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CHAPITRE IL LE MONDE VI VAN T

§ l. l'évolution organique

Sans entrer dans aucune des explications techniques imposées par leur objet même a l'astronomie el à la géologie, nous avons suivi la matière depuis la formation des astres et de notre sphéroïde jusqu'à l'éclosion des organismes végétaux et vivants. Avant de résumer ce que la science nous apprend sur la nature et la succession des séries vivantes, il nous faut étudier de plus près les conditions de leur exislence, telles que la biologie les constate et les définit. Ces conditions, qu'aucune logique ne peut suppléer, se sont produites en un temps, dans un terrain déterminé; elles procèdent elles-mêmes d'états antérieurs, de possibilités en dehors desquelles on ne peut les concevoir.

Il n'y a pas de différence intime entre les corps vivants organisés et les corps inorganiques; ils sont constitués par les mêmes éléments. Tout dans l'univers est composé d'atomes dissemblables et diversement groupés. Les divers aspects résultent des divers modes d'agrégation des atomes. Tous les changements qui s'opèrent à la surface du globe sont dus à des combinaisons qui se font ou à des combinaisons qui se défont : changement de structure moléculaire, dédoublement des molécules composées, adjonction, soustraction, substitution d'atomes ou de molécules.

Mais, d'une part, la nature organique n'emploie pas toutes les substances élémentaires; elle n'en admet dans la structure des tissus végétaux et vivants qu'environ dix-huit : carbone, hydrogène, azote, oxygène, soufre, phosphore, fluor, chlore, sodium.

potassium, calcium, magnésium, silicium, fer, lithium, manganèse, iode, brome; d'autre part, la matière organisée est douée d'une mobilité extrême : c'est un vrai tourbillon d'atomes, de composés instables, parce que l'azote, le carbone, l'hydrogène, possédant des affinités de combinaisons faibles et peu nombreuses, ne forment point d'agrégats solidement soudés.

Toutes les formes vivantes renferment : premièrement, des corps cristallisables directement empruntés au monde extérieur, de l'eau, des sels, qui sortent de l'organisme tels qu'ils y sont entrés; secondement, des corps cristallisables et volatils élaborés dans et par l'organisme, et qui en sortent par excrétion, soit acides (tartrique, lactique, urique, citrique), soit alcaloïdes (créatine, créatinine, urée, caféine, etc.), soit gras ou résineux (sucres de foie, de raisin, de lait, de canne); enfin et surtout, des corps non cristallisables, coagulables, formés dans l'organisme par les principes de la seconde classe, et qui sont les substances organiques par excellence : globuline, musculine, librine, albumine, caséine, cellulose, amidon, dextrine, gomme, et les matières colorantes, telles que fhématine et la biliverdine; en somme, des cristalloïdes qui traversent par diffusion les cloisons poreuses des cellules, des fibres et des organes, et des colloïdes, gélatineux, visqueux, qui se diffusent peu et lentement. Tout corps organisé est un composé, en voie de rénovation perpétuelle, de colloïdes tenant en dissolution des cristalloïdes.

Dans ces corps complexes et instables, incessamment décomposés et reconstitués sous l'influence des affinités chimiques et des ondulations caloriques, électriques, lumineuses, la part des éléments premiers est fort inégale; celle de l'hydrogène, de l'oxygène, de l'azote et du carbone est, comme dans l'air, prépondérante; mais c'est surtout le carbone qui est la base de toute substance organique : le sang en contient une proportion de r>0 pour 100 ; le carbone est le lien des atomes qui composent les molécules vivantes .

La synthèse chimique, sans réaliser les vrais colloïdes, a su déjà recomposer des groupes transitoires, carbures d'hydrogène,

alcools, éthers, des acides ternaires, des corps gras, puis des substances azotées, urée, taurine, glycocolle. Quelque jour, elle empruntera directement au monde minéral la fibrine, l'albumine, la caséine, les véritables aliments de l'homme. Ira-t-elle plus loin? Créera-t-elle des cellules vivantes et des organismes? Sans préjuger l'avenir, on est tenté, de se prononcer pour la négative. Si la chimie peut reproduire artificiellement et sur un point donné les températures élevées qui semblent avoir été nécessaires à réclosion et au développement de la vie, où retrouvera-t-elle l'immensité de la durée et l'exacte succession des périodes géologiques? Si loin qu'elle aille dans la voie de la synthèse, dépassera-t-elle jamais le seuil de la vie? Elle innovera plutôt, elle constituera plutôt des corps que la nature n'a point connus, qu'elle n'assemblera en organismes animés des molécules vivantes. On ne refait pas l'œuvre du temps.

Qu'importe, si, en opérant sur les corps tels qu'ils sont, l'analyse découvre les séries de rapports dont la vie est la résultante? La vie n'est ni un principe, ni une force, ni une archée, c'est un état particulier de la matière, un échange de matériaux entre les organismes et le monde extérieur. « La vie est un double mouvement de composition et de décomposition continuelles et simultanées au sein de substances plasmatiques, ou d'éléments anatomiques figurés, qui, sous l'influence de ce mouvement intime, fonctionnent conformément à leur structure. » (Letourneau, Biologie.) Or, toute notion de force, de mouvement, se ramène à celle de combinaison, d'état, et finalement de substances matérielles actives. La force fondamentale des organismes se réduit à la force fondamentale des cellules, et des fibres qui en dérivent. On définit la motilité une propriété qui appartient ta certains corps organisés, soit de se déplacer, soit de se contracter spontanément, et indépendamment de toute action mécanique externe; mais il ne faut pas oublier les actions mécaniques internes et l'extériorité générale des cellules les unes à l'égard des autres : la spontanéité n'est qu'une résultante d'actions réflexes particulières.

Ce sont les propriétés, les manières d'être, physiques et chimiques, des composés, que l'on trouve au fond des propriétés dites vitales, depuis la nutrition jusqu'à l'innervation. 11 n'y a point de nutrition sans matière; et sans nutrition il n'y a point d'être vivant. Sans innervation (ensemble des propriétés supérieures dévolues aux cellules et fibres nerveuses), il ne parait pas exister de sensibilité, ù plus forte raison de conscience, de pensée et de volonté.

Même si l'on se borne à étudier sur l'homme seul. les phénomènes de la vie, on n'en peut méconnaître la connexion inéluctable. On les voit, chez l'enfant, se succéder depuis la formation de l'œuf jusqu'à l'ouverture des sens, et déterminer l'éveil de toutes les facultés animales et humaines ; on les suit dans l'individu, depuis l'impression extérieure jusqu'au cerveau, et du cerveau à la périphérie. Mais, pour si peu que l'on descende les degrés de l'échelle, on reconnaîtra qu'elle plonge profondément dans la nature, que l'étage supérieur porte sur l'inférieur, et que l'organique procède de l'inorganique.

Est-ce bien la peine de combattre ici l'un de ces arguments creux dont se payent les logiciens? La vie, nous dit-on, ne peut provenir de ce qui ne vit pas ; la matière ne peut produire la pensée, elle ne peut donner ce qu'elle n'a point. Le supérieur ne peut naître de l'inférieur. Le positivisme lui-même a retenu quelque chose de ces formules quand il interdit d'introduire dans l'explication des phénomènes plus complexes la méthode applicable à l'étude des phénomènes plus simples.

Tout d'abord, supérieur et inférieur sont des comparatifs dont la valeur est seulement relative à nos habitudes d'esprit. Il n'existe dans la nature ni supérieur ni inférieur; on n'y observe que des états simultanés ou successifs d'agrégats matériels. Mais, à ne raisonner qu'au point de vue logique, le supérieur n'a ni plus ni moins de droits à produire l'inférieur que celui-ci à produire l'autre. Il n'importe, au reste. Si, en fait, l'état vivant est une combinaison particulière de corps ailleurs dénués de vie, si la pensée est un mouvement de certaines molécules parvenues à l'état

vivant, que deviennent les illusions verbales de la logique? Or, on est autorisé non-seulement à demander, après Locke, Voltaire et beaucoup d'autres, pourquoi la matière ne penserait pas, pourquoi le mélange d'éléments sans vie ne déterminerait pas certains phénomènes que nous appelons vitaux; mais encore à affirmer que la matière est la condition de la vie et de la pensée, que la vie et la pensée impliquent la matière. Pour vivre, se mouvoir et penser, il faut être, et il faut être un corps limité par d'autres corps, un individu distinct.

Le mouvement est l'état général des éléments premiers, le grand facteur des combinaisons moléculaires qui, à leur tour, le déterminent et le varient à l'infini. Non-seulement de vastes enchaînements de groupes se communiquent des mouvements divers nommés attraction, magnétisme, électricité, chaleur, mais chaque individu a son mouvement propre et ceux qui lui sont communs avec ses semblables. On peut, sans erreur, appliquer cette loi à tous et à chacun des éléments premiers et de leurs agrégats, à tous les astres et à chaque astre, h toutes les roches et à chacune; et à chaque mouvement correspond une forme et un état, fluidité, cristallisation, cellule, organisme végétal ou vivant, sensation; pensée.

Le mouvement n'est ni plus ni moins spontané ou passif dans l'atome d'oxygène ou de chlore que dans l'agrégat d'atomes le plus complexe; le mouvement qui précède la volonté et le mouvement qui la suit sont aussi déterminés que déterminants. Placés entre les deux, nous nous attribuons l'initiative du second; nous ne faisons que le transmettre en l'accommodant au mécanisme de notre structure. Comme, en passant par les ressorts de l'organisme vivant, il se transforme, il se particularise, en sensation, en intellect conscient, il nous apparaît libre, indépendant, étranger à ce qui l'a fait naître et à ce qui l'entretient; et il l'est dans ane certaine mesure, tant que subsiste la machine où il s'accumule pour se plier à mille emplois divers. Ainsi nous appartient, tant qu'elle n'a pas franchi les limites de notre jardin, l'eau courante que nous changeons en cascades, en jets, en glace ou en vapeur.

Nul doute, si le diamant pensait, qu'il ne s'attribuât la force qui le cristallise ; or, c'est précisément elle qui fait qu'il existe, qui est inséparable du l'ait même de son existence; et, par force, nous entendons les rapports qui résultent de certaines combinaisons de la substance. Le diamant est un corps, et il cristallise; le chien est un corps, et il court, et il sent, et il pense. Ce sont là deux propositions identiques. Mais d'où vient? Si l'un ne cristallisait pas, si l'autre, constitué comme il l'est, ne vivait ni ne sentait, la même question pourrait être posée. Cela est ainsi. Si loin qu'on aille chercher la réponse, il faudra toujours en revenir au quia est in co virtus dormitiva. Le mol de Molière est bien plus profond qu'il n'est comique.

Humbles furent les commencements de la vie. Fille des eaux, elle naquit, ou du moins ébaucha, dans quelqu'une de ces flaques déposées par les vapeurs atmosphériques entre les aspérités de la pellicule primitive. De quelle nature étaient ces masses liquides? Assurément elles ne ressemblaient guère aux flots de nos océans, aux ondes claires de nos fleuves. L'air qui les avait fournies, le sol presque embrasé qui les avait rerues y mêlaient, dans des proportions inconnues, les substances combinées, fondues par des chaleurs inexprimables. Le carbone, l'azote, le soufre, la chaux, la silice y flottaient dans l'hydrogène, composant des agrégats demifluides, des viscosités sans forme, déjà élastiques et rétractiles, encore hésitantes entre la végétation et la vie. C'est là tout le mystère de la génération spontanée, laquelle n'est ni plus ni moins admissible pour l'état colloïde de la substance que pour l'état cristallisé. La vie, comme toute autre manière d'être, eut pour condition suffisante et nécessaire la rencontre de certains éléments dans un milieu donné. L'organique ne contient rien de plus que l'inorganique; il n'en diffère que par la structure; quant aux matériaux, ils sont les mêmes. C'est la vérité que Diderot a devinée, développée avec une verve entraînante dans son Rêve de d'Alembcrt.

L'histoire de la vie, telle qu'elle est écrite dans les couches terrestres, est pleine de lacunes et d'obscurités. Ce ne sont que des

chapitres et des fragments épars, empreintes frustes et incomplètes, débris rongés par les eaux et les acides, bouleversés par les mouvements sans nombre d'une écorce indéfiniment renouvelée. En dépit de ce désordre inévitable, ils témoignent assez d'un progrès constant dans la structure des êtres. Plus on s'enfonce dans les profondeurs où sont enfouis les restes des animaux et des végétaux éteints, plus on y trouve de simplicité, d'uniformité, d'imperfection. Plus on se rapproche de la surface où l'homme règne, plus les rouages se compliquent, s'affinent et se coordonnent. Depuis l'époque, perdue dans la nuit des temps, où la vie a débuté par l'état colloïde et la cellule, elle n'a cessé d'accommoder des appareils mieux équilibrés à des milieux plus favorables. Si, laissant de côté le monde végétal, qui dès l'origine a suivi sa voie à part, et les plus humbles groupes de l'animalité, nous appliquons la loi du progrès aux organismes supérieurs, nous verrons les poissons, les amphibies, les reptiles, les oiseaux, avant de coexister, s'annoncer successivement par l'apparition de leur forme la plus rudimentaire, et le type mammifère évoluer graduellement des marsupiaux jusqu'à l'homme.

On divise en cinq âges inégaux l'histoire de l'évolution organique; chacun a ses époques, subdivisées en périodes auxquelles on a donné le nom des terrains ou des types vivants qui les caractérisent, et don on mesure approximativement la durée à l'épaisseur des dépôts.

I. L'âge primordial ou archéolithique, comprenant les périodes laurenlienne, cambrienne, silurienne, nous présente une flore et une faune extrêmement pauvres, toutes deux aquatiques, et qui, partant à la fois du fond de la période laurentienne, vont se ramifiant en forêts d'algues, de conferves, de fucus, en multitudes de rhizopodes, de mollusques et de crustacés. Les vertébrés ne se montrent qu'aux derniers étages des terrains siluriens et sous forme de poissons cartilagineux. Le plus antique, non pas des animaux, mais des fossiles, Yeozoon ccuiadense, dont les couches laurentiennes les plus profondes nous ont conservé la dépouille siliceuse ou calcaire, paraît avoir appartenu à la famille des rhizopodes; dans cette coquille vénérable, résidu de la nutrition, produit

de la digestion, logeait un être intime, presque une chose : du protoplasme ou quelque agrégat de cellules, sans organes, sans viscères et sans squelette.

II. L'âge primaire ou paléolithique (terrains dévonien, carbonifère, permien) voit se développer avec une grande richesse de formes l'ordre des fougères et l'ordre des poissons inférieurs. C'est dans les lits de houille, vastes débris des forêts carbonifères, que Ton constate pour la première fois avec certitude la présence d'animaux terrestres et aériens, insectes, arachnides, qui vivaient tristement sur les feuillages d'arbres sans fleurs, amphibies et reptiles étranges se traînant au bord des eaux sur le limon fangeux.

III. L'âge secondaire, mésolithique, mésozoïque (trias, jurassique, crétacé) est caractérisé par la prédominance des conifères et des sauriens. Mais déjà, au milieu d'innombrables et gigantesques reptiles, volent les premiers oiseaux, et nagent ou marchent les premiers mammifères, monotrèmes et marsupiaux. Les amphibies abondent, et les poissons osseux font leur entrée dans l'empire marin. Les arbres à feuilles caduques se multiplient à l'étage crétacé. Pendant que les formes supérieures s'ébauchaient lentement, les types infimes ne demeuraient pas inactifs. Un fait accuse l'intensité de la vie rudimentaire : toute l'épaisseur de la craie est constituée par des coquilles microscopiques accumulées.

