AU XIX' SIÈCLE
Par B. GROETHDTHEN PrivBt-doceDt de l'UniveraiU de Berlin.
Si j'entreprends aujourd'hui d'esquisser la philosophie de M. Dilthey, ce n'est pas un système, ce ne sont pas des formules abstraites, ou des doctrines qui s'enchaîneraient et qui pourraient être déduites l'une de l'autre que j'aurai à vous présenter; maïs c'est bien plutôt un ensemble de tendances, ' qui se sont formées au coups d'une longue vie, qui ont évolué et qui loin d'être de la spéculation pure, ont eu comme point de départ des essais toujours renouvelés pour parvenir à saisir l'esprit des diverses périodes qu'a parcourues l'humanité. Nous n'aurons pas aSaire ici à un de ces penseurs qui, en se dégageant de ce qui les entoure scrutent leur conscience pour y découvrir des données pouvant servir d'explication au monde extérieur, mais à un homme qui se sent vivre d'une vie formée par les efforts des générations antérieures et qui ne peut se concevoir que comme une partie d'un tout dépassant la vie individuelle. Aussi ne croit-il pas pouvoir résoudre les problèmes philosophiques en se bornant à l'expérience individuelle toujours limitée, mais seulement en tenant compte dt; la vie humaine dans son ensemble. C'est un philosophe doublé d'un historien : le philosophe qui déve-
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s LA PHILOSOPHIE ALLEMANDE AU XIX' SIÈCLE
loppe sa philosophie en approfondissant les réalités historiques, et l'historien qui ne- peut saisir les données humaines qu'en se posant les questions d'une façon générale, et en cherchant des solutions philosophiques aux problèmes qui se sont posés lors de ses études historiques. Cette liainoa intime qui relie ces deux ordres d'idées, cette dépendance mutuelle des préoccupations philosophiques et des recherches historiques me parait caractériser l'œuvre entière de M. Dilthey. Vous trouvez ces deux éléments réunis dans sa « Vie de Schleîermacher »quï parut en 1870, de même dans son a Introduction aux sciences morales » qui parut en 1883, et enQn dans « La poésie et la vie », dont une nouvelle édition a paru récemment.
11 résulte de ce que nous venons de dire, que pour nous rendre compte de l'œuvre de M. Dilthey, il ne suffit pas d'analyser le contenu de ses livres, mais qu'il faut remonter aux faits historiques, dont l'image telle qu'elle s'est reflétée en lui, pourrait seule nous faire vraiment comprendre la nature de ses convictions philosophiques. Ce serait en effet ma! comprendre la philosophie de Dilthey que de l'isoler. Un homme qui a vécu pour ainsi dire la vie des autres autant que la sienne, demanderait pour être compris qu'on l'envisage&t comme faisant partie d'un milieu qui serait, si j'ose m'exprimer ainsi, constitué par toutes ces vies, qui ont fait partie de la sienne. Mais comme le temps dont je dispose est limité, je ne pourrai que me borner à donner quelques aperçus sur le caractère général des données historiques qui l'ont touché de plus près.
La génération dont fait partie M. IKIthey se trouve en présence de traditions issues d'une période dans laquelle s'était formée en Allemagne, une vie toute nouvelle. C'est la période allant de Leibniz à Hegel, une de ces périodes représentée par un nombre de génies créateurs et formant par ses
DILTHKT IT SON âCOLB 3
résullatâ un ensemble de tradilioos qui s'imposent nécessairement à la généraLion qui suit. Cette génération pourra être en contradiction avec ces traditions, mais toujours acro-t-il que sa vie intellectuelle à elle, sera dominée par un certain souci de ce qui l'a précédé. Quel était au juste le caractère de cette tradition ? C'était en prenant le terme ■ philosophie » dans sa signification la plus large, une tradition imprégnée d'un certain esprit philosophique. Je m'explique.
11 ne s'agit pas seulement des systèmes philosophiques, ce qui est bien plus caractéristique pour cette période, c'est la place qu'occupent les préoccupations philosophiques dans l'ensemble de la vie intellectuelle et émotionnelle. Chez un grand nombre de politiciens, chez les juristes, chez les historiens, chez les poètes, partout nous retrouvons cette tendance vers la philosophie. Pour ne parler que de poètes : Lessing, Gœthe, Schiller, Novalis, Hôlderlin, ils sont tous à la recherche de ce quelque chose qui expliquerait la vie individuelle en la faisant entrer comme partie dans un ordre universel. Je n'inùsterai pas sur l'influence que Leibniz a exercée sur toute une génération de poètes, sur l'influence de Spinoza sur Gœthe, sur celle de Kant sur Schiller, celle de Fichte et de Sebleiermacher sur Novalis, sur l'amitié qui liait H^el et Hôlderlîn ; ce qui me parait être l'essentiel c'est que la poésie alleoiande en tant que poésie ne se borne pas à exprimer des émotions, à rechercher la beauté de la forme, c'est que ce qui constitue le fond même de cette poésie, ce sont ces angoisses de la vie, ces recherches de l'idéal, cette contemplation d'un ordre transcendantjCette question adressée sans cesse à la vie, et à l'univers. On ne la comprendrait que fort imparfaitement, si on voulait se borner au seul point de vue d'esthétique. Ce n'est pas une poésie naïve, ce n'est pas non plus de l'art pur, ce n'est pas la joie de contempler ces images toujours variées de la réalité et de l'ima^nation, qui a suggéré & ces poètes
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leurs vivons, c'est en se débattant au milieu de problèmes I qui mettent en question la vie même, que se sont formés les grands poètes allemands de cette génération. Une façon générale de se poser les problèmes, une manière de ne pas pouvoir envisager l'individu détaché d'un fond de métaphysique, de ne pas se contenter du spectacle des phénomènes sans recourir à ce quelque chose qui pourrait les expliquer, une impossibilité de pouvoir vivre la vie sans avoir préalablement trouvé la solution des problèmes que la vie impose, voilé les éléments qui constituent le fond même de la pensée allemande, telle qu'elle s'était développée au xnii* et au commencement du xiz* siècle. Remarquons bien que ce n'est pas d'abord une doctrine, un système qui se serait imposé à toute une génération, mais qu'il s'agit d'un état d'esprit qui a trouvé les expressions les plus diverses. C'est toute une vie en train de naître qui ne peut s'exprimer autrement que de cette façon. Ce n'était pas une philosophie qui s'était formée, mais bien un esprit philosophique.
