‹ La philosophie allemande au XIXe siècleChapitre 63 sur 63 · Lindner, Geachicktaphilosophie, p. 17-19, £3, 3t · texte numérisé non relu

Lindner, Geachicktaphilosophie, p. 17-19, £3, 3t

et elles sont abandonoées quand elles ont accompli leur œuvre. Voilà le secret de la déception des grands hommes à la fin de leur vie. Ils se sentent inutiles, après un court triomphe; et quand s'achève l'œuvre qu'ils ont mise en branle, ils ne la reconnaissent pas. Elle a nécessité trop de collaborations et des compromis avec trop de volontés diverses, pour n'être pas défigurée dans sa pureté. Le dégnsement qui suit les grands accès d'enthousiasme collectif enferme les héros qui les avaient déchaînés dans une tragique solitude jusqu'à ce qu'une nouvelle détresse de la multitude fasse appel à un nouvel effort d'idéalisme héroïque dont la destinée ne sera pas moins tragique.

On peut objecter à cette théorie, comme & celle d'Eduard Meyer, que toutes les collectivités ont des besoins, mais que toutes ne semblent pas avoir d'idées. Les sociétés les plus pauvres d'idées, les peuples éternellement primitifs, ont aussi le privilège de la plus longue durée. Le travail d'idéation semble assurer une ascension dangereuse vers des régions où naissent des valeurs nouvelles, plutôt que de garantir une résistance augmentée des collectivités dans la lutte pour la vie. Cela sufSl, du reste, pour que nous y attachions un prix infini. L'humanité mériterait^lle d'être étudiée dans son histoire, » elle n'était qu'une espèce animale de plus ? Il n'est donc pas évident que le besoin- fasse nécessairement sui^r des idées. 11 se pourrait qu'aucune tête pensante ne surgit au-dessus de la multitude. Et de même le pouvoir des idées sur les masses reste douteux à de certaines heures. Il y a certainementeudes peuples qui, dans la pire détresse, demeuraient dans une stupeur incapable d'accueillir la moindre pensée. Ainsi ces généraUsalions d'historiens éminents paraissent, quand on les serre de près, des hypothèses à la fois vagues, audacieuses et banales. On éprouve quelque gène à leur opposer des arguments de bon sens, auxquels on ne

peut s'empêcher de songer et qui cependant s'imposent avec une évidence presque offensante. Pour expliquer la succession des faits dans leur ensemble, ces historiens font appel k la tradition, c'est-à-dire à un résidu de faits déjà révolus ; et à la pensée inventive, c'est-à-dire à un fait dont rien ne peut jamais garantir l'apparition. Ne donnent -ils pas ainsi une autre expression à la difficulté qu'il faut résoudre ; mais cette difficulté pour être reculée, est-elle résolue ? Les faits révolus, qui, par leur agglomération durable, ont édifié la tradition ont dû se succéder en leur temps ; et l'ordre général de la succession des faits n'est donc pas expliqué par eux. La création inventive n'est elle-même qu'un mot pour exprimer qu'un fait nouveau vient de sui^ir à l'horizon de la pensée ; mais c'est une explication de ce fait qu'il nous fallait, et non une dénomination nouvelle. Combien il est vrai de dire, avec les historiens descripteurs, que le spectacle direct et particulier des hommes, de leurs actions et de leurs pensées telles quelles, nobles ou basses, offre plus d'intérêt que leur ombre à la fois répétée et effacée dans une généralisation qui décrit anonymement le même spectacle sous prétexte de l'expliquer ! Le problème qui, pour la théorie de la connaissance, résultera de cette pratique instinctive des meilleurs historiens, sera de savoir à quoi servent, dans l'élaboration historique, ces générahsations qui probablement y président autant qu'elles s'en dégagent à son terme. La supériorité des historiens sociolt^ues est assurément de s'en être rendu compte plus complètement.

