‹ La Philologie classique [microform]: six conférences sur l'object & la méthode des études supérieures relatives à l'antiquité grec que et romaineChapitre 3 sur 22 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

Leipzig, 1879 et suiv.; et S. Reinach, Manuel de Philologie classique, 2« éd., Paris, 1883 et 1884.

Ces conférences ont été données de décembre 1890 à février 1891. La première a été publiée dans la Revue Internationale de VEmeignement, du 15 mai 1891.

Montpellier, août 1891.

LA PHILOLOGIE CLiySSIttM

PREMIÈRE LEÇON

Qu'est-ce que la Philologie?

Messieurs,

Je désire inaugurer la nouvelle position que j'occupe cette année dans notre Université par quelques leçons d'un caractère plus général que celles que j'ai faites jusqu'ici. Je me suis borné presque exclusivement à étudier avec vous des textes d'auteurs anciens. Il est probable que je reviendrai à cette habitude et m'y tiendrai, sauf exception. Car la connaissance directe des auteurs est à la fois le point de départ et le but, la raison d'être et, pour ainsi dire, le cœur de nos études ; c'est ce qui ressortira, je l'espère, de ce cours même. Mais s'il est bon de se tenir toujours près du centre, il faut savoir souvent rayonner ; il est permis de faire quel-

'Première leçon.

qiifefbi9-iè*:tX)ur:du cercle. C'est à en faire le tour qu^fe-' vowsaorv'fte dans cet entretien et les sui-

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• Je îïëpfétkids cas, vous m'entendez bien, dans Tespace de quelques heures, vous faire parcourir en tous sens le champ de nos études. Je ne viens pas vous enseigner en ce peu de temps une science dont vous ne connaîtrez jamais que des fragments, lors même que vous y consacreriez toute votre existence ; et j'espère qu'une notable partie de votre vie y sera employée : il n'y a de bon professeur que celui qui reste étudiant. Mon but n'est pas si chimérique. Je vous propose seulement de vous élever assez haut, pendant quelques instants, pour prendre une vue à vol d'oiseau de ce champ dont nous cultivons ensemble une parcelle chaque année : les études relatives à l'antiquité classique. Je voudrais vous faire voir quel est l'objet, ou quels sont les objets de ces études ; quelle place elles occupent dans l'ensemble de la science ; quel est le lien qui les unit entre elles; dans quel esprit, d'après quels principes, par quelle méthode elles doivent être cultivées.

Vaut-il bien la peine, me direz- vous peut-être, de s'arrêter à ces généralités? Quel intérêt y a-t-il à définir la science dont on s'occupe, à la considérer en quelque sorte du dehors, pour en tracer les contours? — Quel intérêt il y a? J'ai peine à en concevoir un plus grand. Ce qui élève l'homme audessus de la machine, c'est d'avoir conscience de ce qu'il fait ; ce qui distingue l'homme intelligent

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de celui qui ne l'est pas, l'homme qui pensé de celui qui ne pense pas, c'est de comprendre ce qu'il fait, de savoir en quoi consiste son travail, à quoi il sert, et comment il s'harmonise avec celui des autres. Or, s'il est un travail qu'on ne devrait pas accomplir inconsciemment, un travail qui devrait être intelligent et réfléchi , n'est-ce pas le travail scientifique? Que l'artisan, le cultivateur, le commerçant se livrent à leurs occupations comme leur père l'a fait, comme le fait leur voisin, sans se demander quelle fonction ils remplissent dans l'ensemble des choses, peut-être n'en sera-t-on pas choqué. Que l'artiste même et le poète produisent sans savoir pourquoi ni comment, déjà Platon l'expliquait en disant que c'est un dieu qui les pousse. Mais quand on fait par excellence le travail de la pensée, qui est de connaître et de comprendre, comment peut-on supporter de le faire sans penser, sans savoir ce qu'on fait, et sans en voir clairement la raison? Je n'ignore pas qu'il y a des savants distingués qui montrent de l'indifférence ou même du dédain pour ces questions générales de méthode. — «Vous voulez écrire une thèse sur la philologie? me disait, il y a plusieurs années, un vieux professeur de Sorbonne. Faites-nous donc plutôt un bon ouvrage de philologie. Moi, quand on me demande : Qu'est-ce que la philologie? je réponds : C'est ce que je fais. » - Je dus écouter ce maître respecté ; mais ce n'est pas seulement la distance de son œuvre à la mienne, qui m'empêche de répondre comme lui. Il y a d'autres savants, et des plus

