CHAPITRE I
—V § I. PÉRIODE DES COSMOGOMES.
^ Naissance de l'anthropomorphisme.
.Nous tenons de nos aïeux un fonds intellectuel qui, recouvert par \Vcles couches successives, étouffé en apparence sous le poids des siècles accumulés, ne cesse de reparaître par soulèvements intermittents à travers les dépôts auxquels il a servi d'assise. Le germe implanté dans ces régions profondes ne se lasse point de remonter à la surface en végétations encombrantes ; tandis que la science, munie d'instruments imparfaits, les arrache à grand peine, elles I ont le temps de semer, sur un sol qui ne semble plus fait pour ^•les nourrir, des graines obstinées qui se reproduisent indéfiniment *- "clans un humus factice. Elles se cramponnent et s'amalgament à s nos mœurs et à nos pensée*, obstruant de lianes épaisses le chemin
"A LV PIIILOSOI'UIE. 1
de la vérité. L'éducation en est infectée. Si bien que les dupes ou les intéressés qui s'endorment à leur ombre ou vivent de leurs fruits les proclament immortelles et nécessaires, principes de la vertu et de la sagesse, uniques soutiens des sociétés humaines.
Il n'est pourtant pas impossible de reconnaître les caractères archaïques de cette flore officielle. Toute coutume qui jure avec l'état général des mœurs, toute conception que l'expérience condamne sont des legs de l'antique héritage, des témoins des anciens jours. Elles correspondent à des milieux disparus, où elles étaient en harmonie avec les connaissances acquises. Ainsi donc, à défaut de lumières plus directes, une comparaison attentive, dégageant notre civilisation normale des anomalies qui la déparent, fournirait à la rigueur les éléments d'une histoire de la pensée.
Auguste Comte n'a pas établi sur d'autres bases sa loi des trois états, théologique, métaphysique, positif, qui, réduite à ces termes généraux, paraît commode pour une classification approximative des progrès intellectuels. Mais il n'a pas assez pris garde que les trois termes ne sont pas égaux entre eux, qu'ils ne sont point séparés par des intervalles équivalents. En regard de la conception positive du monde, la théologie et la métaphysique ensemble ne constituent qu'un seul et même groupe : ce sont deux faces à peu près parallèles et concomitantes de l'anthropomorphisme. On s'aperçoit bien vite que, là où la théologie a dominé, la métaphysique a régné forcément , puisque la théologie n'est qu'une conception métaphysique; et vice versa. Quant à l'état positif, bien qu'il n'ait réellement pris le dessus qu'après la constitution des sciences, il n'a jamais été absent de la terre.
La conception de Comte était d'ailleurs aussi avancée que le comportaient les informations acquises il y a cinquante ans. Aujourd'hui des secours nouveaux, des découvertes précieuses nous ont apporté de quoi la contrôler et la rectifier. Grâce à la linguis tique, à l'anthropologie et à l'archéologie préhistorique, l'histoire de la pensée sort de la sphère de la logique, elle entre dans le domaine de l'observation. Enfin, l'étude des populations arrêtées à l'état sauvage ou barbare, permettant d'assimiler leurs indus-
Inès et leurs idées à celles qui ont accompagné la première éducation de nos ancêtres indo-européens, achève de livrer à l'expérience objective les étapes oubliées de notre évolution,;
11 s'en faut que le développement des groupes humains ait été simultané. Le climat, la configuration du sol, les circonstances, les voisinages, l'isolement ont concouru à diversifier les races, à déterminer, à ralentir, à accélérer le cours de leur évolution inégale. En vain l'écart tend à diminuer par le contact, en vain les différences s'atténuent sous le niveau d'une civilisation générale; il n'en est pas moins évident qu'une même époque rassemble des peuples enfants, des peuples adultes, des peuples vieillis. La chronologie pousse au même plan des nations moralement séparées par des milliers d'années; elle creuse des abîmes entre des états sociaux et intellectuels parfaitement similaires. Et ce qui est vrai des groupes pris dans leur ensemble ne l'est pas moins de telle ou telle province de la pensée, de la science, de l'art. Ces vues trouveront leur application dans la philosophie de l'histoire; mais il était nécessaire de les indiquer ici. Elles nous avertissent qu'il ne faut point demander les conceptions primitives de l'homme aux monuments qui témoignent d'une culture avancée, à quelque date qu'ils appartiennent.
Qu'importent d'ailleurs les six mille ans de l'Egypte ou de la Chine? C'est bien plus profondément qu'il convient de fouiller les archives de l'humanité, dans les couches géologiques où sont conservés les débris immémoriaux de l'industrie humaine, chez les hommes de la pierre, à quelque âge qu'ils aient atteint le premier échelon de la pensée, et chez leurs véritables contemporains, les sauvages modernes de l'Australie, de la Polynésie ou de l'Afrique méridionale. C'est là qu'on a chance de découvrir le germe des systèmes métaphysiques, fruits de la curiosité ignorante, soigneusement conservés à travers tous les temps.
Si les traces de feu relevées par M. l'abbé Bourgeois sur quelques cailloux de l'époque tertiaire sont les premiers vestiges du travail, elles nous reportent à un âge où l'homme ne différait guère des singes qui savent frapper de près avec une pierre plus
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un bâton. Animal friand de moelle, il essayait de briser les os pour l'en extraire. Il combattait, mangeait, dormait, se terrant dans quelque grotte, nichant dans quelque arbre touffu. Son instinct n'allait qu'à satisfaire sa faim, à conserver sa vie. Le besoin seul était Son guide. Inférieur en force à la plupart des êtres qui pouvaient Le nourrir, il apprit, — en combien de siècles ! — à employer victorieusement contre eux ses mains agiles et les corps pesants ou tranchants que sa faculté préhensile mettait à sa portée.
Quelle idée se faisait-il du monde et de lui-même?
Déjà sans doute il distinguait les êtres qui entraient en contact immédiat avec ses sens ; il les classait en catégories, selon qu'ils étaient bons à manger, redoutables, faciles à surprendre et à tuer. En face des choses qui échappaient à la prise immédiate de ses griffes ou de ses dents, et que l'ouïe ou la vue lui révélait, sa première impression fut l'étonnement; il les signalait par les intonations diverses de ses cris, jappant devant l'arbre lisse où il ne pouvait monter, hurlant à la lune, saluant le soleil d'une exclamation joyeuse, accueillant d'une plainte attristée la nuit, la pluie, l'orage. Ainsi commencèrent le langage et la pensée. Aucun raisonnement suivi ne liait les impressions incohérentes. Les embryons d'idées générales que suggérait déjà l'impérieux besoin flottaient, s'évanouissaient et renaissaient dans le brouillard, tout à coup ramenés par le choc immédiat d'une sensation.
Cependant, lorsque les appétits satisfaits laissaient au cerveau quelque loisir, en regardant du seuil de son antre le tableau confus des choses, l'homme sentait s'ébaucher en lui, il ne savait où, dans sa personne, qu'il définissait aussi vaguement que l'ont fait cent générations de métaphysiciens, deux certitudes invincibles, inséparables, celle de son existence, celle de l'existence d'êtres extérieurs à lui (le moi et le non-moi, ni plus ni moins).
Les amusements stériles du scepticisme et les puérilités quintessenciées des controverses sur l'origine des connaissances lui étaient parfaitement étrangers. La nécessité de l'action et la pauvreté de son cerveau lui interdisaient la rêvasserie. 11 constatait, par tous les sens, qu'il touchait et qu'il était touché, rudement parfois.
Touché, par qui? évidemment par des passants, des voisins ou des ennemis, par des individus agissant comme lui, pour lui ou contre lui. Et dans cette interprétation de ses rapports avec les objets ambiants résidait le germe de toute métaphysique, du^fétichisme, des mythes, du pan-poly-mono-théisme, du déisme et du divin;
L'anthropomorphisme était né, et inévitable pour plusieurs raisons. Premièrement, l'ignorance complète de la nature des chos.es et des êtres ne permettait pas de distinguer entre les actes intentionnels et les faits indifférents. Quand l'homme heurtait une pierre, quand la foudre tombait à ses pieds, ou la pluie ou la grêle sur ses bras nus, quand le vent le glaçait ou lui coupait la respiration, quand le soleil l'inondait de joie et de lumière ou grillait son cuir à peine velu, la douleur et le plaisir lui semblaient causés par la volonté de la pierre, de la foudre, de la pluie, du vent, du soleil, tout comme les impressions reçues du contact avec les animaux et avec ses semblables. Secondement, rapportant tout à lui-même, il ne pouvait concevoir un autre genre d'existence que le sien.
Enfin son langage concourait à l'illusion. Les inflexions diverses notaient les sensations, où se confondent l'objet et le sujet. En transportant les mots aux objets environnants pour exprimer leurs états divers, il leur prêtait nécessairement sa propre activité. S'il possédait, p;tr exemple, un terme correspondant à l'idée de couper, il l'appliquait aussi bien à son action de couper une branche ou un fruit qu'au fait de la glace qui lui coupait les pieds. Il disait : je coupe, elle coupe; et de même que la première forme impliquait chez lui l'intention de couper, elle l'impliquait également chez elle. Il se mouvait, le nuage de même. Si donc le nuage était en mouvement, c'est que le nuage l'avait voulu.
Pas n'est besoin de multiplier les exemples de ces rapprochements, de ces métaphores instinctives, pour en faire comprendre a portée. En appliquant aux choses ses verbes actifs et réfléchis ou du moins ce qui en tenait lieu, il leur donnait la vie et les faisait participer de l'humanité. Tel est le fond de l'anthropomorphisme.
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L'homme parlait aux bêtes courroucées, il parlait aux piaules, aux rivières, aux roches, aux astres, au nuage, au vent. Comme il n'en recevait pas de réponse, il insistait, priant ceux-ci de l'épargner, ceux-là de lui continuer leurs bienfaits. Si parfois ses désirs s'accomplissaient, il se croyait exaucé; si ses adjurations demeuraient vaines, il se figurait que ses muets interlocuteurs, irrités contre lui, refusaient de l'entendre. La reconnaissance et la peur l'engageaient également à offrir des actions de grâce ou des prières nouvelles, puis des cadeaux, ceux qui auraient eu pour lui-même le plus de prix, de la nourriture, des fleurs, des parfums, même du sang, des vies humaines.
Ayant cru observer que certaines attitudes, certains objets, certaines formules influaient sur les volontés et les actions extérieures, il les rangea dans la classe des intercesseurs puissants. Ainsi commencèrent les rites, les amulettes, les talismans, les paroles magiques; et, pêle-mêle avec les corps ambiants et les divers aspects des choses, les dieux du naturalisme et ceux de la métaphysique, les fétiches matériels et les entités intellectuelles firent leur entrée dans le monde» Les événements notables de la vie individuelle et commune, les lieux où ils s'étaient produits, eurent un caractère sacré, furent marqués du signe divin : la défaite, la victoire, la naissance, la mort, etc., prirent rang dans l'informe panthéon des premiers âges.
Le fait le plus considérable de la vie primitive, celui qui est intimement lié à la conception rudimentaire du inonde et des rapports de l'homme avec l'ensemble universel, c'est la découverte du feu. Enthousiasme pour le merveilleux trésor, assimilation du feu terrestre aux flammes solaires, du foyer à la vie; confusion, rappel symbolique de la découverte, non moins que des idées et des comparaisons qu'elle pouvait suggérer, personnification de la vie, d'autant plus aisée qu'elle apparaissait à la fois dans tous les individus animés ; croyance à la durée de la vie individuelle, confirmée par les apparitions des morts et par les songes; plus tard, identification de l'âme humaine et de la substance divine, immortalité de l'une et de l'autre, distinction entre le
corps périssable et l'âme indivisible, soit reversée par la mort dans un foyer commun, soit dégagée des liens charnels et continuant la personne en dehors de tout ce qui constitue la personne : telle est en peu de mots l'histoire du feu dans le monde.