IV. L'âge tertiaire ou cénolithique (éocène, miocène, pliocène) ajoute à la population du globe les oiseaux et les mammifères supérieurs. De faibles et rares indices permettent de fixer à la période pliocène l'apparition de l'homme, ou mieux du précurseur de l'homme. Quel était cet homme tertiaire? Grimpait-il aux arbres pour en conquérir les fruits, pour y chercher un refuge? Mordaitil à belles dents les animaux pris à la course ou à l'affût? épiait-il, couché sur le sable des plages, le mollusque ou le poisson? Parlait-il? Qui le saura jamais? C'est à ces âges lointains que pensait Lucrèce, quand il traçait l'admirable portrait de l'humanité primitive. L'homme est le suprême effort de la matière vivante. Le cycle organique est fermé. Désormais les formes nou-

460 PARTIE II. Là PHILOSOPHIE.

velles ne seront plus que des variations de types transmis par la génération, affinés par les milieux successifs.

Toutefois, bien que, par l'aspect général de ses forêts, de ses campagnes, de ses habitants, le monde tertiaire se rapprochât du nôtre, il réserverait bien des surprises à l'homme moderne qui s'y trouverait momentanément transporté. On y chercherait en vain, je ne dis point Paris et Londres, mais le sol qui les portera; sur les terres émergées, îles ou continents florissants alors et depuis descendus sous les mers, aucun vestige du travail de l'homme, ni ville, ni maison, ni hutte; partout, baignés d'une chaleur uniforme, errent confondus, parmi les arbres de tout climat, les animaux de toutes les zones; le froid n'existe pas encore. Nues, ou velues comme les grands singes leurs congénères, des tribus de quasi-bipèdes paissent le gland des chênes, se jouent dans les branches des cèdres, plongent dans les fleuves à la poursuite de quelque aïeul du brochet, ou se cramponnent aux crinières des hipparions. Malheur aux petits de ces Yahous, si le grand chat des cavernes les rencontre dans les broussailles!

V. L'âge quaternaire, anthropolithique, âge des hommes et des arbres cultivés, est caractérisé par le développement de l'organisme humain, et par la civilisation, qui en occupe seulement la dernière et la plus courte période. Il n'ajoute qu'une couche insignifiante , environ 200 mètres, à l'énorme dépôt des âges précédents, épais de 40 000, et lui-même insignifiant, si on le compare à la longueur du rayon terrestre, qui n'est qu'un point dans l'étendue. Des milliers d'années cependant, où la pierre éclatée, taillée, polie, succède au caillou primitif, séparent ses débuts de l'époque où l'histoire commence, et qu'on peut appeler l'époque des nations. Toute l'histoire, depuis le passé le plus reculé jusqu'à nos jours, sept mille ans peut-être, s'est produite à la surface du terrain d'alluvion récent.

Ici éclate l'invraisemblance, pour ne pas dire plus, du sophisme téléologique. Comment supposer que ce moment où nous sommes ail déterminé d'avance le cours prodigieux des âges? A quoi bon nommer cause finale le dernier effet produit par une accumula-

tion d'antécédents? Avant l'existence de l'homme, le monolrème, l'oiseau, le reptile, l'amphibie, le poisson, le mollusque, auraient donc pu, chacun en leur temps, se déclarer causes finales de l'univers? Et quand l'homme sera remplacé, ou relégué au second rang dans l'échelle des êtres? Étrange illusion de l'esprit logique, a. laquelle les plus savants ont peine à se soustraire ! Les « idées organiques », « directrices », inventées par Claude Bernard, ne sont encore que des substituts de la Providence, des artisans de l'ordre et du plan divins.

Tout ce que l'expérience constate, c'est la subordination du conséquent à l'antécédent, le contraire de la finalité. Ce n'est pas pour que l'homme existe, ou parce qu'il existera, que l'action des eaux sur le carbone et l'azote a produit l'état colloïde, germe d'une multiplication croissante et progressive; l'homme au contraire existe parce que le bathybius a végété sous les mers, parce que sur la terre affermie et dans l'air respirable les branchies se sont transformées en poumons, l'appareil nerveux s*est affiné et concentré; et encore, parce que des plantes, des arbres, des pierres et des métaux, des bêtes fortes ou succulentes, lui ont fourni des armes, des aliments, des serviteurs, les matériaux des arts et des industries. La succession des êtres est rigoureusement liée à la succession des milieux, et les formes de la matière vivante sont inséparables des conditions qui leur ont permis de naître et de durer.

Sans aucun soupçon des découvertes réservées à la géologie, les anciens comprenaient déjà que toutes les choses ne se sont pas produites à la fois et d'un seul coup. Leurs cosmogonies, sommaires ou vagues, renferment déjà l'idée de succession. La Genèse ne fait paraître l'homme qu'après le Soleil et la Lune, les plantes et les animaux. Moïse est ici d'accord avec Hésiode, aussi bien qu'avec Lucrèce. Mais on ne s'est point demandé de bonne heure ni dans quel ordre les formes vivantes se sont produites, ni comment s'en est accru le nombre, ni comment les nouvelles sont venues s'ajouter ou se substituer aux anciennes. Ou plutôt on a coupé court à la question par une réponse qui est un simple aveu

d'ignorance. On s'en est rapporté au caprice ou à la sagesse de puissances créatrices. Il fallait masquer les lacunes de la science; les dieux et Dieu n'ont pas été inventés pour autre chose.

Cette explication illusoire, consacrée par l'enseignement, a passé dogme et axiome. Qui la discute est suspect de « libertinage », de mauvais esprit. Elle s'est imposée à de grands penseurs. On sait avec quelle autorité Cuvier l'a adaptée aux nouvelles données d'une science qu'il constituait lui-même. Selon lui, chaque période de la vie organique, marquée par une révolution, rentrait subitement, avec sa flore et sa faune, dans les entrailles de la Terre, et faisait place à une flore, à une faune, créées de toutes pièces avec le terrain destiné à les porter. Un hiatus complet séparait l'une de l'autre toutes ces couches, cependant successives et accumulées sans interruption.

Ce serait une erreur de croire que la théorie de Cuvier profite à l'orthodoxie. En quoi le renouvellement total des formes en un milieu nouveau serait-il plus étonnant que tout autre procédé de la substance? Si donc la raison, qui n'est qu'une moyenne toujours variable entre l'expérience passée et l'expérience à venir, rejette aujourd'hui l'hypothèse des révolutions radicales, ce n'est pas du tout parce que Cuvier, et après lui Agassiz, y ont vu ou fait semblant d'y voir une confirmation de la cosmogonie judéo-chrétienne; c'est parce qu'elle est démentie à la fois par la paléontologie et par l'histoire naturelle.

Premièrement, les cataclysmes n'ont joué qu'un faible rôle dans la formation des strates qui correspondent aux âges et aux périodes organiques. Un certain nombre de caractères communs relient chaque couche à celle qui lui sert d'assise; et leur persistance atteste la lenteur des transitions. L'extinction des espèces fossiles ne coïncide aucunement avec l'apparition d'un terrain nouveau. Beaucoup de types vivants, et par suite beaucoup d'individus, ont traversé non-seulement plusieurs époques, mais plusieurs âges géologiques; ils ont donc pu s'accommoder à plusieurs milieux successifs. Et lorsqu'ils ont péri, d'autres groupes, à peine différents, les ont remplacés.

Secondement, et c'est le fait capital, dès que la cellule, s'est dégagée du protoplasma, pour ainsi dire amorphe et inorganique, la transmission de la vie s'opère selon certains modes dont la nature, telle que nous la connaissons, ne se départ jamais. Ces modes peuvent se résumer d'un mot : le détachement. Toujours un organisme nouveau se détache d'un ou de plusieurs organismes antérieurs. Que ce soit par segmentation, scissiparité, bourgeonnement, ou par génération, partout la reproduction conserve ce caractère ; toujours elle est un dédoublement ou une combinaison de formes déjà organisées. Comment donc supposer que des organismes complexes se soient jamais constitués ex abrupto?

Mais, dit-on, depuis l'amibe jusqu'à l'homme, tous les êtres naissent de leurs semblables. Les espèces ne varient pas. Or, toutes ont commencé. Force est donc de placer à leur origine soit une génération spontanée, soit une création spéciale; car il est impossible de supposer qu'elles soient sorties d'espèces différentes; plus impossible encore d'admettre un lien généalogique entre une classe et une autre, entre un embranchement et un autre.

Ces objections de la zoologie orthodoxe sont peut-être plus spécieuses que solides. Non seulement la stabilité des groupes héréditaires, que nous nommons espèces, souffre, dans l'état présent, des dérogations qui, pour être rares, n'en sont pas moins signiticatives;mais encore la paléontologie déterre un certain nombre de pièces qui marquent des états mixtes et transitoires : par exemple l'archéoptéryx, le plus ancien des oiseaux, qui possède encore la longue queue de ses ancêtres reptiles; l'hipparion, aïeul du cheval, dont les doigts ne sont pas encore soudés en un sabot unique; et toutes ces dents de pachydermes, d'équidés, de digitigrades, dont M. Albert Gaudry étudie avec tant de sagacité les transformations insensibles.

Sous nos yeux, d'ailleurs, l'horticulture et l'élevage provoquent artificiellement l'apparition de variétés innombrables dans la flore cultivée et dans la faune domestique. Que de races aussi créées parmi les chiens, les lapins, les ruminants, les canards, les pigeons; C'est vainement qu'on cherche à poser des limites entre le genre,

l'espèce, la variété ou la race. L'infécondité des hybrides obtenus par le croisement de deux espèces voisines est loin de constituer un caractère constant : les léporides, par exemple, issus du lièvre et du lapin, se reproduisent; tandis que, d'autre part, entre certaines variétés d'une même espèce, l'accouplement est rare, impossible ou stérile.

Les distinctions établies entre les divers groupes vivants, entre l'hybridation et le métissage, ont, sans doute, leur utilité et leur raison d'être. Mais la valeur en est toute relative; ce que sont à l'espèce la race et la variété, l'espèce l'est au genre, à l'ordre, à la classe, à l'embranchement. Si les espèces, aujourd'hui, ne permutent guère entre elles, si la variabilité est circonscrite en un cercle fermé, de curieux indices semblent limiter à l'âge présent ces incompatibilités et ces barrières.

Un argument très-fort en faveur de la variabilité est fourni par l'embryogénie. L'homme, dans le sein de sa mère, ou plutôt l'être qui doit revêtir la forme humaine, n'est-il pas tour à tour simple cellule, végétal à trois et quatre feuillets, têtard à branchies, mammifère à queue, finalement primate et bipède? On ne peut guère se refuser à voir dans l'évolution embryonnaire une rapide ébauche, un raccourci fidèle de la série organique tout entière. Enfin, la présence d'organes atrophiés, rudimentaires, qui survivent à leur usage, milite singulièrement en faveur d'un développement progressif des types vivants.

Plus d'un siècle avant que la théorie transformiste ait été, par Darwin, élevée à la dignité d'hypothèse scientifique, quelques esprits aventureux l'avaient entrevue. L'homme-poisson de Telliamed ne semblait pas moins fabuleux à Voltaire que le Triton et la Sirène, les pierres animées de Deucalion, ou ces fourmis de la Phtiotide, mères des sujets d'Achille. Déjà cependant apparaissaient, dans le roman géologique de de Maillet, les linéaments d'une histoire de la vie.

C'est, comme on l'a vu dans la première partie de cet ouvrage, à un grand naturaliste français, à Lamarck, qu'était réservé l'honneur de formuler en termes sérieux la doctrine généalogique. Les

découvertes de Geoffroy Saint-Hilaire dans le domaine de l'embryogénie, les travaux d'Oken, les vues ingénieuses de Goethe sur les métamorphoses des plantes, ne pouvaient que confirmer l'hypothèse de Lamarck. Mais Guvier régnait alors, et Cuvier, autant par prudence que par conviction, soutenait le dogme des créations successives et de l'invariabilité des espèces. Son autorité suspendit pendant plus de trente ans la conclusion philosophique de la science qu'il avait créée. Ce retard, d'ailleurs, ne fut pas nuisible à la paléontologie, trop jeune encore peut-être pour assurer une base solide à un si vaste système; il lui donna le temps de s'enrichir et de se constituer.

Darwin vint à son heure, apportant à la théorie l'appui de ses observations et de ses expériences personnelles. Par lui, la descendance prit rang parmi ces hypothèses compréhensives et dirigeantes qui servent de fil lumineux à la science dans le labyrinthe des faits. Les lois n'ont pas d'autre caractère : l'induction les pose, la déduction les confirme ou les amende, en les appliquant aux faits.

Longtemps avant de publier son livre sur Y Origine des espèces, Darwin avait résolu le problème impliqué dans l'hypothèse transformiste. Voyant les variétés ou espèces nouvelles, botaniques et animales, se produire artificiellement à la suite d'un choix persévérant de l'horticulteur ou de l'éleveur, il en concluait que des agents naturels avaient, à la longue, accompli les métamorphoses hâtées sous ses yeux par les procédés humains. Tous les moyens dont l'homme dispose ne lui sont-ils pas fournis par la nature? Restaient à déterminer les causes qui avaient dirigé et qui dirigent encore, avant l'homme et à côté de l'homme, l'évolution des formes organiques. Darwin en reconnut deux : l'adaptation au milieu et la concurrence vitale (ou plutôt une seule, la seconde n'étanl qu'un accident de la première), dont les effets se combinent avec ceux de l'hérédité. Cependant, la même évidence avait frappé l'esprit d'un de ses concitoyens, Wallace; et il n'eut que le temps de maintenir, par un mémoire sommaire, la priorité et l'indépendance de sa découverte. L'ouvrage de Wallace, la Sélection natu-

relie, parut avec le sien. Si la théorie porte le nom de Darwin, c'est que Darwin en a fait un système complet et cohérent. Mais ici encore les précurseurs ne lui ont pas manqué. Le transformisme appartient à Lamarck; avant Darwin, il a été mis en lu mière par un éminent botaniste français, M. Naudin. L'influence du milieu et la lutte pour la vie sont indiquées en termes exprès par Lucrèce :

Que de formes sans nom durent s'éteindre avant De transmettre à des fils le principe vivant ! Celles qui jusqu'à nous se sont perpétuées Le doivent aux vertus dont elles sont douées.... Quant aux déshérités, ceux qui ne sont point faits Pour vivre indépendants ou payer en bienfaits Leur pâture assurée et la tutelle humaine, Jusqu'à l'instant fatal de leur perte certaine, Ils gisaient enchaînés par l'implacable sort, Victimes de la force et butin de la mort.

Quoi qu'il en soit, un état plus avancé des connaissances humaines et surtout des sciences naturelles pouvait seul permettre de formuler les lois, solidement enchaînées, qui résument la doctrine de Darwin et de Hseckel, son principal disciple.

Les formes vivantes, de la plus simple à la plus complexe, procèdent, comme les corps bruts, d'une combinaison d'éléments matériels ; elles sont constituées par des substances dites colloïdes. qui ont apparu, à l'état de protoplasme et de cellules, dès la période laurentienne de l'âge archéolilhique.

Elles descendent les unes des autres par voie de reproduction directe, en se modifiant suivant le milieu qu'elles doivent habiter. C'est ce milieu qui détermine le développement ou l'atrophie des organes et des fonctions, la persistance ou l'extinction, soit locale, soit universelle, des embranchements, des ordres, des espèces, des variétés. C'est lui qui opère une sélection graduelle entre les divers types animés. L'agent principal de la sélection est la concurrence vitale, la lutte pour la vie, où triomphent nécessairement les organismes les mieux adaptés au milieu, les plus forts ou les mieux

armés. Le milieu comprend non-seulement les lois générales physico-chimiques, non-seulement les lois particulières de la période géologique et du climat, mais aussi les relations inévitables des êtres appelés à vivre dans le même lieu et dans le même temps. La guerre universelle, qui a servi de thème à tant de lieux communs emphatiques, et que De Maistre a célébrée sans la comprendre, s'est engagée surtout entre les espèces les plus voisines, entre celles qui ont dû, sous peine de mort, se disputer les mêmes aliments et les mêmes demeures. Les plus faibles ont été détruites ou subordonnées; il n'est donc resté en présence que les plus diverses, celles qui ne vivent pas aux dépens Lune de l'autre. De là l'anéantissement rapide ou la transformation lente des types innombrables, transitoires, collatéraux et, par suite, la rareté des vestiges fossiles qui permettraient de rétablir matériellement la série généalogique.

