LA SOCIOLOGIE DE G. SIMMEL
Par C. BOUGLË,
Proressenr à la Sorbonoe.
L'œuvre considérable de G. Simmel ne se présente pas sous l'aspect d'un système. Ses livres ^ sont, pour la plupart, des chapelets de remarques, des séries d'aperçus, des successions de points de vue. Il ne serait pas sans intérêt de rechercher par quelle philosophie générale, par quelle conception du monde et de l'esprit l'auteur justifie cette libre et ondoyante manière. On comprendrait alors les raisons de la profonde sympathie qu'il a éprouvée lui aussi — comme William James — pour l'œuvre de M. Bergson, qui est aujourd'hui, avec Nietzsche, un de ses auteurs préférés, et dont il semble priser surtout la tendance anti-intellectualiste.
Le sujet que nous traitons aujourd'hui est plus restreint : quelle contribution le philosophe ainsi doué, avec les
1. Dana ce résumé de sa conférence, H. Bougtè a lacorporé quelques fragmenta des études qu'il avait antérieurement consacrées ô 0-. Slmmet {Lei Seiencet tocialea en Allemagne; le» méthodes aclueiiei, 1899. — L'Année tociolosique. tome 1, 183&-1897, et tome XI. lâOe-1909).
S, Ueber sociale Differenzierung, aoâologische und psychologiacht Vnlertuehungen, 1890. — Einieitung in die Moral-Witaenschafl, eine Kritik der elhischen Grundb' griffe, 189Ï-1893. — Oie Problème der Geichichlspliiloaophie, eine erkenntniatlheoretiache Studie, 1893. — Philaaophie dea Geldea, 1900. — Kant, 1905. — Schopenhauer und Nielztche, 1907. — Soiiologie, Unterauchungen liber die Parmen der VergeaeUschaflung, 1908.
méthodes qui lui sont famiUères, a-t-il apportée à la science sociale ? C'est ce que nous devons rechercher.
Pour l'établir, nous rappellerons son attitude : 1" vis-à-vis de la morale ; 2° vis-à-vis de l'histoire ; 3" enfin, vis-à-vis de la sociologie proprement dite.
l.' Einleitung t'n die Moral-Wtssenschaft, publiée en 1892-1893, veut être une critique des concepts centraux de l'Ethique. Le Devoir, le Bonheur, la liberté, la Responsabilité, l'Unité et la Multiplicité des fins, tels sont les titres des principaux chapitres. Sur ces concepts, Simmel accumule les remarques ingénieuses. Pour prouver qu'ils se prêtent à tout, il les étire, en quelque sorte, dans tous les sens. Il leur applique vingt définitions à seule fin d'établir qu'ils sont indéfinissables, et leur contour indéterminé. Il démontre, comme par jeu, qu'on peut déduire les conceptions les plus différentes d'un même principe, ou une même conception des principes les plus différents. Prouver en spéculant l'inanité de la spéculation morale, c'est son but. Le « platonisme de l'esprit » est son premier adversaire : il poursuit impitoyablement toute tendance à transformer les réalités en abstractions, puis ces abstractions en réaUtés. Il veut rendre l'esprit conscient des poussées historiques auxquelles il cède, lorsqu'il s'épuise en constructions artificielles. Ainsi s'explique la méthode suivie dans V Einleilung : mélange de dialectique et d'histoire destiné à découvrir, en même temps que les illusions de la pensée, les réalités qui les expliquent.
On ne saurait, cela va de soi, résumer dans leur suite les développements, si abondants et si variés, de VEinieitung ; on ne peut qu'essayer de donner un échantillon de cette manière. S'agit-il de prouver que l'idée du devoir ne peut