‹ La Philologie classique [microform]: six conférences sur l'object & la méthode des études supérieures relatives à l'antiquité grec que et romaineChapitre 5 sur 22 · QU*EST-CE QUE LA PHILOLOGIE · texte numérisé non relu

QU*EST-CE QUE LA PHILOLOGIE

ces littératures anciennes, aujourd'hui toutes fragmentaires, la moindre relique peut servir à la reconstruction de l'ensemble.

Si les études relatives à l'antiquité qu'on fait à la Faculté ne doivent pas être une simple prolongation de celles du lycée, ni servir seulement à les compléter et les perfectionner, il est pourtant inévi^ table , puisque les unes sont faites pour les autres, que les unes se ressentent de ce que seront les autres. Pour dire comment doit se- former le professeur de lycée, il faut savoir ce qu'est le lycée.

On peut assigner à l'enseignement classique secondaire trois fonctions, qui ne s'excluent pas, mais qu'il faut se garder de confondre. La première serait de faire des honnêtes gens , comme on disait sous l'ancien régime; de cultiver l'esprit et le goût d'une jeunesse qui formerait l'élite intellectuelle de la nation, et qui y conserverait les traditions d'une société polie et éclairée. La seconde consisterait à rendre les jeunes gens qui désirent suivre certaines carrières déterminées capables de se livrer avec fruit aux études spéciales qui y mènent. La troisième enfin aurait pour but de préparer les élèves directement à leurs carrières et de les munir d'avance de toutes les connaissances qui pourront un jour leur être utiles dans la pratique de la vie. Le premier de ces types d'enseignement est celui du passé, d'un passé dont beaucoup voudraient faire durer au moins l'apparence , mais qui ne reviendra pas. Le troisième est celui de l'avenir, s'il faut en croire tant de prophètes qui l'annoncent,

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lun d'eux, hier encore, du haut dun trône. Le second est celui qui me paraît approprié au moment présent, et qui. j'ose malgré tout Fespérer, finira par s'imposer à notre génération : l'enseignement classique étant rendu à lui-même , débarrassé des élèves incapables qui l'encombrent, purifié, fortifié et considéré exclusivement comme préparation aux études qui se font dans les Facultés et dans les hautes ÉcolesJJelle est, si je ne me trompe, à peu de chose près, l'idée que se font du rôle de l'enseignement secondaire classique les meilleurs juges en la matière ; tel est de fait, et autant que les circonstances le permettent, son rôle principal dès aujourd'hui, puisque la majorité des élèves sortant des classes de rhétorique et de philosophie , c'està-dire la majorité de ceux qui poussent jusqu'au bout les études classiques , passe de là dans les Facultés. Comment répondre mieux au besoin de tant de futurs étudiants, qu'en les préparant à devenir de bons étudiants?

Ici, Messieurs, se présente une question que sans doute vous prévoyez , et que je ne pourrais sans quelque affectation passer sous silence. On a coutume de la formuler en ces termes : Qu'est-ce qui doit l'emporter dans les études relatives à l'antiquité, de l'érudition ou du sentiment littéraire? Quelle part convient-il de faire à chacun? Et suivant que vous pencherez d'un côté ou de l'autre, vous serez réputé philologue ou littérateur. Commençons, je vous prie, par écarter du débat un mot qui ne fait que le dénaturer, le mot d'érudition. L'éru-

qu'est-ce que la. philologie?

dition, c'est, sinon le savoir lourd, indigeste, inintelligent, du moins le savoir qui reste attaché au détail, sans vues d'ensemble, sans perspective; c'est le savoir estimé pour sa quantité plutôt que pour sa qualité, pour sa rareté indépendamment de son utilité. Or il est faux de fonder sur le plus ou moins de savoir la distinction entre philologues et littérateurs. Pour les uns comme pour les autres, beaucoup savoir est extrêmement précieux, sans être absolument indispensable; il n'en faut faire ni honneur ni reproche aux uns plutôt qu'aux autres. Bien savoir, savoir avec intelligence, avec choix, avec ordre et méthode , avec la vue nette de la valeur relative de chaque connaissance et de la place qui lui revient, c'est l'ambition du philologue pour le moins autant que du littérateur. L'amour non raisonné et le dédain frivole des faits précis, l'oubli et l'abus des idées générales, sont des défauts qu'on a pu se reprocher de part et d'autre; ce ne sont pas, heureusement, des caractères distinctifs. La question qui est au fond de la controverse doit être posée tout autrement. Cette question, c'est de savoir si vraiment nos études peuvent et doivent revêtir un caractère scientifique, comme je l'ai supposé jusqu'ici, ou si la connaissance et l'intelligence de l'antiquité n'est que le moyen, le développement des aptitudes littéraires, le but. En d'autres termes, puisque la production littéraire est du domaine de l'art, si nous devons enseigner, si vous devez étudier, une science ou un art.