A la fia de cette période se placent les grands systèmes de Fichte, de Schelling, de Hegel. L'esprit philosophique revêt les formes d'une métaphysique systématisée et c'est à ces formes-là, à cette prétention de vouloir donner & la philosophie le caractère de l'évidence, de vouloir déduire d'une façon logique la diversité des faits révélés par l'expérience, que viennent s'attaquer les penseurs dont les doctrines avaient pour point de départ les résultats acquis dans les sciences positives. II en résulte une antinomie entre ces deux formes de la pensée humaine, une lutte s'engage. Les idées de la génération à laquelle appartient M. Dîlthey, sont dominées par le fait de la divergence des cesdeux courants d'idées. Ce conflit que nous retrouvons alors un peu partout, a revêtu en Allemagne un caractère particulier que je vais essayer de préciser en quelques mots.
Remarquons d'abord que l'esprit scientifique n'avait point à combattre en Allemagne une métaphysique qui n'aurait été que la répétition de traditions lointaines, mais qu'il s'agissait ici d'une métaphysique qui, i un momt^nt donné, avait pour ainsi dire dominé ie monde intellectuel et qui de plus, dans divers domaines de l'esprit humain avait produit des eSets durables. Fichte, Schelling, Hegel se considéraient comme des novateurs; ils étaient imprégnés d'un esprit d'évolution, de progrès ; c'était un monde inconnu aux générations qui les avaient précédés qu'ils voulaient dévoiler. Kant avait détruit la métaphysique ancienne : eux voulaient reconstruire le monde en se basant sur la logique de Kant. Et en effet, ce qu'ils exprimaient dans leurs systèmes, ne pouvait leur être donné que par les impressions qui se dégageaient de tout ce qui se passait autour d'eux. La philosophie de Hegel est, en partie du moins, le résultat des grands événements, qui de son temps altèrent le monde civilisé ; dans ce qu'il disait, il y avait comme l'expression d'une conscience historique nouvelle, qui avait évolué au contact des événements de l'histoire même.
Mais quels étaient les adversaires? En somme, il n'y a pas eu en Allemagne à opposer aux anciennes idées philosophiques une doctrine d'une puissance égale, une doctrine synthétisant en elle les tendances nouvelles et pouvant leur servir de base. Les doctrines nouvelles avaient pour elles les progrès des sciences, les découvertes qu'on y faisait journellement ; mais elles ne surent acquérir un caractère qui leur eût permis de créer un esprit nouveau et de transformer l'ensemble des aspirations antérieures. La France avait une tradition positiviste dont les ori^nes remontaient à la fin du xvu* siècle, tradition qui avait trouvé pour la développer des grands esprits au XYU!" siècle, et qui sous une forme classique avait abouti à la philosophie d'Auguste Comte. L'Allemagne par contre n'avait
ni ces traditions positivistes, ni le génie qui aurait donné aux nouvelles tendances scientifiques une forme philosophique les résumant toutes. Mais ce qui me parait être bien plus important encore, c'est que cette philosophie qu'on combattait avait des racines profondesdansl'espnt allemand, et qu'en se bornant aux résultats des seules sciences positives on se mettait en opposition, que ce soit consciemment ou inconsciemment avec ce qui jusqu'alors avait été le fond même de cet esprit. En France, les tendances positivistes, ou généralement parlé, cet ensemble de tendances se rattachant ft la doctrine qui désignaient les vérités scientifiques comme les seules accessibles àTesprit humain, avaient le caractère d'un mouvement général, mouvement qui pouvait s'étendre aux domaines les plus divers de l'esprit humain ; il y avait un combat conscient contre des forces réactionnaires, une démarcation nette entre des tendances d'hier et celles d'aujourd'hui, il y avait l'idée de progrès transformant la société au moyen des sciences, il y avait tout un idéal à réaliser. En Allemagne, la position des deux advei^ saires était d'abord bien moins marquée ; il était difficile de saisir les forces opposées à la pensée moderne sous un point de vue unique, de les considérer comme se rattachant d'une façon plus ou moins immédiate à un ensemble de données historiques parfaitement caractérisées ; on n'avait pas en face de soi urie grande organisation comme celle que représentait en France l'église catholique; parmi les adversaires qu'on allait com- battre il y avait à côté des penseurs à tendances conservatrices ceux qui avaient lutté pour des idées modernes, et qui avaient puissamment contribué à leur développement. Et puis, ce n'était pas à la réalisation d'idées générales dans la vie politique qu'on pouvait s'attacher. L'évolution politique en Allemagne, ne se faisait pas sous le point de vue d'une idée à réaliser, d'un but à atteindre conçu d'une façon générale ; les idées nouvelles ne pouvfdent pas devenir des principes
d'une action politique. It leur manquait la force que donne aux idées le combat et l'espoir d'une efficacité pratique.