II. La marche de la civilisation danB l'histoire sociologiqae. — 1 . Karl Lamprecht. — Pour découvrir les raisons de la succession des faits il faut sortir de la succession. La justification méthodiquement la plus légitime d'un Karl Lamprecht est de l'avoir compris. 11 ne suffit pas de projeter sur

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l'écran de notre savoir une image affaiblie à la fois et plus confuse àe cette succession même, comme dans ces thé&tres d''ombres chinoises qui représentent des bataillons en marche par des taches où les figures indistinctes n'offrent plus qu'un contour d'ensemble. Pour que ces images se meuvent, il faut que le mouvement qui les déroule leur vienne d'ailleurs. L'incertitude de Lamprecht est de n'avoir pas su décider à ce principe, qui tes meut, leur est immanent ou extérieur; et, dans son embarras, il a imaginé à la fois un principe interne et externe. La difficulté étant de savoir comment naît la pensée et quelle en est l'action effective et novatrice, il a admis deux pensées : l'une individuelle, que nous savons présente en nous ; l'autre sociale, atmosphère psychique, où flottent les âmes individuelles et qui les emporte au gré de ses courants, L'expédient d'une métaphysique aussi élémentaire, bien qu'elle semble se mouvoir déjàdans des répons de réalité transcendante, est cependant assez ingénu ; et il est pareil à l'expédient même qu'il voudrait dépasser. 11 est à craindre que cette pensée sociale où il absorbe, mais par le mouvement de laquelle il veut expliquer les pensées individuelles, ne soit ë son tour un fantôme, une ombre confuse et collective de ces individualités pensantes dont on efface, pour obtenir la Psyché sociale, les contours intérieurs. Il y a plus d'une sociologie contemporaine qui use du même et peu subtil stratagème.

Etens l'application, Lamprecht croit apercevoir, comme autrefois Jacob Burckhardt, que les périodes de l'histoire se décèlent par des mentalités distinctes. L'esprit des individus change en même temps que les représentations collectives. Mais on distingue aussi que le contenu des consciences se fait ou se défait par des apports externes. De quelle nature sont ces stimulants ? Voilà où Lamprecht apparaît comme très influencé par Karl Marx, puisqu'il les croit de nature écono-

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mique. On pourra donc déaigner par une double dénomination toutes les étapes de l'hiatoire. Ou bien, on leur choisira un nom emprunté aux habitudes de pensée qui y sont constantes; ou bien on les dénommera par le régime économique, qui a rendu nécessaires ces habitudes de pensée. Pour l'Allemagne, depuis l'origine jusqu'au zix* siècle, Lamprecht croît devoir distinguer six périodes mentales et autant de régimes économiques : 1* la période de Vanimisme préhistorique, qui fut celle aussi de Voccupation collective et nomade de la terre ; 2° la période du symbolisme, déjà épanouie à l'époque de Tacite, et qui fut celle de l'occupation individuelle de la terre par des tribus encore nomades. Elle s'étend jusqu'à l'invasion des barbares ; 3° la période de typisme, jusqu'au XI' siècle environ, que marque une économie collective sédentaire et naturaliste, c'est-à-dire médiocrement préoccupée d'écbtuige et qui lire de la terre, cultivée sédentairement, un revenu en nature ; 4" la période de conventionnaiisme, qui s'achève avant la Renaissance et durant laquelle l'économie naturaliste , se fait individuelle ; S" la période individualiste et esprit, dont l'oeuvre principale fut la Réforme et qui, par le grand commerce d'outre-mer, la découverte des pays de l'or, fut amenée à introduire l'économie monétaire, mais dans des formes corporatives (guildes, hanses, etc.); 6' la période d'esprit subjectimste, qui commence vers 17S0, et où l'individu se détache de l'ensemble social au point que la collectivité a peine à discipliner les intérêts privés en lutte; tandis que, d'un pareil mouvement, Véconomie monétaire se fait individuelle. — Ainsi, en deux mille ans, trois régimes économiques se sont succédé. Chacun de ces régimes a passé par une discipline juridique collectiviste et par un droit individualiste. Ces régimes économiques ont suffi à alimenter six formes d'esprit'.

1. Résumona, pour plus de clarté, les traita généraux de la II* et de la

242 L& PHJLOSOPHIB ALLEHAMtE AD XIX* SIÈCLE

L'obscurité inhérente à une telle interprétation, c'est qu'elle recule, elle aussi, la difficulté à résoudre et la transpose daas un nouveau langage, au lieu de la lever. 1° Quel rapport y at-il entre l'art de graver des ornements symboliques ou typiques et le régime de l'exploitation de la terre ? 2° A supposer qu'on fasse saisir ce lien entre l'activité de l'imagination plastique et les formes de l'activité économique, en est-il moins vrai que la succesàon des régimes de la propriété reste inexpliquée ? Nous aurions un parallélisme de faits, mentaux et économiques; et la série des faits économiques serait déci-

111* période germanique, celte du symboliimt el du lypUme, d'après Lampreclit.