Nous laissons de côté les mythes, dont l'inextricable enchaînement verbal recouvrit, morcela, confondit toutes ces idées, plus ou moins infuses dans la cervelle naïve de nos premiers aïeux. Nous ne faisons ni l'histoire des mythologies, ni celle des religions. Elles n'interviennent ici qu'en tant que premiers linéaments de la pensée philosophique, pensée, comme on voit, profondément anthropomorphique et métaphysique dès le début et qui a gardé ce caractère depuis des milliers d'ans, malgré les démentis de l'observation et les lentes, bien lentes conquêtes de la science.
Nous omettons aussi l'influence tout d'abord acquise aux illuminés et aux charlatans qui prétendaient, en gardant le dépôt des rites et des formules, concilier aux humains la bienveillance des puissances extérieures. L'hiérophante, le sorcier, le faiseur de pluie, l'exorciste, le prêtre en un mot, date de l'enfance de l'humanité. Son intérêt capital est donc de maintenir l'humanité dans l'enfance ou de l'y ramener, puisque l'enfant est par excellance l'animal religieux, c'est-à-dire crédule et exploitable.
Si l'on joignait à ces faits primordiaux les climats, les besoins, la passion génésique, le prestige de la force, de la beauté, de la terreur, on aurait le canevas de toute la destinée humaine, le raccourci de l'histoire intellectuelle.
Mais tenons-nous à notre objet propre, la conception du monde et de l'homme. En même temps que l'homme concevait l'ensemble universel comme une juxtaposition de puissances favorables ou contraires, le langage devenait capable d'exprimer quelques idées générales, les plus simples et les plus fausses. Les dieux partout dispersés se groupèrent en catégories, en camps souvent opposés : il y eut les génies du feu, les démons des eaux, des bois, des monts, de l'atmosphère; puis les dieux du ciel et ceux de la terre; puis ceux du bien et ceux du mal, assimilés à la lumière et à l'obscurité, à la pluie et à la sécheresse, aux vents et aux
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orages. Le hasard des mots, les caprices de l'imagination, les divagations intéressées des prêtres donnèrent à ces dieux des sexes, des figures, des relations mutuelles, des passions, à chacun enfin une individualité faite à l'image de la personne humaine.
A mesure que l'expérience, les industries, les relations entre tribus, accroissant, le nombre des connaissances positives, établissaient le caractère naturel, l'ordre constant de certaines séries de faits, les premières conceptions de l'esprit, sans se dissoudre, s'élevaient hors de la portée de l'observation, dans une sphère de plus en plus lointaine, dans une classe revêtue d'une majesté particulière. Un trait commun marquait tous ces êtres illusoires, le caprice, le surnaturel, la divinité. Quand ces mots furent à leur tour personnifiés, ils formèrent une quintessence, pourvue de toutes les facultés humaines poussées à leur perfection : dieu, le dieu des théodicées, qui se trouva seul en face de l'homme, dont il procédait, et de la nature indifférente à ses lois fictives. Ce fut l'œuvre, bien vaine, des philosophies soit mystiques, soit rationalistes, toutes anthropomorphiques, de définir les rapports entre ces trois termes : dieu, l'homme et la nature. Les deux derniers n'ont apparu au premier plan qu'en ce siècle, et ce plan, ils doivent désormais l'occuper, le remplir tout entier. Le premier, absolument vide, et qui ne répond plus à rien dans notre âge scientifique, ne commença d'être suspect qu'en pleine période historique, vers le sixième siècle avant notre ère; trop tard et trop tôt : trop tard, parce que l'homme était incapable de renoncer aux résultats héréditaires d'une élaboration continuée durant des centaines de siècles ; trop tôt, parce que la science, à peine ébauchée, ne pouvait enlever aux chimères qu'une part trop restreinte delà réalité; et, par un renversement de positions qui dure encore, on lui demandait de fournir la preuve qui incombe à la métaphysique ; elle le peut aujourd'hui, bien qu'on soutienne le contraire ; mais longtemps elle n'eut que le doute et la négation à opposera la foi victorieuse.
Maintenant, que telle ait été la marche de la pensée humaine, ce livre l'établira suffisamment par le résumé des systèmes; que
LES TEMPS PRIMITIFS. y
tels aient été le? débuts de la philosophie, la comparaison entre l'état présent civilisé et l'état sauvage permet de le démontrer sans peine.
Dans nombre de stations de la pierre taillée, par exemple aux Eyzies, à la Madeleine, on a recueilli des os percés et polis, des dents évidemment destinées à pendre en collier sur la poitrine, des échantillons de roches étrangères à la localité ; et on y a reconnu des amulettes, plutôt fétiches, talismans, porte-bonheur que simples décorations. Ces os, ces dents, étaient à la fois des souvenirs de chasses heureuses, emblèmes de victoire, et des gages de la faveur des esprits. Les sépultures de la période suivante, âge de la pierre polie, époque robenhausienne de Mortillet, révèlent et l'usage du feu, et des honneurs funèbres où se devine la vague croyance à une autre vie ; aux ossements calcinés sont joints les armes, les ornements et, qui sait? les restes des amis et serviteurs du mort. A quoi pouvaient lui servir ces objets et ces compagnons? Visiblement, à chasser, à se pourvoir de vivres dans les territoires funèbres, si familiers encore à l'esprit des Indiens d'Amérique.
Ces témoignages muets, qu'on aurait tort de dédaigner, restituent l'histoire de la pensée dans les tout derniers temps de la période quaternaire. A qui les interroge sans parti pris, ils répondent que l'homme avait déjà établi des rites, au moins funéraires, commémoratifs de la découverte du feu ; que déjà le langage, si rudimentaire fût-il, avait assimilé le feu à la vie et permis de conjecturer que, comme le feu, l'existence se rallumait ailleurs, en des régions inconnues.
L'homme allait-il plus loin? La dualité de la nature humaine était-elle inventée ? On est tenté de le croire. Les fantômes du sommeil ou de l'hallucination retraçaient l'image des morts ; et ces ombres vides, en proclamant la disparition du corps matériel, révélaient un autre corps subtil que la mort n'avait pas détruit. Incapable d'analyser le mécanisme de la mémoire, l'homme croyait naïvement à la survivance de quelque chose, d'une enveloppe, d'un résidu immortel. L'ombre des morts n'était certes pas ce que la métaphysique nomme une âme: la distinction des deux sub-
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stances ne s'était pas encore nettement offerte à la raison; elle exige une subtilité dans l'aberration qui n'est point le fait d'intelligences peu exercées. Mais l'homme était sur la voie qui mène à l'immatériel.
Nous avons dit que les sauvages modernes sont physiquement et moralement les contemporains de ces hommes de la pierre. Eux aussi possèdent ces amulettes, ces fétiches exploités par des faiseurs de pluie et des exorcistes. Eux aussi croient à la réalité objective des fantômes. Ils placent partout des esprits, dans le feuillage des arbres, dans les sources et les fleuves, dans les phénomènes de la nature. Lubbock, Tylor et les voyageurs abondent en récits qui établissent à la fois l'identité de ces sauvages avec nos ancêtres de l'âge du mammouth et du renne, et leurs idées superstitieuses, accommodées à la cosmologie qui y correspond.
Si nous cherchons, aux' divers étages de la civilisation, les vestiges de cet état mental, nous les trouvons partout ; ils figurent au nombre des croyances les plus invétérées, les plus indestructibles. S'agit-il d'amulettes et de fétiches, qui ne les reconnaîtra dans les chapelets, les reliques, les scapulaires, les sous percés, les eaux et huiles bénites, dans les formules d'exorcisme, dans les paroles consacrées des liturgies et delà sorcellerie populaire? Quant aux doctrines qui sont en germe dans l'incinération des morts et le dépôt d'armes, de vases, d'ornements autour des cadavres, où ne se sont-elles pas conservées? Le feu est l'agent du sacrifice. Quand il jaillit des deux bâtons de l'Aranî védique, et qu'on l'arrose de beurre clarifié, quand on le voit à Rome entretenu, sous peine de mort, par la corporation des vestales et associé aux pompes des cultes perse, juif, chrétien, musulman, etc., soit comme dieu visible, soit comme emblème traditionnel, on ne peut douter que le grand fait mythique de ces âges reculés n'ait gardé jusqu'à nous un reflet de son antique vertu.
Toute la philosophie anthropomorphique est dominée par l'idée de cause, à plus forteraison les croyances, qui sont l'expression naïve de l'anthropomorphisme. Tous ces dieux, disséminés par l'homme dans l'univers, n'ont été créés que pour répondre à la
question : pourquoi? Et ils répondent d'une façon aussi péremptoire qu'illusoire : illusoire, parce que c'est l'homme qui se répond en eux ; péremptoire, parce que l'homme est aussi ignorant qu'euxmêmes.
Pourquoi remué-je le bras? se dit l'homme. Parce que je le veux. Et c'est tout. Pourquoi le vent souffle-t-il ? Pourquoi l'eau coule-t-elle? Pourquoi le tonnerre tombe-t-il? Parce qu'ils le veulent ou qu'on le veut pour eux. Et c'est tout. — Ce n'est rien. Il reste à expliquer pourquoi l'homme veut, pourquoi les choses voudraient, et ce que c'est que la volonté. La série des pourquoi est indéfinie. Mais l'intellect naissant se contentait de peu. L'enfant est dans le même cas. Son premier mot de raison est : Pourquoi? Et quand on lui a dit : Parce que.... (n'importe quoi), parce que le bon dieu l'a voulu, et qu'on a tant bien que mal représenté le bon dieu avec sa barbe blanche, cela lui suffit; son faible esprit est satisfait.
L'idée de cause se réduit, pour la science, en idée objective et indifférente de succession ou de concomitance. Mais, pour la métaphysique, elle se transforme en entité subjective. Ce sont là termes obscurs que nous allons essayer d'éclaircir une première fois; nous y reviendrons ailleurs. La causalité est un mot si vague, si funeste, si stérile (bien que fécond en chimères), qu'on ne saurait trop la réduire en ses éléments, réels et factices.
La cause est un fait ou un être sans lequel d'autres faits, d'autres êtres ne sauraient exister. De Là l'axiome, simple formule d'une observation toute superficielle : Tout a une cause; point d'effet sans cause. Qui dit effet, dit cause, et l'axiome n'apprend rien, il est tout verbal. Rien de plus innocent, au premier abord, qu'une telle affirmation ; il est clair que rien ne se produit en dehors de ses conditions d'existence. Mais, tout au fond de l'idée de cause, réside l'anthropomorphisme le plus instinctif et le plus tenace. C'est l'homme qui se l'est fournie, cette idée; et il y a invinciblement attaché l'idée de volonté, de finalité prévue : Telle chose existe, pour que, afin que telle autre soit. Ce n'est plus le fait qui est la cause, mais bien l'intention, la fin cachée dans le fait.
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Premièrement : « L'homme est la cause de ses actes (il en est, en effet, la condition sine qua non). Les faits dont il n'e?t pas la cause (et qu'il assimile fatalement à des actions) ont nécessairement pour cause un être quelconque, analogue ou supérieur a lui-même, et qui raisonne et veut comme lui. » Voilà le double point de départ de l'illusion. Et elle est si forte qu'elle persiste aujourd'hui encore, après que la science a démontré que l'homme n'est qu'une cause subordonnée, une cause par contre-coup; après que la science a établi que les faits de la nature ne sont point des actions, et que les causes dont ils procèdent, les causes dont l'homme lui-même est une résultante particulière, n'ont aucun rapport avec la volonté consciente, cause immédiate des vraies actions humaines. C'est pourquoi tout l'édifice métaphysique repose sur une confusion, sur un faux sens. On verra que l'idée, si superficielle, de la volonté (faculté humaine), transformée en cause indépendante et en cause universelle, est la base de tous les systèmes rationalistes, depuis Platon jusqu'à Hartmann, en passant par Aristote, Descartes, Leibniz, Kant, Hegel, Schopenhauer, etc. Il n'y a rien d'autre dans le Type, l'Harmonie préétablie, la Cause efficiente, la Chose en soi, l'Idée, le Moi identique au Non-moi, l'Inconscient. L'attribution d'une volonté aux causes extra-humaines est le pivot de toute métaphysique.