Si des trois fonctions possibles du lycée que nous

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distinguions tout à Theure, on admet que la première est la vraie; si le professeur de lettres est chargé uniquement de développer chez ses élèves le goût, le talent, le style, et plus généralement les qualités qui donneront à leur esprit de l'agrément, il sera évidemment préférable de faire de ce professeur aussi avant tout un artiste, un écrivain, un littérateur, et, en ce qui concerne les études grecques et latines, un humaniste.

Il n'est pas si facile de se prononcer si , comme nous l'avons affirmé, la fonction essentielle du professeur de lettres est de former des étudiants. Même alors on pourrait penser, et je comprends que de très bons esprits soient de cet avis , qu'il suffit des cours de mathématiques, de sciences physiques et naturelles, si nombreux aujourd'hui dans toutes les classes, pour donner aux élèves des habitudes d'esprit scientifiques. On pourrait donc, sernble-t-il, même dans cette hypothèse, faire servir l'étude des auteurs anciens à cette éducation purement littéraire, qui, pour être insuffisante aujourd'hui à elle seule, ne doit pourtant pas disparaître. Et ainsi nous serions ramenés à la même conclusion : c'est des littérateurs, des humanistes, que les Facultés des lettres doivent former.

Mais la prémisse n'est pas admissible. Les mathématiques et les sciences physiques et naturelles ne suffisent pas à l'éducation scientifique. Ce n'est pas tout que l'esprit géométrique ; il faut encore, pour faire un bon étudiant, de quelque Faculté que ce soit, l'esprit de finesse. Ce n'est pas assez, même

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pour étudier la chimie ou la physique, ni à plus forte raison la médecine, le droit ou l'histoire, de posséder les notions qu'on peut donner à déjeunes élèves sur les choses de la nature, toutes relativement simples, planes, rectilignes ; il faut encore avoir quelque habitude des choses de l'esprit, qui sont ini;niment plus complexes, pleines de replis et ondoyantes, dont l'étude exige par conséquent des méthodes et des procédés plus variés et plus délicats.

Mais, dira-t-on, c'est précisément cet esprit de finesse qui est une aptitude littéraire. Ce n'est pas le talent seulement, le style, les facultés pour ainsi dire actives ou productives, que nous entendons développer par l'étude des auteurs anciens; c'est encore, et c'est peut-être principalement, le goût, qui n'est qu'une des formes du jugement, c'est-àdire de la faculté importante entre toutes dans la recherche scientifique ; et c'est sur des choses de l'esprit que nous voulons l'exercer.

Je reconnais. Messieurs, qu'il y a dans cette façon de voir une bonne part de vérité. Mais elle prête aussi à bien des objections, qui doivent, à mon avis, la faire rejeter. Et d'abord, parmi les objets divers auxquels peut s'appliquer le jugement, disons, pour abréger, le bien, le beau et le vrai, pourquoi s'cxercerait-il presque exclusivement sur le beau, et, comme si par là le cercle n'était pas >déjà trop resserré, presque uniquement sur le beau dans la littérature? M. Taine remarque quelque part que dès la classe de seconde on ne visait à