ai Périodt tymbolUte (époque de Tacite). — Ni les IndividuB ni la collectivité ne raiaonnenl par concepts. Toute idée et tout vouloir sont symbolisés par un acte significatif. Ceci est le fait psychologique central. Ex : le cortËge de Nerthus, ou le cortège des agriculteurs qui accueillenl par des chants le compagnon qui occupe un champ nouveau. Le symbolisme juridique, devant les tribunaux, est très développé et domine sans doute les mœurs. La pensée procède par inférences analogiques. La nature est donc interprétée par des symboles, des images idéalisées mises à la place des phénomènes réels, c'eat-a-dlre des dieux. Il n'y a pas d'autre Ëtat que l'armée. Les ctntvHea [RunderUchaften) qui la composent ont un caractère généalogique. Dans cette gem, l'individu est un exemplaire, interchangeable avec tout autre, non une personne. Le sol, réparti c bnlin de guerre entre les centuries, est divisé ; la centurie. L'art plastique se réduit ù des orni qui sont un simple symbole de rythme el de mouvement.

b) Période du typitme. ~ La conscience est élargie et approfondie. L'individu a'affrancbit de la tutelle de la gens, sinon de celle de la famille. I) se sent an Germain-type. Il y a donc deux pOles dans cette conscience plus ample : 1* l'individu est magoiflè sous la forme-type, le héron; 3- la collectivilé se conçoit distincte des autres type» ae i;ull«i;tlvlté, c'est-È-dire se conçoit comme nation. Il y a, après le ii- siècle, deux types de nations, les nattons latines et les nations germaniques. L'agriculture n'est plus communiste. Le sol, indivis dans chaque village, est réparti loua les ans entre les familles, et cultivé selon une rotation fixe. L'Église et l'État sont d'emprunt, sont l'une chrétienne et l'autre antique (l'Empire) ; ils ne peuvent servir A déceler la particularité germanique. Mais il reste le lien personnel des Germains entre les chefs militaires et les subalternes, la loyauté-type, le tien féodal. — Les manifestations de l'Imagination sont : !■ Vëpopée ; c'est-à-dire le lai funèbre, qui répète pathétiquement dans des formes-types les émotions du héros mort ; ï* l'art décoratif nouveau ; les rubans ornementaux se changent en formes vivantes, reconnais sables dans leur type (quadrupèdes, oiseaux, plantes), mais non dans leur espèce (on ne sait s'il s'agit de chiens ou de chevreuils, d'oies ou d' aigles, d'herbes ou d'arbres).

eive. Mais nous ne sommes pas sortis de la considération du successif, donné brutalement comme un fait dénué lui-même d'explication. C'est à ces objections que Lamprecht semble préoccupé de répondre dans ses opuscules théoriques.

Il lui a paru naturel de désigner les périodes historiques v par les habitudes de l'imagination qui la remplit. La psycholo^e expérimentale n'a-t-elle pas constaté que, de toutes activités mentales, celle qui traduit les expériences et les associations les plus fortement alimentées par la nature des individus eux-mêmes, c'est l'imagination* ? Mais ce que la psychologie observe dans la pensée des individus, l'historien doit l'étendre aux représentations collectives, Lamprecht croit s'apercevoir que les hommes à l'origine vivent en groupements vagues pour un travail d'abord grossier, et d'une vie mentale consciente pour une part, sub^conscientc pour la part la plus grande. Cette limite du conscient et du sub-conscient est notre horizon intéiieur ; elle est la ligne à laquelle nous rapportons toutes nos évaluations et vers laquelle fuient, pour notre regard, toutes les perspectives intérieures. Les sociétés sont sûres d'elles-mêmes et de leur orientation tant que cette ligne est immobile. Mais elle n'est pas immobile indéfiniment. Beaucoup de choses qui se tenaient à distance de la limite sub-consciente ou en deçà d'elle et étaient plongées déjà dans l'ombre, peuvent venir au premier plan, parce qu'elles ont été souvent conscientes par hasard, ou parce que l'attention s'est souvent portée sur elles. Le cercle de la conscience habituelle et du contenu de la conscience attentive s'élargit sans cesse, L'ampleur de la conscience totale est croissante. Mais ce qui la fmt croître, c'est l'afîlux de faits psychiques élémentaires, qui viennent de la vie économique,

1. Lamprecht. Modtme Geichichtsphilosopkie, p. 12Î ; « Welche Wege die PbBntBsietfl.Ugkeit geht, dies zcigt am unmittelbarsten, welche Ërfbhrungen und AasociationeQ in einem Individuum seiner Natur zufolge Energie gewinnen, und damit, wes Geistes Eind das Individumn iat. a

su LA PHILOSOPHIE ALLEMANDE AU XIX* SIÈCLE .