Secondement : « Tous les phénomènes extérieurs agissent pour ou contre l'homme. » Notez qu'ils n'agissent en aucune façon; que les effets produits sur l'homme par leur contact ne les intéressent en rien. Mais quoi! des relations forcées de l'organisme avec ce qui l'entoure, la logique naissante a conclu que l'homme est le centre, l'objet et la fin de l'univers, et rien n'a pu triompher de cette induction puérile : « Tout dans le monde a été conçu en vue de l'homme, pour son mal ou son bien. » A cette finalité générale se sont jointes toutes les finalités particulières ; l'homme, fin de tout, a eu la sienne aussi, imposée par des puissances supérieures.
L'expérience constate que l'eau est constituée de telle et telle sorte, et qu'elle coule; que la foudre est ceci et cela, et qu'elle tombe; que la main a des doigts flexibles et qu'elle saisit, etc. La
métaphysique, interprétant cette succession de faits, décrète que l'eau, la foudre, la main, sont prédestinées à couler, à tomber, à saisir. Elle ne s'aperçoit pas que cette destination prétendue n'ajoute rien au fait lui-même, et qu'elle ne l'explique pas plus qu'elle ne s'explique.
On a cru couper court à toute une série d'interrogations vaines en instituant une cause première, l'énigmatique moteur immobile d'Âristote. Mais cette cause première, effet sans cause, n'est qu'un paralogisme et un aveu d'impuissance. Le raisonnement aboutit à la déraison quand il est appliqué à ce qui ne le comporte pas. En dehors de l'activité particulière aux êtres conscients, la logique perd ses droits; elle ne correspond qu'à l'enchaînement des faits émanés d'un organisme vivant et pensant, doué de sensations et de mémoire. Partout ailleurs, elle doit faire place à la simple constatation,- et, comme une des formes de la série animale, comprise et emboîtée dans l'impassible succession des choses, l'homme luimême relève avant tout de la science objective. Ceci viendra à son heure ; et l'on résoudra l'objection préliminaire du subjectivisme, à savoir : que les facultés humaines sont la condition de la science objective, et que celle-ci relève de l'anthropomorphisme auquel nous entendons la soustraire.
(Juoi qu'il en soit, avant l'apparition de la philosophie proprement dite et des conceptions générales du monde et de l'homme, les idées de causalité et de finalité intentionnelles avaient pris possession de l'esprit humain. Parmi les plus anciens vestiges de la spéculation philosophique, nous aurons à citer quelques morceaux des livres sacrés de la Chine, de l'Egypte, de l'Assyrie, de la Perse et de l'Inde. On reconnaîtra que l'observation s'y montre incomplète et superficielle, aussi bien quant au monde extérieur qu'en ce qui concerne la nature humaine et la conduite de la vie. Et cependant, les frêles bases sur lesquelles le rationalisme naissant établissait la cosmologie et la sociologie, la psychologie et la morale, sont demeurées les fondements de la métaphysique moderne. 11 n'a rien été inventé de plus que les arguments du Panthéisme indien, du Dualisme perse, que les rêveries funéraires de
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l'Egypte, que le Dieu créateur de la Bible, revue et expurgée par les rois piétistes, à partir du septième siècle. Peut-être même aura-t-on lieu de regretter l'abandon de certains doutes, de certaines vues ingénieuses qui se font jour chez les chantres védiques, chez Homère ou Hésiode.
§ II. POINT DE DÉPART ET DIRECTION GENERALE DE LA PHILOSOPHIE CHEZ LES PEUPLES DE LA HAUTE ANTIQUITÉ.
Chine. — On ne sait quelle valeur il faut attribuer aux dates où les traditions des Chinois font remonter la composition de leurs plus anciens livres sacrés. Mais les Chinois ayant vécu, jusqu'à l'importation du Bouddhisme, dans un isolement presque complet du reste du monde, on peut ne pas tenir compte, à leur égard, de la chronologie, et il suffit que certains de leurs livres représentent pour eux-mêmes leur plus ancien élat mental. De ce nombre est le Y-King, commenté depuis, sinon refait, par Confucius.
D'après M. Pauthier, le Y-King (Livre des transformations) se compose de deux textes, l'un attribué à Fou-hi (5000 ans environ avant J.-C), l'autre rédigé vers le douzième siècle. Autant qu'on peut interpréter une écriture composée uniquement de lignes continues ou brisées et une doctrine enveloppée d'un symbolisme numéral, le légendaire Fou-hi n'a point conçu l'unité du inonde; il s'arrête à un système binaire, dont le Ciel et la Terre sont les deux termes corrélatifs. Il est antérieur à toute mythologie. Il n'est question, dans le Y-King, ni d'esprits, ni de génies, ni d'àme, ni de vie future, ni de dieu créateur indépendant du monde. Le fétichisme manque, mais non la métaphysique, puisque le ciel et la terre sont considérés comme des êtres. Par où l'on voit que les mots-fétiches, les entités, ont pu être antérieurs aux objets-fétiches ; et que le fétichisme n'est, comme les déismes divers, qu'une forme d'un vice plus général, l'anthropomorphisme.
Le Ciel, pour Fou-hi, est la puissance supérieure, l'intelligence
providentielle dont les événements humains dépendent, et qui rémunère, en ce monde, ou punit les bonnes et les mauvaises actions. L'hiéroglyphe du Ciel représente à la fois le principe mâle, le mouvement, la force, la lumière, le soleil. Le signe affecté à la Terre implique par contre le principe féminin, la faiblesse, le froid, le repos, les ténèbres, la lune, tout ce qui a un caractère d'infériorité, d'imperfection et de passivité.
Les choses naissent par la composition et périssent par la décomposition. Mettez formes au lieu de choses, et vous avez là une simple et profonde pensée. Les deux termes réunis : génération, dissolution, expriment la destinée de toutes choses.
Selon le symbolisme numéral, qui paraît une addition postérieure, les nombres impairs, qui ont pour base la ligne droite ( — ), le ciel, l'unité, sont parfaits; c'est le numéro deus impare gaudel; les pairs, ceux qui partent de la dualité, de la ligne rompue ( ), emblème de la terre, sont imparfaits. De leurs combinaisons résultent les êtres, les astres, les saisons.
Après le Y-King, empreint d'un naturalisme remarquable, on peut à peine citer le fragment du Chou-King, du grand Yu (2200?), rédigé par Ki-tseu, de 1166 à 1122, où règne l'incohérence la plus saugrenue. Cinq grands éléments : eau, feu, bois, métaux, terre-, cinq facultés actives : attitude, langage, vue, ouïe, pensée; huit principes ou règles de gouvernement-, cinq choses périodiques : année, lune, soleil, étoiles et planètes, constellations; nombres astronomiques; faîte impérial ou pivot fixe du souverain; examen des cas douteux par sept pronostics; observation des phénomènes célestes, ou astrologie; cinq félicités et six calamités; telles sont les neuf divisions de la Sublime doctrine.
Il semble que la pensée des Chinois, comme leur art, manque de perspective. Ou elle se perd dans d'infinis détails qu'elle ne rattache point à l'ensemble; ou bien, considérant le tout dans une sorte de brouillard, elle cesse de concevoir les réalités. Des deux façons tout vient au premier plan, soit pour s'y diviser à l'infini, soit pour s'y confondre. De là deux écoles fondamentales : l'une positive et morale, évitant de quitter la sphère des relations so-
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ciaies et de l'administration publique; l'autre, négligeant la terre et les hommes, le contingent et le corporel, pour s'absorber dans l'unité, dans l'identité de l'être et du non-être, et qui, d'un panthéisme mystique, conclut a la sérénité par l'apathie, à la vertu par l'ignorance; en somme, au nihilisme absolu. La première, utilitaire et utile, est l'âme même de la Chine; ses préceptes, adoptés par les empereurs et les lettrés, régissent depuis deux mille quatre cents ans la vie publique et privée du Céleste Empire; son chef, Confucius, est encore vénéré comme un génie bienfaisant dans plus de quinze cents temples dédiés à sa mémoire. L'autre, stérile et funeste, a toujours ses sectateurs; elle a puissamment aidé à l'introduction du bouddhisme et du monachisme. M. Pauthier incline à croire qu'elle a une origine occidentale, et que son fondateur, Lao-tseu, l'a rapportée de l'Inde; il en regarde les dogmes comme contraires au génie chinois. Ces opinions semblent fort contestables, si l'on en juge parle succès populaire de ce nihilisme et par la diffusion rapide du bouddhisme, qui présente de si frappants rapports (au milieu de divergences apparentes) avec la sagesse extatique où Lao-tseu place le souverain
bien.
Un caractère commun aux deux doctrines et à celles qui en sont dérivées, c'est l'absence d'un dieu défini, pourvu d'attributs distincts et personnels. Chez les Chinois, Dieu, la catégorie du divin, n'a pas de nom propre. Ce que Lao-tseu nomme le Tao n'est qu'un principe métaphysique, l'éternel repos, le moteur immobile, indifférent, d'où tout sort, où tout rentre, l'identité de l'être et du néant. Sans doute, beaucoup de ces traits peuvent convenir au dieu de Parménide, ou même à celui de Paul; mais ils n'ont jamais constitué une véritable personne. Confucius est encore plus éloigné que Lao-tseu des formules théologiques; il s'en réfère aux conceptions du Y-King et accepte la supériorité du Ciel, mais sa métaphysique même, demeure rudimentaire; son domaine est la morale, la conduite de la vie. Encore se préoccupe-t-il peu de la nature et de l'origine de l'homme. Il prend les choses pour ce qu'elles sont.
Il y a là certainement un trait original, et d'autant plus remarquable qu'il semble appartenir à toute la race mongolique de l'Asie orientale. On trouvera chez elle les fétiches, les superstitions de toute espèce, le culte des ancêtres et les formules liturgiques qui donnent aux religions leur caractère extérieur, mais on n'y trouvera pas la divinité.
Lao-tseu paraît être né tout à la fin du septième siècle, Confucius au milieu du sixième; ils sont donc contemporains de Thaïes, d'Anaximandre et de l'école ionique. Si nous les avons mentionnés ici, c'est que leurs doctrines sont demeurées étrangères à notre développement intellectuel et que, ne pouvant tout embrasser, nous nous contenterons parla suite de les rappeler, à l'occasion du panthéisme, du nihilisme, du scepticisme, du probabilisme et autres systèmes qui s'en rapprochent.
Egypte. — La haute antiquité égyptienne, grâce à Champollion et à ses successeurs, est entrée dans l'histoire; elle témoigne d'une civilisation, à la fois très défectueuse et très raffinée, fort antérieure à celle des Chinois. Trois des grandes pyramides appartiennent au quarantième siècle avant notre ère.
Aux temps de Chéops, Chéphren et Mycérinus, la mythologie, la théologie et la liturgie étaient déjà constituées et réunies en corps de doctrine. Les dieux sont Là, comme partout, des personnifications anthropomorphiques, soit d'objets matériels, crocodile, hippopotame, bœuf, chat, Nil, soleil, lune, etc., soit de catégories de phénomènes, feu, lumière, ténèbres, sécheresse, ciel et terre, soit de pensées humaines, le bien et le mal. Les mythes sont comme partout empruntés soit à des analogies entre les attributs des dieux et les animaux du pays, soit à des actes de l'homme, au pouvoir des rois, souvent à la famille et à la génération. La croyance à une sorte de vie dans la mort est solidement établie.
Il est probable que la métaphysique, en ces temps reculés, c'està-dire bien avant le déluge traditionnel, s'était déjà fort exercée sur ce panthéon et sur ces illusions funéraires, avait classé les dieux par triades et atteint à la conception dualiste d'un bon et d'un mauvais principes engagés dans un éternel combat.
Mais, et l'on ne saurait s'en étonner, toute preuve manque pour affirmer, comme le fait M. Maspero, que l'unité divine ait été le point de départ de la philosophie égyptienne. Il emprunte tous ses arguments au Rituel funéraire, dont il ne donne pas la date, mais dont la rédaction venue jusqu'à nous appartient sans doute à une époque relativement récente.