Mais il n'existe point que des forces rénovatrices, pertubatrices. Les causes de variation trouvent leur correctif et leur contrepoids, leurs alliés aussi, dans les pouvoirs conservateurs de l'habitude et de l'hérédité, qui fixent tour à tour et perpétuent les résultats de la sélection. Si l'on passe outre à une opposition qui réside surtout dans les mots, on s'aperçoit vite que, loin d'infirmer la théorie, l'habitude et l'hérédité en font partie intégrante.

Qu'est-ce en effet que l'habitude? C'est, comme la désuétude, une forme de l'adaptation. Qu'est-ce que l'hérédité? la condition même de la descendance. De plus, ni l'habitude ni l'hérédité ne se comprennent l'une sans l'autre : l'hérédité ne peut-elle pas être définie : une transmission d'habitudes? habitudes générales et individuelles, matérielles et morales.

On admet que certains traits particuliers, la fréquence d'un geste, une disposition maladive, sont dans l'individu un héritage lointain de quelque ancêtre oublié. On convient que la mobilité volontaire des muscles de l'oreille, par cela même qu'elle se manifeste chez certains hommes, a pu être une propriété commune à tout le genre humain, que l'atrophie de certains organes ou

leur développement excessif témoignent d'un état antérieur où ces organes étaient utiles et employés. On reconnaît l'importance de ces anomalies. Pourquoi donc éluder les révélations constantes, et d'autant plus significatives, de l'hérédité? Pourquoi refuser à la succession des phases embryologiques l'autorité qu'on accorde aux phénomènes accidentels de l'atavisme ou de la tératologie? Le retour d'une particularité de famille dans la forme du nez ou l'allure du corps, et les métamorphoses de l'embryon humain, sont des faits de même ordre, de même nature et qui imposent une même interprétation.

Si l'on conclut, par exemple, d'une queue atrophiée, d'un crâne aplati que tel homme compte parmi ses ancêtres des individus à iront déprimé, à queue apparente, à oreilles érecliles; comment ne pas conclure des diverses phases de la vie fœtale que certains aïeux de l'homme ont vécu à l'état d'amphibies, de reptiles, de poissons, de mollusques, de radiés et de cellules à noyau? On ne fait pas au transformisme sa part. Le laissez-vous se jouer dans la race et dans l'espèce, comme fait M. de Qualrefages? il franchit le cercle où vous croyez l'enfermer ; il envahit la série organique tout entière.

L'éminent professeur dont nous venons de prononcer le nom est, aujourd'hui, le plus sérieux adversaire, non pas des idées propres à Darwin, car il accepte et la sélection et la concurrence vitale, et l'adaptation et l'hérédité, mais de la théorie générale proposée par Lamarck. Il invoque en faveur de l'immutabilité des espèces des arguments de fait ; il se retranche dans une prudence scientifique qui est digne de respect; il rappelle qu'il faut savoir ignorer. Mais au fond de sa réserve on sent la tyrannie de certains préjugés métaphysiques et religieux. Les interventions' surnaturelles ne l'effrayent pas; il n'est pas convaincu de la liaison nécessaire des faits. II n'est pas frappé de la gradation, si visible, en dépit d'innombrables lacunes, dans la série des formes, dans la complication croissante des organismes. Aucun être, cependant, n'apparaît formé de toutes pièces; tous procèdent d'autres êtres analogues, par le développement d'une cellule, d'un

ovule. Supposer qu'une puissance créatrice quelconque a pu opérer par d'autres moyens que les procédés naturels, c'est chose impossible pour un naturaliste. Ou ce créateur, qui n'explique rien, s'est amusé à insinuer de nouveaux mouvements dans les germes engendrés par des formes antérieures, et sa fantaisie n'ajoute rien à révolution naturelle ; ou bien il a eu cent fois recours à la génération spontanée, que nie précisément M. de Quatrefages.

Certes, il est permis de s'abstenir. Nul vivant n'a assisté à la production des êtres. L'origine de l'amibe, du mollusque, du vertébré demeure enfouie dans la nuit des âges, tout comme la formation des astres. Mais, si l'on n'accorde à l'induction darwinienne, pourtant fondée sur la succession évidente des formes dans le passé et, dans le présent, sur les témoignages non moins certains de l'embryogénie, que la valeur d'une hypothèse ; encore seraitil puéril d'attribuer une valeur, même égale, à l'action intermittente d'un caprice divin. Ce serait substituer le hasard à la nécescité. Qu'y gagnerait la science?

Darwin, du moins, tout en restant fidèle à ce déisme invétéré qui semble faire partie intégrante de l'esprit anglais, a réduit au minimum l'office du hasard dans la nature. Après avoir créé la cellule, son Dieu, laissant son œuvre à elle-même, est rentré dans son repos. Il existe de bons chrétiens qui ont été séduits par l'idée de ce créateur honoraire, déchargé des menus tracas de la Providence. Pour eux sans doute, major e longinquo revcrentia : plus Dieu est loin, plus il est. grand ; moins il agit, plus il est nobi^ ; sa majesté s'accroît en raison de son inutilité. Cette illusion durera quelque temps encore. Mais Darwin a attiré l'esprit humain sur une pente où l'on ne s'arrête pas ; à mesure que Dieu, jadis présent dans la maladie, dans le vent, dans la foudre, dans l'histoire, dans les révolutions du globe, reculera hors des choses et du temps, son inutilité passée apparaîtra aussi claire que son inutilité présente ; on renoncera à ce zéro placé à la gauche de tous les nombres et qui n'en modifie pas la somme. Le passage de l'inorganique à l'organique, à l'état végétal ou vivant,

ne présentera rien de plus surnaturel que l'évolution du gland, de la cellule ou de l'œuf. Ce sont là des faits et rien de plus. Les expliquer, c'est les constater, les analyser; c'est en développer (explicare) la succession et, par suite, combler, à l'aide de l'induction, les lacunes de la série. Tel est le principe et le but, tel est le sens, de la doctrine généalogique. En éliminant de la nature la théodicée et la métaphysique, Darwin a travaillé, plus qu'il ne l'a cru lui-même, à l'émancipation totale de la pensée. C'est pourquoi maître, précurseurs et disciples, prennent rang parmi les bienfaiteurs de la science et de l'humanité.

On ne se méprendra pas, croyons-nous, sur le caractère de notre adhésion générale aux grandes vues du transformisme. Nous acceptons la méthode, nous ne discutons pas le système, qui dépasse notre compétence et notre sujet. Il n'importe que l'évolution se soit ou non accomplie dans l'ordre minutieusement et savamment imaginé par Hseckel. Elle s'est accomplie, et cela nous suffit pour que la théorie de la descendance soit l'explication naturelle la plus vraisemblable et la plus compréhensive des phénomènes naturels de la vie organique. Nous demeurons prêts, comme l'étaient Épicure et Lucrèce, à enregistrer tous les amendements, toutes les rectifications qui seront apportés à la doctrine.

Parmi les phénomènes dont la vie est la condition sine qua non et qui ne se produisent nulle part ailleurs que dans l'état vivant, il n'en est pas de plus intéressants pour la philosophie que les phénomènes intellectuels et moraux. Le moment viendra d'étudier à part le mécanisme de la pensée et des passions. Mais cette rapide esquisse du monde organique resterait incomplète si l'évolution de la conscience, de la volonté, de l'entendement et de la raison n'y occupait sa place légitime. L'homme réclame ces facultés, comme son bien, comme des attributs spéciaux. L'ignorance et l'orgueil aidant, il les a isolées de l'organisme dont elles sont inséparables. Il en a fait des essences étrangères et supérieures à la substance des corps, des manifestations d'un je ne sais quoi, qui vient on ne sait d'où et qui aspire à retourner là d'où il vient. Ce que cette illusion a enfanté de problèmes et de

solutions également imaginaires, d'insanités et de calamités trop réelles, on l'a pu voir dans la première partie de cet ouvrage. Si tenace en est l'empire qu'elle s'impose encore aux sensualistes les plus déterminés, aux naturalistes qui s'en prétendent le plus exempts, h un Claude Bernard, à un Tyndall. Ce dernier ne déclare-t-il pas que, connût-on le travail de toutes les cellules du cerveau, toutes les particularités matérielles de l'association des idées, on ne saurait pas encore ce qu'est l'intelligence? Rassurezvous. Il n'est pas besoin de tant de science pour identifier l'intelligence avec une élaboration de la substance organisée. Les têtes coupées ne sont pas si rares! Une expérience qui n'a jamais été démentie, et qu'on ne peut éluder, n'établit-elle pas que la pensée, au moins chez l'homme, est un produit, un résultat de l'activité cérébrale? Autre chose est de déterminer la part et l'office des diverses régions encéphaliques dans la formation, l'enchaînement, la fixation des idées : c'est une tache délicate et longue que les vivisecteurs mèneront quelque jour à bonne fin. Mais la question préliminaire, capitale peut- on dire, est tranchée : l'intelligence est un terme général, une catégorie où nous rangeons certains phénomènes propres à l'organisme vivant.

Ces phénomènes ne sont point particuliers à l'homme; on les observe dans le plus intime rudiment de vie; ils croissent seulement en nombre, en intensité, à mesure qu'on s'élève dans la série animée : le degré change, non la nature. Aucun fait n'est plus mortel aux chimères de l'anthropomorphisme, et aucun n'est plus certain. Ici les lois darwiniennes de la sélection, de la concurrence vitale, de l'habitude et de l'hérédité ne rencontrent aucune de ces exceptions, de ces lacunes que présente l'évolution des formes. Point d'hypothèses; des observations directes. L'histoire de la pensée peut s'écrire sur pièces.

Le premier caractère de la vie est la motilité, un mouvement engendré par un milieu dans une forme déterminée; c'est aussi la première condition de toute manifestation consciente, intelligente, volontaire. Plus ce mouvement interne est complexe et

indépendant du milieu (qui l'entretient pourtant), plus la conscience et la volonté s'accentuent.

A un degré supérieur de la vie et de l'intellect correspond une faculté, un fait qui est la condition de phénomènes plus élevés : la répercussion de tous les mouvements externes et internes dans un organe central, qui reçoit des vibrations et les renvoie. L'intelligence est proportionnelle à la concentration de l'appareil organique. Telle est la loi; si large et pourtant si précise qu'elle s'applique à toutes les transitions, innombrables, insensibles, qui mènent de la motilité à la raison.

Voyez ce ver aveugle et sourd, qui déjà n'appartient plus aux étages infimes de l'animalité : il a un sens, le toucher, qui, transmettant une impression confuse en un point quelconque d'une sorte de tube longitudinal, dirige tant soit peu sa marche rampante. Combien sa mémoire est vague et pauvre! Combien sa personne est indécise! Voyez cette chenille, qui compte autant de paires de pattes et d'yeux, autant de centres récepteurs que d'anneaux. Un fil réunit sans doute et met en rapport toutes les personnes qui la composent, qui concourent au mouvement total, à l'absorption et à l'expulsion des substances alimentaires; il n'y a qu'une bouche et une tête pour elles toutes. Mais combien est faible l'unité de ces parties juxtaposées ! Combien la concentration de la mémoire et de la conscience est atténuée par la sensibilité propre à chaque anneau! Déjà, cependant, nous posons le pied sur le premier échelon de la vie consciente. La personnalité, avec ses principaux attributs, se manifeste dans les rangs les plus élevés de la classe des insectes. L'araignée, le fourmi-lion, l'abeille, la fourmi surtout, donnent des preuves non équivoques de mémoire, de réflexion et de jugement. Leurs travaux, leurs cités, leur organisation sociale, sont parfaitement comparables aux industries et aux institutions humaines. Sans doute leur activité obéit encore aux impulsions obscures que résume le mot instinct, et qui ne manquent, d'ailleurs, à aucun degré de la vie ; mais qui refuserait à la fourmi et à l'abeille le raisonnement et la volonté? La puissance intellectuelle de ces insectes paraît même, au

premier abord, incompatible avec leur situation moyenne dans la série vivante. Elle ne le cède, et à grand peine, qu'aux facultés dévolues aux oiseaux et aux mammifères. Un poète dirait que la nature a tracé dans l'insecte une esquisse complète de l'évolution intellectuelle, et que, pour achever le tableau, elle l'a recommencé sur un autre plan. Elle n'avait travaillé qu'en petit; il lui a fallu reprendre ab ovo son œuvre avec un plus grand modèle; elle s'est retournée, et, parmi les nombreux essais qui encombraient son atelier, ses regards tombant sur la corde dorsale de l'humble gastrula, elle l'a fait servir à ses desseins; elle a ramifié ce filament dans l'amphioxus, elle Ta étiré, boursouflé de nœuds, achevé en bulbe où sont venues retentir toutes les impressions centralisées, et s'engendrer par un choc en retour toutes les impulsions répercutées dans la machine entière; elle l'a vêtu d'une enveloppe cartilagineuse, puis osseuse, savamment articulée, l'a épanoui en crâne au sommet de l'édifice; et de ses mains sont sortis le poisson, l'amphibie, le reptile, l'oiseau, le monotrème et le mammifère, cet embranchement des vertébrés, que le cerveau humain termine et couronne; mais en face de son chef-d'œuvre, de son suprême effort, l'insecte est resté comme point de comparaison, l'insecte, échantillon de sa première manière, monument de son génie.

Sous l'anthropomorphisme innocent de l'expression transparait une grande vérité zoologique. En plusieurs points de la grande ligne qui court du cytode h l'homme, se dessinent des branches collatérales et divergentes, dont le développement particulier aboutit à une perfection relative.

La sensibilité s'achève en intelligence ; mais avant que ses envois soient livrés à l'élaboration cérébrale, elle les annonce par deux avertissements, à la fois généraux et sommaires, qui exercent la plus décisive influence sur les mouvements renvoyés du centre à la périphérie. Ce qu'est le timbre à la note, le plaisir et la douleur le sont à l'impression ressentie : ils en sont inséparables.

Partout où se forme une société, que ce soit une ruche ou

une nation, le sentiment du plaisir et de la douleur, du bien et du mal individuels, par la comparaison, par la réciprocité, par la lutte et l'accord des intérêts juxtaposés, s'élargit et se généralise. Chaque membre de la communauté apprend à jouir et à souffrir dans les autres, à faire pour eux ce qu'il ferait pour lui-même, à leur assurer, même au prix de son propre avantage, leur part de plaisir. Des lois s'établissent, écrites ou sous-entendues, qui fixent le minimum des garanties dues par chacun à la sécurilé de tous, par tous à la sécurité de chacun. Des intérêts sont nés les droits, les droits engendrent les devoirs.

N'est-ce point là, en peu de mots, tout le processus de la vie morale? Elle n'apparaît que chez les insectes supérieurs et les mammifères les plus élevés; elle ne se développe que dans les sociétés humaines, où son évolution, d'ailleurs, est loin d'être accomplie. Mais qui ne voit qu'elle procède tout entière des deux caraclères primordiaux de la sensation, le plaisir et la douleur? Qui ne la voit s'élever de l'égoïsme individuel à l'égoïsme génésique, à l'égoïsme de famille, de tribu, de cité, de nation, et finalement à la solidarité humaine? Les étapes sont nombreuses, mais la route est assez longue pour les contenir toutes, partant des origines de la vie, des bas-fonds de l'animalité.