des circonstances changeantes auxquelles le groupe et les individus s'adaptent ou qu'ils changent eux-mêmes parce que leur énergie est plus ambitieuse ou parce que leur nombre va grandissant. Or, une fois les énergies de l'âme stimulées, les activités qui les maitifestent se groupent spontanément autour de pôles différents et contraires. Les sentiments, les vouloirs, les associations d'idées s'isolent ou se joignent, se reploient sur l'individu ou englobent la collectivité. Des courants plus ou moins intenses, proltragés ou continus, circulent entre ces pôles éloignés. Toute une vie fonctionnelle de l'âme se développe, dont la lai^ur dépend à son tour du champ qui lui est ouvert par la conscience. Ce sont là des faits qu'onne peut pas inférer; il faut les avoir vécus et les observer dans leur oscillation et dans leur rythme. On observera qu'il y a toujours dans ce concert des activités intérieures une f/omtnan/e. EUeapparaltparune comparaison très prolongée, appuyée surdes millions de documents et étendue à des périodes séculaires confrontées entre elles. Les relations de l'Ame avec les objets du dehors sont multiples; mais nécessairement eu fin de compte de certaines impulsions sont victorieuses par le fait de la coutume ; de certaines émotions se fixent en jugement arrêtés et traditionnels. La vie normale de l'esprit a besoin que le flot dont elle est faite soit dirigé et rythmé ; et ce rythme s'empare de toutes les activités. Mais il n'y en a pas où il soit plus délicatement accusé cpie dans la libre activité ima^native. L'imagination est ainsi te meilleur indice des fluctuations qui rident le courant sur lequel elle flotte. 11 n'est donc pas superficiel, selon Lamprecht, de désigner les dominantes de l'activité intérieure par leur expression imagée dans l'art ornemental. Quand le style des arts a changé, c'est que l'âme elle-même a changé dans ses profondeurs.

En revanche, les époques de transition sont celles qui,

avec use ampleur toujours pareille et peut-être accrue de la conscieQce, manquent de dominante mentale. Ce sont les temps où se disjoignent les associations d'idées les mieux cristallisées; où les jugements vont à la dérive des opinions vagues ; où les résolutions coutumières cèdent aux entraînements du dehors ou s'orientent malaisément dans un monde transformé. L'incertitude des sentiments, des croyances, l'action impulsive, ballottée entre l'extrême faiblesse et l'emportement furieux ; un refoulement delà pensée sur elle-même, qui la cantonne dans la- négation, dans l'analyse de soi, ou dans la perversité et qui la rend incapable de fixer des fins et des valeurs; le découragement général, les suggestions épidémiques, les modes extravagantes, les folies collectives ; ce sont là les symptômes auxquels se reconnaissent les époques désorientées. Lamprecht pense que nous avons vécu une telle époque, très ample sans doute de conscience, mais de mémoire surchargée et de sentiment émietté, débile, et où le savoir analytique, descriptif, restait infécond, parce qu'il lui manquait, comme à notre vouloir, la force d'étreinte qui reconstruit et unifie. Une telle expérience nous aide à comprendre, ce que furent, avant la nôtre, les décadences analogues, c'esl-à-dire les époques de désagrégation qui suivent les époques fortement constructives. Mais il est non moins nécessaire qu'une époque de reconstruction reparaisse, après un temps de dissolution. Les jugements contradictoires ne finiront-il pas par se trier, à force d'avoir été passés à l'épreuve de l'analyse ? et avec les matériaux neufs et bomogènes ne pourra-t-il pas édifier une superstructure de concepts supérieurs d'où l'on découvre, ii nouveau et d'ensemble, le monde ? N'est-ce pas une telle Weltansckauung nouvelle qui unifiera et facilitera la décision volontaire ? Ne sera-ce pas une époque naturellement active et victorieuse que celle dont la résolution sera ainsi concentrée et soutenue par un jugement

plus haut ? Or, celte simplicité du jugement épuré régénérera la sensibilité même ; et il naîtra dans les arts aussi . un idéalisme nouveau, une régularité nouvelle del'expression, une tradition expressive, c'est-à-dire un style. Alors les temps seront mûrs pour l'éclosïon des grands artistes. Car une grande personnalité ne peut s'exprimer que dans une forme sociale reçue, dans un stt/le, qu'elle transforme et élargit, mais qui la souUent aussi et qu'elle ne peut créer de toutes pièces.