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faire de lui et de ses camarades que de petits littérateurs. Vous savez si Ton est resté fidèle à ce système. Tous les ans dix mille bacheliers dissertent sur les mérites respectifs de Corneille et de Pascal, de Molière et de Bossuet. Faut-il vraiment à la France dix mille Sainte-Beuve par an? Dans ce cas, on pourrait admettre, à la rigueur, que le futur professeur dût se vouer aussi de préférence à cet hybride de la science et de Tart qui menace en ce temps-ci de dévorer Tune et Fautre, et qu on appelle la critique littéraire. Et cependant, même dans ce cas, j^hésiterais. Je suis trop pénétré, d'après ma propre expérience et diaprés les observations faites sur mes élèves, du danger qu'offre cette occupation à la jeunesse. Autant il est difficile de porter des jugements littéraires qui aient quelque valeur, autant il faut, pour le bien faire, de connaissances multiples, de vastes horizons, de finesse d'esprit, et de maturité ; autant il est facile de se persuader qu'on y réussit, autant on se contente aisément de Témotion produite par un beau vers, de la jouissance que donne une œuvre sublime ou spirituelle, et du plaisir qu'on trouve à analyser et à exprimer ces impressions. Combien en ai-je vu, de jeunes gens livrés à cette séduction, devenir impropres à tout travail sérieux, et ne rêver plus que les succès éphémères de la presse périodique! L'École normale elle-même, fondée tout exprès pour fournir à l'Université les maîtres dont elle a besoin, n'a-t-elle pas vu, dans un temps où les études y avaient pris une direction trop exclusive-

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ment littéraire, toute une série de ses meilleurs élèves tourner le dos à l'Université, faire de la critique leur métier, et, au lieu de professeurs, devenir journalistes? Enfin, sans parler de ceux que cette Sirène a égarés, ou rendus infidèles à leur mère, d'où vient, si ce n'est de son chant alanguis« sant, que les travaux, pénibles et parfois arides qu'imposent la grammaire, la métrique, la critique des textes, rencontrent tant de répugnance dans nos Facultés des lettres? Je ne vois pas que dans la Faculté des sciences on s'étonne des efforts pour le moins aussi rudes qu'exigent les observations microscopiques, les analyses chimiques et les calculs algébriques. Chez nous, on voudrait marcher toujours sur un chemin semé de fleurs.

Mais d'ailleurs, je ne crois pas, je ne puis pas admettre que ce soit le jugement littéraire -qu'il convienne d'exercer presque exclusivement, comme on le fait aujourd'hui, chez les futurs étudiants en droit, en médecine, en chimie, en mathématiques, en histoire et en philosophie. Le beau, et particulièrement le beau en littérature, est l'objet d'un domaine très limité de la science, si tant est qu'on puisse dès maintenant donner le nom de science aux théories qui s'y rapportent. Au contraire, toute science, quelle qu'elle soit, science pure ou appliquée, science universelle ou spéciale, a pour objet le vrai. Toute science observe des faits, les constate, les classe, et s'applique à en tirer des vérités générales ; enfin, à chacune de ces opérations, elle vérifie les résultats, c'est-à-dire

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qu'est-ce que la philologie?

qu'elle fait de la critique, non pas cette fois de la critique littéraire, mais de la critique scientifique, ou plutôt de la critique tout court. Voilà, si je ne me trompe, à quoi il conviendrait d'exercer aussi le jugement de nos futurs étudiants. Non pas certes en les mêlant prématurément aux véritables recherches scientifiques : je ne voudrais pas voir la philologie s'introduire au lycée, pas plus qu'une autre science, si ce n'est peut-être dans les plus hautes classes, à faible dose, pour faire la transition des études préparatoires aux études spéciales; mais d'abord en donnant aux jeunes élèves, dans la personne de leur professeur, le spectacle de la probité scientifique absolue, qui n'est autre chose que le respect absolu de la vérité ; en leur faisant sentir l'importance de l'exactitude, de la précision, de la rigueur, et dans l'observation des faits particuliers, et dans les généralisations; puis en les accoutumant eux-mêmes insensiblement, sans aucun appareil d'érudition, à observer, à comparer, à classer ; à conclure, s'ils possèdent les éléments d'une conclusion, à suspendre leur jugement en l'absence de raisons suffisantes ; à apprécier les arguments, à peser les témoignages ; à distinguer les degrés divers de certitude et de probabilité; toutes choses auxquelles se prête admirablement l'étude des langues anciennes, et mieux encore l'explication des auteurs anciens, avec les vues qu'ils nous ouvrent sur ce monde antique, à la fois si différent du nôtre et si intimement mêlé au nôtre. Telle étant à mes yeux votre tâche à venir, vous