Il est des hommes qui ne se résignent pas à partager avec la fourmi ou l'éléphant le privilège de l'intelligence et de la moralité. Les moins infatués concèdent bien l'idée, le jugement, la raison, mais ils retiennent (comme si l'on pouvait scinder la sensation!) Le prétendu sens du bien et du mal, ils s'y cramponnent avec un désespoir qui vaut bien un sourire. Croient-ils que l'on veuille égaler la sagacité du chien, par exemple, au génie de Démocrite, de Voltaire ou de Laplace, l'ordre tel quel d'une fourmilière ou d'une ruche à la complexité infinie des sentiments suggérés à l'homme par les rapports sociaux? Leurs répugnances s'expliquent par une illusion, très-naturelle assurément. La faculté du langage articulé, en fixant la mémoire, en abrégeant le travail de la raison, a porté l'homme si loin en avant de la multitude animée, qu'if a perdu de vue ses compagnons de la veille, qu'il a

oublié totalement et méconnu les liens qui le rattachent à la série des êtres. Il s'est imaginé, de bonne foi, qu'une création spéciale, une origine métaphysique, rehaussaient encore sa supériorité. Et quand la science est venue démontrer la cohésion et l'unité du monde, soit organique, soit inorganique, quand elle a ramené toutes les formes et toutes les propriétés à des combinaisons variées d'éléments irréductibles, un orgueil oiseux, car il ne change rien à la réalité des choses, prétend isoler à toute force l'homme de la nature, et soustraire au moins quelques-unes des activités cérébrales à l'évolution qui les a déterminées.

M. de Ouatrefages tient au règne humain, qu'il a inauguré voici quelque trente ans. En tant que relative, l'expression a sa raison d'être; mais il s'agit ici d'une catégorie absolue, supérieure même à l'ordre, même à l'embranchement. L'excès est manifeste. Maintenir une pareille entité ne semble pas chose facile, et M. de Ouatrefages y est plus empêché qu'il ne le croit lui-même. JN'enseigne-t-il pas que l'homme, aux yeux du naturaliste, est purement et simplement un mammifère? N'accorde-t-il pas à cette obscure entéléchie, qu'il appelle âme animale, la sensibilité, la volonté, l'intelligence, et la raison, et le langage? Que réserve-t-il donc à Y âme humaine, au règne humain?

« \° L'homme a la notion du bien et du mal moral, indépendamment de tout bien-être et de toute sou ffrance physique ; 2° l'homme croit à des êtres supérieurs pouvant influer sur sa destinée; 5° l'homme croit à la prolongation de son existence après cette vie. ))

La première proposition est superficielle et inintelligible; les deux autres sont hasardeuses ; car l'homme croit ou ne croit pas à des dieux et à son immortalité, et, dans l'un comme dans l'autre cas, nous ne voyons rien dans cette opinion affirmative ou négative qui diffère d'un jugement, d'une induction ordinaires; rien qui ne procède des facultés intellectuelles, concédées à l'animalité tout entière.

De toute façon, ces trois caractères, illusoires ou secondaires, n'autorisent nullement la création d'un « règne humain ». La

faculté de formuler et de combiner des idées générales, que M. de Quatrefages ne men lionne pas, et qui est la véritable marque de la pensée humaine, serait plus spécieusement alléguée. Encore n'est-ce que le développement d'une faculté qui ne manque point aux animaux; encore ce développement n'est-il pas égal chez toutes les races et dans tous les individus; enfin, nous en connaissons la condition sine qua non, le point de départ, qui n'est autre chose que la parole, le langage articulé. La consonne est le in hoc signo vinces, la ligne de démarcation entre l'homme et l'animal; mais déjà nous l'entendons confusément dans le parler du bœuf, du cheval ou du singe.

La philosophie, pas plus que l'histoire naturelle, n'a le droit de séparer l'humanité de la série organique. L'échelle des êtres est une, elle ne comporte que des différences de degré; il faut que l'homme se contente d'occuper, sans conteste, l'échelon suprême : cet échelon, il y est attaché, et par lui au reste des choses; il ne peut le quitter, sous peine de tomber dans le vide et dans la divagation.

§ II. l'homme.

L'homme, un des genres de Tordre des primates, est proche parent, quelque chose comme cousin, des grands singes, gorille, chimpanzé, orang, gibbon, qui ont reçu le nom d'anthropoïdes ou d'anthropomorphes. Les inductions les plus légitimes de la science confirment aujourd'hui la croyance implicite des peuples de l'Afrique, de la Malaisie et de l'Inde. Le nègre considère le chimpanzé comme un m'pongo, comme un homme, qui ne parle pas ; orang signifie homme; Rama, marchant à la conquête de Ceylan, ne trouve pas de plus vaillants alliés que les singes épiques de Hanuman. De fait, entre le gorille et les plus infimes représentants de l'humanité, Buschmen, Australiens, la nature a mis moins de distance qu'entre les anthropoïdes et les singes inférieurs.

L'homme n'est pas apparu brusquement tel que l'on fait mille siècles de travail intellectuel. L'histoire seule suffirait à démentir

les fictions de l'âge d'or; les découvertes archéologiques en ont achevé la ruine. Les entrailles de la Terre nous gardaient les vestiges de nos longs tâtonnements, les débris de nos humbles industries. C'en est fait de l'Adam biblique. Notre ancêtre n'est plus ce nomenclateur qui s'éveille à la vie pour passer la revue de ses sujets et prendre possession de sou empire. Son avènement a été plus laborieux. Il n'a pas eu à déchoir d'une félicité qu'il n'a pas atteinte, et vers laquelle s'avanceront indéfiniment les plus forts et les plus habiles de ses héritiers.

A une époque indéterminée encore, mais prodigieusement reculée, dans une ou plusieurs régions d'un monde qui, plus d'une fois, a changé de face, est né à son heure, à sa place dans la série des êtres, un mammifère, bipède et bimane comme les autres simiens, velu, grimpeur, aux jambes sèches, aux griffes agiles, qui, d'une branche arrachée, d'un caillou ramassé, a frappé sa proie. Instruit par la nécessité, il apprit à chercher des refuges, à se créer des gîtes ; à des forces supérieures il opposa l'adresse ou le nombre. La sélection fit le reste. L'habitude et l'hérédité fixèrent les facultés acquises, assurant à la fois les conquêtes présentes et futures. C'est en se transformant et parce qu'il se transformait, qu'il traversa les révolutions où devaient tomber tant de ses congénères et de ses rivaux. La parole acheva la métamorphose, et l'homme, enfin, se dégagea de l'animal.

Ces débuts pénibles et glorieux scandalisent fort les vases d'élection, qui veulent avoir été façonnés, pétris en pleine pâte par un divin potier de terre. « Il ne lient qu'à vous d'être vases! » leur disait Voltaire. iNous ne perdrons pas le temps h les consoler; il nous en reste à peine assez pour indiquer en passant une question intéressante, mais secondaire au point de vue qui nous occupe : Y a-t-il une seule espèce humaine ou plusieurs? La réponse est incluse dans le sens qu'on attribuera au mot espèce. Les hommes proviennent-ils d'un seul couple initial ou de plusieurs groupes ? monogénisme ou polygénisme? Autant qu'on peut se prononcer sur ce qu'on ne saura jamais (il faudrait avoir vu), la seconde hypothèse est de beaucoup la plus probable : pourquoi les ancêtres des

hommes ne se seraient -ils pas formés partout où le milieu était approprié à leur existence? Est-ce que le genre humain ne vit pas aujourd'hui répandu sur toute la surface de la Terre? En quoi le fait certain de migrations, historiques ou antérieures à l'histoire, contredit-il à l'autochthonie et à la multiplicité des centres d'apparition?

L'antiquité de l'espèce nous retiendra plus longtemps. Comme on sait, les six mille ans de la Genèse ont été rejoindre les six journées et le vent qui soufflait sur la face des eaux : à l'heure même où les Élohim sémitiques s'occupaient de séparer le ciel et la terre, une véritable civilisation florissait dans la vallée du Nil; d'autres dieux, sans doute, les avaient devancés. Après tout, un livre écrit au dixième siècle et remanié au septième aurait bien pu se tromper de quelques centaines d'ans. Mais entre les données historiques, fabuleuses même, et les données scientifiques, il n'existe pas de commune mesure. L'histoire compte par siècles, la science par couches. Or l'histoire n'occupe qu'une heure de sept mille ans dans l'énorme durée de la plus récente et de la plus courte des périodes terrestres; quel secours en attendre? Le problème de l'antiquité de l'homme relève uniquement de la géologie et de l'archéologie préhistorique.

Toute évaluation de la durée géologique est nécessairement imparfaite; elle ne peut s'exprimer que par des proportions. Si, tenant compte, dans la mesure convenable, — car nous ignorons les causes qui ont pu accélérer ou ralentir les dépôts, — de l'épaisseur des couches, on divise en cent parties égales le temps, quel qu'il soit, qui s'est écoulé depuis l'apparition de la vie, l'âge primordial (algues, rhizopodes, mollusques, crustacés, poissons cartilagineux) occupera plus de la moitié de la durée totale, soit 53,5; l'âge primaire (fougères, poissons inférieurs, insectes, arachnides, amphibies, reptiles), 52,1 ; le secondaire (conifères, sauriens, premiers oiseaux, monotrèmes et marsupiaux), 11,5; le tertiaire (oiseaux et mammifères supérieurs), 2,5. Entin 0,5, un demi pour cent, représentera la part du quaternaire tout entier, avec ses quatre périodes, dont la plus courte contient toute l'histoire

Ajoutez que ce demi pour cent équivaut à plus de deux cent mille ans : ce qui reporterait à quarante millions d'années les débuts de notre globe dans le monde solaire. Jahvé n'avait pas étudié la géologie.

Ce passé enfoui sous nos pieds, la science y pénétre aujourd'hui. Les escarpements des rivages et les hautes berges de certains cours d'eau, les puits de mines, piqûres d'aiguille qui s'enfoncent parfois d'un petit quart de lieue dans l'épidémie de la Terre, permettent de constater la superposition des couches tour ta tour étouffées sous le poids des dépôts supérieurs; mais ce sont surtout les dépôts produits par diverses causes dans le tissu de l'écorce terrestre qui, ramenant à la surface de notables morceaux des terrains parfois les plus antiques, ont facilité l'étude et la classification des formes vivantes. La Terre, tout en dévorant ses enfants, n'a pu anéantir tous leurs vestiges. Un trop grand nombre de types ont disparu sans laisser même une empreinte dans la boue molle qui les a couverts; mais il en reste assez pour révéler la lente succession progressive des êtres, non par extinction totale et création nouvelle, comme le voulait Cuvier, mais par sélection, comme l'enseigne Darwin, par transformation, comme Ta soutenu Lamarck. La transition est insensible entre les étages, et rien ne ressemble davantage à la flore et à la faune d'un âge éteint que celle d'une période commençante; mais, peu à peu, vont se détachant de la foule les groupes qui s'adaptent le mieux au milieu nouveau; les autres dépérissent, laissant toute la place à leurs frères plus heureux, qui à leur tour vieilliront dépaysés parmi des héritiers destinés aux mêmes fortunes.

Chaque étage terrestre ajoute un degré à l'échelle des êtres. Sans doute il n'en est pas où des types supérieurs ne coexistent avec des formes rudimenlaires ou dégénérées, celles-ci vouées à une disparition d'autant plus rapide que leur rang était plus élevé dans les couches précédentes, celles-là d'autant plus vivaces que leur existence est plus infime et leur progrès plus insensible. Mais toute classe, toute famille débute par ses plus humbles spécimens, transitions nécessaires, ébauches qui préludent à la production de ses

représentants les plus parfaits. Point de mammifères avant les monotrèmes et les marsupiaux. Point d'homme avant les primates; on Ta cherché à sa place dans la série, et on l'y a trouvé, tout au commencement de l'âge quaternaire, non tel que nous le voyons aujourd'hui en Europe affiné par le long exercice de ses facultés, mais plus bestial peut-être que le dernier des Boschimans, et cependant nettement séparé déjà de ses congénères animaux par cette appropriation manuelle des objets ambiants qui se nomme industrie. La loi que nous venons d'indiquer autorisait d'ailleurs à remonter plus haut encore, ou plutôt à descendre plus profondément, en pleine époque tertiaire; de nombreux savants ne cessent d'interroger sur notre premier ancêtre les couches non remaniées où Ton a reconnu la présence de plusieurs anthropoïdes.

On sent quelle circonspection, quelles compétences variées réclament des études si délicates, où un débris de crâne, de mâchoire, de fémur suffit pour déterminer une race, où quelque incision sur un os, quelque trace de choc intentionnel sur un caillou peut révéler une phase de l'industrie humaine. Il y faut encore un esprit émancipé de toutes les lisières scolastiques, de tous les faux dogmes légués par l'ignorance à la timidité, pleinement convaincu enfin que l'incrédulité est la condition sine qua non de la science. Toutes ces qualités se rencontrent, au plus haut degré, dans l'ouvrage si clair et si bien ordonné de M. Gabriel de Mortillet1. Avant tout, c'est un livre de première main. Ces innombrables pièces qu'il décrit, discute, classe et interprète, l'auteur les a vues et maniées, soit en les rangeant sur les tablettes du musée de Saint-Germain, soit dans les villes étrangères où l'ont mené les Congrès dont il fut le promoteur. On ne peut souhaiter de guide mieux informé et qui, à une connaissance parfaite de son sujet, joigne plus évidemment la sagacité qu'aiguise une longue expérience.

M. de Mortillet rappelle d'abord les commencements pénibles de

1. Le Préhistorique. Bibliothèque des sciences contemporaines Reinwald.

l'archéologie préhistorique. Le grand Cuvier, en qui le conseiller d'État fit quelque tort au savant de génie, avait nié — bien qu'il eût sous les yeux, dit-on, les preuves du contraire — l'existence de l'homme fossile. Une telle autorité fut d'un grand secours aux Biblistes et orthodoxes, contre les découvertes de Tournai, de Christol, Émilien Dumas, Ami Boue, Aymard, Boucher de Perthes (1828-1859). Le mouvement, comme on voit, était parti de France; c'est en France qu'il aboutit.

La fondation de la Société d'Anthropologie de Paris (1859) consacra l'existence de la science nouvelle que les travaux de Lartet, de Broca, de Mortillet, allaient constituer avec le concours de tant d'autres savants français, suisses, belges, allemands, anglais, Scandinaves, italiens, portugais, américains du Nord et du Sud. « Grâce à cet ensemble d'efforts, les études paléoethnologiques... ont triomphé à peu près de toutes les oppositions plus ou moins passionnées; elles sont arrivées à former un corps, un ensemble..., une science spéciale qui a déjà de nombreux et ardents adeptes, une littérature, des musées fort remarquables, et qui, grâce à l'exemple donné depuis cinq ans par l'École d'anthropologie de Paris, commence même à posséder un enseignement régulier. »

Cette science comporte trois grandes divisions : l'homme tertiaire, ou origines de l'humanité ; l'homme quaternaire, ou développement de l'humanité; l'homme actuel, ou prolégomènes de l'histoire. Telle est l'ordonnance du livre considérable que nous essayons de résumer.

Le grand nombre de formes supérieures qui apparaissent avec les terrains tertiaires, l'analogie du climat, dont la température ne dépassait pas la chaleur de nos zones tropicales, s'accordaient, nous l'avons dit, avec la possibilité de l'existence de l'homme. Aussitôt donc que M. J. Desnoyers (1865) se fut risqué à signaler des traces humaines dans les graviers de Saint-Prest (Eure-et-Loir), l'attention se porta sur tous les objets découverts dans les couches qui appartiennent à la même période. Vingt fois, sur des indices qui n'ont point résisté à un examen sérieux, on annonça, on proclama l'homme tertiaire. Tantôt il s'agissait d'os marins en-

taillés par le glaive de l'espadon ou la denture des grands squaloïdes, de cailloux rayés par le frottement, percés par des coquillages, usés par l'action des eaux; tantôt d'ossements humains qu'un accident quelconque avait fait glisser dans des failles profondes. Mais venons tout de suite aux quelques documents dont l'authenticité et la valeur semblent définitivement acquises, aux silex de la Beauce, du Cantal et du Portugal.