Ldmprecht pense avoir défini par là de façon nouvelle les rapports des grands hommes et de leur temps. Il y a probablement des grands hommes en tous les temps, mais ils ne sont pas de même espèce et leur action n'est pas toujours également efficace. Dans les périodes primitives, les Ames amples sont fortement cimentées. Les vohtions et les émotions collectives tiennent fortement l'individu. Il faut la science surchargée et l'ampleur de conscience des civilisés pour que le faisceau des faits psychologiques se défasse et s'efliloche. Dans un milieu d'àmes ainsi désintégrées peut-être l'action des génies sera-l-elle d'une rapidité et d'une force d'intensité foudroyantes. Dans l'hyperesthésie générale la vigueur d'un tempérament d'élite trouvera toujours une répercussion loinlaine et profonde. Il ne s'ensuit pas qu'elle sera toujours bonne. Les génies eux-mêmes peuvent être équilibrés ou déséquilibrés, selon que leur dominante sera harmonieusement maîtresse de toutes les facultés, ou ne sera qu'un rythme désordonné. Les génies harmonieux ne seront accueillis que par les époques déjà en voie de construire une civilisation positive. Les génies dysharmoniques au contraire exerceront des ravages aux temps de dissolution. Ainsi, même les génies sont enfermés dans leur époque. Ils s'épanouissent, quand ils suivent le Bl et la tendance évolutive de leur temps ; et cette tendance dépend de la dominante psychologique de leurs

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contemporains. En dernière instance, cependant, les tourments ou les satisfactions de l'âme qui donnent naissance à tout le travail idéologique, sont dus aux déplacements infinitésimaux d'une vie toute instinctive qui est économique, ou aux changements brusques que produisent les catastrophes naturelles, les guerres, ou les migrations des peuples. Enfin il peut y avoir des endosmoses et des exosmoses de nation à nation, rapides ou lentes, libres ou contraintes, dissolvantes ou favorables au travail d'une cristallisation mentale nouvelle. En fin de compte, on conçoit que runification de toutes les civilisations humaines soit le terme où tend l'histoire entière. Seules cependant les influences aisément véhiculées, comme celle des idées religieuses ou morales, des idées scientifiques, celle surtout de l'art et de la poésie peuvent réaliser cette unité. Quand ce ne serait que pour cette raison, il faudrait . disposer les faits de Thistoire d'après la place qui est faite dans les sociétés aux activités mentales supérieures el d'abord aux œuvres les plus volatiles, les plus impondérables, les nlns dégagées des formes du langage national et verbal qi localisent encore, c'est-à-dire aux œuvres de l'imagii

11 y a sans doute infiniment de travail dans le moni que Lamprecht a élevé à son peuple dans sa Deutsch» schichte ; et dans les considérations psychologiques pai quellesil le justifie, il y a plus d'un aperçu à retenir. Mais justification a fait souvent l'efTet d'improviser un plaii après coup, plutôt que de s'appuyer sur une idée préi qui aurait effectivement dirigé la recherche. On attacher! jours plus de prix aux exposés de faits judicieux que precht nous offre, selon une méthode traditionnelle et m tement descriptive. Son instinct judicieux d'historien I par une longue pratique de l'histoire monographiqi soutient alors même qu'il s'abandonne à son aventu

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' ambition de généraliser. On esUme son savoir ; on ne peut s'empêcher de rester en défiance devant sa pensée, où s'agglomèrent confusément les thèses de plasieurs psychologues contemporains avec les thèses marxistes. Déjà le lien n'était pas saisissable que Lamprecht suppose existant entre t'idéation sociale et l'idëation individuelle. Ensuite, si du développement économique, du milieu terrestre bouleversé par les catastrophes ou paciGé par le travail de l'homme, nous voulons conclure à la pensée humaine, l'inférence nous abandonne à mi-chemin. On peut préciser quelques accidents où la pensée, individuelle ou sociale, suspend sa toile. La forme dans laquelle elle se (Jsse dépend d'une activité pensante que le milieu et la vie économique peuvent alimenter ou faire mourir, mais qu'ils ne peuvent pas déterminer, parce qu'elle est d'un autre ordre qu'eux.