PREMIÈRE LEÇON

qu'est-ce que la philologie?

illustres , qui ont traité certaines de ces questions d*une manière peu satisfaisante, et qui n'en ont pas moins été au premier rang dans leur partie. Mais ces grands esprits ont senti l'importance du problème qui se pose devant nous, puisqu'ils s'en sont occupés. Et si leur génie les a fait marcher droit au but qu'ils n'apercevaient pas aussi distinctement que tels de leurs confrères moins éminents, nous qui ne pouvons nous vanter d'avoir un pareil guide, nous devons nous assurer, d'avance et toujours de nouveau , de la direction à suivre. Tel est bien, à ce qu'il semble, le sentiment de la plupart de ceux qui s'adonnent à nos études. Elles forment, sous le nom de philologie classique, ou science de l'antiquité, car ces deux noms ne désignent qu'une seule et même chose, une science spéciale, dont on cherche depuis longtemps la place sur la carte topographique de la science universelle. Il ne se passe guère d'année qui ne voie paraître un discours ou un mémoire nouveau sur le sujet. Déployons à notre tour cette carte, et voyons sous quelle latitude et sous quelle longitude doivent s'accomplir nos explorations.

La science universelle se divise naturellement, d'après son objet, en sciences de la nature et sciences morales; ces dernières comprenant tout ce qui dépend de l'action de l'homme dans le monde ,

les premières tout le reste, sauf les mathématiques, qui créent pour ainsi dire elles-mêmes leur objet et ne servent que d'instrument à la connaissance de la réalité ; et la philosophie, qu'on peut considérer soit comme couronnement de l'édifice, coupole immense qui abrite le tout etl'enceint, soit comme construction provisoire, destinée à faire place tôt ou tard à une aile nouvelle du palais de la science. Les sciences morales, c'est d'une part l'histoire, dans son acception la plus large, c'est-à-dire la connaissance de tout ce que l'esprit humain a produit, de tout ce que l'activité humaine a accompli jusqu'à ce jour, et l'observation de ce qui se passe encore sous nos yeux parmi les hommes; c'est, d'autre part, une science mal définie et plus mal nommée, philosophie de l'histoire, éthique, sociologie, qui cherche à discerner les lois présumables d'après lesquelles s'accomplit l'action de l'homme sur la nature et sur lui-même, et d'après lesquelles, par conséquent, se déroulent les destinées de l'humanité. Encore sont-ce là bien moins deux sciences distinctes que deux aspects d'une seule et même science ; la première n'étant que vaine curiosité et polymathie oiseuse, si elle ne sert à alimenter la seconde et à lui donner une base expérimentale, faute de quoi celle-ci a dû trop longtemps laisser le champ libre à des rêveries philosophiques ou religieuses. Pour mieux me faire comprendre au moyen d'une comparaison, la première est à la seconde ce que l'ancienne histoire naturelle, purement descriptive, est à la science biologique de nos jours. En

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attendant que l'histoire tout entière se constitue en science sous ce nouvel aspect, certaines branches de rhistoire sont parvenues déjà à former des sciences partielles, qui, non contentes d'établir les faits particuliers, commencent à rechercher les lois qui les régissent; telle, à côté de l'histoire des langues, la linguistique; telle encore, quoique beaucoup moins avancée, à côté de l'histoire religieuse, la science des religions.

L'histoire communément ainsi dite, l'histoire considérée essentiellement comme étude des faits du passé, a deux grandes divisions qui se croisent : la division chronologique en périodes, et la division par champs d'activité humaine : histoire politique, histoire religieuse, histoire de l'art, de la littérature, du langage, des sciences, des mœurs, des institutions, du commerce, de l'industrie. Chacune de ces divisions peut encore se subdiviser, d'après les nations dont on étudie l'histoire séparément. Enfin, il faut ajouter un certain nombre de sciences composées de connaissances diverses, qu'on a appelées les sciences auxiliaires de l'histoire, comme l'épigraphie, la paléographie, la numismatique. Essayez maintenant de dresser le tableau de la science historique, en représentant, d'une part, toutes ces divisions et subdivisions par autant de bandes longitudinales, d'après les objets, et latitudinales, d'après les époques, en réservant, d'autre part, une.place suffisante aux sciences auxiliaires, et un espace considérable à la science historique conçue de la seconde manière, comme essai de for-