La formation même de la monarchie pharaonique implique l'incohérence primitive des mythes. A mesure que l'accession de divers nomes constitua l'unité politique, leurs dieux et leurs déesses entrèrent dans le panthéon. Marche d'autant plus probable qu'elle a été la même chez tous les peuples, chez les Hébreux comme chez les Indiens, chez les Romains comme chez les Grecs. On ne peut donc tenir pour primordiale la conception du Nou (Bouto, Mouth), l'Océan des choses, d'Ammon, issu de ce principe d'abord neutre,' puis considéré comme féminin, et de Horus, fils d'Ammon et comme lui époux de sa mère, devenu à son tour le pivot d'une triade semblable, indéfiniment reproduite en des séries nouvelles. Même avant cette mythologie raffinée, plus voisine du panthéisme que d'un monothéisme parfait, il faut placer le dualisme, inséparable de toute philosophie naissante, l'idée d'une lutte éternelle entre la lumière et la nuit, la chaleur humide et la sécheresse stérile, le bien et le mal, représentés par Osiris et Typhon, par Amraon et Set. Comme toutes les nations antiques, l'Egypte a eu son mythe des Titans, d'Ormuzd et d'Ahrimane, de Javhé et de Cheitan. Sans réfléchir autrement à ce que sont le bien et le mal (des aspects différents de la sensation), les sages de l'Egypte les considérèrent comme des faits primordiaux, irréductibles, qu'ils établirent face à face, aussi bien dans la nature entière que dans la vie humaine. Et tout naturellement ils distribuèrent l'office d'instigatrices du bien et du mal aux divinités du ciel et de la terre, du jour et de la nuit.
En dehors de toute philosophie religieuse, ils conçurent la morale comme un ensemble de règles pratiques. C'est ce que prouve assez le papyrus Prisse, qui contient les œuvres de deux auteurs de la troisième et de la cinquième dynasties, Kaqimna et Ptaho-
tep, mais qui ne fut écrit sans doute que sous les premiers rois de la douzième, aux environs de l'an 2500 avant J.-C. La morale de Kaqimna et les Instructions de Ptahotep se bornent à proclamer l'utilité de la science et des vertus privées pour arriver au salut par la connaissance du bien.
Quoi qu'il en soit, les dieux de l'Egypte ne sont pas des formes et dédoublements d'un dieu unique à noms divers; ce sont des éléments locaux, épars, dont la réunion a suggéré l'invention et la hiérarchie des triades ; et rien ne le démontre mieux que la primauté dévolue tour à tour à Fia, à Ptah, à Chou, à Seb, à Osi— ris, à Àmmon, à Hor, à Hapi, selon la prépondérance de la tribu où ils avaient été principalement et isolément adorés. De même pour les déesses.
Au reste, il faut bien se garder de méconnaître l'importance du Rituel et son antiquité relative. Outre des pratiques superstitieuses dont l'ancienneté est confirmée par les plus vieilles sépultures, il révèle une métaphysique postérieure qui, leur cherchant un sens profond, les a reliées dans une sorte de synthèse rationnelle. M. Maspero a brillamment résumé ces doctrines, analogues à celles que le génie de l'Inde, de la Perse et de la Grèce tira tôt ou tard de spéculations incomplètes sur la nature et l'humanité. Quinze ou dix-huit siècles avant notre ère, l'Egypte était en possession des théories que nos métaphysiciens officiels considèrent encore comme le nec plus ultra de la sagesse.
L'homme se compose d'une intelligence, Kliou, qui le rattache à la nature divine, et d'un corps qui tient de la matière et participe de ses vices. Cette intelligence, revêtue d'une lumière subtile, est, par elle-même, libre de parcourir les mondes, d'agir sur les éléments, de les ordonner et de les féconder. Dans le corps, elle abdique cette transcendance et ce périsprit de feu qui consumerait son enveloppe charnelle. Elle se revêt d'une substance moins excellente, divine encore, l'âme, Ba, et communique avec la matière par un agent inférieur, esprit, souffle, Niwou. Ba est donc- Finvolucre de Khou, Nhvou de Ba; Khat, le corps, enferme Niwou et le reste. Cet emboîtement constitue l'homme. Le corps,
l'esprit et l'âme lui sont communs avec la bête. L'intelligence
est son attribut privilégié.
Il y a lutte entre l'intelligence et le corps, siège et excitateur de toutes les passions. L'esprit et l'âme secondent tantôt l'un, tantôt l'autre. Quand l'intelligence triomphe, elle aspire au bien et, à travers la matière, devine les splendeurs éternelles. Après la mort, l'esprit se retire dans l'âme, le sang se coagule; le corps abandonné se dissoudrait si le naphte et le natron ne venaient lui prêter un semblant d'immortalité. L'intelligence, impeccable, reprend son enveloppe lumineuse et devient démon (Saîjxov). L'âme seule, l'infortunée Ba, se présente devant Osiris-Kent- Ament, entouré des quarante-deux membres du jury infernal. L'âme,' accusée par sa conscience (son cœur), par le témoignage de sa 'vie, est condamnée ou absoute. L'intelligence est chargée d'exécuter le jugement. Armée du feu divin, elle rentre dans l'âme impie, la flagelle du fouet de ses péchés, la livre aux tempêtes des éléments conjurés. La damnée se loge en quelque corps humain qu'elle torture, accable de maladies, précipite au meurtre et à la folie (ce qui est parfaitement inique). Après des siècles, ses souffrances cessent; elle subit, ou plutôt elle reçoit la seconde mort, le néant définitif. A quoi bon, dès lors, le châtiment? Mais 'l'âme juste, admise à la contemplation des vérités suprêmes, d'épreuve en épreuve, de forme en forme, victorieuse du mal de Typhon, ce protée aux mille figures, et assimilée à Osiris accomplit dans les champs cVAâlou les cérémonies du labourage mystique. Elle se mêle enfin au chœur des dieux et gravite autour de l'Être parfait, d'abord avec les dieux errants, ensuite avec les dieux fixes. Elle est désormais toute intelligence, voit Dieu face à face et s'abîme en lui. Toujours à quoi bon? n'est-ce pas encore l'extinction?
En vérité, toutes les psychologies, toutes les théodicées tiennent dans ce résumé du Rituel funéraire! Toute leur subtilité y éclate, et toute leur vanité finale. Sans notable préjudice, nous pourrions arrêter ici l'histoire des philosophies idéalistes, rationalistes, pan- Ihéistes et tuiie quante. A quelques variantes près nous n'avons
plus qu'à nous répéter. Tant le propre de la métaphysique est de tourner dans le même cercle vicieux, de piétiner, sans faire un pas! Mais, et c'est là l'enseignement de ce relevé des erreurs humaines, toujours la réalité proteste contre la chimère.
Un hymne cité par Brugsch prouve bien que l'Egypte ne croyait guère à la scolastique de ses docteurs. Ce marchandage avec la mort ne lui donnait point le change sur le sommeil éternel de Y Ament et sur l'inanité de ces formes incorporelles qui « ne reconnaissent plus père et mère, dont le cœur ne s'émeut plus vers leurs femmes ni vers leurs enfants ». Elles vont à un dieu dont le nom est « toute mort » ; peu lui importent les dieux et les hommes, grands et petits sont égaux pour lui. Mais les malheureux n'en continuaient pas moins à poursuivre la chimère des justices d'outre- tombe; ils s'obstinaient à défendre leurs mémoires. Ils s'avançaient vers Osiris, criant : « Je suis pur, je suis pur, je suis pur! »
Les belles parties du Livre des morts (ch. xxxv, Amour du prochain) témoignent d'un état mental fort élevé, et l'on peut dire que, trois mille ans avant Jésus, l'Egypte était parvenue à la dialectique de Thomas d'Aquin et au mysticisme désespéré de Y Imitation. Elle ne devait pas aller plus loin. La science ne l'a pas touchée de sa baguette vivifiante. Tout ressort s'est brisé pour jamais dans ce peuple momie, après un embaumement de six mille années.
Chaldée. Assyrie. Sémitisme. — Un autre groupe parvenu à une certaine civilisation brillante et à une science dont on a fort exagéré l'importance (il est vrai que l'antiquité ne l'a guère dépassée), c'est la Chaldée, et son héritière l'Assyrie, à laquelle les Phéniciens et les Hébreux doivent leur éducation première.
Les Chaldéens s'attribuaient une fabuleuse antiquité de 691 200 années avant le déluge de Xisuthros. Il nous suffit que certaines inscriptions recueillies dans la vallée de l'Euphrate et du Tigre paraissent antérieures à Lan 2500 avant notre ère. Ces vieux documents et beaucoup d'autres qui nous amènent jusqu'à la période persique (sixième siècle) révèlent des idées religieuses et cosmogoniques très complexes, formées d'éléments fort divers, chaos
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d'autant plus difficile à démêler, qu'à différentes époques les mythologies de l'Egypte et de la Perse y ont versé leur contingent de fictions et de conceptions philosophiques.
Nous renvoyons à M. Maspero (Histoire ancienne des peuples de V Orient) pour l'histoire légendaire ou réelle de la Chaldée au sud, de l'Élam à l'est et de l'Assyrie au nord et au couchant. Les découvertes modernes ont autorisé MM. Oppert et Lenormant à penser que deux peuples, qu'ils qualifient de Touraniens faute de mieux, les Sumers et les Accads, ont apporté dans la Babylonie une langue, une écriture et des mythes adoptés en partie par une autre race, dite couschite, habitant les rivages du golfe Persique et de l'Arabie orientale, laquelle aurait été le premier ban des Sémites. Plus tard, au nord et à l'ouest, d'autres Sémites, les Assyriens, qui s'étaient établis sur l'Euphrate et le Tigre moyens, vinrent ajouter leurs traditions et leurs dieux au panthéon chaldéen,déjà compliqué des idées de trois peuples fondus en un seul. En acceptant les arts, l'écriture et les croyances des Chaldéens, les Assyriens conservèrent et firent prédominer leur propre langue, purement sémitique.
Les inscriptions bilingues jettent quelque lumière sur le développement intellectuel des Proto-Chaldéens, Accads et Sumers mêlés de Couschites; mais nous ne possédons point, loin de là, les monuments de la pensée primitive de ces Proto-Chaldéens, pas plus que de ces Assyriens. Les dieux des tribus diverses, qui assurément ont longtemps vécu d'une vie indépendante dans une incohérence très ordinaire et très naturelle, nous apparaissent déjà groupés en triades et en hiérarchies d'ailleurs changeantes, tantôt au-dessous d'un dieu mâle, solaire, céleste, tantôt autour du principe humide, parfois neutre, plus souvent féminisé en déesses qui entraient par des unions capricieuses dans la famille des dieux purs, des maîtres du ciel. Au fond se retrouve la lutte ou du moins la rivalité des deux principes irréductibles (en métaphysique s'entend), qui reparaissent toujours, avec différents noms, sous le monothéisme lui-même.
On ne saurait refuser aux dieux suprêmes de la Chaldée: An, et
le poisson Oannès ; de la Babylonie, Ilou (le biblique El; Bab-ilou, la ville ou la porte de Ilou) ; de l'Assyrie, Assour et Nimroud, l'origine métaphorique et matérielle que revendiquent Sin (Lunus, le génie mâle de la lune), Samas, (le soleil), Bin (l'atmosphère), les divinités sidérales, telles que Adar (Saturne), Mardouk (Jupiter), Nergal (Mars), Nabou (Mercure), Istar (Vénus), Achmoun et Koummout (constellations), ou bien Lagamar, Sousinka, et encore Martou, l'occident, Shadou, l'orient, Bel-aoura, le feu, Serakh, les moissons, etc. Tous sont des objets, des phénomènes ou des séries de faits personnifiés, devenus personnes divines et pourvus d'attributs empruntés à leur nature originelle. On leur adjoignit des intermédiaires, Bel, peut-être un ancien nom du soleil, chargé du rôle de Verbe, de Logos, Nouah, la Providence, et des compagnes qui représentaient leur côté féminin et leur alliance avec le principe humide et terrestre dont nous allons parler. En effet, Anath, Anit et Anaïtis, la femelle d'Ânou, Belit et Mylitta, la femme de Bel, Aschera, qui correspond peut-être au mâle Assour, se confondaient avec la grande déesse Terre ou Vénus, Istar, Ahtar, Atergalis, Astarté, nommée aussi Zarpanit, épouse de tous les dieux, mère de tous les êtres, en qui se résume la grossière philosophie de ces peuples lascifs.