11 résultait de tout cela pour cette période en Allemagne, un caractère d'hésitation et d'incertitude chez les philosophes. Ils étaient placés en quelque sorte entre les traditions toujours vivantes de l'esprit philosophique et les exigences des nouvelles théories scientifiques. C'est ainsi qu'à côté des Hégéliens qui continuaient la tradition de leur mallre et à cAté des philosophes qui se rapprochaient d'un positivisme intégral, tel que Laas, il y avait des métaphysiciens comme Lolze ou Fechner, qui tentèrent de réconcilier les tendances divergeantes en créant de nouveaux systèmes de métaphysique, il y avait des néokantienâ qui revenant à la théorie de connaissance formulée par Kant croyaient y trouver les fondements mêmes des sciences, et cela en partie, ainsi que le fît Helmhollz en interprétant les pensées de Kant du point de vue des résultats des sciences exactes. 11 y avait des savants qui hornant leurs travaux à une des disciplines de la philosophie, cherchaient à y appliquer, du moins en partie, les méthodes des sciences exactes ; et en outre il y avait les philosophes et les poètes qui ne croyant plus à l'esprit de systèmes cherchaient une expression nouvelle pour ce qu'il y a de vivant dans la philosophie et qui sans se laisser enchaîner par des conceptions dogmatiques surent trouver des formes pour rendre les fluctuations et les nuances mêmes des pensées et des émotions du philosophe. Ce sont peut-être leurs œuvres et celles de leurs successeurs qu'on peut considérer en quelque sorte comme ce qu'il y a de plus caractéristique et de plus efficace dans le mouvement des idées de l'Allemagne contemporaine.
C'est dans cet ensemble de tendances que se place ta philosophie de M. Dilthey. Sa position à lui, dans ce conflit d'idées, était bien marquée. En 1870, dans sa vie de
Scbleiermacber, il avait insisté pour dire qu'un changement radical, comme on n'en avait peut-être jamais vu d'exemple, s'était accompli dans les conditions de la vie allemande depuis Scbleiermacber, que Scbl^ermacher et ses contemporains étaient devenus étrangers à la génération de 1870, et il se proposait, dans son livre, de rétablir en quelque sorte la continuité de la vie intellectuelle en Allemagne, en faisant ressortir les valeurs durables que cette génération avait créées. En 1883, dans son « Introduction aux sciences morales », il veut démontrer la vanité de tout essai métaphysique, en faisant l'historique des diverses contradictions, auxquelles avaient dû aboutir toutes les tentatives faites en vue d'aller au delà de l'expérience. M. Diltbey avait été fortement influencé par Stuart Mill. Mais la doctrine des Mill ne put satisfaire le besoin qu'il éprouvait de trouver une base assurée aux connaissances humaines. C'est ainsi qu'il essaya de démontrer que dans la philosophie de Stuart Mill, de même que dans celle d'Auguste Comte, il restait encore des éléments de métaphysique et qu'en général toute tendance à vouloir expliquer les phénomènes devait nécessairement aboutir à de nouvelles conceptions métaphysiques. Son but était ainsi, en élargissant l'idée de métaphysique, de parvenir à une conception plus tranchée et plus nette de l'idée positiviste. Voilà la position de M. Diltbey parmi ses contemporains : le positiviste intégral d'un côté, et de l'autre, l'historien qui le premier avait su rendre justice aux romantiques et qui de plus était imbu de cet esprit philosophique, dont était née en quelque sorte l'Allemagne intellectuelle moderne. Dans le conflit d'idées qui agite son temps il envisage une solution nouvelle, et c'est ici que nous touchons à la philosophie de Diltbey.
Pour nous rendre compte du point de vue qui le domine.