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muler des lois plutôt que de recueillir et décrire des faits. Puis, jetons un regard sur l'affiche de notre Faculté; voyons quels sont, parmi les cours qu'on y trouve annoncés, ceux qui concernent l'étude de l'antiquité classique. Ce sont d'abord tous ceux dans lesquels on expliquera des auteurs grecs ou latins ; puis l'histoire de la littérature grecque et de la littérature latine; la grammaire grecque, la grammaire latine ; la métrique ; l'histoire grecque , l'histoire romaine ; les institutions grecques et romaines ; l'archéologie ou histoire de l'art antique ; l'épigraphie grecque ; enfin la paléographie en tant qu'elle sert à déchiffrer des textes qui remontent jusqu'à l'antiquité. Voilà déjà bien des cours divers, et cependant nous verrons qu'il en manque encore plus d'un pour faire la somme des études relatives à l'antiquité classique : l'histoire des religions anciennes, et l'épigraphie romaine, pour n'en pas nommer d'autres. Ces sciences si variées, relatives à l'antiquité gréco- romaine, toutes comprises aujourd'hui sous la désignation commune de philologie classique, où sont-elles marquées sur le tableau que nous venons de dresser? Elles y sont étraagement disséminées; et il est naturel qu'on se demande quelles sont les raisons qui ont fait assembler des éléments si disparates. Passe encore pour les institutions, l'histoire des littératures, l'histoire de l'art : on peut dire que ce sont des divisions longitudinales de l'histoire grecque et romaine. Je le veux bien. Mais remarquez que les cours qui traitent de ces sujets ne sont pas principalement

destinés aux historiens; c'est à vous, étudiants es lettres, qu'ils s'adressent; à vous, philologues. Pour l'historien, toutes les civilisations successives qui ont abouti à l'état de choses présent sont importantes dans la mesure où elles y ont contribué ; le monde gréco-romain n'est pour lui qu'une étape ; il n'a pas lieu d'en faire le centre de ses études, à moins que son goût personnel ne l'y porte. Et puis la grammaire grecque et latine ! Vous ne trouverez sa place précise nulle part sur notre carte ; si vous tenez à lui en assigner une, c'est dans la région de la linguistique qu'on pourrait la marquer; région située, vous vous le rappelez, au milieu d'un espace presque tout en blanc, comme était le centre de l'Afrique dans mon enfance. La métrique n'en sera pas loin , si toutefois vous réussissez à lui trouver un lieu; elle sera comprise dans la poétique, ou peut-être dans la rythmique, qui sont l'une et l'autre des subdivisions de l'esthétique , ou science des beaux-arts. Enfin l'explication des auteurs, exercice pratique plutôt que science, centre autour duquel se groupent, après s'en être successivement détachées, les différentes sciences dont nous venons de parler, n'est-il pas clair, qu'on perdrait sa peine à la chercher sur la carte de la science universelle? Vous le voyez. Messieurs, il n'y a pas là d'unité naturelle; c'est en vain que depuis F.-A. Wolf on a tenté par mille subtilités d'en découvrir une. Avouons-le franchement, sans fausse fierté : l'unité de la philologie classique est de pure convention ; cette science est formée d'un faisceau de branches

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très diverses de la science universelle. Par quel motif les a-t-on assemblées? Voilà tout ce qu'on peut raisonnablement demander.

Je n'y vois qu'une raison, une seule du moins qui suffise à expliquer, d'une part, l'immense développement que la philologie a pris et continue de prendre; d'autre part, les limites qu'elle a toujours respectées, l'ordre systématique qu'elle a su se donner, au moins dans ses grandes lignes; la cohésion de ses parties; l'accord qui s'établit de plus en plus même sur son nom; enfin un fait que je dois me contenter d'indiquer ici, mais que la suite de ce cours mettra en lumière, je veux dire la méthode particulière que la philologie impose à chacune des sciences qui concourent à la former; autant d'effets que ne pouvait produire, si répandu qu'il fût, l'amour des choses grecques et romaines, ni aucune autre cause purement personnelle. Il doit en exister une plus générale, plus puissante. Nous allons la découvrir sans peine. Elle est si manifeste , qu'on s'étonne seulement de la voir si souvent méconnue. C'est à vous-mêmes, Messieurs, que je la demanderai. Pourquoi êtes-vous venus à notre Faculté ? Pourquoi suivez-vous les cours dont nous avons parlé? Voilà toute la question. Et la réponse n'est pas moins facile à trouver. G est que vous désirez vous consacrer à l'enseignement, et plus spécialement à l'enseignement classique ; or, pour suivre cette carrière dans nos établissements publics, il faut être licencié es lettres, et, si possible, agrégé; pour acquérir ces titres, on subit des épreuves sur les cou-

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naissances qui s*acquièrent à la Faculté; ces connaissances enfin sont exigées, parce qu'elles sont nécessaires au futur professeur, et elles lui sont nécessaires, parce que l'enseignement classique consiste essentiellement à faire connaître aux élèves les auteurs grecs et latins, et par eux l'antiquité grecque et romaine dans tout ce qu'elle a d'éminemment propre à former l'esprit de la jeunesse.

