‹ La philosophie ancienneChapitre 72 sur 194 · I. — • Idée irénérale de la philosophie grecque · texte numérisé non relu

I. — • Idée irénérale de la philosophie grecque

I. Son importance ; sa place dans l'histoire. — Les Grecs furent doués à un égal degré de Timaginalion qui crée les œuvres d*art et du génie spéculatif d'où naissent les systèmes. Aussi peuton dire que la philosophie ancienne est, presque tout entière, la philosophie grecque. Les Romains, en cela comme en tout ce qui est des études libérales, ne firent qu'imiter les Grecs; leur philosophie n'est qu'un reflet des systèmes de la Grèce. Les autres pays de rOccident restèrent étrangers à cet ordre d'idées, encore plus que les arts et les sciences, hors de la portée du monde barbare. Quant aux contrées de l'Orient, telles que llnde et la Chine, les systèmes que la spéculation philosophique y a engendrés sont la plupart mêlés aux conceptions religieuses, et les auteurs en sont à peine connus. On peut dire que les Grecs seuls eurent une-véritahle philosophie dont tous les représentants furent des personnages réels et des figures historiques. Comme dans les arts, les lettres et les sciences, ils montrèrent, en ce genre, une activité d'esprit incroyable et une merveilleuse fécondité. Pendant onze siècles, la Grèce ne cessa d'enfanter des doctrines nouvelles. Sans un moment se lasser ni se décourager, elle agita en tous sens les plus hauts problèmes que se pose encore aujourd'hui la raison humaine et dont, avec inquiétude, elle cherche la solution. L'origine et le principe des cho^s, les lois générales de l'univers, la nature et la destinée des êtres, celle dé l'homme en particulier, tous ces grands objets, qui si vivement nous intéressent, furent constamment présents à sa

pensée, et elle eut des réponses à toutes les questions qu'ils suscitent. Elle sut revêtir ses conceptions d*une forme d'expression à la fois exacte et élégante, parler un langage sans énigmes, accessible à toutes les intelligences. L'Orient avait enveloppé sa sagesse de symboles et Tavait tenue enfermée dans ses sanctuaires. Eux, les Grecs, pbilosophèrent au grand jour ; ils firent part au public et au monde entier de ce qu'ils avaient pensé, découvert ou inventé. Aussi, comme la poésie, les arts, la science et les lois, cette philosophie a traversé les siècles et s'est répandue sur toute la terre. Elle est comprise dans ces paroles de Cicéron : Athenienses unde humanitasy doctrina, jura^ leges ortœ^ atque in omnes terras disiributœ putantur. [In Flacc.y 26.)

Avec le monde ancien, on eût pu croire qu'elle allait périr; il n'en fut rien. Le christianisme, qui allait la remplacer après l'avoir combattue, l'accueillit lui-même en la modifiant. Ce qu'il y a de plus profond chez ses plus grands penseurs, Platon et Aristote, se retrouve au fond des dogmes chrétiens combiné avec la pensée nouvelle. Le moyen âge, qui fit d'un de ses procédés de raisonnement toute sa méthode, ne se borne pas à la lui emprunter. Les écrits d' Aristote, analysés et commentés par les plus grands docteurs de ht scolastique, sont, dans leur substance, la base de toutes ses controverses. Aristote est nomnfté « le mattre » ou « te philosophe » (philosophus), La philosophie des Arabes et des Juifs est encore phis étroitement liée à la sienne, si elle n'est toute la sienne. A la Renaissance, la philosophie grecqtie, jusque-là inconnue en partie, reparait tout entière avec tous ses systèmes. Elle séduit et charme l'esprit, fatigué par ée subtiles et arides disputes. Sa supériorité est proclamée sur ce qui venait des Latins. H tant entendre Érasme s'écrier avec enthousiasme : € Les Romains n'ont que de p etîts ruisseaux et des mares pleines de boue; les Grecs ont des s ources limpides et des fleuves qui roulent de Tor. > Lui-même, fesprit moderne, si jaloux de son indépeidance, est loin d'avoir rompu avec elle. SU a cru un moment avoir secotté son joug et ravoir abandonnée pour suivre des voies nouvelles, il a bientôt TU qu'il ne lui était pas donné d'oublier le passé ni de s'en séparer. Loin de là, s'il s'en écarte, tout en se créant des systèmes à lui propres, il retient sans cesse s'abreuver à la source de ces belles et pures doctrines. Quoi qu'il fesse, ou invente, qui soit nouveau, 1 a toujours besoin de savoir ce qu'ont fait, pensé, dit et imaginé avant lui tous ces grands esprits qui Font devancé, il y a plus de deux mille ans, dans cette carrière où il n^ose s'aventurer sans