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tàchoDS de préciser un peu plus l'anlithèse qui nous a servi de point de départ. Nous l'avons définie comme une opposition entre la pensée métaphysique et la pensée scientifique. Mais quelles étaient les sciences dont on extrayait en quelque sorte l'idée scienliBque ? C'étaient avant tout les sciences ayant pour objet les phénomènes de la nature, sciences qui, depuis des siècles, avaient développé de certaines méthodes et qui s'imposaient par leurs découvertes. A côté de ces sciences-là, il y avait ce que nous désignons par sciences morales, sciences dont les méthodes étaient bien moins développées, et qui, par leurs résultats, pouvaient bien moins s'imposer à l'esprit des contemporains. On avait essayé il est vrai, d'appliquer les méthodes développées dans les sciences naturelles aux sciences morales. Je vous rappelle les essais d'Auguste Comte, de Stuart MÏU et de Buckle. De cette manière on aurait pu opposer à la métaphysique un ensemble de connaissances scientifiques dérivant de procédés ayant en commun un caractère méthodique déterminé. Mais voilà le point auquel s'attaque la philosophie de M. Dilthey. Il réclame l'indépendance des sciences morales, comme fondée dans la nature même de ces sciences. E^ se plaçant au point de vue de Dilthey, l'antithèse dont nous avons fait notre point de départ, serait en quelque sorte incomplète. On avait dit à ceux qui cherchaient la vérité : quittez les questions métaph3^iques et adressez-vous aux sciences naturelles ; et on avait ajouté ; appliquez leurs méthodes, autant que vous le pourrez, aux données delà vie humaine. Dilthey leur dît : pour ce qui concerne la métaphysique et les sciences naturelles, on vous a dit vrai, mais on s'est trompé, en ne voyant pas qu'en dehors des sciences naturelles Uy a un autre ordre d'idées, qui autrement fondé donnera des résultats d'un caractère différent. Il ajoute donc une autre recommandation à celle que nous venons d'entendre, à savoir : s'adresser pour la recherche de la vérïté &
l'histoire et aux sciences qui en dépendent, et il essaye de donner un eperçu des idées fondamentales des sciences morales, en insistant sur les diiïérences qui les séparent de celles des sciences naturelles. Or, ce qu'il y a eu d'important dans cette théorie si l'on envisage les tendances philosophiques de l'Allemagne d'alors, c'est que certaines tendances de l'espril humain, qui étaient réduites à l'impuissance lorsqu'on se bornait aux seules sciences naturelles, paraissaient retrouver une liberté de développement, du moment où on tenait compte de ce que l'expérience historique peut apporter de nouveau dans un ordre de problèmes qui se rapportent à la vie même. 11 y a lieu de se demander si en partant des , sciences morales, de leurs méthodes et de leurs résultats on pourra parvenir à de nouvelles solutions pour certains problèmes philosophiques. Voilft une des questions qui n'ont cessé d'occuper M. Dilthey.
Nous tâcherons d'analyser certaines idées qui dominent à la fois et sa conception philosophique et les méthodes qu'il emploie pour saisir l'esprit des phénomènes historiques, et nous essayerons ensuite de voir comment elles peuvent s'é- . .tendre à un ensemble de problèmes philosophiques. Comme . point de départ se présente l'idée de l'interprétation histo- ' rique, ou plus généralement parié l'idée du Comprendre. Ce qui constitue les matériaux sur lesquels travaille l'historien, c'est un nombre de documents. L'historien commence par tâcher de saisir le sens des mots dont on se sert dans ces documents, il se demandera ce que l'auteur a voulu dire, il cherchera ce quelque chose d'objectif qui est désigné par les énoncés de l'auteur. S'il s'agit d'un philosophe, prenons par exemple Spinoza, il y aura pour commencer une interprétation philologique et pour but final, la conception du syst^e de Spinoza ; on saura au juste ce que Spinoza entend par le terme de substance et on connaîtra la place que celte idée
occupe dans l'ensemble de son système. Mais alors s'impose à l'historien une t&che bien plus dilHcile à accomplir. Les propositions concernant la substance et les développements de ces propositions ne désirent pas seulement des faits objectifs qu'on pourra admettre ou rejeter, mais encore sontils l'expression de quelque chose qui se passait dans l'esprit de Spinoza, c'est-à-dire, ils ne nous disent pas seulement ce que c'est qu'une substance, mais ils dévoilent en même temps ce que c'était que Spinoza. Nous avions en quelque sorte envisagé d'abord la pensée de Spinoza comme détachée de son auteur, maintenant il faut tAcher de la saisir comme faisant partie d'une vie humaine. Ce sont d'abord des formules Ic^-^ ques, et puis ce sont des expressions de quelque chose de ' i vécu; elles désignent un objet et expriment le sujet. Et ce i^^^^i sujet, cette âme humaine, n'a jamais pu être réduite à l'état / .' t de pensée pure. On peut donner à l'idée une forme abstraite, ( on ne peu! pas changer le caractère humain, lequel implique toute la diversité des réactions de l'âme. Ainsi nous avons d'une part l'idée abstraite énoncée dans les termes philosophiques, et d'autre part tout cet ensemble d'aspirations qui sont comme le fond vivant de l'idée de Spinoza. Voilà un point essentiel delà méthode historique, comme la comprend M. Diltbey : ne pas se contenter de l'idée considérée en elle-même, mais essayer de la saisir comme une partie d'un tout vivant, lui rendre en quelque sorte ce caractère de vie qu'elle avait perdu en devenant quelque chose de détenniné et d'abstrait, par le fait par exemple, de s'être adapté à une certaine construction métaphysique.