comprendrez, Messieurs, que je n'hésite pas à considérer comme la chose essentielle dans vos études la science, et, dans cette science même, la méthode ; vous approuverez que je nomme l'ensemble de vos études sur l'antiquité philologie et non littérature. Ce m'est un chagrin, je ne le nie pas, de voir combien généralement ce point de vue est méconnu, et combien profondément l'idée contraire est entrée dans les esprits, dans les institutions, et jusque dans le langage, par lequel elle se transmet de génération en génération. Pour quelle autre raison cette chaire que j'ai l'honneur d'occuper portet-elle le titre de chaire de littérature latine? Pourquoi notre Faculté s'appelle-t-elle Faculté des lettres, par opposition à la Faculté des sciences, sa voisine et sœur, qui certainement ne se refuserait pas à partager son titre avec elle, sauf à y ajouter une marque distinctive ? Mais si invétérée que soit une idée qu'on croit erronée, il n'est jamais trop tard pour essayer de la combattre. Si ce cours pouvait amener quelques-uns d'entre vous à s'affranchir de l'opinion régnante, et, sinon à adopter celle que je défends, à s'en faire une à soi, je m'estimerais amplement payé de ma peine.

Ma profession de foi est faite. Messieurs. Ne croyez pourtant pas, je vous en prie, que je sois un contempteur de ce qu'on appelle le sentiment littéraire. Je n'aime ni le nommer ainsi ni en parler beaucoup, mais j'en fais le plus grand cas, j'ose espérer que quelques-uns d'entre vous s'en seront aperçus dans nos conférences plus intimes. Je de-

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qu'est-ce que la philologie?

qu'elle fait de la critique, non pas cette fois de la critique littéraire, mais de la critique scientifique, ou plutôt de la critique tout court. Voilà, si je ne me trompe, à quoi il conviendrait d'exercer aussi le jugement de nos futurs étudiants. Non pas certes en les mêlant prématurément aux véritables recherches scientifiques : je ne voudrais pas voir la philologie s'introduire au lycée, pas plus qu'une autre science, si ce n'est peut-être dans les plus hautes classes, à faible dose, pour faire la transition des études préparatoires aux études spéciales; mais d'abord en donnant aux jeunes élèves, dans la personne de leur professeur, le spectacle de la probité scientifique absolue, qui n'est autre chose que le respect absolu de la vérité; en leur faisant sentir l'importance de l'exactitude, de la précision, de la rigueur, et dans l'observation des faits particuliers, et dans les généralisations; puis en les accoutumant eux-mêmes insensiblement, sans aucun appareil d'érudition, à observer, à comparer, à classer ; à conclure, s'ils possèdent les éléments d'une conclusion, à suspendre leur jugement en l'absence de raisons suffisantes ; à apprécier les arguments, à peser les témoignages ; à distinguer les degrés divers de certitude et de probabilité; toutes choses auxquelles se prête admirablement l'étude des langues anciennes, et mieux encore l'explication des auteurs anciens, avec les vues qu'ils nous ouvrent sur ce monde antique, à la fois si différent du nôtre et si intimement mêlé au nôtre. Telle étant à mes yeux votre tâche à venir, vous

comprendrez, Messieurs, que je n'hésite pas à considérer comme la chose essentielle dans vos études la science, et, dans cette science même, la méthode ; vous approuverez que je nomme l'ensemble de vos études sur l'antiquité philologie et non littérature. Ce m'est un chagrin, je ne le nie pas, de voir combien généralement ce point de vue est méconnu, et combien profondément l'idée contraire est entrée dans les esprits, dans les institutions, et jusque dans le langage, par lequel elle se transmet de génération en génération. Pour quelle autre raison cette chaire que j'ai l'honneur d'occuper portet-elle le titre de chaire de littérature latine? Pourquoi notre Faculté s'appelle-t-elle Faculté des lettres, par opposition à la Faculté des sciences, sa voisine et sœur, qui certainement ne se refuserait pas à partager son titre avec elle, sauf à y ajouter une marque distinctive ? Mais si invétérée que soit une idée qu'on croit erronée, il n'est jamais trop tard pour essayer de la combattre. Si ce cours pouvait amener quelques-uns d'entre vous à s'affranchir de l'opinion régnante, et, sinon à adopter celle que je défends, à s'^n faire une à soi, je m'estimerais amplement payé de ma peine.