Chose curieuse, c'est un ecclésiastique, et des plus orthodoxes, qui a porté le plus rude coup à la légende juive. Au congrès d'anthropologie réuni à Paris en 1867, l'abbé Bourgeois, du collège de Pontlevoy, présenta les fameux silex de Thenay, éclatés au moyen du feu et retouchés sur les bords par une percussion intentionnelle. Ces outils, qui proviennent de la base du miocène (tertiaire moyen), ont été façonnés par une main, main capable de faire ou d'entretenir du feu, capable d'exécuter tant bien que mal les ordres d'une volonté persévérante. La conviction de l'abbé ne s'est pas imposée sans lutte : mais enfin les silex taillés du Puy-Courny et de la vallée du Tage (1877, 1878) ont triomphé de défiances très naturelles. Après les vérifications et contre-expériences personnelles les plus minutieuses, la discussion la plus serrée des objections les plus fortes, M. de Mortillet adopte la thèse de Bourgeois, à une réserve près. L'artisan de Thenay n'était pas l'homme encore. Relativement aux êtres qui l'entouraient, il tenait bien la place de l'homme, puisque l'emploi du feu et les procédés industriels relevaient au-dessus du monde animal ; mais, séparé de l'homme quaternaire par deux renouvellements complets de la faune mammifère, il ne pouvait être identique même au plus infime spécimen de Yhomo sapiens. C'était un primate assez petit, comme l'indiquent les dimensions de ses armes grossières, vivant à grand peine au milieu des camphriers, des myrtes, des palmiers mêlés aux précurseurs de nos peupliers, de nos saules, de nos hêtres et de nos érables, sur les bords d'une grande mer d'eau douce qui couvrait la Beauce future, cherchant dans les fourrés épais ou sur les arbres un refuge contre les grands carnassiers et les pachydermes géants. Sans qu'on puisse attribuer à cet anthropopithèque% nom

proposé par M. de Morlillet, aucun des ossements qui nous restent des anthropoïdes tertiaires, des vraisemblances suffisantes ont permis à M. Abel Hovelacque de restituer la figure et les mœurs de « notre ancêtre »,

rsotre aïeul aux longs bras, le singe vénérable.

(d'Hervilly.)

Un million d'années peut-être sépare les silex de Thenay des haches de Saint-Acheul, si rudes encore. Par quelles transitions infiniment lentes Yhomuncio de la Beauce n'a-t-il point dû passer pour atteindre aux proportions robustes du sauvage de Néanderthal ? Existe-t-il, d'ailleurs, entre ces deux formes un lien de descendance ? Rien n'empêche de supposer que plusieurs groupes de primates ont fourni des ébauches isolées condamnées à disparaître, chacune ayant quelque chose de l'homme sans réaliser le type réellement humain. On a pu même contester ce caractère au crâne sans front de Néanderthal, à la mâchoire sans menton de la Naulette. Deux faits cependant semblent de nature à lever tous les doutes : la persistance à travers les âges de la conformation néandcrthaloïde, que l'atavisme reproduit encore après tant de croisements et de migrations; la continuité des industries de la pierre, qui, selon M. de Mortillet, dérivent toutes de l'outil acheuléen ou chelléen, c'est le terme adopté' par notre auteur. Ces débris authentiques, vieux de deux cent trente mille ans, d'autant plus précieux que les époques suivantes ne nous ont guère laissé de documents certains sur l'ossature humaine, nous mettent donc en présence des premiers pères des populations de l'Europe occidentale. Leurs restes sont relativement assez nombreux en Belgique, dans la vallée du Rhin (Canstadt, Eguisheim), en Auvergne, en Autriche, en Italie ; ils nous révèlent les traits principaux de leur race, proéminence excessive des arcades sourcilières (si remarquable chez le gorille), fuite du front, saillie du mufie, épaisseur des os, développement du crâne en arrière (dolichocéphalie). L'absence d'une certaine apophyse où s'attachent les muscles laryngiens montre que le langage articulé n'existait pas encore. Nus, sous

une température égale et chaude, parmi les spécimens géants d'une faune éteinte aujourd'hui a laquelle se mêlaient déjà les espèces actuelles, les hommes, fortes brutes, armés sans doute de solides bâtons, erraient h la recherche d'une nourriture, animale et végétale, tout ensemble abondante et précaire. Sans demeure, sans pensée, sans parole, ils tombaient où la mort les avait surpris et pourrissaient sans sépulture. C'est le tableau de Lucrèce:

Chacun se conservait, chacun vivait pour soi.

La faim était leur guide et la force leur loi...

Vainqueurs souvent, parfois fuyant devant leurs proies,

Où les prenait la nuit, ils livraient au repos

Leurs corps enveloppés d'herbes et de rameaux...

Certes, plus d'un surpris et, lambeau par lambeau,

Tout vif enseveli dans un vivant tombeau,

Pantelante pâture offerte aux représailles,

Voyant la dent vorace entamer ses entrailles,

Remplissait les forêts de cris désespérés.

Ceux que sauvait la fuite, à moitié dévorés,

De leurs tremblantes mains couvraient leurs noirs ulcères,

Et suppliaient la mort de finir leurs misères,

Sans secours, et laissant les vers cruels tarir

Leur vie avec le mal qu'ils ne savaient guérir.

Leur industrie se réduisait à la fabrication d'un seul et unique outil, qui se présente à nous sans mélange dans la fameuse station de Chelles, dont ils savaient pourtant se faire, par certaines « modifications de taille et la manière de l'employer, une hache, un couperet, un couteau, une scie, un perçoir, un ciseau, etc. » C'est un silex ou fragment d'autre roche (presque toujours locale), taillé sur les deux faces et rendu par le martelage plus ou moins amygdaloïde au moyen d'éclats généralement assez forts. Tous les échantillons, malgré leurs variations individuelles, ont entre eux le plus grand air de famille. Cet outil, cette amande à bords tranchants, était empoigné par une sorte de talon ménagé latéralement ; M. de Mortillet démontre qu'il ne pouvait être emmanché. Tel quel, il a suffi à l'homme, durant sept ou huit cents siècles.

Pour amener un progrès notable dans l'outillage, il fallut un changement de température, non pas instantané, non pas terrible comme l'ont pensé les premiers inventeurs de la période glaciaire, mais prolongé, avec des alternatives diverses, pendant cent mille années, et supportable non-seulement pour l'homme, inajs aussi pour la faune et la flore antérieures, où se rencontraient une foule d'espèces aujourd'hui retirées soit dans le Nord, soit dans le Midi. Un refroidissement humide dont nous ignorons les causes — qui sait dans quelles régions de l'éther le Soleil nous emporte? — étendit jusqu'au centre de la France les glaciers des Alpes, des Pyrénées,' du Jura, des Vosges. L'homme sentit le besoin d'un abri et commença de disputer les cavernes au grand ours et au lion; il écorcha les animaux pour se vêtir, grattant les peaux, les perçant pour les attacher, les fendant pour y passer ses bras. Sans abandonner l'outil chelléen, il profita des lames de silex détachées par percussion du rognon central et, les taillant sur une seule face, les amenuisa en pointes, les denta en scies, les affila en racloirs, les aiguisa en perçoirs, tous intruments de main, sans manche rapporté, mais répondant aux nécessités nouvelles. Parmi les très-nombreuses stations où abondent ces « langues de chat » élégantes et variées, celle de Moustier (Dordogne) a mérité de donner son nom à cette vaste période. Signalée la première et étudiée par les fondateurs de la paléo-ethnologie, Lartet, de Vibraye etChristy, « elle offre l'ensemble le plus complet de l'époque, depuis les instruments chelléens qui la relient à l'âge précédent, jusqu'à quelques formes exceptionnelles dans ses couches supérieures, qui servent de passage à l'époque suivante. »

Voici venir la « feuille de laurier » de Solutré et la pointe à cran, le racloir courbe, toutes pièces finement retouchées, souvent emmanchées en lances ou javelots, et faites pour des hommes qui ont besoin de frapper juste plutôt que fort. Les grands carnassiers s'en vont. Le cheval fait le fond de l'alimentation. On évalue à quarante mille le nombre des chevaux de quatre à huit ans dont les débris s'accumulent autour de Solutré (Saône-et-Loire).

Jusqu'ici la pierre a été l'unique objet de l'industrie. L'art

d'éclater, de retailler le silex, le jaspe, l'agate, etc., en pointes et lames d'un usage commode et varié atteint sa perfection durant la période solutréenne (11 000 ans seulement). L'emploi de l'os, rejetant la pierre au second plan, caractérise un âge nouveau, âge du renne, âge des cavernes, dénominations insuffisantes ou inexactes auxquelles M. de Mortillet préfère le nom plus général de magdalénien. Grande et longue époque (55 000 ans), la dernière et la plus intéressante des temps géologiques.

Le long abaissement de la température a eu raison de la plupart des animaux tertiaires. Le mammouth, à peu près seul, a résisté grâce à la toison qui le prolège. Quant à l'homme, il ne parait pas souffrir du froid sec qui permet au renne de se multiplier dans les plaines et les vallées de la France. Si les stations typiques de la Vézère (Dordogne) lui offrent l'abri de leurs grottes naturelles, en cent autres lieux plus septentrionaux on le trouve vivant en rase campagne, partout industrieux et intelligent. La nourriture, sans doute, est encore le principal mobile des actions, mais non l'unique; au reste, l'abondance règne. Au retour de la chasse et de la pêche où ils vont nus encore, les gens de Laugerie- Basse, des Eyzies, de la Madeleine dépècent le gibier, rejettent les pieds qu'ils dédaignent, et, tandis que les chairs cuisent sur la braise, ils fendent adroitement les os à moelle. Puis, assis au seuil de leurs cavernes, ils s'amusent à fabriquer leurs armes et leurs ustensiles. Les bois et les os du renne fournissent des flèches, des poinçons, des harpons, des aiguilles fines percées d'un chas, des marques de chasse, des registres de compte, peut-être des bâtons de commandement, des sifflets d'appel. Une vie moins précaire a enfin amené le loisir et Y art. On s'avise de barbeler les javelots, de sculpter sur les manches des poignards des figurines d'homme et de renne. On grave d'un trait naïf mais fidèle, sur des plaques de pierre, d'os, d'ivoire, un mammouth avec ses poils, des scènes de chasse et de pêche. Ces objets, dont le nombre s'accroît tous les jours, témoignent d'une véritable aptitude artiste, et d'une avance considérable sur les hommes des dolmens et des palafittes.

L'amour de la parure se développe. On coud les vêtements de peaux avec des tendons. On achète ou l'on échange des fragments de quartz, des coquillages fossiles ou marins; on broie dans des mortiers la sanguine pour le tatouage. Avec des coquilles, avec des dents de loup, de renne, de bœuf, de cheval, enfilées et suspendues, on forme des colliers, des bracelets que relient des plaques d'ivoire.

Jl semble que la civilisation va naître, et cependant combien rudimentaire encore ! L'homme quaternaire européen a-t-il donné sa mesure? Combien de siècles lui fallait-il pour domestiquer les animaux, pour inventer l'agriculture? qui le saura jamais? L'énorme durée de sa lente évolution semble s'abîmer tout à coup dans le passé. Ses industries de chasseur cessent brusquement. Sa race même, bien qu'elle persiste et s'accuse dans les ossements désormais nombreux que vont nous conserver les sépultures, est englobée dans des races nouvelles au crâne large et arrondi, à la courte stature. Quelle révolution a causé sa ruine? Deux au moins : la retraite du renne et d'autres animaux vers les montagnes ou les régions froides; l'immigration en masse de peuples orientaux.

L'uniformité de la température, chaude aux temps chelléens, froide et humide à l'époque moustérienne, froide et sèche durant les âges solutréen et magdalénien, a fait place aux saisons variables de nos climats tempérés.

L'alternance, désormais établie, des hivers et des étés, également incompatible avec la flore et la faune soit tropicales, soit glaciaires, a changé les conditions de la vie. Entre deux fuites, l'homme s'est trouvé seul, en proie à la famine, au désarroi mortel. A ce moment, poussés par des circonstances qu'il est difficile de déterminer, des flots pressés de populations, depuis des milliers d'ans en marche, ont débordé sur l'Occident, tout gonflés de biens et de maux également innombrables.

Les biens d'abord : le chien, ce serviteur incomparable, le cheval domestique, les chariots, les grands troupeaux de moutons, de chèvres, de bœufs; le blé, la vie pastorale et agricole, la poterie, la charpente, le bronze, qui s'est rapidement associé à la

pierre polie; les étoffes; tous les instruments de la civilisation.

Où donc sont les maux? Un seul les résume en lui : la religion, ou plutôt, selon le langage décent, la religiosité, les superstitions et leurs conséquences, que nous connaissons : sacrifices humains, haines féroces ; plus encore, déviation maintenant cent fois séculaire de l'esprit humain. Ne croyez pas que nous méconnaissions les bienfaits relatifs de certaines idées religieuses et métaphysiques, l'essor qu'elles ont communiqué à l'imagination poétique et artiste, la trempe qu'elles ont donnée au caractère même de leurs adversaires et de leurs victimes. Oui, elles ont inspiré et exercé le courage et le génie. Mais hélas ! d'autres causes auraient pu produire les mêmes effets utiles sans y mêler tant de désastres et d'amertumes.

Que d'atrocités et de sottises ont entraînées avec elles les plus touchantes suggestions du sentiment religieux! Le culte des morts, par exemple, ignoré de l'homme quaternaire, de quelles pratiques odieuses n'a-t-il pas été souillé! Que de sang sur ces tombeaux sanctifiés. par le faiseur de pluie et l'exorciste! Par milliards, sur toute la face du globe, la piété funéraire a sacrifié les prisonniers, les serviteurs, les femmes. Et tous ces assassinats ont été la conclusion logique d'une idée fausse.

Mais les occasions ne nous manqueront pas de reprendre cette campagne, demain, dans dix ans; et ceux qui viendront après nous la continueront peut-être. Quoi qu'il en soit, la religiosité est un legs de l'âge que M. de Mortillet appelle robenhausien, temps des habitations lacustres, des amas coquilliers, des mégalithes, menhirs, dolmens, tumulus, et qui s'étend jusqu'aux débuts de l'histoire proprement dite.

Une question se pose : Quelle a été l'évolution géologique des envahisseurs robenhausiens? Durant quelle période terrestre se sont manifestées chez eux les industries et les idées qu'ils ont importées en Occident? D'où vient la précocité relative de leur développement intellectuel? C'est ce qu'on soupçonnera peut-être quand les expéditions anthropologiques auront fouillé le sol de l'Asie mineure et des pays caucasiens.

« Le Préhistorique, s'écrie M. de Mortillet, est une science toute nouvelle qui est loin, bien loin d'avoir dit son dernier mot. » Mais son premier n'est pas sans valeur; il coupe court aux banalités officielles : caractère primordial du sentiment religieux; nouveauté de l'homme sur la terre. De par le silex de Thenay, de par l'outil de Chelles et la pointe de Moustier, nous pouvons affirmer les transitions infiniment lentes qui ont dégagé l'homme du monde animal; enfin les amulettes et les fétiches robenhausiens, premiers titres des religions, en réduisent la durée à moins d'un vingtième des âges traversés par l'humanité.