Mais les expressions que nous trouvons dans les documents humains n'ont pas seulement ce caractère de quelque chose d'incomplet et d'abstrait, il se pourrait encore qu'il y ait divergence entre l'expression et l'état d'esprit dont elle est née. Si nous parlons d'une vérité objective qui se relate au fait
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désigné par les expressions, il y aurait à distinguer de celle-ci une vérité eubjeclive qui aurait pour critérium la mesure dans laquelle une expression donnée rendrait l'état subjectif. Voilà de nouveaux devoirs qui s'imposent à l'historien. Non seulement, l'historien aura pour but de reconstruire ce milieu vivant dont est sortie l'idée, mais encore faudra-t-il qu'il remonte à la source même de l'idée pour pouvoir juger, dans quelle mesure la pensée en devenant une Formule a changé de caractère ; c'est-à-dire que les différentes manifestations de l'esprit humain ne sont pour l'historien que des indications, des symboles, si on veut, dont il doit interpréter le sens en approfondissant la vie qui les a fait naître. Mais comment pourra-t-il réussir dans cette t&che? Ce qui se présenterait d'abord ce serait peut-être une manière de earactérisation individuelle, une façon d'essayer de surprendre des traits parsemés par-ci par-là et de nous dévoiler ainsi la personnalité de l'auteur. Ce n'est pas là la méthode de M. Dilthey. Sa méthode à lui consisterait à rechercher l'ensemble d'une période donnée, l'esprit du temps, si on veut, pour interpréter les données individuelles de cette même période. Il se sert de toutes les données d'une époque pour les interpréter l'une par l'autre ; le philosophe lui fait comprendre le poète, et vice versa, le génie religieux se reflète dans l'artiste, l'art et la religion s'expliquent mutuellement ; la politique ne se conçoit qu'au moyen des idées que nous trouvons dans la science, la science ne peut être envisagée qu'en tenant compte des données sociales. La synthèse historique seule peut nous faire connaître ce qui fait le fond même des diverses productions de la même époque. Sans doute, il y a là comme un cercle vicieux, puisque l'esprit d'un temps ne peut se concevoir qu'au moyen de l'analyse des productions individuelles ; mais ce cercle se résout, dans la pratique, par les efforts continuels que fait l'historien en remontant de l'individu à l'esprit géné-
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rel, pour revenir ensuite à t'individu et pour interpréter son caractère particulier par des vues d'ensemble ; ce sont ces eFTorts toujours renouvelés qui constituent comme l'essence de la méthode historique de M. Dilthey,
Or, en envisageant rhbtoire de cette manière, en rapprochant les bits, en interprétant les données d'un temps tes unes par les autres, il se dégage des formes, et des manifestations diverses du passé, quelque chose de vivant, quelque chose d'humain. C'est l'homme même du moyen âge, l'homme de la renaissance qui apparaît. Ce qui caractérise ce type historique d'une génération, si on le compare à celui des générations précédentes, c'est ta conscience nouvelle qui s'est formée en lui. Il s'est fait en quelque sorte une nouvelle expérience humaine, il s'est formé la conscience de quelque chose qui jusque-là ne s'était pas fait jour, les données du monde extérieur se reflètent autrement qu'elles ne le faisaient; ce qui avait été mis en avant, ce qui avait formé comme le centre de ta vie humaine est réduit à ne plus jouer qu'un r&le secondaire, à s'effacer devant ce nouvel aspect des choses qui à son tour domine les esprits. Une vie nouvelle s'est formée, une vie dans laquelle les proportions sont changées, une vie qui résume d'une manière différente les impressions qui viennent du dehors, leur donnant une autre signification, les plaçant en quelque sorte sur un plan différent. C'est cette vie nouvelle qui trouve de différentes expressions dans la philosophie, dans les arts, dans les lois, dans les relations humaines.
Voyons maintenant comment les idées qui se sont dégagées de notre analyse peuvent servir de point de départ à un ensemble de recherches philosophiques. Je m'imagine que le philosophe qui envisage cette variété de formes que l'esprit humain a revêtues tour à tour cherchera à saisir la réalité qui y deviendrait intelligible. Ce serait le caractère même de cette
réaUlé de ne pouvoir être conçu qu'à travers cet ensemble d'actions et de réactions qui constituent comme le fond même de l'histoire. Celte réalité ne se dévoile, ne se comprend qu'à mesure qu'elle devient quelque chose de vécu, qu'elle fait partie de la vie humaine. Ce qui dominerait une conception pareille, ce serait l'idée du Comprendre, de l'infelligence des choses. Cette vie humaine que nous voulons saisir à travers l'histoire ne se définit pas, ne connaît pas de formule, elle ne peut être que comprise, revécue en quelque sorte, et cela seulement à travers ces formes de l'esprit objectif, comme aurait dit Hegel, Les manifestations objectives de la vie humaine, c'est^-dire tout cet ensemble d'expressions que l'homme a trouvées, d'institutions qu'il a créées, d'œuvres d'art qu'il a produites, de convictions religieuses et philosophiques qu'il s'est formées, tout ce c6té objectif, pour ainsi dire, de la subjectivilé humaine, tout cela représente autant de manières de préciser les significations que les données peuvent avoir en tant que faisant partie de la vie humaine. Cet ensemble de significations, de valeurs, qui sont comme les produits des actions et réactions humaines au moyen desquelles une donnée se transforme en réalité historique, constituent ce qu'on pourrait appeler l'intelligibilité d'une chose. Nous comprenons une donnée à mesure que le sens qu'elle peut avoir dans la vie humaine se précise ; épuisons les dilîérentes manières de réagir sur une chose, et nous aurons acquis l'intelligence de la chose même.