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eiuL Ceux-ci sont préfients à tou« nos débals dans le monde de la pensée. Il a'est pas une seule de toutes ces graves et diniciles queatioas doAt ils sa sent occupés el que bcmis cherchons, à notre tour, à éclaircir, souveul sans pouvoir les vésoudre, sur lesquelles BOUS Ae sentious le besoin de les coasuUer. Noua leur empruutons leurs idées; aoue parloas aussi leur langage* I0& termes et les formules <|u'ils ont iateiité& ont j^asaé dans toutes les sciences et soni daaa la bouche de Wua les esprits cultivés. Sur un grand nombre de points, si nous les avens dépassés, c'est qu'ils nous oui frayé la voie. Sur d'autres, nous ne faisons souveut, en les conti^ Buani, que les rép^c. — De Ui le haul intérêt que nous offre cette étude, à kqueUe nous allons nous liwer, des prkKipaux systèmes de la phikisoi^hie grecque^

II. Sbs ciRÀCTÈRiis GÉNÉRAUX. — 1° Som Griçinmiité. En quoi elle se ddêimfftAê de ce qui Ht antérieur. — On a dit avec raison que la Grèoe BMaià reçu les jj^rmes de sa civilisalîan de TOrient; mais elle les a lellement transformés, qu'ils lui seul devenus pro* près. Cela est wai surtout de sa philosophie, que Ton peut dire, à juste titre, être indigène ou aulocbtJbone. Ce caractère d'origina* Uté, qui apparaît dans la r^digion, dans les arts, les mœurs et les k)isy datas la vie publique et privée, nulle part ne se montre plus finqipani que dans les systèmes et les conceptions spéculatives de ses penseurs. Le aeiue du beau, dit-on^ fut inné aux Grecs ; mais celui du vcaî, dans la haute acception du terme, quand il s'agit de la pensée abstraite, ne fut pas moins dans toute Vantiquité leur privilège. Ce sens^ en effet, ne peut s'éveiller que li où, avec la conscdenee de soi, k vraie personnalité est éclose. En Orient, rhonune est comme absorbé dans la nature extérieure. Là où domine l'idée de l'absolu, l'individu, la personne n'existe pas. L'homme n'y est qu'un mode de la substanse univ^^elle. Ici, en Grèce, il n'en esl pins de même. Au Ue« de s'ideulifier avec la nature, rûidindtt s'en détache. L'homme, le Grec, ose la regarder en face : Primum Grains homo est ausus o&si^fere contra (Lucrèce). Au lieu que, pour TOriental, tout apparaît, et lui-mâme avec le reste, confondu dans le grand tout au sein de l'unité nuiArerselle, le Grec s'en distingue. II se reconnaît comme être fini, mais ayant une existence réelle. Le monde aussi lui apparaît limité, fini; tout prend, à ses yeux, des proportions et des mesures fixes* Lui-même se sait fini, mais jouissant d'une individualité propre; il se sent libre. Pour la première Tois, le moi humain se pose et se veconnait. Faisant un

retour sur lui-même , l'esprit rentre en soi; il habite dans son intérieur.

Ce moment est celui où natt la science, c Le désir de savoir, dit Platon, est le trait caractéristique de la nation grecque. > (Lois^ Protag.) Cette disposition de Tesprit est celle où il ne se borne plus à rêver ou à contempler, mais veut connaître. A l'intuition succède la réflexion. Ce savoir, c'est le savoir abstrait, scientifique et spéculatif. C'est là ce qui distingue la Grèce et ce qui a engendré toute sa philosophie. Celle-ci y a son vrai caractère comme sa véritable origine; c'est ce qui la distingue de tout ce qui lui est antérieur et la prépare ^

2** Caractère général de ses cewores; en quoi elle diffère de la philosophie moderne. -— Mais en quoi consiste cette originalité? Comment trouver une formule assez générale et assez précise qui puisse s'appliquer à tout le développement de la philosophie grecque, embrasser tant de conceptions diverses éparses dans les siècles? Il ne suffit pas de dire, en effet, que l'esprit grec y est toujours resté fidèle à lui-même. Il faudrait préciser et dire quel ; est en soi cet esprit, comment, en ce qui concerne les conceptions abstraites de la pensée, il s'est retrouvé lui-même avec ses carac-^ tères propres aussi bien que dans les créations libres de l'art et dç la littérature, de la poésie et de la religion, etc. ; rappeler ce qui fait l'essence de cet esprit et de ses conceptions en l'opposant à l'esprit moderne. Ne pouvant nous livrer à cet examen et craignant d'être trop systématique, nous dirons simplement en quoi cette différence essentielle nous semble résider. Comme d'autres l'ont démontré d'une façon philosophique', elle est dans ce caractère qui partout se retrouve dans les manifestations du génie grec, mais particulièrement vbible dans l'art : Tunion étroite et indissoluble du sensible et du spirituel^ de la nature et de Vesprit; l'accord harmonieux de ces deux termes comme constituant Yidéal classique '.

Ce qui nous sera accordé sans peine et suffit à notre but, c'est que, par cela même que cette philosophie est antérieure et la première en date, si on la compare à la philosophie moderne, elle

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