Ma profession de foi est faite, Messieurs. Ne croyez pourtant pas, je vous en prie, que je sois un contempteur de ce qu'on appelle le sentiment littéraire. Je n'aime ni le nommer ainsi ni en parler beaucoup, mais j'en fais le plus grand cas, j'ose espérer que quelques-uns d'entre vous s'en seront aperçus dans nos conférences plus intimes. Je de-

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qu'est-ce que la philologie?

mande seulemeat qu'on ne confonde pas, comme il arrive trop souvent, ce sentiment lui-même avec le talent qui sert à Texprimer, et qu'on ne lui assigne, ni au lycée ni à la Faculté, la place suprême, aux dépens de ce qui doit dominer tout dans les études, ramour, la passion, le culte du vrai. Le sentiment littéraire a son rôle marqué dans les travaux philologiques mêmes ; il y occupe une haute et large place ; il intervient constamment dans la critique des textes, dans l'interprétation, dans l'histoire de . la littérature, qu'il éclaire, et qui à leur tour l'affinent.

Quant à la question de l'art ou de la science dans les études, si nous avons pris parti résolument pour la science, il va sans dire que ce n'est pas pour exclure l'art. Je ne veux pas parler de l'art d'enseigner, que le professeur de mathématiques ou d'histoire naturelle doit posséder aussi bien que le professeur de lettres, et qui d'ailleurs est un don de nature plus encore qu'une aptitude qu'on acquiert. Mais nous ne pouvons contester qu'il entre plus spécialement dans les attributions du professeur de lettres et de grammaire d'enseigner l'art d'écrire, l'art de composer, en une certaine mesure l'art de parler. On peut donc admettre fort bien qu'il soit préparé par la Faculté à cette partie de sa tâche aussi. Il serait préférable peut-être que celte préparation, de même que toute l'éducation pratique des futurs professeurs, fût laissée à un cours d'études pédagogiques, et surtout d'exercices pédagogiques, qu'ils accompliraient après avoir achevé

leurs études purement scientifiques, ou encore en les interrompant, entre la licence et l'agrégation, par exemple. Mais en attendant qu'une institution de ce genre prenne naissance, il n'y a rien d'humiliant pour les Facultés à ce que des exercices pratiques s'y fassent à côté des études. Que si ces dernières elles-mêmes, ainsi qu'il ne peut manquer d'arriver dans un pays naturellement artiste comme le nôtre, contribuent à former le goût et les aptitudes littéraires du futur professeur, rien de mieux; il ne sera jamais trop bien armé pour cette partie de sa tâche. Mais que ce ne soit pas le but des études à la Faculté ; que la science n'y soit pas sacrifiée à l'art, le vrai au beau. Ne laissons pas subsister le préjugé si répandu qui voit dans nos Facultés des lettres une sorte de Rhétorique supérieure.

Je me résume. Messieurs. Les études relatives à l'antiquité classique forment ensemble une science, que nous pouvons appeler philologie classique, puisque ce titre a cours, ou de tel autre nom qui vous plaira. Cette science est une science appliquée, et non une science pure. Elle se compose d'une série de sciences diverses, toutes comprises dans la vaste sphère des sciences historiques ou sciences morales. On les a groupées en vertu d'un besoin pratique, et non d'une affinité naturelle. Ce besoin, c'est la nécessité de posséder les connaissances fournies par ces diverses sciences pour faire servir l'étude des auteurs anciens à l'éducation de la jeunesse et plus spécialement, de nos jours et

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PREMIÈRE LEÇON

dans notre pays, à la préparation des futurs étudiants de nos Facultés et grandes Écoles. De cette destination de renseignement classique supérieur doivent découler son organisation et sa méthode.