Sans doute, il n'existe pas de peuple qui n'ait été frappé du fait capital qui préside à la continuité de la vie; l'acte génésique a fourni toutes les religions de mythes, de cérémonies emblématiques, d'allusions innombrables. Mais jamais il ne s'est plus cyniquement exposé au jour que dans le panthéon de la Chaldée et de l'Assyrie. Ici, ce ne sont point les nobles facultés du cerveau ou de ce qu'on nomme le cœur, ce ne sont point les hautes régions de l'intelligence humaine, qui exercent l'imagination populaire; c'est l'obscène prurit animal, c'est la fécondité pour elle-même, sans amour et sans vertu, l'énergie prolifique et ses organes. L'homme, le ciel, le dieu n'est qu'un phallus; la iille, la femme, la mère, n'est qu'un ctéis humide. Il n'est pas de pierre, de tour, de montagne qui ne symbolise le mâle, pas de gouffre, de source, de marécage herbeux qui ne représente toute
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la femme. Le roi des dieux est un hermès, la reine un barathrum1.
L'état d'esprit que révèle une telle conception du monde correspond visiblement à un état social que nos races n'ont point connu ou qu'elles ont rapidement dépassé, une longue période de polyandrie dans laquelle la mère était le centre et l'unique lien de la maison, où la paternité était subordonnée à la maternité. Si bizarre que puisse nous paraître aujourd'hui un tel ordre de choses, on en trouve aisément la raison d'être. N'a-t-il pas laissé des vestiges jusque dans notre Code, qui interdit à l'enfant naturel la recherche de la paternité ? Avant l'institution du mariage légal, en dehors de l'union monogame, conventionnelle et consacrée, il n'y avait que des enfants naturels, que des mères. Le père était insaisissable. C'est pourquoi Istar fut la première divinité, et demeura la divinité principale des Chaldéens et de leurs héritiers. En vain les dieux célestes, sidéraux, se condensèrent ou se subtilisèrent en un suprême créateur. Anou ne pouvait rien sans Anit. Bel dut s'accommoder de la liturgie sensuelle de Mylitta. Ormuzd lui-même ne put la supprimer. Sacrifices humains, talismans, formules magiques aussi saugrenues qu'innombrables, aucune pratique n'égalait en sainteté et en efficacité la prostitution sacrée.
Le bon Hérodote l'a vue à l'œuvre et nous en a tracé de vives peintures. Les fêtes d'Anaïtis ne pouvaient le surprendre. S'il ignorait les orgies qui accompagnent le culte de Çiva dans l'Inde, et les mystères féminins célébrés à huis clos dans les cellules du temple de Iahvé à Sion, la Grèce et l'Asie Mineure lui offraient assez d'exemples de cérémonies analogues. La mère idéenne, Cybèle, la grande déesse, et Aphrodite n'étaient, sous d'autres noms, que l'Istar de Babylone et l'Astarté de Phénicie. Autour de leurs sanctuaires qu'on appellerait aujourd'hui d'un autre nom, des bois sacrés étaient le théâtre de débauches pieuses, hommage rendu à la fécondité, à la puissance génératrice. Les
1. Consulter, sur les cultes phalliques et chthoniens, l'ouvrage de Jules Baissac : Les origines de la religion.
Ghaldéens et les Sémites ont déchaîné sur l'Occident l'obscénité, l'ivresse des sens et, par une transposition naturelle, l'extase mystique. Bien qu'il soit de mode aujourd'hui de leur attribuer l'origine des sciences, des arts, de la civilisation helléniques, les maux que nous leur devons compensent largement les services qu'ils ont pu rendre.
Il ne faudrait pas croire que les aberrations religieuses de la Chaldée soient étrangères h l'histoire de la philosophie. Elles procèdent d'une conception métaphysique au premier chef, puisqu'elles font d'un acte humain, ou mieux animal, et particulier à l'organisme vivant, la loi et la cause de la nature entière. Elles n'écartent d'ailleurs aucune des conséquences de l'anthropomorphisme; elles le produisent même, tout aussi logiquement que peuvent le faire des doctrines plus nobles. En droit et en fait, elles contiennent toute la série poly-pan- monothéistique, toutes les révélations et les rédemptions, toutes les théories dualistes du bien et du mal, les croyances à la résurrection et à la justice d'outretombe.
L'immortalité de l'âme avait donné lieu chez les Ghaldéens à des légendes, à des épopées. Istar « avait à Borsippa un temple composé de trois sanctuaires, celui de l'âme, celui de la vie, celui de l'âme vivante ». (J. Oppert.) Xisouthros, tout comme Romulus, avait été enlevé, après le déluge, et, sans passer par la mort, admis à la vie éternelle parmi les dieux. Le pays d'Aralîou, terre de Vor, vers les régions septentrionales, était considéré comme le séjour des morts.
Un texte curieux raconte la descente d'Istar aux Enfers, où est détenu son fils Turzi, un Thammuz, un Adonis. Istar se présente ici comme fille de Lunus (Sin) et déesse de la guerre. Deux Istar, parait-il, celle de Ninive et celle d'Arbelles, s'étaient réunies et confondues dans une même fiction épique. Istar est dépouillée et enfermée par la déesse des Enfers, AllaU Mais, après le combat obligé entre le monde supérieur et le inonde souterrain, entre la lumière et l'obscurité, elle est délivrée par le messager de Samas et de Sin, du dieu Lune et du dieu Soleil.
Sur la double conception du monde et de la vie humaine, les plus anciennes parties de la Bible sont visiblement tributaires de la Chaldée et de l'Assyrie. Mais, en dépit de contradictions qui accusent la fusion imparfaite de deux légendes, la netteté d'un texte écrit à une époque historique, du dixième au cinquième siècle environ, assure aux théories de la Genèse un avantage considérable. On peut les regarder comme la fidèle expression des croyances judœo-araméennes un peu avant l'âge de David et de Sargon. L'esprit étroit et nu des Juifs a simplifié les idées incohérentes des cosmogonies où les Su mers, les Élamites, les Couschites et les Assyriens avaient môjé leurs traditions.
Tout le monde connaît les premiers chapitres de la Genèse, déjà fortement empreints de dualisme et de monothéisme, et où les traces du naturalisme antérieur ne se montrent que dans des expressions isolées. Il n'y a pas lieu à discuter la cosmogonie qui nous est parvenue sous le nom de Moïse. C'est, prise en bloc, une conception très remarquable par une certaine vraisemblance approximative, mais qui demeure étrangère à la science.
Le créateur, tantôt les dieux (Élohim) et tantôt Dieu (El, Jahvé), dont le souffle courait sur les eaux, est plutôt un démiurge qui façonne : car le chaos, Tohu-Bohu, préexistait à l'ordre.
La fabrication de l'homme et de la femme est un conte d'enfant, agréablement encadré dans l'Éden, ce fabuleux jardin de l'âge d'or, qui s'est présenté aussi à l'imagination des Grecs, et qui paraît venir, comme beaucoup d'autres légendes, en droiteligne de la Perse.
L'arbre du bien et du mal, la fable du serpent et de Satan, le fameux dogme de la chute, qui a joué un si funeste rôle dans le développement ultérieur, la malédiction portée contre la science et le travail, où sont en germe les paroles fameuses : « Bienheureux les pauvres d'esprit' » et « le lis des champs qui ne travaille ni ne file » , sont des explications complètement vaines de ce qu'on nomme le problème du bien et du mal.
Sur les relations de l'homme avec le dieu national Jahvé,
devenu dieu unique et universel, la doctrine juive n'est ni plus ni moins contradictoire et naïve que toutes les autres théories métaphysiques. D'une part, Jahvé est tout-puissant ; d'autre part, l'homme est doué d'un libre arbitre absolu, propositions inconciliables. Au reste, la raison humaine demeure incapable de comprendre les motifs de la providence qui tue et vivifie, pleut, tonne et vente, selon qu'il lui plaît : cette raison n'a donc que deux refuges, le doute et la foi, dont le mélange caractérise le très curieux et très beau livre de Job. Le scepticisme prédominera dans YEcclésiaste, mais plusieurs siècles plus tard, au troisième ou au second. La foi anime et soutient les prophètes. Entre deux, la superstition sous toutes ses formes ne cesse de hanter la pensée juive, et, des hauts lieux d'Israël et de Samarie, où se sont réfugiés, les vieux us de l'âge polythéiste, elle fait de continuelles irruptions dans le petit domaine de Juda.
Est-il besoin d'ajouter que la philosophie toute rudimentaire des Hébreux est, ou peu s'en faut, au niveau des doctrines monothéistes les plus vantées et les plus raffinées? Partout nous retrouverons des cosmogonies et des morales analogues, soit indépendantes de la Bible, soit fondées précisément sur une longue éducation biblique. Il n'est pas jusqu'au procédé sommaire des révélations, qui n'ait été adopté ou spontanément inventé par tous les fauteurs de religions, et qui n'intervienne plus ou moins ostensiblement dans les systèmes rationalistes. Gomme, par une singulière fortune, la Bible est devenue le fondement de toute l'instruction et l'auxiliaire tyrannique de la pensée occidentale, nous aurons sans cesse à revenir sur ce court aperçu.
Races indo-européennes. Les Aryas de l'Inde. — Il nous tarde d'arriver en des régions plus familières à nos habitudes intellectuelles, et, rentrant chez nous, pour ainsi dire, de recueillir dans les Védas, dans l'Avesta, dans Homère et Hésiode, les éléments de la pensée indo-européenne. De bonne heure et d'euxmêmes, nos ancêtres spirituels, et ce sont les véritables, semblent avoir atteint un niveau supérieur. Ils sont apparus plus tard sur la scène du monde que les Égyptiens, que les Suméro-Chaldéens,
que les Chinois, que les Sémites de l'Euphrate et du Tigre, puisqu'ils les ont. subjugués et finalement remplacés dans la direction de l'humanité; mais isolés d'abord dans les hautes vallées du Pamir, entre l'Iaxarte et l'Hindou-Kouch, ils n'ont pas visiblement subi, avant leurs migrations vers le sud et l'occident, l'influence de peuples séparés d'eux par de hautes montagnes et de vastes déserts. Leurs tribus pastorales se sont développées librement, et avec une rectitude d'esprit, même dans l'erreur, qui a manqué surtout aux Tourano-Sémites.
Chez eux la constitution de la famille paraît avoir été plus rapide et plus saine que sur les bords marécageux du golfe Persique; leurs plus anciens livres n'ont pas gardé la trace de cet état polyandrique où la femme était l'unique lien de la famille, et que Lennan, Bachofen, Baissac ont voulu placer à l'origine de toutes les sociétés humaines. Si ces conceptions grossières ont été réellement appliquées en Grèce et en Italie, elles y avaient été apportées par des groupes ethniques étrangers que les Aryas y ont trouvés établis avant eux. L'esprit indo-européen n'a pas été hanté par les imaginations phalliques, par ces cultes fondés sur l'adoration de la fécondité féminine et terrestre, sur la suprématie du principe humide, sur la divinisation des organes sexuels et de la basse obscénité animale. 11 les a empruntés en des âges postérieurs, et s'il n'a point ignoré les métaphores inévitables qui ont donné naissance à ce symbolisme à la fois naïf et corrompu, il n'en a tiré que des mythes secondaires ou des comparaisons pleines de noblesse et de poésie.
Largement ouvert à l'admiration des grands spectacles de la nature, il les a célébrés d'abord en des hymnes où l'anthropomorphisme n'apparaît que comme une transparente enveloppe. La personnalité n'est entrée dans le corps flottant des dieux, les attributs moraux, humains ne se sont groupés autour des figures de Dyaus, de Yarouna, d'Agni, d'Indra, de Mitra, d'Aryaman, qu'à mesure que les métaphores obscurcies se sont transformées en histoires mythiques, et lorsque l'assimilation du feu terrestre, du foyer domestique à la lumière solaire, céleste, divine, a entraîné
une confusion spécieuse entre l'âme humaine et l'énergie universelle, entre la vie et le mouvement.