Tant que l'ethnologie se trouve en présence de caractères simples, comme la dolichocéphalie de Canstadt et de Cro-Magnon, comme la brachycéphalie de Furfooz, et de mœurs, d'industries aussi rudimentaires que celles des premiers habitants de la Gaule, elle parvient, sinon à découvrir les origines, au moins à définir assez complètement les groupes. Mais à mesure que les croisements se compliquent, que les couches se superposent, et qu'à la variété, elle-même changeante, des races et des sous-races, le milieu ^t l'éducation viennent ajouter les particularités individuelles, l'ethnologie est forcée de recourir à des moyennes aussi difficiles à maintenir qu'à supputer. Les indications qu'elle demande à l'anatomie, à la linguistique, aux statistiques de tout ordre ne concordent pas toujours, et il est impossible de les rapporter à un terme de comparaison fixe et assuré. La forme et la capacité du crâne, la structure et le poids du cerveau, le développement inégal de ses régions diverses, la projection de la face, les courbes de la colonne vertébrale, l'économie des systèmes nerveux, veineux, artériel, les dimensions des organes et des membres, l'attitude et la taille, la coloration de la peau, l'implantation, l'aspect, la coupe et. la nuance des cheveux et des poils, et bien d'autres caractères physiques dont aucun ne peut être négligé, sont bien loin de s'associer selon la loi d'une exacte correspondance. À plus forte raison, les caractères intellectuels et moraux qui résultent de leur assemblage, de leurs proportions diverses, présentent des anomalies innombrables..

Tel groupe appartenant aux races supérieures se présente dans un état de sauvagerie, de délabrement incurable. Telle nation, parvenue à un degré notable de culture et de richesse, emploie une langue et une écriture qui appartiennent au plus humble degré, et que des peuples congénères ont depuis longtemps abandonnées, sans avantage appréciable. D'autres, dotées avant l'histoire d'idiomes à flexions et de signes phonétiques, sont restées ou retombées dans la barbarie. Au milieu des tribus les plus incultes, les plus asservies au besoin immédiat, il se rencontrera une peuplade inoffensive ou poétique, remarquable par des institutions sages et des conceptions morales élevées. Partout les règles laborieusement établies sont battues en brèche et débordées par les exceptions.

L'individu semble se jouer de toutes les statistiques. En lui se combinent les traits les plus contradictoires, apportés de tous les coins du monde par le métissage et capricieusement triés, oubliés, repris par l'hérédité. De cette fusion sort un être nouveau, sui generis, et que sa tète, sa face, son bras, son tibia, ses goût dominants, ses aptitudes intellectuelles classent respectivement dans cent catégories diverses, parfois extrêmes. Tantôt un esprit cultivé, même supérieur, se développe sous un crâne aplati ou pointu; tantôt le plus noble épanouissement cérébral aboutit à la démence; ici, un Néo-Calédonien vaincra en magnanimité le plus généreux des blancs civilisés ; là c'est un nègre prognathe qui donnera aux hommes d'État des leçons de politique; ou bien quelque « faiseur de pluie », demi-prêtre, demi-saltimbanque, aura conçu un Manitou, un Taaroa, égal, sinon supérieur, à Brahma, à Zens, a fahvé, au dieu triple des chrétiens, ou à l'unité divine des métaphysiciens.

On imagine quels arguments les ennemis de la science croient trouver dans ces prétendus jeux de la nature ou de la Providence. Peu importe. Mais ils font illusion à des savants, très-convaincus de leur propre liberté d'esprit, et dont le désintéressement scientifique ne saurait faire l'objet d'un doute. Si, disent les uns, les indices crâniométriques ne sont pas la mesure exacte de l'intellect, c'est donc qu'il faut faire appel à celte force qui vit dans le cer-

veau, etc., etc. (ce qui n'a aucun sens, une force étant un terme général qui résume une série de phénomènes). Puisque, ajoutent les autres, les mêmes facultés intellectuelles sont, à la rigueur, à peu près répandues dans toutes les races, la conclusion monogéniste s'impose à tout esprit logique. Enfin la moralité et la religiosité, qui se manifestent à des degrés divers sous toutes les latitudes et dans toutes les sociétés, sont bien des attributs spéciaux et fondamentaux de l'espèce humaine, et le « règne humain » est sauvé.

Mais voyons si l'anthropologie est aussi confuse que la font certains de ses adeptes, et non des moindres; si, des documents déjà nombreux qu'elle recueille à toute heure et en tout lieu, ne se dégagent pas un ou deux faits généraux incontestés qui puissent lui servir de point de départ : j'en vois quelques-uns de cette nature. Premièrement, quand le poids du cerveau tombe au-dessous d'un minimum de 900 grammes, même chez un Boschiman ou un Australien, « les facultés intellectuelles sont abolies ». Secondement, la capacité crânienne grandit avec le mouvement intellectuel général. Troisièmement, « dans les races sauvages, le nombre et la complication des circonvolutions cérébrales sont moindres que dans les races intelligentes et policées. » Que signifie donc l'exclamation indignée de Gratiolet : « 11 ne peut venir à la pensée d'un homme éclairé de mesurer l'intelligence en mesurant l'encéphale ! » Nous avons cité ces trois lois anatomiques et physiologiques parce que, au point de vue qui nous occupe, elles sont capitales; elles ne permettent pas de douter que le cerveau ne soit la condition sine qua non de l'intelligence; bien plus, elles prouvent l'identité de l'activité cérébrale et de l'intelligence. La première, celle du poids minimum, ne souffre pas d'exceptions. Des dérogations apparentes, surtout individuelles, n'infirment pas les deux autres. Nous approchons du temps où il ne restera plus en présence que trois grands types humains, le blanc, le jaune, le nègre d'Afrique, et leurs métis. Tout au plus les habitants rabougris des zones glaciales, Esquimaux, Lapons, Samoïèdes, continuerontils de végéter sur leurs plages, mortelles aux hommes des pays

tempérés ou torrides. Mais déjà le Peau-Rouge disparait, léguatt quelques-uns de ses caractères aux populations du Canada, du Mexique et de l'Amérique méridionale. Le Papou, l'Australien et le Polynésien n'auront pas laissé de traces, si ce n'est peut-être les vestiges insaisissables de mélanges antiques opérés aux temps de la pierre taillée. Ils s'éleignent, pour ainsi dire, au souffle de la civilisation. M. de Quatrelrages s'est étendu, non sans justice, mais avec complaisance, sur les vices et les maladies que le contact de l'Europe a propagés dans l'Océanie, sur la barbarie exterminatrice, la perfidie furieuse des conquérants chrétiens. Son plaidoyer émouvant ne peut sauver les débris des vieilles faunes humaines. Il arrive aux races attardées ce qui est advenu aux espèces fossiles; elles ont péri par impossibilité de vivre. Nul doute que le changement de milieu ne leur ait été cruel. La vraie cause de mort, c'est l'irrémédiable disproportion. Rien ne peut conserver les races qui ont accompli leur cycle. Il leur faudrait l'étendre, il leur faudrait en sortir, pour refouler l'expansion fatale des groupes plus vivaces. La loi de la nature est, en fin de compte, la loi de l'histoire. Les peuples relativement ménagés, ceux qui se défendent avec le plus d'énergie, Sandwichiens, Néo-Zélandais, ne sont pas moins décimés que les tribus massacrées ou corrompues par l'intrusion européenne. Vainement les eût-on mis sous cloche pour graduer leur passage à une atmosphère nouvelle; ils seraient morts d'être regardés! Assurément, ils n'étaient pas incapables de progrès, pas plus que les hommes de Solutré ou des Eyzies. Quelques-unes de leurs peuplades, traversant les périodes de la chasse, de la pêche, du pâturage, étaient entrées dans la vie sédentaire. Dans d'autres milieux, avec d'autres besoins, leurs aptitudes auraient pu se multiplier et leurs institutions grandir. Mais a quoi bon les hypothèses conditionnelles, quand elles sont rétrospectives? Le fait est que ces races, aussi anciennes que les autres et qui, livrées à elles-mêmes, n'ont su produire ni une littérature, ni un art, ni un commencement de civilisation, avaient, soit atrophié, soit épuisé leur force, et que leur longue puérilité les condamnait à une brusque décrépitude.

II y a générale coïncidence entre la supériorité ethnique et le développement intellectuel et moral; ou plutôt l'un est à la fois la résultante et la condition de l'autre. Les exceptions tirées des comparaisons linguistiques disparaissent quand on ne les isole pas de leurs causes et de leurs conséquences. M. de Quatrefages note fort justement que la plupart des peuples inférieurs parlent des langues agglutinantes, ce qui les constitue en avance d'un degré sur tout un groupe civilisé de l'extrême Orient. La Chine en est restée au monosyllabisme. C'est précisément la précocité de sa civilisation qui l'y a retenue. Une fois le chinois fixé par l'écriture, il n'y avait plus qu'à utiliser le monosyllabisme. Mais toute l'ingéniosité chinoise n'a pu pallier l'imperfection d'un tel instrument ; elle n'a pu en triompher. De là ce désaccord remarquable entre le développement pratique et le développement théorique. Tout ce que l'expérience peut découvrir, les Chinois l'ont inventé et consigné dans leurs encyclopédies; mais ils n'ont pas pu atteindre à la science, qui féconde les découvertes. Il y a trois mille ans que le Céleste Empire est frappé d'immobilité intellectuelle.

Nous avons dit plus haut que M. de Quatrefages concède au règne humain deux attributs spéciaux, la moralité et la religiosité ; nous avons montré que ces deux manifestations générales ou accidentelles de la vie procèdent de l'intelligence; il fallait donc ou ne pas accorder l'intelligence à « l'âme animale », ou bien chercher dans celle-ci le germe de toutes les facultés humaines. Nous laissons cette fiction du règne humain pour ce qu'elle vaut : la ligne de démarcation est ailleurs. Mais il est deux questions, parfaitement indépendantes, soit l'une de l'autre, soit du monogénisme ou de l'Espèce, et que l'ethnologie peut résoudre : 1° les notions morales ont-elles un caractère universel? 2° la religiosité est-elle universelle-, est-elle, dans la race et dans l'individu, une marque de supériorité?

Nous les traiterons brièvement, en nous servant des faits mêmes que le savant professeur du Muséum n'a pas interprétés avec sa sagacité ordinaire. Son point de vue est à la fois superficiel et erroné : il admet sans examen une entité, une cause inconnue, la

moralité (simple catégorie) qui se manifeste par certains effets ; et il croit rester fidèle à la méthode scientifique en négligeant d'analyser dans leur origine, leurs conditions, leur étendue et leurs résultats, les idées et les actes moraux. Il constate que, dans beaucoup de tribus sauvages, il existe des lois sévères contre le meurtre, le vol et l'adultère; que, pour se traduire en coutumes et en actions étranges, le respect de la vieillesse, l'amour filial, l'amitié, l'amour même et la pudeur n'en sont pas moins connus et pratiqués chez le Boschiman, le Tasmanien, l'Andaman ou le Vitien (c'est aller bien loin); que, dans leurs rapports avec les conquérants occidentaux, les Polynésiens ont donné des preuves de magnanimité, de courage, de justice innée qui font ressortir d'autant la perfidie, la scélératesse et l'infamie des civilisés. Et il conclut que la morale est universelle, ce qui ne nous apprend rien, et identique, ce qui est inexact.

Le mot morale a trois sens : La morale est la science qui formule les lois des mœurs, lois fournies p^r l'expérience. La morale est l'observance fidèle des lois formulées par la science. Enfin, la morale est l'ensemble des rapports sociaux. Elle n'est universelle que dans cette dernière acception; autant dire qu'il n'est pas de pays, pas de tribu où les hommes ne soient en relation avec leurs semblables. Il en va de même chez les animaux de même espèce ou de même contrée; les chiens, les loups, les chevaux du steppe ou de l'écurie, les tigres ont une morale également universelle, puisque tous ont des mœurs, des intérêts communs ou contraires, des voisinages et des rivalités.

Pour établir la progression des idées morales, il ne faut pas rapporter pêle-mêle quelques traits de probité ou de courage qui, procédant des mobiles les plus généraux, se rencontrent à tous les degrés de l'évolution. Il faut partir du commencement, du brutal égoïsme où croupissent encore la plupart des peuplades infimes. C'est ce que M. de Quatrefages a négligé de faire.

La morale ne renferme aucun mystère. Elle s'élargit et s'approfondit avec l'intelligence humaine. Si elle a été de bonne heure fixée en quelques-uns de ses linéaments élémentaires, il s'en faut

qu'elle soit arrivée à sa perfection définitive. Nous en signalerons ailleurs les progrès et les lacunes, soit partielles dans Tordre des relations privée-s, soit totales dans la sphère de la politique et de l'économie. Elle n'intervient ici qu'à titre de caractère ethnologique.

Les religions avaient tout intérêt à confondre leur cause avec celle de la morale : celle-ci a des fondements certains, constants, qu'aucune rébellion ne peut ébranler ou détruire ; elle résulte de la nature des choses : celles-là n'ont pour origine que l'ignorance et l'illusion; chaque pas de la science restreint leur empire et accroît celui des lois morales. C'est une évidence sur laquelle nous n'avons pas à insister.

Comme toujours, M. de Quatrefages amène ici une cause inconnue, qu'il appellera, si l'on veut, la religiosité. Il dira, par exemple, que la croyance aux revenants et l'hypothèse connexe d'une autre vie sont des manifestations, des effets de la religiosité. C'est le contraire qui est vrai. La religiosité est un effet de ces illusions et de bien d'autres. D'où qu'elle vienne, admettons, ce qui est discutable et secondaire, son universalité, au moins dans le passé et à partir des temps quaternaires : est-elle une preuve de l'unité de Y espèce humaine? La plupart des animaux tremblent au bruit du tonnerre, s'enfuient devant une arme, redoutent l'inconnu ; est-ce que la crainte, bien plus universelle que la religiosité, prouve l'unité d'une espèce animale ou d'une espèce vivante?

Une question autrement sérieuse est soulevée, et résolue, par quelques faits dont M. de Quatrefages tire pour nous, non pour lui, les véritables conséquences. Cherchant à démontrer, dans l'intérêt de son « régne humain », que le sentiment religieux est commun à tous les hommes sans distinction de couleur, de race et de culture, il cite une prière indienne au grand Manitou, et un hymne polynésien à Taaroa, où se révèle une conception de la Divinité égale pour le moins aux intuitions de la théodicée la plus raffinée. Le Zeus homérique, le Brahm de Manou, le démiurge de Platon, le Dieu véridique de Descartes doivent assurément s'incliner devant Taaroa.

Ainsi, d'une part la quintessence du monothéisme est considérée comme la suprême conquête de la raison ; et, d'autre part, ce trésor, ce Saint-Graal, brille de son plus vif éclat sur une terre déshéritée, parmi des peuplades frappées d'un arrêt de développement mille fois séculaire. Qui résoudra cette antinomie? Une révélation primitive, ou l'équivalent : la « cause inconnue » ? L'ethnologie a sa réponse toute prête : Si les conceptions religieuses les plus vantées se produisent, pour ainsi dire spontanément, chez des races notoirement inférieures, c'est donc que le progrès de la religiosité n'est point corrélatif au progrès de la culture intellectuelle, comme celui de l'industrie, de la morale et de la science; loin d'en être l'allié, l'histoire prouve qu'il en a toujours été l'adversaire et le persécuteur; concluons avec Tylor que le sentiment religieux est un legs des périodes antiques, une survivance, un caractère infantile, un trait obstiné d'atavisme que l'ignorance ne se lasse pas de reproduire, et la science d'effacer. La vraie marque des races supérieures, c'est l'élimination de la religiosité.

Le spectateur est ici placé sur quelque cime idéale d'où l'œil puisse embrasser, à mesure que le globe tourne devant lui, la scène entière du monde : les grandes terres suspendues au pôle nord comme la robe déchiquetée, effrangée, d'un polype laissant llotter sur l'abîme des mers ses vastes pans verts et jaunes, rehaussés de broderies bizarres qui sont les montagnes, argentés de neiges et de glaciers, tachés de forêts, de moissons et de déserts, striés de rubans aux moires changeantes, constellés de lacs multicolores; puis ces haillons innombrables, de toute grandeur et de toute forme, arrêtés çà et là dans leur dispersion autour du manteau dont ils semblent tombés.