Telle est, dans toute sa naïveté, l'explication que nous cherchions. On a groupé un certain nombre de sciences diverses, séparées les unes des autres par leur classification naturelle, et Ton en a fait un tout, compris sous le nom plus ou moins approprié de philologie classique, parce que ces diverses sciences sont nécessaires à ceux que leurs fonctions appellent à faire servir l'antiquité classique, et particulièrement les auteurs anciens, à l'éducation des jeunes générations.

Rien ne sera plus propre à confirmer cette pensée que de jeter, comme nous devrons le faire dans un prochain entretien, un rapide coup d'œil sur l'histoire de la philologie. Ce sont en effet, déjà dans l'antiquité, les gram7natici, c'est-à-dire précisément ceux que nous appelons aujourd'hui les philologues, qui, tout en accomplissant des travaux bibliographiques ou littéraires de diverse sorte, s'adonnèrent à l'enseignement; c'est à eux que fut confiée, et en Grèce et à Rome, la première instruction de la jeunesse. A la Renaissance des lettres, quoiqu'il n'y eût pas lieu de distinguer encore strictement les différents degrés de l'enseignement, c'est bien en

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vue de l'enseignement, de l'éducation, de la culturegénérale, qu'on se porta avec tant d'enthousiasme vers l'étude des littératures anciennes. C'est pour éclairer, pour approfondir, pour féconder la lecture des grands écrivains classiques, considérés comme éducateurs et inspirateurs des nations nouvelles, qu'on s'appliqua de plus en plus, dès lorigine de ce grand mouvement, à connaître la vie antique sous toutes ses faces. De nos jours enfin, qu'est-ce qui a provoqué ce développement extraordinaire, on serait parfois tenté de dire excessif, de la philologie classique, si ce n'est que, dans presque tous les pays civilisés, on a reconnu toujours plus clairement la nécessité de préparer par de fortes études spéciales les hommes chargés de cette partie de l'éducation de la jeunesse qui est fondée sur la connaissance des auteurs anciens?

Un fait d'où l'on a souvent tiré des conclusions toutes différentes, me paraît éminemment propre au contraire à nous confirmer dans notre manière de voir; c'est l'existence d'autres sciences désignées par ce même nom de philologie, comme la philologie orientale, la philologie romane. Parlons de cette dernière, dont les origines récentes permettent de porter un jugement sans se livrer à de longues et lointaines recherches. L'événement qui a donné lieu à la création delà philologie romane, c'est l'application faite aux langues romanes de la méthode exacte de la linguistique. En soi, cet événement était un élargissement d'une science existante plutôt que la création d'une science nouvelle. Toute

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application de la même méthode à un groupe de langues de plus constituera, pour la science pure, un événement semblable. Pourquoi celui-ci est-il devenu le point de départ de la formation d'une science indépendante, fort étendue, essentiellement différente de celles qui ne sont que de simples provinces de la linguistique ? Pourquoi à Tétude grammaticale des langues romanes a-t-on joint Thistoire des littératures romanes, les travaux de critique et d'interprétation des textes; puis encore ^ voyez les manuels de philologie romane récemment publiés — l'histoire de la philologie romane, la méthodologie de la philologie romane, la métrique et la stylistique romanes; enfin, notez bien ceci, l'histoire des nations romanes, l'histoire de leur civilisation, de leurs arts, de leurs sciences; toutes choses qui sont à cent lieues de la linguistique ou science du langage? Pourquoi, sinon pour cette raison, évidente, il me semble, que dans le pays natal de la philologie romane, et dans les autres pays du Nord, puis chez nous aussi, quoique naturellement à un point de vue différent, certaines langues romanes et les œuvres classiques de certaines littératures romanes font l'objet d'un enseignement régulier dans les classes, et que, une fois l'étude scientifique de ces langues trouvée, on en a profité pour donner aux professeurs chargés de les enseigner une instruction qui les mît à la hauteur de leurs collègues, professeurs des langues classiques? Je crois que, s'il nous manquait une preuve concluante, c'est ici, c'est dans cette frap-

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