Les hymnes recueillis dans le Rig-Véda ont été, pour la plupart, composés dans le Pendjab ou Sapta-Sindhou, parmi les sept tributaires orientaux de l'Indus, alors que les conquérants aryas descendaient lentement vers le Gange et la grande presqu'île. Ils n'appartiennent pas à la race entière qui a civilisé l'Asie antérieure, l'Europe et l'Amérique : ils sont postérieurs à la grande séparation des peuples et des idiomes ; la langue dans laquelle ils sont écrils n'est pas la souche commune d'où jaillirent, comme autant de vigoureux rameaux, les groupes germains, slaves, italogrecs, éraniens; mais elle en est demeurée plus voisine. C'est déjà du sanscrit, un idiome particulier, richement et fermement constitué; mais c'est le plus ancien document du parler aryen. Déjà enseignés et commentés, déjà livres sacrés avant le huitième siècle, on ne peut en placer la composition et la récitation orale qu'entre le quinzième et le neuvième siècles avant J.-C. Les idées qui y sont exprimées, les mythes qui s'y élaborent, pour avoir déjà revêtu une forme nationale, n'en renferment pas moins tous les éléments philosophiques et religieux emportés dans leurs voyages par les peuples frères.
11 s'y révèle une aspiration, propre au génie aryen, vers le panthéisme naturaliste, compatible avec l'observation et la science, c'est-à-dire avec le progrès, et, par endroits, une claire intelligence des illusions qui ont enfanté les dieux. Sans doute, l'expérience manquant, le travail de l'imagination livrée à des rêveries subtiles, le mélange des peuples par la conquête, les emprunts aux superstitions étrangères, une foule de circonstances enchaînées et enchaînantes, ont détourné ce clair esprit vers les combinaisons du polythéisme et de la métaphysique. Sans doute, les simples métaphores où se joue la poésie des anciens chantres védiques, perdant leur transparence, se sont obscurcies en triades brahmaniques, en systèmes vichnouistes ou çivaïtes. Mais, si l'on supprime par la pensée tout le développement ultérieur et toutes les déviations, si l'on s'en tient au Rig, on trouvera l'esprit aryen
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plus près, il y a quatre mille ans, de l'idéal moderne, que toutes les religions, que toutes les philosophies qui en sont issues, et, à plus forte raison, que les doctrines d'origine sémitique, telles que le christianisme et l'islam. L'immense intervalle qui nous en sépare pourrait n'avoir pas existé; et du Véda, sans hiatus trop vaste, on entrerait directement, de plain pied, dans l'âge de la critique et de la science, tout comme nous passons, sans peine et en un moment, de la poésie la plus imagée à l'observation la plus stricte de la réalité,
La religion védique ou aryenne, qui résumait les premiers rapports établis par le langage et la raison entre l'intellect humain et le monde extérieur, ne renferme aucun mystère inepte, aucun dogme ridicule, aucune entité abstruse. L'anthropomorphisme y règne sans doute ; mais il admet l'existence objective et concrète des phénomènes naturels. Il flotte sur l'univers comme un voile léger qui en pare les aspects, comme une ombre qui en varie le tableau.
La notion du Ciel et de la Terre, grands parents du monde, compagnons de voyage, éternellement jeunes, semble avoir précédé toutes les autres idées générales. L'invention du couple fondamental a été le premier effort intellectuel pour relier toutes les observations partielles et embrasser la complexité des choses. Mais bientôt la terre, mieux connue et soumise à notre influence immédiate (la mythologie grecque semble dater de cette période et en a gardé l'empreinte), fut reléguée au second plan, avec les fleuves, les sources, les montagnes; et la plupart des divinités allèrent se grouper dans le ciel, dans la vague étendue, que l'on nommait Varouna (Ouranos), l'enveloppe immense. Là, en effet, se donnaient carrière les vents et les orages, Vayou, Indra, Roudra, les Marouts, les Gandharvas et les eaux supérieures (car les Aryas antiques ne connaissaient point la mer), les sources des fleuves, les nymphes ou Apsanîs; là évoluaient, combattaient, dardaient leurs traits radieux, la lune, le soleil (Sourya) avec l'aurore et les deux crépuscules, l'arc-en-ciel, l'éclair, les astres enfin, d'où naquit l'idée personnifiée du feu, de la lumière, Agni, Mitra, Aryaman, etc.
Tous ces êtres, concrets ou abstraits, furent naturellement doués de qualités et d'intentions quasi humaines, revêtus d'attributs correspondants à des actes, à des aventures mythiques; ils présidèrent à la distribution des biens et des maux de la vie; on les pria, on leur adressa des hommages et des offrandes exploités par des intermédiaires attitrés. La prière elle-même et son organe, la parole, évocatrices puissantes, se trouvèrent divinisées, ainsi que les instruments accessoires, la liqueur du sacrifice, Soma, le feu sacré, YAranî qui le produisait, et qui joue un rôle capital dans le symbolisme du culte.
La lutte du vent et des orages, du soleil et des nuées, de la lumière et des ténèbres, comparée aux combats antiques pour la possession des vaches et des sources, compliquée de mille incidents empruntés aux guerres terrestres, les différents aspects de l'air, des heures et des saisons, amenèrent une foule d'allégories également répandues dans tout l'univers : les mythes des Titans, de l'Aurore et toute la théogonie. La victoire du principe lumineux, Dyaus, Varouna, Indra, Agni, etc., fut célébrée avec une richesse d'expressions merveilleuse; et la plupart des légendes se transmirent de proche en proche, de tribu en tribu, môme lorsque l'accroissement de la population commençait à mettre en mouvement les multitudes : c'est ainsi que la chute du char de l'Aurore dans le fleuve Hyphasc, métaphore védique, inventée ou renouvelée quand les Indo-Aryens étaient déjà en marche dans le Pendjab, passa aux Danaëns et aux Iaones, et servit de thème à la fable de Phaéton ; tels d'innombrabies mythes solaires.
Les dieux n'étaient alors encore que des expressions figurées où l'homme insinuait sa vie. Le grand nom lui-môme, Dieu (Dyaus, Zeus, Jovis, Dius), ne signifiait que jour, lumière, éther radieux : div, qui vit dans le mot di-es. La lumière, le bien par excellence, promptement assimilée au pouvoir, à la richesse, à la force productive (non créatrice ex nihilo), devint l'attribut de tout être respectable, sur la terre comme au ciel ; et l'homme riche, le roi, eut autant de droits au litre de déva (illustre) que les génies célestes.
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A force de distinguer et de personnifier tous les phénomènes et toutes les formes qui frappaient leurs yeux naïfs et leur intelligence incomplète, nos pères craignirent de voir l'ensemble des choses se subtiliser à l'infini et s'évanouir en poussière. La conception du ciel et de la terre, premier stade ; celle de la lutte entre les puissances du jour et les démons de l'obscurité, second stade, ne suffisaient plus à leur philosophie. Ils cherchèrent de bonne heure, mais sans doute après la séparation des idiomes, déjà sur le Gange, à relier dans une vaste synthèse tout ce qu'avait décomposé leur analyse enfantine. A côté des innombrables familles divines, ils placèrent une abstraction sublime de tout le concret, Aditi, l'éternelle substance, égale en son immensité à tout ce qui existait et pouvait exister encore. Le ciel et la terre, les hommes et les dieux, ce sont des fractions d'Aditi; Aditi est ce qui a été, ce qui est, ce qui sera. Troisième stade. Que manque-t-il à cette formule grandiose, à cet édifice poétique et vrai, élevé par la réflexion naissante? Un ouvrier, dira-t-on? Mais cet ouvrier, c'est l'intelligence humaine.
L'idée d'un père universel, d'un maître suprême, non pas unique et sans rivaux, vaguement suggérée par l'exemple même de la famille aryenne, déjà monogame et fondée sur la paternité, ne se produisit que plus tard. Bien que cette adoration logique de ce qui fait notre grandeur, la personne et la volonté, résultat ultime de l'anthropomorphisme, se retrouve chez la plupart des peuples aryens, il est douteux qu'ils l'aient pratiquée avant la séparation des idiomes. Elle ne se fait jour que dans les hymnes védiques les plus récents ; et la nature de l'essence suprême, de la première cause métaphysique, n'y est encore que l'objet d'interrogations sans réponse. Bran ma, l'un des noms qu'elle reçut, et qui semble dérivé de Brahman, la prière évocatrice, puis créatrice des dieux, simple forme d'Agni médiateur, est tout indien. C'est le fils de la méditation et la marque de la domination de la caste sacerdotale, des Brahmanes, des prêtres, de ceux qui disaient les paroles sacrées.
Voici, entres autres, un hymne célèbre où se rencontre sans
doute un des plus anciens exemples de la spéculation métaphysique sur la cause suprême, Paramatma, le souffle primordial, Famé du monde :
« Il n'existait alors ni visible ni invisible. Point de région supérieure, point d'air, point de ciel. Où était cette enveloppe? Dans quel lit l'onde? les profondeurs de l'air?
« 11 n'y avait pas de mort, pas d'immortalité. Rien n'annonçait le jour ni la nuit. Lui seul respirait, ne formant aucun souffle, renfermé en lui-même. Il n'existait que lui.
« Au commencement, les ténèbres étaient enveloppées de ténèbres. L'eau se trouvait sans impulsion. Tout était confondu. L'Être reposait au sein de ce chaos, et le Grand Tout naquit par la force de sa piété.
« Au commencement, l'amour fut en lui; et de son souffle jaillit la première semence. Les sages, par le travail de l'intelligence, parvinrent à former l'union de l'être réel et de l'être apparent.
« Qui connaît ces choses? Qui peut les dire? D'où viennent les êtres? cette création? Qui sait comment il existe? » (Langlois, lecture VII, hymne x.)
La métaphysique en est là. Elle n'a pas fait un pas.
Le culte aryen, bien que la superstition s'y soit mêlée de bonne heure, ne parait pas dans l'origine s'être adressé à des divinités déterminées. Toutes étaient conviées au sacrifice. 11 était le même pour Dyaus, Varouna, Indra, Agni. Si l'on excepte le fameux et solennel Açvamédha, le sacrifice du cheval, dont le sens importe peu ici, et si l'on néglige les minutieuses formules de la liturgie, on reconnaîtra dans la cérémonie fondamentale trois caractères également intéressants et dont le rapprochement constitue une véritable et très haute philosophie : premièrement la commémoration de la découverte du feu ; ensuite l'identification métaphorique de la naissance du feu et. de la naissance de l'homme; puis le souvenir des ancêtres, admis aux honneurs divins sous le nom de pilris, les pères, les mânes. Non pas que l'idée d'une vie d'outre-tombe se soit manifestée clairement tout d'abord; au contraire; la mort était
considérée comme un état lamentable, et Tune des prières les plus ferventes adressées à Varouna était : « Préserve-nous de la maison de terre; prolonge notre vie! » Mais on va voir que le symbolisme du culte, aidé par l'amour même de la vie et par la croyance à la réalité des fantômes et des songes, a dû suggérer peu à peu, en l'appuyant d'arguments spéc ux, la croyance à l'immortalité.
Quant au fait de la commémoration uu feu, créateur du foyer domestique, de la famille, de la société et des industries, il semble rappeler, par le nom même de Bhrgu, le personnage légendaire qui institua le sacrifice : la racine Bhrg (Bhrldj) signifie cuire.
Pour les Aryas, souvent témoins d'incendies spontanés dans leurs vastes forêts ou d'embrasements causés par la foudre, et encore des effets bienfaisants de la chaleur solaire, le feu est inclus dans les choses; il en jaillit par le frottement. Deux morceaux de bois, l'un troué, l'autre aiguisé, tels sont les instruments du sacrifice. Le trou est pratiqué au point de jonction de deux bûches en croix. Le prêtre fait tourner violemment le pieu dans la cavité qui est la matrice et la mère du feu sacré, Yaranî; la flamme naissante est arrosée de beurre clarifié et d'une liqueur fermentée tirée de l'asclépiade acide, le sôma (de soû, engendrer); elle s'élance alors vers le ciel, saluée d'hymnes reconnaissants ; c'est Agni, le jeune dieu qui grandit en un moment, et dont la bouche ardente porte aux dieux l'hommage des mortels. On sent quels rapports étroits unissent la productiou du feu à l'acte de la génération. Mais cette quasi-représentation de l'union sexuelle n'entraîne point l'esprit aryen aux pratiques obscènes des Sémites adorateurs de la fécondité terrestre ; en donnant la prééminence à l'élément igné sur le principe humide, elle s'élève à la dignité de symbole cosmogonique.