C'est ainsi que nous pourrions dire que l'histoire prise dans son ensemble est en quelque sorte la création d'un monde intelligible ; l'histoire dans son ensemble, bien entendu, puisque chaque moment de ce développement historique ne fait que circonscrire de certaines manières d'envisager les choses, de se les approprier en quelque sorte. Et puisque nous-mêmes, dans le temps où nous vivons, nous ne repré-
sentons qu'une des altitudes que l'humanité a prises en face des objeU, il faut flaire appel à l'histoire pour comprendre tes données dans cette multiplicité de relations qu'elles ont contractées en quelque sorte, avec la vie humaine, relations qui seules nous les rendent intelligibles. Et comme ces relations ne sont jamais fondées dans une seule des facultés que nous nous efforçons de distinguer en envisageant L'âme humaine, mais que c'est toujours l'homme pris dans son entier qui vit et qui réagit, nous revenons à la méthode historique de Dilthey qui consistait à vouloir saisir les manifestations humaines comme ressortant de l'ensemble des données vitales. Et voici comment à côté de l'entendement, du savoir, de l'arg^umentalion logique, du calcul qui font la base même des sciences naturelles, il y a dans les sciences morales cette autre faculté de l'esprit humain qui consiste à comprendre le sens qu'impliquent les manifestations humaines. Et voilà encore, comment s'explique en dernière ligne, ce fait de l'indépendance des sciences morales sur lequel Dilthey a toujours cru devoir insister. La curiosité qui pousse le naturaliste à la recherche des lois naturelles est tout autre que celle qui incite l'historien à vouloir revivre le passé. Ce sont des manières différentes de voir les faits : d'une part, celle qui consiste à faire abstraction de certaines qualités pour ne retenir que de certaines autres, et cela dans une forme spéciale, qui permet de formuler de certains rapports, et d'autre part celle qui a pour base cette volonté de saisir la réalité humaine à travers les âges, d'embrasser la totalité de la vie humaine en s'attachent à comprendre les divers aspects sous lesquels elle s'est présentée au cours du développement humain ; c'est à une conception philosophique différente de celle du naturaliste, que l'historien doit aboutir. 11 ne croira pas davantage qu'il y ait un système métaphysique qui pourrait résoudre les problèmes de l'univers, mais il verra dans
cette diversité d'idées et d'ima}2^ que rhumanité a'est créées, autant de manières de s'expliquer de certains faits et de s'en rendre compte ; or ces faits pour être bien ou mal exprimés n'en sont pas moins des faits, et pour être saisis ils doivent nécessairement revêtir de certaines formes par lesquelles seules ils peuvent se communiquer et former une vie commune. Ce sont les elTorts accumulés des générations qui seuls peuvent éclairer les différents côtés de la vie, d'une lumière toujours changeante, et s'il y avait à tout cela une fin, ce serait le jour où l'esprit humain se serait manifesté de toutes ses manières, et où par cela même les différentes manières de comprendre la vie auraient été épuisées. Cet esprit philosophique a pour origine un sentiment de l'insuffisance de la vie individuelle en tant qu'elle est limitée par ce qu'elle a de personnel, par son milieu, par son tempsj le philosophe verra dans cette faculté de comprendre, une possibilité qui lui permettra de dépasser les limites qui lui sont tracées, d'étendre sa vie, de se rapprocher de l'idéal d'une conscience plus universelle, d'acquérir une liberté dans laquelle il ne serait plus enchaîné par ce qu^il y a à la Fois de momentané et d'acci- ^ dente] dans la vie de l'homme.
Avant de finir, j'essaierai de montrer en quelques mots comment de certaines idées de Dillhey se rattachent au développement des sciences historiques en Allemagne. 11 est évident qu'en précisant la nature de l'histoire, Dilthey devait avoir en vue les résultats acquis et les méthodes développées dans les sciences historiques, Dilthey n'a pas seulement étudié l'histoire; en philosophe il a cherché à saisir l'esprit qui anime les grands historiens, il a tâché de se rendre compte des procédés dont ils ont usé et de définir le caractère particulier qui distingue leurs œuvres.
L'idée d'une interprétation qui ressusciterait en quelque sorte la pensée en lui rendant ce caractère de vitalité qu'elle
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avait à son origine, a dû se développer d'une manière toute particulière en Allemagne. Il faut remonter bien haut pour en trouver les origines. La croyance protestante,, chez Luther, ' avait pour point de départ la volonté de se pénétrer de l'esprit de l'histoire sainte, le désir d'atteindre une tranquillité , intérieure en revivant les actions du Christ qui avaient décidé du sort de l'homme et assuré son salut. 11 y eut comme une donnée centrale, vers laquelle devaient se diriger tous les efforts de l'interprétation, un document historique d'une valeur unique pour les croyants; on se trouvait en présence d'événements qui s'étaient déroulés depuis longtemps et qui néanmoins devaient être toujours vivants pour les générations futures, d'événements qui de par la nature même de la croyance, telle que la définit Luther, devaient faire appel à toutes les facultés de l'esprit humain. De plus, le protestantisme, par suite du principe qui formait la base de la nouvelle croyance, devait nécessairement présupposer qu'une interprétation exacte des textes bibliques fût possible, et cela de manière à ne pas laisser subsister le moindre doute. Ce n'était qu'à cette condition que le protestantisme pouvait se dégager de toutes les traditions ajoutées au texte biblique, traditions que reconnaissait le concile de Trente en partant d'un point de vue opposé. Une interprétation absolument certaine de tout ce qui a trait à la croyance, et de plus un art qui puisse rendre les faits du passé biblique vivant, voilà ce qu'exigeait la croyance protestante. Ces elTorts d'interprétation se sont continués pendant des siècles pour aboutir li l'herméneutique de S chleier mâcher. D'un autre côté ces mêmes efforts devaient amener la critique biblique qui commença à se développer en Allemagne au xtiii* siècle et qui trouva une expression d'un caractère classique dans les travaux de Baur, Schleiermacher et Baur ont eu une grande influence sur le développement des idées de M, Diiihey.