Tout d'abord se déploie l'île prodigieuse du triple continent : l'Asie, corps immense et compact, bosselé de hauts entassements qui séparent des mers stagnantes ou glacées et déterminent la direction des eaux pareilles à des systèmes artériels ou à des

plexus nerveux répandus en tous sens; l'Asie, zébrée de climats divers qui comportent toutes les faunes et toutes les flores, tous les aspects de la vie et de la stérilité ; l'Asie, projetant vers le midi et l'occident ses pointes solides, ses massifs appendices, Indo- Chine, Inde, Arabie, Asie Mineure, puis ses deux prolongements disparates, bloc épais de la lourde Afrique, semblable à quelque cerveau fruste, pauvre en circonvolutions intelligentes, ingénieuse Europe aux indentations infinies, qui supplée par les sinuosités de ses rivages à la petitesse de sa surface.

A gauche, les deux Amériques, reliées par un gros fil irrégulier, se font contrepoids, et allongent leur barrière verticale entre deux océans. Enfin, vers la droite, une chaîne de grosses îles pend de l'extrême Asie, comme pour soutenir un petit continent à peine équarri; et tout un semis d'archipels émergés s'éparpille en traînées capricieuses sur la nappe géante du Pacifique.

?se cherchez pas dans cette distribution des terres et des eaux je ne sais quels balancements harmonieux qui ne se révèlent qu'aux mystiques. Sans doute l'induction peut découvrir, en remontant d'âge en âge, les origines et les transformations de la croûte terrestre, établir la succession tantôt certaine, tantôt probable, des soulèvements et des dépressions qui ont donné au globe sa figure présente. Mais il est impossible de reconnaître en ces enchaînements de causes et d'effets quelque principe recteur analogue à ce que nous appelons la raison humaine. Il n'y a dans l'univers ni absurdité ni sagesse. Les lois que nous instituons ne commandent pas aux faits, elles en découlent.

La configuration, le caractère continental ou insulaire, les mille particularités qui donnent aux contrées leurs physionomies et qui en déterminent la faune et la flore, sont les plus fondamentales des fatalités historiques. Leur rôle dans les destinées du genre humain a pu s'amoindrir, s'obscurcir, à mesure que les migrations, les échanges, les industries ont accru la part de l'initiative humaine. Mais qu'on ne s'y trompe pas. Ces vieilles fatalités terrestres et atmosphériques n'ont pas cessé de présider à l'évolution ; elles demeurent présentes et sous-entendues. C'est d'elles encore qu'éma-

nent les iatalités secondes dont la complexité infinie les recouvre ou les déguise. Une différence de quelques degrés dans la température moyenne, la prédominance d'un élément chimique dans le sol ou dans l'air, le travail d'un ver qui rend friable une glèbe infertile, le voisinage d'une mer chaude ou glacée, le cours d'un fleuve, un volcan, une traînée de montagnes, l'étendue d'un plateau, d'une vallée, les courbes d'un rivage, sont des facteurs historiques plus forts que le génie d'une race ou d'un homme. Et cette race, cet homme, qui les a suscités, nourris, étiolés, anéantis? L'hérédité, la lutte pour la vie; avant tout, les combinaisons matérielles, souvent insaisissables, qui dans la nuit du passé, il y a dix mille siècles, ont fait éclore les variétés anthropoïdes, les ancêtres animaux du noir, du jaune, du blanc — pour employer des termes vulgaires, — et les ont distribués aux lieux où ils pouvaient végéter et vivre. Puis les rencontres des tribus à la recherche de meilleures conditions d'existence ont amené des mélanges infiniment divers entre les types originels, dont chacun portait déjà en lui-même le germe de nombreuses variétés individuelles : ici encore, les inégalités primitives ou acquises, inégalités qui sont la raison d'être de l'histoire, procèdent du sol, du climat, de l'atmosphère où s'est développée ou atrophiée la plante humaine.

L'histoire est donc la résultante de deux fatalités enchaînées, l'une cosmique et terrestre, l'autre humaine et intellectuelle, celle-ci corrigeant et surtout utilisant la première : le milieu, relativement immuable; et l'activité variable des vivants, qui est provoquée et mise enjeu par ce milieu même. A mesure, en effet, que l'activité se développe, elle produit des effets qui deviennent causes à leur tour et commandent des séries d'événements d'autant plus compliqués que l'individualité de la tribu et de l'homme s'accentue. C'est ainsi que l'action d'un peuple, d'une cité, d'un homme, bien que résultant d'un enchaînement indéfini de causes naturelles et humaines, générales et particulières, arrive à déterminer une fatalité nouvelle, une direction qui se fera sentir à vingt peuples, à mille générations. Ainsi de jour en jour s'ajoutent des anneaux sans nombre à cette chaîne sans fin

des effets et des causes, qui part des aveugles migmas de la matière.

Ces influences ambiantes, qu'on hésite à nommer extérieures, tant elles nous pénètrent, tant elles font partie intégrante de notre vie, la plus simple expérience a suffi pour les révéler à l'homme. Elles ont été le premier objet, le constant souci de sa pensée enfantine. Incapable d'en comprendre le mécanisme indifférent, et surtout de rattacher à des processus réguliers les accidents, les événements de tout genre qui résultaient de ses propres rapports avec les substances et les phénomènes naturels, il s'est hâté de les imaginer; il les a considérés comme des attributs ou des actes de puissances contraires ou propices, animées pour ou contre lui d'intentions analogues aux sentiments qui le dirigent lui-même dans ses relations avec ses semblables. L'appréhension l'a conduit à la prière et à l'offrande, la joie à la reconnaissance et à l'action de grâces .

Le propre de l'homme est de s'assimiler toute chose, d'accommoder tout à sa mesure, ou du moins de mesurer tout d'après lui-même. C'est ce privilège qui a fait sa grandeur et sa longue misère. Par là il est devenu le maître du monde; par là aussi il s'est asservi aux fausses idées qu'il en a conçues.

En incarnant dans les fantômes de son imagination les forces et les événements de la nature, en leur prêtant des facultés puis des formes humaines, il a créé, au-dessus et à côté des fatalités concrètes qui englobent et dominent sa destinée, toute une classe hybride de facteurs historiques — non moins puissants et mill fois plus funestes que les agents physico-chimiques — , êtres factices et vivaces, néants d'autant plus spécieux qu'ils représentent et réunissent deux réalités certaines : le cours impassible des choses et l'activité volontaire de l'homme. Ils flottent, brouillard intermédiaire, entre les yeux, entre l'intelligence et l'univers, interceptant la conception nette du milieu où se débat la vie, n'en laissant venir qu'une vague et trompeuse lumière, qui égare autant qu'elle conduit la pensée et l'action.

Les voyez-vous planer en foule dans l'atmosphère qui enveloppe

le tliéàlre de l'histoire : Esprits des choses, esprits des morts, du ciel et des astres, de la terre et des eaux et des montagnes, génies de la foudre et des vents, de la flamme et des vapeurs marines? Les voyez- vous courir, voleter sur les plaines, dans les forêts, autour des sources et des fleuves, animaux réels et chimériques, nymphes, satyres, dieux de la nue, de la nuit et de la lumière, déesses des fécondités obscènes ou chastes! et pêle-mêle avec eux, toules ces facultés humaines, toutes ces circonstances revêtues de noms et de figures vivantes, ces vices, ces vertus, ces espérances et ces terreurs, délires de l'orgie sacrée, cortège des passions amoureuses, patrons des âges, des industries, des cités, des institutions, Bellones et Victoires ! Et puis dans les profondeurs, aux rives des fleuves élyséens ou sombres, se presser les peuples de l'abîme mortuaire, Hécates, Furies vengeresses, Parques fatales, chiens à triple gueule, hydres renaissantes, monstres aux ailes lourdes et crochues qui vont et viennent par la porte des Songes !

Partout, sur la tète et sous les pieds des vivants, au milieu d'eux, ils se jouent et rampent, et se multiplient en métamorphoses, assiégeant l'enfant au berceau, poursuivant, guidant, frappant a leur caprice leurs inventeurs hallucinés, présents à tous les actes privés et publics, au mariage, à la bataille, à la mort, oints, enfumés, nourris de sang et d'or par les dupes au profit des habiles qui les font parler.

Et notez que, sur tous les points de la terre habitée, l'homme a extravasé en eux ses désirs, ses idées, ses sexes, ses mœurs, a fait entrer dans leurs figures, de plus en plus calquées sur la sienne, tous les événements de son existence, toules les conquêtes de son cerveau, ses erreurs et sa science. Mais ce n'est pas assez. Chaque race, chaque nation, chaque tribu infinie a les siens, identiques à '•eux des autres, mais revêtus du caractère qui lui est propre, expression de son être, de son langage et de ses arts.

Si bien que chacun, lorsqu'il s'avance vers la rampe pour chanter son air de bravoure, traîne avec lui comme son ombre son panthéon, le jette sur les olympes ennemis, fait sa trouée avec ses

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dieux, et qu'une armée de spectres accompagne l'armée des vivants, s'y môle, et partage le triomphe et la défaite.

Lentement, sans doute, traquée par l'observation, celte foule s'est dissipée ou plutôt elle est rentrée en elle-même. Il s'y est formé des hiérarchies, avec des chefs qui en ont résumé les puissances; puis les dieux principaux se sont résorbés en douze, en trois protagonistes, voire en un seul, qu'importe? Ce résidu, ce survivant n'a fait que concentrer la primitive illusion de l'anthropomorphisme, le surnaturel superposé à la nature.

La mythologie a son histoire à part. Mais comment la séparer de la destinée humaine? Née pour ainsi dire sur les confins de la nature impassible et de l'activité volontaire, compromis entre le fait aveugle et la raison naissante, peu à peu réduite, jamais éliminée, elle n'a cessé de dominer les sociétés et les individus. Elle a façonné la famille, la cité, donné aux peuples leurs enseignes et leur direction. Les religions ont été une seconde nature, un milieu intellectuel et moral à côté du milieu géographique et matériel. Industries, arts, institutions, idées reclrices, amour, haine, justice, il n'est rien qu'elles ne s'annexent, rien qu'elles n'inspirent, qu'elles n'exploitent et qu'elles ne faussent. Le langage, qui les a créées, devient leur complice et leur serviteur.

Les sciences cependant, d'abord englobées, puis combattues avec acharnement par les religions, se dégagent de l'anthropomorphisme; à mesure qu'elles conquièrent la vérité objective et confirment leurs découvertes par l'expérience, elles diminuent le champ de la foi et de la métaphysique; soufflant tour à tour sur les génies, les dieux et les universaux, elles leur ravissent le gouvernement des choses pour le remettre à des lois constantes et impassibles; les lois à leur tour, après avoir revêtu la sainteté des personnes divines, apparaissent ce qu'elles sont, des résumés de l'observation, de simples catégories abstraites; et l'homme se retrouve, sans illusions, en face d'un univers qu'il étudie, dont il combat et utilise les forces. Mais, chemin faisant, que de luttes acharnées, que de relations et de divergences, que de révolutions lentes ou brusques, que de nations formées par les débris de

tribus, de cités éparses! Vicissitudes auxquelles concourent tous ces facteurs innombrables, climats, besoins, races, langages, religions, arls, sciences, qui s'associent, se croisent, se contrarient et s'éliminent tour à tour.

Ce sont là les dessous profonds de l'histoire. Tout en sort, tout en procède. Il n'est pas de fait, pas de circonstance, minime ou considérable, qui ne soit la résultante de toutes ces causes ensemble. On ne les voit pas toutes, même dans la période relativement si courte où des monuments figurés et écrits nous ont conservé la trace des actions humaines, même dans ce présent auquel nous sommes mêlés, que nous faisons et défaisons. Comment démêler tant de fils enchevêtrés? Hérodole invoquait les Muses et leur dédiait naïvement ces livres précieux où il consignait l'état du monde en un temps que déjà nous ne devinons plus que par lui. C'est aux sciences, héritières de ces déesses évanouies, que l'historien moderne demandera la force d'embrasser la destinée humaine depuis les âges fabuleux jusqu'à l'heure présente. Ici, dans une course si rapide, nous ne pouvons entrer dans le trésor amassé par des travaux patients dont un seul épuiserait la vie de vingt hommes. Nous n'en prendrons que la clef; nous ouvrirons les portes et chacun, à son heure, pourra visiter les mille chambres du labyrinthe; nous passerons devant, en les montrant du doigt seulement.

La fin des temps géologiques est marquée par de grands mouvements de population qui apportèrent à l'Europe occidentale les industries du bronze, la domestication des animaux, l'agriculture, les mœurs guerrières et les rites funèbres. A cet âge des palafittes ou habitations lacustres et des monuments mégalithiques — dolmens, menhirs, alignements — il faut rapporter sans doute l'occupation du littoral européen de la Méditerranée par les Ibères, d'origine africaine, la rencontre des Berbers, des Sémites et des Nubiens dans la vallée du Nil, l'établissement des Chaldéens sur le bas Euphrate et des Chinois dans les vastes bassins du fleuve Jaune et du fleuve Bleu. Mais de ces grands événements et de tant d'autres, accomplis entre le Pacifique, l'Atlantique et le tropique

du Cancer, — car les deux Amériques et les régions australes demeurent en dehors de l'histoire jusqu'au jour où les navigateurs du seizième siècle les ont. rattachées à la destinée générale, — de ces faits si considérables par leurs conséquences lointaines, nous ne connaissons ni les causes ni les circonstances. Encore devonsnous laisser à l'écart tout le nord et tout l'occident de l'Europe et, en Asie, l'extrême Orient. Là, cependant, s'est développée une civilisation originale et précoce qui a rallié un tiers environ de l'humanité, quatre ou cinq cents millions d'hommes, mais isolée dans son aire immense, étrangère et inutile au reste du monde.

Les Chinois, selon toute apparence, avant de s'étendre vers l'Orient, ont coudoyé les races qui devaient conquérir l'Occident; ils ont partagé avec elles ce caractère commun aux groupes supérieurs, la curiosité, l'instinct migrateur et conquérant; comme elles et avant elles, ils ont inventé tous les arts et toutes les industries. Mais les déserts se sont refermés, la distance s'est accrue. Les siècles ont passé, sans que les dévastations mongoles, l'intrusion du Bouddhisme et de l'Islam, les incursions insolentes et victorieuses des modernes, aient pu modifier d'une façon appréciable les mœurs et l'esprit de la Chine, figée dans son immobilité.

Pour un Chinois suffisamment lettré, le monde des Barbares est couvert d'une brume où se dessinent à peine quelques lignes bientôt effacées; et quand des bandes lointaines de prêtres ou de soldats viennent lui faire sentir violemment l'existence de ce nonmoi qui a nom France, Angleterre, Allemagne, il n'y attache pas d'autre importance que le laboureur aux grêles, aux trombes, aux intempéries passagères. Sans doute, quelques centaines de ses pareils ont visité Berlin, Londres ou Paris, étudié même nos sciences et nos industries ; mais à ceux-là même il ne reste des civilisations effleurées qu'une impression d'étonnement vague et de défiance certaine. De même et bien plus encore, pour l'Asie occidentale et l'Europe, la Chine demeure un bloc confus d'où se détachent, un moment à peine, pour retomber dans un oubli indifférent, quelques noms défigurés de philosophes et d'empereurs, dispersés sur un océan de trois et quatre mille années. Sans doute, des relations

commerciales très indirectes ont relié la Chine au inonde antique, et le nom des Sères apparaît dans les écrivains de la Grèce et de Rome; sans doute encore, les récits des Arabes et de Marco Polo, traités d'ailleurs d'inventions fabuleuses, ont fourni aux gens du moyen âge quelques données sur la richesse et la puissance de cette nation lointaine. Enfin les Lettres des Jésuites, les entreprises des Européens, les missions scientifiques et commerciales, l'invasion des coolies chinois en Amérique, dans l'Inde et jusqu'aux Antilles, ont fini par nous initier quelque peu à la géographie, à l'ethnographie, à l'histoire politique, esthétique et littéraire de l'Empire du Milieu. Mais quoi! la soie, le thé, la porcelaine, les émaux cloisonnés; et nous avons de la Chine tout ce qui importe à l'Occident. L'imprimerie, le papier, la poudre, la morale indépendante et le mandarinat, nons avons trouvé tout cela nous-mêmes. Dans le présent, la Chine n'a rien à nous apprendre; elle ne nous est de rien dans le passé. Elle aurait pu n'exister jamais sans qu'à un seul moment de la durée eût pu se faire jour la conscience d'une lacune, d'un trou dans la trame de l'histoire et de l'univers.