Du sacrifice aryen découle la théorie que les Allemands modernes nommeraient monistique. La vie qui circule dans tous les êtres, la puissance reproductive qui assure la durée des espèces, réside tout entière dans le principe igné. Le feu, c'est la lumière active, c'est la vie. Le feu est l'époux des vierges, le fécondateur,
l'intermédiaire entre toutes les formes, le conservateur de la vie, l'emblème de l'immortalité. Sans lui le monde ne serait pas; il est donc à la fois toutes choses; il est l'àme d'Aditi, l'éternel, l'infini, ce démiurge évoqué par les méditations des sages. Lumière, mouvement et vie, voilà les trois noms ineffables du suprême ouvrier. Quoi de plus sublime, quoi de plus voisin de la vérité, si l'on dépouille ces termes de leur sens mystique? Sans doute la confusion entre ces idées a précisément créé l'erreur monistique; elle a étendu à l'ensemble des choses la vie, état particulier de certains corps : de là procèdent les monades, le panthéisme et le déisme. Mais c'est la plus pure expression de l'anthropomorphisme réduit à ses seules forces et dénué des secours de toute science positive ; et le génie aryen l'avait trouvée plus de vingt siècles avant notre ère. Il dépassa ensuite ce mysticisme naturaliste et, dans l'Inde plus tôt qu'ailleurs, atteignit à la conception de l'être purement abstrait et métaphysique, Brahma.
Les mythes du feu se répandirent avec les Aryas dans tous les pays qu'ils civilisèrent ; mais, sauf chez les Perses, le sens profond de ce symbolisme s'obscurcit; il ne reste que des fragments de la doctrine totale dans les légendes de Prométhée (rapprochez de Pramantha, celui qui tourne le pieu de l'Aranî), d'Héphaistos, de Vulcain (Oulka, le tison sacré de la foudre ou du sacrifice), d'Eslia (Vesta). La théorie évidemment n'était pas constituée encore quand les groupes indo-européens perdirent de vue leur berceau. Les Aryas de la Bactriane, qui subjuguèrent la Perse et succédèrent, entre l'Indus et l'Egypte, aux Assyro-Chaldéens, vécurent longtemps côte à côte avec les Aryas de l'Inde, aux environs de la patrie primitive. Leur langue est, avec le sanscrit, celle qui est restée le plus fidèle au type commun. Nul doute qu'ils n'aient gardé, durant des siècles, le dépôt des mythes anciens et des doctrines qui en sont le résumé. Quand la nature de leur esprit, déjà réfléchi et philosophique, et leur développement particulier, les amenèrent à se créer une religion à leur usage, le mazdéisme, ils la fondèrent sur le symbolisme du feu et sur le mythe général qui s'y rapporte le plus, sur le combat de la lumière et
des ténèbres, du bien et du mal, d'Ormuzd (Ahuramazcla) et d'Ahrimane (Anromainyus) , l'éternel vainqueur et l'éternel vaincu. La conception de Zervan-Àkérène, temps, espace, destin ou providence, spectateur suprême de la lutte (retrouvée par Chodzko dans les contes slaves), est très postérieure au dualisme primitif. Il n'y en a pas trace dans le Zend-Avesta. Et, à quelque date qu'il faille faire descendre la rédaction fragmentaire qui nous en est parvenue, la langue et les idées du prétendu Zoroastre ne peuvent être postérieures à Cyrus et à Darius (sixième-cinquième siècle); les inscriptions achéménides, proches parentes du zend, sont visiblement inspirées du mazdéisme.
Dans le monde physique, la lutte de la lumière et des ténèbres, du bon principe et du mauvais principes, accompagnés des anciens dieux aryas changés en génies et en démons ; dans le monde moral, la perpétuelle alternance du bien et du mal; partout, la supériorité de la lumière et du bien sur les ténèbres et le mal; en religion, l'adoration du bon principe, du pur, représenté au ciel par le soleil et les astres, sur terre par le feu sacré; en pratique, l'amour de la vertu, de la pureté obtenue par des purifications innombrables; et, comme sanction, le retour de l'homme à tous ses éléments, terre, eau, air et feu, ce dernier immortel : tel est, en peu de mots, le cycle complet des idées éraniennes. Les Perses leur ont dû, en théorie surtout, une morale, une charité, un amour pour toutes les créatures utiles (notamment pour le chien), qui n'ont été dépassés par aucun peuple et aucune doctrine. Mais le contact des races inférieures, un climat énervant, les vices d'une constitution sociale qui ne sut pas se dégager du despotisme effréné aux prises avec une théocratie aussi puissante que lui, rendirent cette haute philosophie nulle et non avenue ; elle put bien projeter ses rayons brisés jusque dans les livres saints des Hébreux et les systèmes mystiques des néo-platoniciens, et par là exercer sa part d'influence sur les civilisations modernes ; mais elle ne sauva pas de la mort le peuple qui l'avait conçue.
Nous laissons de côté les Germains, les Slaves, arrivés trop tard à la vie intellectuelle, avec des débris de mythes, curieux,
LES TEMPS PRIMITIFS. o7
mais défigurés, et dont l'essor particulier fut d'ailleurs enrayé par l'intrusion du christianisme; et aussi les Gaulois, dont la celtomanie a exailé les doctrines sans les connaître, et qui les connaît?
Bien avant ces rameaux tardifs longtemps arrêtés dans leur croissance, les Grecs et les Latins, dans la période même qui nous occupe, atteignirent à l'âge viril et à une maturité précoce. Tandis que les Indiens, descendant de l'Indus au Gange, allaient s'engouffrer dans l'abîme d'une métaphysique subtile, associée à des superstitions autochlhones, au culte du Lingam, à la métempsycose, au Nirvana, etc. ; tandis que les Perses atrophiaient en dualisme les éléments confus, mais si vivants, si féconds, du polythéisme aryen; les Hellènes et les Latins, d'abord unis ou voisins, la linguistique est là pour l'attester, les uns plus proches des Perses, les autres des Gaulois, s'en allaient vers l'ouest, emportant tel quel, puis transformant selon leurs génies diversement heureux le trésor des mythes et des idées antévédiques. Ces peuples, les mieux doués pour l'action et la vie que l'antiquité ait connus, l'étaient aussi pour la raison. Leurs langues sont les plus belles effigies du coin primordial, les plus claires, les plus souples, les plus susceptibles de déduction logique: elles avaient perdu quelque peu de cette transparence qui fait le charme des Védas, mais qui a contribué à égarer les Aryas de l'Inde en des rêves sans fin ; elles donnaient par cela même à l'esprit un instrument plus soumis et une liberté inconnue chez les autres peuples. Cela est vrai surtout pour les Grecs. Les Latins, venus tard et en petit nombre dans un pays encombré de races hétérogènes déjà pourvues de religions et de superstitions compliquées, luttèrent durement pour l'existence et, astreints à la pratique, firent peu pour la théorie. Leur religion toute liturgique ne s'éleva point aux grandes conceptions , et ils ne connurent la philosophie que par les Grecs. Ceux-ci furent plus heureux. Sans doute ils traversèrent de nombreuses couches étrangères; ils reçurent en chemin les leçons, les erreurs, les vices et les dieux des Assyro- Chaldéens, des Phéniciens et des Égyptiens ; mais ces emprunts
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extérieurs, quelque empreinte qu'en aient contractée leurs industries et leurs arts naissants, voire leur mythologie et leurs cultes, n'altérèrent pas leur génie natif. Ils eurent la fortune de rencontrer en Ionie, en Grèce et en Italie, soit des avant-coureurs de même race, soit des populations, ou sauvages, ou tout à fait inférieures, et, assez facilement vainqueurs, semble-t-il, ils développèrent en liberté leurs aptitudes guerrières, leur esprit ouvert et adroit, leur langue harmonieuse et ductile.
Tout d'abord, et avant d'avoir pris conscience d'eux-mêmes, ils distribuèrent dans leur patrie définitive les mythes, les dieux, les rudiments de philosophie apportés de la lointaine Arye ou ramassés en chemin; ils les installèrent dans leurs montagnes, leurs vallées, leurs fleuves, leurs forêts et leurs mers. Chaque tribu adopta de préférence la divinité qui se trouvait localisée sur son terrain. Puis tous ces souvenirs transplantés, où se greffaient les événements et les héros d'aventures réelles mêlées de légendes étrangères, formèrent une luxuriante végétation idéale solidement enracinée dans la Terre-mère, une vieille divinité, douée d'une forte personnalité qu'elle ne posséda jamais chez les Aryas primitifs et qu'elle dut certainement à l'influence des cultes chthoniens. A l'exemple de Déméter, les autres déesses prirent un corps et une vitalité personnelle qui leur manque dans les Védas; les Artémis, les Héra, les Aphrodite, les Lèto, cessèrent d'être de simples dédoublements des dieux mâles, ce qu'étaient Indrani, Agnî, Varunanî, etc. Inutile d'insister sur l'importance esthétique d'une telle innovation, et sur les ressources qu'elle offrait à la mythologie et à la poésie. Au reste, tous les dieux grecs se modelèrent de près sur l'homme et, sans perdre leur caractère métaphorique, leurs attributs, où reparaissait leur origine naturaliste, ils devinrent de véritables êtres pensants, très distincts des phénomènes auxquels ils présidaient.
Aux trois mondes védiques, le ciel, la terre et les enfers, vint s'ajouter le monde marin, que les Aryas primitifs ne semblent pas avoir connu. Bon nombre des dieux de l'atmosphère prirent possession de la mer et des fleuves. Enfin, depuis les gouffres du Té-
nare jusqu'aux cimes de l'Olympe et au palais des nuages, tout le panthéon s'étagea en une hiérarchie dont Zeus, vainqueur des Titans, occupe le sommet. Ouranos et Kronos ne sont que des doublets de Zeus; ils remplissent le même office, et c'est le génie grec qui, trouvant ces noms dans son patrimoine, les a utilisés en aïeul et en père du maître des dieux.
Il est aujourd'hui démontré que la Phénicie, l'Egypte et les peuples plus ou moins sémitisés de l'Asie Mineure ont contribué à l'éducation de la race grecque et plus encore de ces légendaires Pélasges que les Hellènes ont trouvés établis en Épire, en Phrygie, en Thessalie, dans l'Hellade et l'Archipel. Ils ont dû à ces nations quelques industries et les rudiments de la science et de Part ; et nous venons d'admettre que beaucoup de dieux étrangers sont entrés dans leur panthéon. Mais il ne faut pas abuser de découvertes, précieuses pour l'étude de certains mythes et de quelques monuments primitifs. Il ne faut pas oublier que les Grecs possédaient par devers eux des facultés ethniques qui leur sont propres et les idées communes à la race aryenne. Quelques emprunts qu'ils aient pu faire, ils les ont marqués de leur empreinte et de leur supériorité intellectuelle. Leur langue est restée aryenne, elle est le plus beau fruit qu'ait produit l'arbre indo-européen; ainsi de leurs arts, ainsi de leurs dieux; ainsi, nous le verrons, de leur philosophie. 11 leur est arrivé ce qui arrive à toute race non autochthone qui traverse ou côtoie, au début de son histoire, des peuples inférieurs parvenus à leur apogée, ou plutôt penchant déjà vers le déclin. Ils ont été bien plus absorbants qu'absorbés. Quoi de plus complètement grec déjà que les poèmes homériques? Et où sont-ils éclos, du dixième au neuvième siècle avant notre ère? Sur les côtes d'Asie et dans les îles voisines, sur la lisière des pays lydo-phrygiens. Tous les dieux qui figurent dans Ylliade et YOdyssée nous apparaissent déjà, quelle que soit l'origine de certains d'entre eux, établis dans la Grèce, en Crète, en Thrace, en Thessalie, en Phocide, en Béotie et dans le Péloponnèse. Ils étaient les mêmes sur les deux rives de l'Egée. Ceux des Troyens sont faussi ceux des assaillants.