2. Kurt Breysig. — Il nous parait bien que, là encore, la pensée de Kurt Breysig plus prudente et plus nuancée, compromet moins une cause que, pour beaucoup de raisons, on aimerait à souhaiter bonne. 11 a écarté d'emblée l'hypothèse d'une Psyché sociale; et il n'en est que plus à l'aise pour étudier, avec les ressources de la psychologie moderne, les pensées individuelles pour l'étude desquelles cette psychologie a créé son outillage. Breysig ne cherche pas à expliquer ce qui, pour l'historien, est du donné et doit être au contraire principe explicatif : l'ftme humaine. Pour lui, la relation du moi à son milieu se traduit par une activité secrète et également présente à toutes nos émotions, à toutes nos recherches, et à tous nos actes. Mais autour d'un noyau central et fluide, inaccessible et incommunicable, il admet une série de couches concentriques faites de sentiments et d'idées plus coagulées, où prennent naissance les réflexes et les pensées d'une vie active à la fois et contemplative, plus extérieure, plus durcie, plus semblable d'individu &

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individu, et partant plus sociale. IL y a ainsi trois zones qui abritent, comme une triple écorce, le principe formatif inténeur. 1° Tout proche de la sensibilité la plus profonde en nous, notre vie active construit nos sentiments intimes, nos amours, dos amitiés, les inclinations de notre sociabilité ; et notre vie contemplative établit dans cette région aussi ses croyances les plus secrètes, comme elle y alimente son activité ima^native la plus intérieure, celle qui se traduit en rythmes musicaux ou décoratifs, — 2° C'est une couche déjà moins profonde que celle des sentiments par lesquels nous nous attachons à notre profession, â notre groupe de travail, à noire caste ou à notre classe, et ce sont ces sentiments généralisés qui deviennent nos coutumes iéconomiques et notre droit privé ou public. Mais la vie contemplative aussi s'extériorise en formes de plus en plus communicables, dans les images plastiques de la peinture et de la sculpture, ou dans les images idéales de leur moi que projettent en dehors d'eux, pour nous inviter à leur ressembler, les poètes. — 3° Toutefois ce que notre activité a créé de plus dur, de plus figé et de plus universel, ce sont les règles coercitives de notre art pohlique et militaire ; et de même ce qu'il y a de plus glacé, de plus rigide dans la vie contemplative, c'est la région des concepts scientifiques. Breysig .estime qu'on ne peut atteindre avec une certitude rigoureuse que cette activité la plus extérieure du vouloir collectif d'un peuple, son activité politique, et la forme la plus généralisée de sa pensée, sa science. Il faudra donc, en groupant par périodes les faits écoulés de l'histoire, les grouper comme faisaient Ranke et Eduard Meyer, c'est-à-dire envisager Vhùtoire des Étals, — parce que les peuples manifestent dans leur vie politique, à la fois leur vouloir le plus massif et leur pensée la plus saisissable. Mais pour tous les actes,, pour toutes les institutions, pour toutes les pensées des hommes l'historien devra assi-

^ler la régicm psychologique, où se forme par une mystéiieuse combinaisoD l'état d'esprit qu'ils manifestent. Au terme, la maturité réelle d'une civilisation tient à la qualité de cette énergie tout intérieure, qui forme autour d'elle ces anneaux concentriques de substance pensante et d'œuvrea pensées.

Il s'en faut que les peuples d'un même temps aient acquis la même maturité d'énergie créatrice et sensible. Le premier som de Kurt Breysig comme celui de Lamprecht, sera donc de distinguer les degrés de celte maturité qui seront autant de phases de la civilisation. Il les dénomme par les créations . les plus grossières de l'esprit, par les formes politiques tandis que Lamprecht prétendait tirer leur nom des créations les plus fnigiles de notre imagination décorative. Rreyaig a discerné ainsi quatre périodes de l'histoire : l" la période des civilisations primitives {Urzeit-Voelker) ; 2° celle des royautés antiques ; 3° celle des civilisations médiévales ; 4* les civilisations modernes, de modernité reculée ou contemporaine. Il lui parait qu'il y a des solidarités de structure fonctionnelle qui relient entre elles toutes les activités d'une société tant qu'elle demeure sur le même échelon'. Quel que soit le caractère

t. Pour plus de clarté, résumons les traits distinctifs des deux périodes les pins saciennes.

I. CiviiitalUm primitive (par exemple les Germains de Tacite ou les Peaux-Rouges de la Mouvelle-Colombie avant 1870) : A) Fie active, partiellement nomade : i* Polygamie de l'homme ; chasteté des Temmes. Fidélité personnelle. 1* Propriété collective de la terre et des fonds de pécbe, Propriété individuelle des instruments (canots, filets, armes). Le clan, c'est-à-dire l'easemble des hommes Issus d'un môme aïeul, est le groupement décisif, la cellule de la vie politique. 3* L'autorité politique est l'assemblée des chefs de clan. — B) Vie conlemplalive : !• Infinie variété des croyances (culte des pierres, des arbres, des aoimauz, culte des morts ; au sommet, culte d'unhérosrédempteur, invincible et jeune. Infinie variété de l'art décoratif (mal connu), invention des premiers outils (charrues, elc.] ; contes folk-loriques. S> Représentations théâtrales très complexes de signification rituelle, qui constituent un art véritablement intégral, pittoresque, plastique, mais d'une poésie encore réduite â peu de formules. 3° L'individu est prêtre, artiste, et poète en même temps que guerrier et çulU valeur.