Ajoutons que les essab qu'on avait faits daRs la théologie protestante en vue de saisir l'ensemble des idées impliquées dans un développement reli^eux et de comparer cet ensemble d'idées à d'autres formes de la pensée humaine durent contribuer pour leur part au développement de la synthèse historique. 11 suffit de rappeler la métaphysique de l'histoire telle que la conçut Hegel.
Il y aurait encore d'autres facteurs & énumérer parmi ceux qui ont contribué à former la méthode herméneutique de M. Dillhey, maïs cela nous mènerait trop loin; nous nous contenterons de citer les romiuitiques qui en tâchant de ~ vaincre la résistance que rencontre notre intelligence, lorsque nous voulons comprendre des états d'esprit étrangers à notre manière de voir, surent embrasser à la fois les manifestations les plus diverses de l'esprit humain.
En parlant du romantisme nous touchons à la période qui à vu se former les sciences morales en AUmagne. Je croirais inuUle d'insister sur l'importance que cette époque a dû avoir pour le développement des idées de M. Dilthey. Les sciences morales formant un tout dont les parties s'enchaînent et se pénètrent, l'avènement des sciences morales ouvrant à l'esprit humain des possibilités de développement inconnues jusqu'alors, voilà des idées auxquelles il est resté attaché toute sa vie. 11 faudrait remonter à de certaines impressions de jeunesse pour en trouver les origines. L'esprit dont sont sorties les sciences morales de l'Allemagne moderne, lui fut présent et cet esprit se reflète dans tous ses travaux. Vous y trouverez quelque chose de cet idéalisme, de ces vues larges, de ces espérances, qui caractérisent les temps où des sciences nouvelles viennent de se former.
Quand Dilthey fit ses éludes à Berlin, il y rencontra Boeckh, Jacob Grimm, Ritter, Ranlte. Il a suivi les cours de Boeckh, il a été l'élève de Ranke. Mais ce qui a dû lui rester
pendant toute sa vie, comme une image vivante, c'est avant tout cette impression produite par un travail collectif auquel participaient également des linguistes, des philologues, des juristes, des historiens s'attacbant tous à saisir l'esprit d'une période en envisageant les différents cAtés par lesquels il se manifeste. De cette impression s'est dégagée en lui l'idée d'ime unité, pour ainsi dire organique, des sciences morales. Aussi s'il envisage l'idée des sciences morales, ce n'est pas qu'il rattache les diverses sciences par des moyens de classification, ou qu'il en forme un système basé sur des considédérations de logique, mais c'est qu'il a en vue, une unité d'esprit, unité qui se conçoit d'une façon plus immédiate, si on envisage de certains travaux de grands savants, comme ceux d'un Niebuhr, ou d'un Jacob Grimm par exemple, ou si on part de la réalité historique pour considérer les différentes méthodes dont il faut user pour en approcher. En rattachant les idées philosophiques de M. Oilthey au mouvement d'où sont nées les Sciences morales de l'Allemagne contemporaine, nous en saisirons les vraies origines; car ce n'est pas d'une philosophie antérieure que ces idées, du moins dans ce qu'elles apportent d'essentiel et de neuf, pourraient être déduites. Il faudrait remonter aux œuvres des philologues et des historiens dont nous venons de parler, et il se dégagerait de nos recherches que les idées philosophiques de M. Dilthey sont en dernière ligne le résultat du nouvelesprit scientifique, qui venait de se former dans les diverses sciences morales. M. Dilthey a continué la tradition de cet esprit en tant qu'historien, et il a su trouver des idées philosophiques pour exprimer cet esprit même. Il a vu avant tout que les travaux des historiens offraient des façons particulières d'envisager les données, des conceptions permettant de saisir un ensemble de faits de la vie humaine, et qu'ainsi on y trouve des formes nouvelles de la pensée. Il a essayé en tant que phi-
losophe, de les approfondir, de les préciser. Ces méthodes, ces idées, ces attitudes de l'esprit en face des ctioses se sont développées par des nécessités du travail scientifique ; ils sont les résultats des efforts incessants faits en vue de saisir la réalité historique. Le devoir qui incombe au philosophe, c'est de les dégager, de les généraliser, de voir s'il n'y trouve pas des moyens qui lui permettraient de résoudre des problèmes d'une portée plus générale. C'est tout un ensemble de problèmes qui s'impose à la recherche philosophique, problèmes faisant partie de la théorie de la coimaissance et de la logique et qui ont eu pourpoint de départ les travaux des grands historiens et philologues du xtx' siècle. Mais ce n'est pas à ces questions de forme et de méthode que se borne l'influence que leurs travaux ont exercée sur la formation des idées philosophiques de M. Dilthey. C'est son altitude devant l'ensemble des choses humaines qui a été déterminée du moins en partie, par l'esprit dans lequel leurs recherches ont été faites.