Mais si la définition même que nous avons donnée de nos études nous fait un devoir de n'en pas perdre de vue le but pratique, nous ne devons pas oublier davantage que chacune des sciences qu'elles embrassent peut être considérée en même temps comme science pure, et qu'il faut savoir aussi bien les envisager toutes sous cet aspect. Plus nous nous en souviendrons ; mieux nous sau- . rons nous reporter de chaque point de notre science particulière au point correspondant de la science générale, et rester toujours en contact avec celle-ci; mieux nous réussirons à agir, même sur notre propre terrain, comme n'ayant d'autre mot d'ordre que la science pour la science, d'autre but que de toujours mieux connaître et mieux comprendre; plus, en un mot, notre idéal scientifique s'élèvera et s'épurera, plus aussi nous pouvons être sûrs d'atteindre du même coup le but pratique de nos études. C'est dans cette pensée que je termine par un vœu déjà exprimé tout à l'heure : puissent les étudiants de notre Université apporter toujours, dans les études mêmes qui les rendront capables de bien remplir leur vocation, les hautes vues, la noble inspiration, qui feront d'eux de véritables disciples de la science, de dignes serviteurs de la vérité.

DEUXIÈME LEÇON

Histoire de la Philologie.

L'histoire d'une science, à proprement parler, ne fait pas partie de cette science. L'histoire de la chimie n'est pas de la chimie. Cependant, ce sont en général des chimistes qui l'écrivent. C'est qu'il faut connaître la chimie pour bien apprécier ses progrès, ainsi que le mérite de chacun de ses représentants. Mais il y a des sciences qui se trouvent dans un rapport plus intime avec leur histoire. On admet presque sans discussion que l'histoire de la philosophie fait partie de la philosophie. De même l'histoire de la philologie est généralement considérée comme une partie intégrante de la philologie. Nous pourrions d'autant mieux accepter cette opinion, que toute la philologie n'est, à nos yeux, qu'un assemblage de sciences diverses, et que l'histoire de la philologie a sa place assurée, de toute façon, dans l'histoire générale des sciences. Il est plus exact cependant de voir dans l'histoire de la philologie une sorte d'introduction à la philologie, faisant suite à des considérations sur son objet, sa nature et ses limites, comme celles qui ont rempli notre précédent entretien. Pour nous, en tout

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DEUXIEME LEÇON

cas, c'est ce que sera cette histoire. Je ne songe pas, cela va sans dire, en ces quelques leçons, à vous donner un abrégé de chacune des sciences dont se compose la philologie; j'en tracerai seulement les contours et vous en indiquerai l'objet. Je ne ferai pas d'exception pour l'histoire de la philologie. Je ne vous en présenterai que la silhouette, non pour vous en faire connaître même seulement les faits principaux, ce ne serait pas moins téméraire, en une heure, que de résumer les autres disciplines aussi rapidement; mais pour vous montrer que l'histoire de la philologie justifie la définition que j'ai essayé de vous donner de cette science.

C'est en Grèce que la philologie a pris naissance, de même que la plupart des sciences et des arts que nous cultivons jusqu'à ce jour. Les enfants grecs apprenaient à lire au moyen des poèmes homériques. Il fallait les leur expliquer; car si Homère n'était pas assurément aussi inintelligible pour les petits Athéniens du v® siècle que le serait la Chanson de Roland pour nos enfants, il devait leur présenter autant de difficultés au moins que nos jeunes écoliers en rencontreraient dans Joinville ou Froissart. Ils y trouvaient à tout instant des mots et des choses appartenant à une époque et à des contrées autres que la leur. Les maîtres qui possédaient la connaissance de ces mots et de

HISTOIRE DE LA PHILOLOGIE

ces choses furent les premiers philologues au sens que nous avons donné à cette expression. Ils étudiaient les questions assez diverses sur lesquelles il fallait être informé pour faire servir à l'instruction et à l'éducation les monuments littéraires destinés à cet usage par la tradition et le sage assentiment de la nation. Cette étude, concentrée d'abord sur Homère, s'était étendue de bonne heure à d'autres poètes. Platon, dans le Protagoras, nous fait assister à une véritable leçon sur un poème de Simonide ; et pour expliquer ce recours à l'autorité d'un poète sur une question de philosophie, il met dans la bouche du sophiste la déclaration suivante : a J'estime que l'instruction consiste principalement à être versé dans la poésie, c'est-à-dire à être en état de comprendre ce que disent les poètes, à savoir distinguer dans leurs œuvres ce qui est bien fait de ce qui ne l'est pas, et rendre raison de ses jugements*. » Ceux qui savaient donner cette instruction, toute fondée sur l'étude raisonnée des poètes, ne pouvons-nous pas les appeler déjà des philologues?