II. RoyavU attliqut (par exemple lès petits royaumes ah^icalns d'ai^our-

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LA PHILOSOPHIE DES SCIENCES HISTORIQlTES ^1

distinctif qu'on choisisse pour défuiir les phases de la vie civilisée, il devra être entendu que la vanation de ce caractère entraine une variation fonctionnelle de tous les autres. L'architecture et la sculpture égyptiennes supposent la domination d'un roi divinisé comme elles supposent une croyance en un Soleil-Roi, monarque de l'univers. Le moyen Age grec comme le moyen âge français et germanique ccinnaissent le morcellement politique ; la floraison de la vie communale ; la lutte entre nobles et bourgeois libres ; l'oppression des paysans, la grande architecture communale (dorique, ionienne et ogivale) ; le repliement de la personne sur elle-même (chez Sapho ou Archiloque, comme chez Dante ou dans les Troubadours) ; enfin, tout au fond, le mysticisme religieux (dans les Orphie ques, comme chez saint François d'Assise ou Tauler). Il n'est pas nécessaire que tous les peuples atteignent la cime euro- ' péenne de cette évolution, c'est-à-dire la modernité. Rien n'est difficile au contraire à un peuple comme de gravir un échelon supérieur de civilisation. Il y faut une force d'âme que les circonstances extérieures, le climat, le soleil, le privilège d'une situation fluviale ou maritime, un sol gras et fertile en richesses favorisent, mais ne créent pas. Ainsi l'histoiri comparable à une grande pyramide. Ils sont innombrable

d'bui ; la BabyloDle, rAssvrie, l'Egypte, la Perse ; les royaulés de roycËDien ; le Mexique, te Pérou, avaotla conquête, etc.). Traits cai risliqnes : A) Vie active. !• Évolulion complexe du droit de famille. 2« culture sédentaire. Naissance d'une population urbaine d'artisans commerçants & l'abri des sanctuaires ou d'ane enceinte /ortifiée. 3* Of sion des chefs de clans rivaux par un chef plus puissant qui unit clans en lutte ^ monarchie absolue. Socialisme d'État, plus ou moins po Crûation des féodalités de lonctionnaîres et des armées de métier Gri conquêtes.

B) Vie contemplative. — !• Simplification des croyances. Polythé avec prédominance croissante d'un dieu du soleil ou du ciel ; et finale monothéisme conçu 6 l'image de la monarchie absolue, i' Conslruc de murailles cyclopéennes, de tombes prodigieuses (pyramides). Seul mégalithique. 3° Les corporatione de prôtres unifient les mytbologies, l'aide de quelque grand monarque. Invention de l'écriture. Preni observations astronomiques.

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peuples morts ou demeurés stagnants au niveau le plus bas de la civilisation pHmitive ; moins nombreux déjà, ceux qui se sont élevés jusqu'à la royauté antique. Les civilisations médiévales groupent encore moins de peuples. Enfin, deux groupes de peuples seulement ont édifié l'échelon de la civilisation moderne ; le groupe gréco-latin du monde antique, et le groupe germano-latin de l'Europe depuis le xvi" siècle ' . Tout objet de l'histoire (par exemple une institution) est donc un moellon encastré dans cette muraille large de base, et qui va se rétrécissant vers son sommet. Ou encore, comme le dît le même historien avec une autre image en décrivant une institution on devra la situer par rapport à un système de trois axes de coordonnées. On peut présenter de chaque instituUon historique accumulée un triple profil : 1" un profil en hauteur, qui est celui de l'échelon de civilisation, où est parvenu à un moment donné le peuple qu'on étudie ; 2° un profil en largeur, qui nous offre l'image des nations dans lesquelles appa-

i. Voici donc, au total, la pyramide :

I. Peuples arrêtés à l'état de civilUatûm primiliee. Toute l'Australie ; nne partie notable de l'A^ique et de l'Asie ; presque tonte l'Amârique de race

