LA SOPHISTIQUB DANS PLATON
On dira ce qu'on voudra du dialogue lui-même et de la questicm qui y est débattue : (si la vertu peut s'enseigner), des subtilités par lesquelles Socrate embarrasse le sophiste, des belles maximes et du magnifique discours de Protagoras sur la vertu et le lien de sociabilité qui doit unir tous les hommes, etc., ce qui lui donne le beau rôle et en apparence la supériorité sur Socrate lui-même ; mais rien de tout cela n'est l'essentiel; l'essentiel est de savoir si celui qui fait de si beaux discours, qui sait montrer tant de talent et d'érudition en parlant sur la vertu, est capable de la définir, si c'est la véritable science que cet art de celui qui ne sait que discourir avec éclat sur toutes sortes de sujets sans s'inquiéter si tout cela est bien d'accord avec ses propres principes, qu'ailleurs il professe, qui ignore au fond la nature et k raison de ce qu'il dit, dont la sagesse en somme n'est qu'apparente et non réelle.
Or, que le soin d'élever la jeunesse athénienne soit confié à de tels honmies, c'est ce que Socrate et après lui Platon trouvent très dangereux, qulls fassent payer cher ou non leurs leçons. Xénophon l'a trouvé et dit de même. Aristote, esprit scientifique et positif, pensera comme eux. Il n'y a pas jusqu'au rbéteur Isocrate, rhéteur mais moraliste et rhéteur philosophe (Plat., Phèdre)^ qui ne soit de cet avis et ne porte le môme jugement (voy. infra).
Si l'on a trouvé dans Xénophon le correctif de son blâme et de ses reproches, dans les passages où il rend justice aux sophistes, il a déjà été fait remarquer qu'il en est de même de Platon précisément au sujet de Protagoras; nous n'y reviendrons pas (voy. 2* Hippias).
Vn. Am>ucation a la poutiqub. — Le rôlb social dbs soprasiss. — Il est un point par où nous voulons terminer cet exposé sommaire de Yidée de la sophistique dans Platon, parce que la critique moderne
est, dig-tn, un sophiste. Cependant si ta l'ignores, ta ignores en qaelles mtins to remets ton âme, etc.
Et rentretien continue ainsi : c Un sopbiste, n'est-ce point un marchand, soit passager, soit fixe en un liea, de toutes les denréei dont Vdme se nourrit? — Et de quoi l'âme se noarrit-ellef ^ De sciences. 11 faut bien prendre garde que le sophiste, en vantant sa marchandise, ne nous trompe comme font tous les marchands. Il en est de même de ces hommes qui promènent les sciences par les villes, qui les vendent et les débitent à qui Teut les acheter. Ils louent indifféremment tout ce qu'ils vendent; mais peut-être ignorentrils si ce qu'ils vendent est bon ou mauvais pour Vdme.., Or le danger est bien plus grand dans Tachât des sciences que dans celui des provisions de bouche. Celles-ci on peut les emporter chez soi dans d'autres vaisseaux et appeler à son aide quelque expert pour savoir s'il faut ou non en manger ou en boire, en quelle quantité et en quel temps. Mais les sciences^ on ne peut les emporter chez soi dans un autre vaisseau. Dès qu'on les a reçues ou apprises, c'est ane nécessité qu'on s'en retourne meilleur ou pire, etc., etc.
340 LBS SOPHISTES 6EBGS
elle-même y a beaucoup insisté dans sa réhabilitation des sophiste.
c La sophistique, a-t-on dit (M. Grote), est l'expression des mœurs et des idées du temps. Elle représente la société grecque à cette époque. Les sophistes ne font que formuler dans les maximes de leur enseignement ce qui était dans tous les esprits.
En général les historiens de la philosophie ont abondé dans ce sens : les uns ont énoncé le fait sans commentaire; les autres y ont trouvé une justification ou une excuse de la sophistique.
Ce fait, sans doute, Platon est loin de le nier, au contraire lui-môme le proclame. N'est-ce pas ce qu'il fait, quand, au livre VI de la /té/m* blique, il appelle le peuple le premier et le plus grand des sophistes? Les autres selon lui ne font que répéter ce qui se dit, ce qui se chante^ ce qui se représente en peinture, dans les théâtres et les lieux publies.
Mais si le peuple est lui-même le premier des sophistes, ceux qui parlent comme lui pour le flatter, qui savent si bien se plier à ses goûts pour le dominer, qui exploitent sa vanité et ses passions, qui abusent de son ignorance pour s'emparer de sa confiance et obtenir de lui ce qu'ils veulent, sont-ils moins pour cela des sophistes? En sont-ils moins coupables et méprisables? Et, tout en répétant ses maximes, n'exercent-ils sur leur maître aucune décisive influence? Oui sans doute, et c'est ce que dit Platon dans le passage où est tracé le portrait éternellement vrai du démagogue. Tout l'art sophistique de la sagesse démagogique y est décrit et dévoilé. Bien qu'il soit connu, ce passage est trop dans notre sujet pour que nous n'ayons pas à le rappeler, puisque c'est cette sagesse que les sophistes eux-mêmes se vantaient d'enseigner, mais qui surtout déjà se pratiquait alors, comme on Ta vu dans Xénophon, comme elle apparaît plus frappante dans Platon, comme on la voit aussi non moins bien décrite par Aristote dans sa Politique, liv. VI, ch. iv, 6; VIII, ix, 6.
« Ces docteurs mercenaires que le vulgaire appelle sophistes et dont il croit que les leçons sont entièrement opposées à ce qu'il enseigne lui-même, ne font en effet autre chose que répéter à la jeunesse, dans leurs écoles, les maximes que le peuple suit dans ses assemblées. Et c'est ce quMls appellent enseigner la sagesse. C'est comme si quelqu'un après avoir étudié Tinstinctet les appétits d'un animal grand et robuste, comment il faut l'approcher et le toucher, ce qui l'irrite et ce qui Tapaise, quels cris il pousse dans les diverses rencontres et quel ton de voix l'adoucit ou le met en fureur, c'est, dis je, comme si, après avoir appris tout cela avec le temps et l'expérience, il en formait un art, auquel il donnât le nom de sagesse, et qu'il se proposât d'enseigner, sans savoir d'ailleurs aucune règle sûre pour discerner parmi les in-