Aristote et son école rendirent les sciences en général plus systématiques, plus techniques, s'il est permis de s'exprimer ainsi; et aussitôt après lui, les événements poussèrent dans la même voie les études dont nous venons de parler. La civilisation grecque et la langue grecque s'étaient répandues

L Platon, Pro/a^roros, 339 a (en supprimant xai devant èncaxaoôai.)

DEUXIÈME LEÇON

sur tout le bassin oriental de la Méditerranée; le génie grec avait entrepris de s'assimiler cent peuples, dont plusieurs déjà policés d'ancienne date. Les rois d'Egypte, de Syrie, de Pergame, qui prétendaient tous régner sur des Grecs, ne devaient rien avoir plus à cœur, pour réaliser ce désir, que de répandre parmi leurs sujets les lettres et les arts qui faisaient la gloire de leur nation d'origine. Il est permis de. croire que cette préoccupation ne fut point étrangère à la création de ces grands centres de lumières, ces Muséums et autres Instituts semblables, pourvus d'immenses bibliothèques, et qu'illustrèrent les Zénodote, les Callimaque, les Ératosthène, les Aristophane, les Gratès de Mallos. Ce furent leurs fonctions de bibliothécaires qui fournirent à ces savants les moyens de poursuivre leurs admirables recherches, et l'on peut dire aussi, qui leur en suggérèrent l'idée. Le catalogue de la bibliothèque d'Alexandrie devint le fondement de toute histoire des lettres grecques. Pour ne pas se laisser tromper dans leurs acquisitions, ces bibliothécaires s'exercèrent à la critique; non pas cette critique littéraire de nos jours, qui n'est qu'une sorte de miroir plus ou moins fidèle de la littérature ; mais la critique philologique, dont le but est de discerner les ouvrages authentiques de ceux qui ne le sont pas, à l'aide des témoignages eux-mêmes passés au crible, et de l'étude attentive des caractères propres de chaque auteur. Pour être sûrs de faire entrer dans les collections confiées à leur garde les textes les plus purs, ils pratiquèrent cette

HISTOIRE DE LA PHILOLOGIE

autre critique, d'ailleurs inséparable de la précédente, qui consiste à distinguer dans un ouvrage donné les vraies paroles de l'auteur de celles que lui prêtent les copistes. Ce sont ces travaux-là qu'on a coutume de citer surtout pour donner une idée de ce que furent les origines de la philologie. Mais tous les YpajxfjiaTtxot n'étaient pas bibliothévCaires, il s'en faut; et ceux qui l'étaient ne Tétaient pas uniquement. Aristarque, de même que l'avaient déjà fait Zénodote et Aristophane, prépara des éditions critiques d'Homère et d'autres grands poètes, éditions destinées sans doute à l'enseignement plutôt qu'à la simple lecture. Quant aux huit cents volumes de commentaires dont on dit qu'il accompagna ces textes, ils ne pouvaient s'adresser qu'à des hommes du métier, à d'autres Ypa{jL{xaTixoi , qui y puisaient les notions à l'aide desquelles ils expliquaient les textes dans les écoles. Car celles-ci existaient, quoique nous soyons peu renseignés sur leur organisation. La diffusion de l'instruction qu'attestent tant d'inscriptions, tant de papyrus de l'époque, que suppose aussi et que facilitait la librairie déjà très développée, ne peut s'expliquer que par l'action de nombreuses écoles. Enfin si Ératosthène prit le titre, non plus de Ypafx^xaTtxoç, mais de (ptXoXoyoç, ce ne fut pas, je l'avoue, qu'il donnât à ce mot le sens que nous sommes convenus d'y attacher; ce fut plutôt, comme le dit Suétone, parce qu'il était estimé pour son érudition étendue et variée, quia multiplici uariaque doctrina censebatur *. Mais ce

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