II. Peuples arrêtés à la royauté antique, a) L'Egypte, la Babylonie, l'ABsyrïe. la troieiËme civilisation perse ; £| L'ancienne civilisation mongole;

c) les Méo-Sémites, le Khalifat arabe, Grenade ; d} Les Néo-Mongols, les Huns, les Khans mongols ; e] Les vieux empires mexicains et péruviens; f) Quelques royaumes nëgres ; g) La Russie d'aujourd'hui. (On discernera dans ce dernier classemeot un préjugé anli-russe très prononce de Breyaig)

III. Peuples arrêtés au ntDeau de la civilisation médiévale, a) Les Indous. les Japonais ; b) Les Chinois, les Arabes, les Juifs se sont élevés partiellement jusqu'à cet échelon ; c) Peut-être quelques Ëtats matais du Pacifique ;

d) La Pologne. (Le préjugé allemand contre la Pologne se reconnaît dans ce dernier classement.)

IV. Peuples arrivés à un état de cioUiialion moderne, a) Les Grecs et les Latins de l'antiquité ; b) Les Germains et les Latins d'aujourd'hui. Il a'agit ft présent de dépasser cet échelon. On s'explique ainsi que, dans son livre inlltulé Kulturgesckickte der Neuieit, Kurt Breysig ait commencé par exposer les faits généraux de l'évolulion grecque et romaine. Cela ne veut nullement dire qu'il ait ensuitâ b expliquer l'histoire du moyen âge européen. Mais la difficulté sera sans doute dans le passage de la moderaité hellénique et romaine â la modernilé européenne d'aujourd'hui.

raîssait cette institution ; 3° un profil en longueur, qui offrira l'image de la même institution chez tous les peuples. Une étude du droit japonais se situera en hauteur à l'échelon médiéval ; en largeur, dans l'histoire des nations, à l'endroit occupé par le Japon ; en longueur, dans le droit et spécialement au point assigné à la forme juridique visée. Kurt Breysig a le pressentiment que, dans un tel groupement des faits, des régularités se découvriront, qui rendront visibles beaucoup de relations encore aujourd'hui inaperçues : ainsi la relation des formes de l'art avec les formes politiques ; le rapport des unes et des autres aux régimes économiques. 11 espère qu'avec la loi de croissance des ensembles sociaux se révélera aussi la loi de croissance mentale* des individus d'aujourd'hui qui reproduit sans doute en raccourci cette longue croissance sociale, comme en biologie l'ontogenèse reproduit en abrégé la phylogenèse. Enfin peut-être n'est^il pas interdit de penser qu'on lèvera un jour l'obscunté répandue encore sur les lois qui règlent la transmission des civilisations et sur les lois en vertu desquelles, pacitiquement ou parla violence, les peu"'"" luttent, s'influencent et enQn se dominent. Nul doute qU telle œuvre, si elle pouvait s'achever, n'avançât infinim avec les résultats de la science historique, la détermina des conditions soua lesquelles la marche de l'histoire « intelligible.

Le litige entre l'histoire descriptive et l'histoire sociologi a posé ainsi à la réflexion philosophique des problèmes mi pies. Ils lui sont parvenus, par ce conflit même, dans un de maturité favorable à de nouvelles tentatives de solutioi y a tout lieu de croire que le travail si profondément impré de critique, auquel se sont livrés les historiens contempora

S5t L& PHILOSOPHIE ALLEMANDE AU XIX" SIÈCLE

permet de mieux discerner les conditions quR suppose préexistantes dans l'esprit toute tentative de constituer le savoir bistorique. L'échec des anciennes « philosophie» de l'histoire » a tenu non seulement ft ce que les philosophes n'avaient pas assez de connaissances historiques, mais à ce qu'ils ne se faisaient pas une notion exacte de cette matière nouvelle, et toute morale, qu'il y a Iteu de fûre tenir dans les formes de la pensée. A lire la Critique de la Raison pure de Kant, on ne se douterait pas qu'il y a lieu de définir la possibilité d'une autre science que celle de ta nature. Le travail séculaire où s'est consumée la théorie de la connaissance depuis Kant a renouvelé la question de l'a priori dans les sciences mathématiques et naturelles. Mais aucune philosophie n'avait encore posé le problème de l'a priori qui préside à la formation des concepts historiques. C'est par la définition de cet a priori que là philosophie allemande contemporaine tftchera de concevoir le fait et la loi en histoire, et aussi l'idée même d'une évolution historique, de façon à concilier les exigences de l'histoire descriptive avec celles de l'histoire sociologique. Il nous reste à étudier ces essais de définition.

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