Dans l'état, très remanié (lixé par Pisistrate, puis par Aristarque), où ces poèmes nous sont parvenus, ils nous présentent des souvenirs historiques et mythiques d'un âge reculé, mêlés aux mœurs et aux croyances ioniennes, et exprimés dans la langue ionienne du dixième siècle. Ils constituent la Bible hellénique, les livres saints de la race, où Arislote cherche encore les fondements de ia religion et môme de la morale.
Il s'était formé dans l'antiquité une école qui prétendait trouver dans Homère une profonde philosophie; mais ce qui fait le charme et le prix des documents mythiques recueillis et embellis par les rhapsodes, c'est précisément l'absence de philosophie, la naïveté complète des récits ou des allusions. Homère est impersonnel et reproduit d'autant mieux, comme un miroir, l'état de l'esprit grec vers la fin des temps héroïques. Que pensait-on sur les bords de l'Egée au dixième siècle?
Le monde, fort restreint en hauteur comme en largeur, était gouverné par le caprice des dieux ; mais ces dieux eux-mêmes, et Zeus leur maître, étaient soumis à l'aveugle Destin, dont seul le roi des dieux connaissait les arrêts inéluctables. Ils pouvaient en différer l'exécution, mais ils ne pouvaient se dispenser de les accomplir tôt ou tard.
La terre et le ciel préexistaient aux dieux, au moins sous forme de chaos. Les dieux avaient seulement vaincu ou discipliné les forces naturelles.
Quelques indications dans la visite de Héra à Océan et Télhys permettent de supposer que l'eau, bien avant Thaïes, était parfois considérée comme l'origine de toute chose. Cette doctrine serait un écho de l'Assyrie et de la Phénicie. Ailleurs, c'est déjà le feu (culte des Cabires, inconnu d'Homère) qui passe pour l'auteur de la vie et des formes.
L'homme, façonné soit par Zeus, soit par Prométhée, et animé du feu céleste, doit invoquer les dieux, qui accueillent ou rejettent ses prières. Nous avons vu que l'accomplissement des lois du destin souffre quelque délai. Celte latitude est la mesure du pouvoir des dieux. Leur protection n'est donc pas complètement illusoire.
Les biens et les maux sont enfermés dans deux tonneaux, deux urnes où tour à tour doit puiser Jupiter.
En dehors du mythe des Titans, surtout cosmogonique, ces deux tonneaux sont à peu près l'unique conception dualiste dans Tordre moral.
Le vice et la vertu ont une double sanction : durant la vie, la richesse ou la misère, la faveur ou la colère du dieu tonnant; après la mort, les Champs Élysées avec leur bonheur mélancolique ou le Tartare avec ses supplices éternels.
Les Grecs homériques croient donc à l'immortalité, mais ils ne savent trop ce qu'est l'âme ni ce qu'est la vie. Les morts sont des fantômes; les morts fortunés ont perdu le souvenir, ils ont bu l'eau du Léthé; seuls les coupables, les châtiés, conservent la mémoire de leurs crimes, qui seule assure l'efficacité de la punition.
Mais la vie de ces ombres, de ces mânes, n'est qu'un bien pale reflet de la vie terrestre ; les morts ont perdu la pensée et la parole ; il faut, pour les leur rendre, du sang, le sang des victimes immolées dans une fosse où ils viennent boire. Et ils ne se servent de cette résurrection précaire que pour regretter en termes fort vifs la véritable vie corporelle et terrestre (Odyssée, cliant XI).
Ainsi, au dehà des dieux, au delà des mythes dont le sens métaphorique, c'est-à-dire métaphysique, est à peine entrevu, Homère proclame une fatalité intermittente, mais inéluctable, un mélange sans raison de biens et de maux, une vie réelle et une immortalité factice, vague, indéfinie.
Il n'y a dans son panthéon aucune place pour le monothéisme ; une très faible pour le dualisme. C'est le polythéisme par excellence, la dispersion des gouvernements entre les mains de puissances guidées par leurs attributs cosmiques et leurs passions humaines.
En effet, si les dieux grecs sont des forces de la nature inorganique ou vivante, ce sont avant tout des hommes et des femmes ; les pures entités verbales elles-mêmes, la Discorde, le Sommeil, la Haine, la Dispute, etc., prennent une forme définie.
Un réserve d'ordinaire le nom d'anthropomorphisme à cette in-
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carnation matérielle des facultés humaines dans les personnages divins ; dans ce sens, les Grecs sont les plus anthropomorphistes des hommes ; parce qu'ils ont, plus que tout autre peuple, conscience de la force et de la beauté humaines. L'homme, pour eux, prime absolument cette nature qui parfois l'accable, mais aussi le sert.
Nous verrons que ce don ou ce défaut a singulièrement contribué à la netteté subtile de leurs créations métaphysiques ; chaque mot, chaque terme général est devenu pour eux une entité, presque un être : ainsi la raison, Xoyo;, l'esprit, vou;, l'âme, «i^x^» ont donné lieu à une nouvelle mythologie voulue, qui, fondée sur la logique, est demeurée plus tenace, sans être aussi profonde ni aussi agréable que la mythologie métaphorique, fondée sur l'instinct et l'illusion verbale.
Le symbolisme et l'allégorie qui ont tenu tant de place dans la religion grecque, et qu'il ne faut pas confondre avec l'interprétation primitive des transparentes métaphores aryennes, car ce ne sont que des explications après coup, plus ou moins approchées du sens originel perdu, le symbolisme et l'allégorie doivent avoir inspiré les doctrines orphiques, si tant est que ce qui nous en est parvenu ne soit pas purement un pastiche néo-platonicien, du commencement de notre ère. Orphée, le fabuleux législateur thrace, dont Homère et Hésiode ont ignoré le nom, n'a sans doute pas été inventé de toutes pièces par Onomacrite (recenseur des poèmes homériques pour Pisistrate). Les pythagoriciens, Platon, les stoïciens, croyaient à sa réalité, et plusieurs philosophes ont composé sous son nom des livres perdus. Mais le nom même, si analogue à celui des Rbhous védiques, inventeurs du culte, ne prouve rien sur l'existence de l'homme; il personnifie plutôt une époque et un ensemble d'institutions sacerdotales fort antérieur au passage des Grecs en Thrace.
Hésiode, l'Éolien d'Ascra en Béotie, est, au contraire d'Homère, mais avec moins de profondeur que le fabuleux Orphée, un esprit systématique. Si la Théogonie, dans ses lignes principales, lui est attribuable, elle révèle une cosmogonie déjà régulière et non dépourvue de sens. Dans le Chaos primitif, père de l'Érèbe et de
la Nuit, aïeux de toutes les sombres puissances des ténèbres, des enfers et du mal, mais aussi du désir et de l'amour, s'agitaient confondus la terre et le ciel, la terre mère et épouse du ciel (Ouranos couvert d'astres ou d'yeux), siège à jamais stable des mortels et des immortels. De la terre et du ciel naissent les Titans, dont le dernier, Kronos, tranche avec une faux de lumière (Adamas), qui est l'aurore, les liens qui attachaient la terre au ciel; des gouttes viriles tombées du ciel dans les eaux marines, éclôt Aphrodite, désir, amour, fécondité, d'où procède la vie terrestre; puis Zeus, fils de Kronos, achève l'œuvre lumineuse en abattant son père et les Titans, en renfermant dans les volcans, sous terre, les énergies cosmiques encore mal réglées. Tel est le fond sur lequel Hésiode a recousu, non sans incohérence et confusion, toutes les traditions mythiques. Ses idées morales sont plus complexes et plus raffinées que celles d'Homère. Il faut en chercher l'expression, non seulement dans ses préceptes (Travaux et Jours), où l'on sent un véritable amour de la justice, mais surtout dans ses mythes de Prométhée et des Ages.
Le premier, qui se rattache à la commémoration de la découverte du feu, il le détourne de son sens liturgique si noblement interprété par les prêtres du Véda; il en fait le point de départ du combat permanent entre les dieux et les hommes, de la jalousie qui semble inspirer Zeus dans ses rapports avec les mortels. Prométhée a donné à l'homme le feu : c'est là le thème. Pour Hésiode, Prométhée a créé l'homme, il l'a fait de ses mains et lui a insufflé une parcelle de ce feu, trésor divin, gardé par Zeus. Zeus se venge en faisant fabriquer par le forgeron céleste, Héphaistos, une vierge, Pandora, douée par tous les dieux de toutes les séductions ; à cette vierge, il confie la boîte fameuse où sont enfermés tous les biens et tous les maux qui, de la cassette ouverte, s'échappent sur le inonde des vivants. Il ne reste au fond que l'espérance. Hésiode établit ainsi un antagonisme permanent entre l'homme et les puissances supérieures. Le culte est le traité qui intervient entre les deux parties et assure à l'une, à de certaines conditions, la tolérance de l'autre.
Voilà, certes, une ingénieuse, une admirable imagination, féconde en développements poétiques, d'un charme et d'une profondeur étranges, bien supérieure à l'histoire de la Genèse hébraïque et de ce traité conclu entre Abraham et Jahvé. Le malheur est qu'elle ne se prête pas moins aux hypothèses de rédemption, de péché, de déchéance primitive. Héraclès, le libérateur de Prométhée, l'homme déifié par le bûcher d'Œta, devient aisément une ligure du Christ.
La théorie des âges (Hésiode en compte cinq), qui conduisent l'homme, par degrés, d'une félicité primordiale au misérable état présent, très inférieure en beauté et en valeur philosophique au mythe de Prométhée et de Pandora, a contribué plus encore à égarer l'esprit humain. Quel appui n'a-t-elle pas apporté aux fables chrétiennes !
Mais, quoi! la vie était si précaire, si éloignée du plus modeste idéal de bien-être et de sécurité! On l'a considérée comme une déchéance, une expiation. La même explication, sous des formes variées, s'est présentée à tous les peuples au moment où ils prenaient conscience d'eux-mêmes.
La science n'existait pas. Quelques indications astronomiques, dont on a singulièrement exagéré la précision et la valeur, des rudiments de calcul et des tâtonnements géométriques, telles étaient, avant le septième siècle (et longtemps après), les seules prises de l'homme sur la réalité qui l'entoure, et dont il fait partie intégrante. Les sciences descriptives : géographie, géologie, zoologie, anatomie, etc., n'étaient pas plus avancées que les sciences générales : physique, chimie, biologie, ou que les sciences morales : histoire, économie sociale, politique, législation, etc. Privé de tout renseignement sérieux, l'homme avait travaillé sur des observations toutes superficielles, tout incomplètes, du monde extérieur; et, égaré par une connaissance tout aussi vague de luimême, de son organisme et de ses facultés, il avait fait le monde à sa façon, prêtant aux objets qui agissaient sur lui ses intentions, ses facultés, divinisant les uns par les autres et vice versa; la découverte du feu, le bienfait du soleil, le lien évident entre la
chaleur et la vie, l'amour de l'existence, les songes pleins de fantômes des morts, la distinction entre le corps et la pensée intangible, l'avaient amené aux idées anthropo m orphiques et métaphysiques de vie future et d'âme immortelle.
C'est sur ces erreurs invétérées depuis des milliers d'années que vont spéculer les spiritualismes de toute nuance, les métaphysiques de tout ordre, piétinant dans le même cercle, éclairant à faux tel ou tel coin rempli d'un mystère factice.
C'est contre ces erreurs que la méthode expérimentale, bien mal servie par les sens, dénuée de tout instrument de précision, va lutter à grandpeine jusqu'à ces jours tardifs où elle commence à voir clairement le triomphe, phare longtemps invisible et souvent éclipsé.
L'histoire de la philosophie ne se comprendrait pas sans ce tableau des premières, et durables, illusions humaines.