Si on considère les sciences morales dans leurs débuta en Allemagne, on trouvera que ce qui les caractérise ce n'est pas tant le besoin d'expliquer une réalité historique actuelle, d'envisager le développement historique comme devant aboutir à un état présent, mais que c'est bien plutôt une tendance à vouloir se pénétrer de l'esprit d'une époque comme telle, parfois même un certain amour du passé dans ce qui le distingue des temps modernes, l'amourd'autrestempsetd'autres peuples, la récherche de l'inconnu et de l'incompris, et surtout un sentiment de piété devant les phénomènes historiques un respect devant le caractère propre, devant l'individualité d'une donnée de l'histoire. Quand est venu Ranke, quand il a conçu l'idée d'une histoire universelle, il ne s'est pas départi de ce point de vue. Tout au contraire, c'est en approfondissant le caractère pariiculier dés différentes nations et époques qu'il est parvenu à satisfaire ce besoin d'universalité qui dis-
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tinfpie 8on œuvre; selon lui les valeurs réalisées dans une époque ou dans une nation ne peuvent en être détachées; chaque nation, chaque époque a sa vie propre qui donne à l'ensemble de ses tendances un centre et une structure déterminés. Voilà des points de vue que nous retrouvons chez M. Dilthey. Il ne s'attache pas à donner une construction de l'histoire, ce n'est pas l'idée du progrès, par exemple, qui domine sa conception historique, mais ce qu'il veut c'est saisir d'abord l'esprit de chaque époque, considérer celle-ci comme un ensemble de relations qui détermineraient son caractère, grouper et lier ensuite les phénomènes typiques de l'histoire sans leur 6ter le caractère qui les distingue, sans vouloir rattacher les dilTérentes valeurs qu'ont produites les périodes par lesquelles l'humanité a passé, à une valeur centrale. Et ce n'est pas ce qu'on est convenu d'appeler historisme, ce n'est pas un relativisme basé sur le fait de la variabilité des opinions des hommes, c'est un point de vue qui part de la richesse de la vie humaine et des différentes possibilités qu'elle implique, pour rechercher des modes d'évaluations qui pourraient s'adapter à la diversité des phénomènes.
C'est par ce ebié que la pensée de Dilthey se rattache à un ensemble d'idées d'une portée plus générale, à un état d'esprit qui forme un des éléments constilutïfs de la vie moderne. L'esprit moderne a dû nécessairement aboutir à une conception plus large de la vie humaine. L'homme d'aujourd'hui se voit entouré de la variété infinie de formes que la vie a revêtues. 11 ne lui est plus possible de se placer à un point de vue qui lui permettrait d'envisager sa manière de vivre comme pouvant lui fournir un critérium d'après lequel il jugerait les autres peuples et les temps reculés. Il y a un sentiment nouveau pour la variété des choses. De là il résultera peut-être pour l'homme moderne une certaine modestie, une timidité, une sorte d'angoisse même lorsqu'il se rendra compte des
limites que lui impose son milieu historique, et qu'il envisagera ce caractère particulier et accidentel en quelque sorte de sa vie à lui, comparée à l'ensemble des vies humaioes; mais il aura en même temps la conscience d'acquérir une puissance nouvelle en usant de cette faculté de comprendre qui lui permettra de saisir la vie humaine sous ses différents aspects. On pourrait voir dans cela comme l'idée d'une relation nouvelle entre le général et l'individuel. Les religions et les systèmes métaphysiques étaient dominés par ces idées de l'impuissance humaine et de quelque chose de tout-puissant, du temps limité de la vie et de quelque chose d'éternel; ce qui dominerait une conception philosophique moderne pourrait plutAt être le fait de ne pouvoir réaliser dans une vie individuelle que de certaines possibilités de développement ella nécessité de devoir s'adresser à l'ensemble des manifestations humaines pour y trouver une réalisation progressive des possibilités impliquées dans la nature humaine. Ainsi une nouvelle conception du général se présenterait à la réflexion philosophique : la conception du général historique dont Tindividu ne représente que de certains caractères et dont il se rapproche en usant de sa faculté de comprendre. Il me reste à dire quelques mots sur l'école de Dilthey. Ce qui forme une unité parmi les philosophes qui font partie de cette école, c'est cette tendance à faire des recherches historiques en se servant des méthodes qu'a développées Dilthey. Ses élèves y trouvent comme un fond qui les préserve de retomber dans le vide des spéculations purement abstraites, et les empêche de s'attacher à des formes dénuées de contenu ou de rétrograder vers un psychologisme subjectif. La philosophie et spécialement la théorie de la connaissance ont eu Jusqu'ici presque exclusivement, comme base positive, les méthodes développées et les résultats acquis dans les sciences naturelles; il reste à voir ce que le développement des sciences
historiques pourra donner ft la philosophie. Est-ce qu'en fait de théorie de la connaissance, on se heurtera aux mêmes difficultés, est-ce qu'on retrouvera les mêmes antinomies, ou bien est-ce qu'où parviendra à de certaines certitudes, voilà quelques-uns des problèmes qui restent à résoudre.
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