ET LA. CRITIQUE MODERNE
Arirt., Met., IV, u.
Oljjot et plan do oo travail.
I. S*ii est une liiranche du savoir humain qui ait dû nous familiariser avec les retours et les contradictions dans la manière de juger les hommes et les systèmes, c'est sans doute Thistoire de la pbilosophieu Il n*y aurait donc rien d'étonnant que, sur ce sujet, la sophistique elt les sophistes grecs, l'opinion des historiens ne fût pas la même et qu'elle eût également varié, ainsi qu'il en a été pour les plus grsoids philosophes. Toutefois ici, la différence est grande. Placés à plus de deux mille ans de distance de l'époque où nous vivons, les sophistes grecs, &à face desquels apparaît Socraie, avaient été jugés de la même façon par tous les écrivains des écoles les plus diverses. L'opinkm sur eux n'avait jamais varié et semhlait irrévocablement fixée. Ils étaient regardés comme de faux sages, i ce titre, écartés du cercle des vrais philosophes. Us avaient la réputation d'avoir été de briUants esprits, des disputeurs habiles et d'élégants discoureurs; mais ils étaient tenus aussi pour des artisans de mensonges, indifférents à la vérité, adroits à se servir de son apparence trompeuse pour abuser le vulgaire et séduire les esprits ignorants. Ds avaient enseigné cet art avec grand succès, y avaient gagné beaucoup d'argent ; quelques-uBS y avaient acquis, avec de grandes richesses, de la célébrité et obtenu de grands honneurs. Us s'étaient fait applaudir par la jeunesse athéaienne, un moment séduite et entraînée par leur éloquence. Mais œ triom[^ n'avait pas duré. La jeunesse elle-même, qui les avait admirés et suivis, s*était dégoûtée de cette fausse sagesse que Socrate «t
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Platon avaient dévoilée. L'opinion, dès lors devenue très sévère à leur égard, s'était tournée contre eux. Méprisés encore plus qu'ils o*avaieDt été admirés, leur nom était devenu odieux et ridicule, presque l'équivalent d'uoe injure.
Tous les écrivains de Tantiquité, non seulement les socratiques, Xénophon, Platon, Âristote, etc., mais les sectateurs des écoles dissidentes, épicuriens, stoïciens, nouveaux académiciens, sceptiques et demi-sceptiques, avaient partagé ce sentiment et tenu le même langage. Dans les âges suivants, les auteurs les plus divers, les historiens de la philosophie en particulier, jusqu'au siècle où nous vivons, avaient adopté ce jugement et l'avaient reproduit dans leurs écrits. Aucun ne s'était avisé d'y contredire, d'en mettre en doute la valeur, de réclamer en faveur des sophistes et de prendre en main leur défense, encore moins d'essayer de faire leur apologie.
Or, voici que, depuis une soixantaine d'années environ, ces hommes, qui avaient porté le poids de la réprobation des siècles, sont complètement réhabilités. Ils sont non seulement excusés, mais justifiés, loués, vantés, presque glorifiés. La critique moderne, mieux éclairée, dit-on, et plus impartiale, les a fait mieux connaître. Mieux connus, elle a dû les venger du mépris dont ils avaient été si longtemps l'objet, leur rendre l'estime et la sympathie dont ils avaient été injustement privés'.
Cette réhabilitation, remarquez-le, n'est pas l'œuvre de quelques esprits ignorants ou légers, amoureux du paradoxe ; ce sont des penseurs de premier ordre, des philosophes, des érudits sérieux et distingués, de savants et graves historiens qui ont entrepris de réformer ce jugement porté sur la sophistique et les sophistes, depuis Platon et Aristote, et ratifié par leurs successeurs.
Chose peut-être encore plus surprenante, ce revirement s'est opéré au sein de deux écoles philosophiques diamétralement opposées : Vidéalisme allemand et le positivisme anglais. Chacune, à son tour, s'est
1. Voici comment s'exprime M. Georges Lewes dans son Histoire de la philosophie depuis Thaïes jusqu'à A . Comte :
« Les sophistes sont une race très calomniée. Qu'ils l'aient été autrefois; il n'y a rien d'étonnant; mais qu'ils le soient encore, cela ne prouve qu'une chose: c^est que la critique historique est encore dans son enfance. Si nous élevons la voix pour leur défense, cela parait singulier; mais, vue à la lumière, la singularité de ceux qui croient et répètent le jugement ordinaire est plus grande encore. Nous connaissons en réalité peu de reproches qui aient été aussi unanimes et aussi injustement portés que ceux contre les sophistes. C'est comme si tout le monde avait été d'accord pour juger Socrate d'après la manière dont il est représenté dans les Nuées. La caricature de Socrate par Aristophane est aussi près de la vérité que la caricature des sophistes dans Platon. »
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imposé cette tâche de réhabiliter les sophistes; Hegel a commencé, il Ta fait avec mesure au point de vue de sa méthode et de son système. D*autres, parmi ses compatriotes, ont continué et, comme il arrive toujours, en dépassant, quelquefois même en méconnaissant sa pensée. En Angleterre, M. Georges Lewes et M. Grote, le savant historien de la Grèce, selon Tesprit du positivisme anglais, ont repris avec plus de zèle encore ce thème historique et critique de Tapologie des sophistes. Leurs adhérents, en Allemagne et en France, ont encore renchéri sur eux. Us ont, en les répétant, exagéré, amplifié ce qu'avaient dit ces historiens '.
En dehors de la philosophie et de son histoire, une foule d'écrivains dont la liste complète serait difficile à dresser, littérateurs, historiens, critiques, érudits, philologues, etc., ont accueilli avec plus ou moins de faveur, quelques-uns presque avec enthousiasme, cette appréciation nouvelle de la sophistique. La pensée a fait son chemin un peu partout; on la trouve aujourd'hui dans les livres sur la politique, la religion, la morale, l'éducation, la théorie littéraire, la rhétorique, la philologie, la grammaire. Ce jugement y est proclamé comme définitif, le dernier mot de la science et de la critique modernes.
Des voix assez nombreuses, il est vrai, ont protesté, les unes formellement et avec quelque vivacité, les autres plus faiblement et en faisant simplement des réserves. Peu remarquées, elles se sont perdues dans le concert d'éloges décernés à la sophistique et aux sophistes.
D'autres, en acquiesçant au fond, ont adopté une opinion moyenne s'appuyant principalement sur la distinction des anciens et des nonveaux sophistes ; ils ont aussi atténué les reproches adressés aux premiers et réservé leur sévérité pour les derniers, sans méconnaître toutefois la filiation ou la parenté '. En général, les opposants ont été peu remarqués, ou ils ont été traités avec dédain, qualifiés, comme toujours, d'esprits étroits, attachés à la routine et aux vieux préjugés. Restés en arriére de la pensée moderne, ils méconnaissent la loi du progrés, qui, ouvrant sans cesse à l'esprit des horizons nouveaux, doit aussi sans cesse modifier ses jugements. Leur opinion ne saurait prévaloir contre celle des éminents penseurs et des doctes érudits, qui seuls font autorité en ces matières.
Notre siècle a vu bien des réhabilitations. Celle-ci, quoique peu propre à frapper le commun des esprits, ne mérite pas moins de fixer l'attention de quiconque ne peut, sans indifférence, assister