande partie sur le sens que présentent les différentes leçons. Il est encore plus impossible de faire précéder l'interprétation par l'émendation, puisqu'on ne peut trouver une leçon par conjecture que d'après le sens exigé par le contexte ; si bien qu'un maître éminent a pu dire, non pas que l'émendation suppose l'interprétation, mais qu elle est une interprétation ^ Le fait est que les différentes opérations de la critique et de l'interprétation sont intimement liées, et dépendent les unes des autres de telle façon, qu'aucune ne peut s accomplir sans les autres. On peut à la rigueur, pour la clarté de l'exposition, indiquer d'avance le tex e qu'on adoptera ; mais ce ne sera que provisoire ; la