Au reste, en dépit d'hypothèses astronomiques qui reporteraient à dix-huit mille années les débuts de la civilisation chinoise, les plus anciens souvenirs historiques de la Chine ne remontent guère au delà du vingtième siècle avant notre ère; et la pyramide de Chéops est vieille de six mille ans bien comptés.

L'histoire commence à Téni (iVbydos), en Haute -Egypte, il y a environ sept mille ans, avant la création biblique, alors que Mena, pour échapper à la domination des prêtres d'Osiris, établit à Mannover (Memphis) le siège d'un gouvernement civil et bientôt d'un brillant empire. Le lieu était bien choisi, au point de départ des deux principales branches du Nil inférieur, défendu par la chaîne libyque contre les sables et les peuplades du désert occidental, par le fleuve contre les nomades de l'isthme, et contre le fleuve luimême par une digue dont on montre encore les vestiges, dominant à la fois l'étroite et longue vallée dont le Nil apportait les richesses et l'épanouissement sablonneux du Delta.

Les événements accomplis sous les successeurs de Mena (Ire-Xe dy-

nasties), dans une période de temps au moins égale à la durée du christianisme, importent peu aux descendants de peuples dont les plus lointains ancêtres n'avaient point encore paru sur la scène du monde. Ce qui nous intéresse et nous étonne, ce sont ces mastaba demi-souterrains dont les murailles savamment rejointoyées nous retracent en coloriages inaltérables les mille épisodes de la vie mortuaire, exactement semblable à la vie réelle; c'est l'activité industrielle et agricole que nous révèlent ces peintures; ce sont ces innombrables pyramides de brique et de pierre, dont la plus haute — mais non la plus vieille —, le gigantesque Chéops, épuisa trente ans les efforts de trente mille hommes, quarante siècles avant notre ère; toutes ces statues, de bois, de calcaire, de granit, de basalte, quelques-unes de bronze, de toute taille et de toute valeur, mais généralement empreintes d'un sens vif et intelligent de la réalité que l'Egypte n'a point retrouvé et que devait seul dépasser le génie grec : œuvres de patience infinie, dégrossies par des outils de pierre, achevées par des polissoirs de bois; ce sont les croyances les plus naïves de l'humanité, culte des animaux, du fleuve nourricier, du soleil, des morts, de la génération, déjà converties par le symbolisme et par le développement de la moralité en panthéisme dualiste et associées à une philosophie qui vaut bien les inventions de Platon, de Plotin, la Somme de Thomas et les redites éclectiques ; les traités de morale et de médecine (si étrange soit-elle), attribués à des rois et à des personnages qui auraient vécu plus de quatre mille ans avant Hippocrate et Aristote; c'est, enfin, l'hiéroglyphe, l'écriture, qui, dès les premières dynasties memphites, savait donner au primitif idéogramme une valeur souvent syllabique, déjà même alphabétique. Et quelle profonde antiquité inconnue ne supposent pas tant de résultats atteints, tant de progrès commencés! Les prêtres égyptiens enseignaient que les dieux avaient régné trente mille ans. La science, plus modeste, reconnaît dans le roc de Giseh taillé en sphinx à figure humaine et peut-être dans le petit temple qui l'avoisine des ouvrages antérieurs à Mena. . La longue vallée, desservie par la route mobile de son fleuve, fertilisée par les limons qu'y déposent les inondations annuelles,

suffisamment défendue, au moins jusqu'à l'angle du Delta, contre les contacts étrangers par ses deux chaînes granitiques et calcaires et par les déserts qui la flanquent, forma longtemps une serre chaude isolée favorable à l'éclosion et à la croissance d'une civilisation précoce, si vivace et si fortement enracinée qu'elle a bravé la fureur des Assyriens, l'invasion des Perses, la conquête grecque, la domination romaine; il a fallu, pour l'arracher du sol, la barbarie chrétienne et la sauvagerie musulmane.

Des conditions qui, plus tard, amenèrent la ruine et l'asservissement de l'Egypte, à savoir l'ouverture du Delta, l'étroitesse de la Haute Egypte et la voie facile du Nil, la première seule, bien qu'indispensable à l'expansion de la puissance égyptienne, comportait un danger immédiat et permanent. C'est pour y parer que Mena s'établit à Memphis et que ses successeurs occupèrent la presqu'île du Sinaï. C'est ce défaut de frontières au nord qui, probablement, causa la chute de l'Ancien Empire, un peu avant l'an 3000, et qui dix fois, avant de l'abattre pour jamais, ébranla le colosse égyptien. Mais deux vices intérieurs, congénitaux, incurables, venaient ajouter au péril du dehors une perpétuelle menace de désorganisation. Seulement, par un contraste singulier, tout en sapant la force et l'unité nationales, tout en livrant à l'envahisseur un pays désarmé, plus d'une fois ils sauvèrent l'Egypte d'une destruction totale et contribuèrent au relèvement de la patrie. Je veux parler de la féodalité et de la théocratie, ces deux ennemis, bien connus, de tout ordre social durable. La mince Egypte ressemble à ces articulés qui ont plusieurs centres et plusieurs vies; chaque individu juxtaposé, à la rigueur séparable, peut reconstituer l'animal. Ainsi de cette vallée où tout élargissement, toute anse naturelle ont donné naissance à une ville, à une principauté indépendante et à un collège de prêtres. Les vingt-huit ou trente dynasties, tour à tour sorties de ces petits États, se sont tour à tour épuisées à les convertir en circonscriptions administratives, à changer en préfets les principicules héréditaires. Quant aux dieux locaux, qui tour à tour prévalaient selon le lieu d'origine de la dynastie régnante, les pharaons sont parvenus à les faire entrer dans une hiérarchie de

triades à peu près équivalentes. Les clergés ont résisté davantage; mais en respectant, en confirmant leurs privilèges, le pouvoir civil a tenté, par divers expédients aussi chanceux que nécessaires, d'absorber à son profit leur autorité. La royauté s'est revêtue d'un caractère sacerdotal. Lieutenant, fils, prêtre par excellence de tous les dieux, dieu lui-même, le monarque — et c'est un exemple qui, d'instinct, a été suivi dans tous les temps et dans tous les pays — a pu réclamer de haut l'appui, l'obéissance des ministres orgueilleux de Phtah et de Hapi, de Rà, d'Osiris et d'Ammon. Mais le droit divin, la suprématie religieuse et politique n'ont jamais triomphé des tendances originelles. Il semble que l'Egypte ait toujours répugné à l'unité de direction. Il n'est pas une dynastie qui n'ait succombé à quelqu'une de ces trois causes de ruine, souvent associées : l'invasion, le morcellement, l'ambition théocratique. Ici apparaît, dans les grandps crises, l'utilité relative et tardive des deux dissolvants intérieurs. La force centrale affaiblie se retire ou se condense dans le dernier tronçon vivant, principauté ou clergé, jusqu'à ce qu'il en sorte, tout armée et souvent victorieuse, une nouvelle Egypte.

À l'Ancien Empire disloqué, le Moyen succède; Thèbes à Memphis;Ammon à Osiris; appuyées sur la Nubie qu'elles ont rattachée pour trente siècles à l'Egypte, les onzième, douzième, treizième, quatorzième dynasties redescendent le Nil et régnent glorieusement depuis Méroé jusqu'à Sais. L'art, longtemps éclipsé, brille d'un nouvel éclat. La sculpture, l'intaille , retrouvent leur naturel et leur netteté; l'architecture grandit; l'obélisque, le temple et l'hypogée remplacent le mastaba et la pyramide; le Livre des morts se complète ; l'hiéroglyphe s'allège et se prête mieux à l'expression phonétique de la pensée.

Puis, vers 5200, un cataclysme coupe court à cette renaissance. La frontière du nord plie sous un déluge de nomades orientaux, les Hyksôs. L'Egypte inondée, saccagée, se replie derrière la première cataracte. Trois ou quatre dynasties nationales, avec leurs dieux et leurs souvenirs, végètent obscurément, d'abord en basse Nubie, bientôt en Haute Egypte; elles ont repris Thèbes, elles

508 PARTIE II. Là PHILOSOPHIE,

avancent pas à pas; enfin, après cinq cents ans de lutte, les rois Ilyksôs, déjà civilisés et affaiblis parles mœurs et les arts égyptiens, sont forcés dans leur camp retranché d'Avaris; ils reculent au désert, ne laissant, entre le lac Menzaleh et la mer Rouge, que des débrisde leurs peuples, notamment la petite nation juive. L'Egypte, à leur suite, déborde sur l'Asie, lance ses armées et laisse des garnisons dans les vallées du Jourdain, de l'Oronte, de l'Euphrale et du Tigre. Ninive est deux fois emportée d'assaut. La marine phénicienne, au service des Toutmès et des Amenhotep, répand dans les comptoirs de la Méditerranée les produits de l'industrie égyptienne, et dépose peut-être Cadmus en Béotie, Inachus et Danaùs à Argos, Cécrops à Athènes. Durant quatre siècles, du dix-huitième au quatorzième, le Nouvel Empire thébaiu , même ramené en Syrie par la résistance des Assyriens et des Hittites, maintient sa prépondérance, et présente le spectacle d'une richesse et d'une prospérité merveilleuses. L'architecture atteint son plus haut degré de splendeur, et de longues inscriptions, des poèmes lyriques, retracent sur les murailles des palais et des temples les triomphes des pharaons. Le vaste ébranlement de cette explosion, de cette expansion en tout sens, s'est répercuté dans la mémoire des hommes. La légende a résumé dans un nom à peu près imaginaire toute la puissance et toute la gloire de l'Egypte, attribuant à Sésostris (Ramsès II Méïamoun) la conquête de l'Asie depuis l'Egée jusqu'à l'Indus. Mais un tel effort, disproportionné aux ressources réelles d'une race qui n'a jamais compté plus de six à sept millions d'âmes, devait amener un affaissement graduel. Le morcellement féodo-clérical fait encore une fois son œuvre. Vainenement un Amenhotep avait voulu substituer aux religions locales le culte unique et royal du Soleil. Les intrigues du grand prêtre d'Ammon, les révoltes des feudataires minent et renversent les dynasties Ramessides. L'anarchie favorise la revanche des anciens vaincus! Déjà au quatorzième siècle, certains « peuples de la mer » ont débarqué des armées dans le Delta, et l'exode des Hébreux a dégarni la frontière orientale. Les Assyriens, nouveaux Hyksôs, se ruèrent sur l'Egypte à plusieurs reprises et la saccagèrent de

tond en comble. Ce fut seulement au septième siècle, après de longues vicissitudes, qu'un petit prince du Delta, Psamétik, fondateur de la dynastie Saïte, rendit à son pays l'unité, la paix et comme un reflet des anciennes gloires, dernière et trop courte renaissance des arts, de la religion et de la vie nationales.

Mais depuis deux mille ans, avant môme l'introduction des Hyksôs, la civilisation égyptienne n'était plus isolée dans le inonde. D'autres corps de nation, d'autres États, d'autres empires, ceux-là même qui l'avaient poussée de l'apogée au déclin, s'étaient constitués dans l'Asie antérieure, et sur les confins de l'Europe orientale. Plusieurs même, après avoir donné leur mesure, avaient péri ou étaient restés dans l'ombre, laissant le premier plan à de nouveaux acteurs. La plupart appartenaient, de près ou de loin, au vaste groupe des populations très-diverses que nous confondons sous la dénomination biblique de Sémites. La Chaldée fut l'aïeule, ou plutôt l'éducatrice de ces peuples, qui ne lui étaient apparentés ni par la race, ni même par le langage.

Au fond du golfe persique, sur le bas Eupbrate et dans les régions avoisinantes, bien avant l'iiisloire sans doute, grandissaient côte à côte et rapidement mêlés les Élamiles à l'est, à l'ouest les Cananéens, au centre les Sumers et les Accads. Au nord et aussi vers l'ouest, mais sur le Tigre et l'Euphrate moyens, de Babylone à la future Ninive, d'Ur en Chaldée aux environs d'Alep et de Damas, se déployèrent les Assyriens et les Araméens. Les Proto- Chaldéens, Sumers et Accads, dont on parait aujourd'hui déchiffrer les inscriptions, les formules talismaniques et les épopées cosmogoniques, s'attribuaient une antiquité fabuleuse, deux et trois cents milliers d'années; il faut se contenter de rapporter au trente-septième ou au vingt-deuxième siècle avant notre ère les statues grossières et les menus objets récemment découverts en basse Chaldée par M. de Sarzec. Quoi qu'il en soit, la Chaldée fut le berceau d'une civilisation riche et active, d'industries, d'arts, de sciences rudimentaires, de mythes, de conceptions religieuses et philosophiques (voir le Chapitre ier de ce livre), qui de proche en proche, par migrations et conquêtes, se répandaient en Syrie,

en Arabie, en Asie Mineure, en Afrique, et sur tous les rivages de la Méditerranée.

Tandis que, en Chaldée, de nombreuses villes, chacune avec ses dieux et ses rois, se disputaient la prééminence, et que les fondateurs de ISinive posaient les assises de la puissance assyrienne, une poussée de Scythes (Tarlares et Iraniens confondus) déterminait vers 2500? l'extension des Araméens (Khétas, Hittites) dans la Syrie septentrionale ; en même temps, diverses tribus cananéennes quittaient les bords marécageux et les îles du golfe persique et, refoulant peut-être sur l'Egypte les nomades Hyksôs, gagnaient, parle désert et les gorges du Liban, l'étroit littoral qui s'est appelé Phénicie. Derrière elles se pressaient, se reformaient les anciennes populations de la vallée du Jourdain et les bandes errantes des Hébreux, des Iduméens, des Moabites. Acculés à la côte, les Phéniciens tournèrent vers la mer leur activité commerciale. Créateurs de la marine, on les vit sur mille points du pourtour méditerranéen, dans les îles de la Cilicie, de la Carie, de l'Egée, en Grèce, en Sicile, en Espagne, semer les colonies ou plutôt les comptoirs, échanger les produits du monde entier, étoffes, armes, ustensiles, vases de bronze, d'albâtre, d'argile décorée, et colporter, avec leurs cosmogonies et leurs cultes, les arts et les mythes de l'Egypte. Les frêles navires de Béryte, Byblos, Tyr, Sidon franchissaient les colonnes d'Hercule, poussaient des pointes aventureuses sur les côtes d'Afrique, contournaient la Gaule et s'en allaient chercher l'étain et l'ambre jusque dans la mer du Nord et dans la Baltique. L'expansion hellénique restreignit, dès le onzième siècle, le monopole des Phéniciens ; leur indépendance vaillamment défendue ne put tenir contre l'assaut des grandes puissances militaires ; mais, alliés, tributaires ou sujets des Assyriens, des pharaons, des Perses, des Grecs, et des Romains, ils n'en continuèrent pas moins, bien des siècles encore et par l'impulsion acquise, de prélever une notable part du courtage universel.

On ne saurait dire que les Phéniciens aient brillé par l'emploi des hautes facultés intellectuelles. Artisans industrieux, hardis au gain et pour le gain, ils n'ont légué au monde aucune œuvre originale.

aucune idée supérieure et généreuse. Et cependant, à ces ingénieux égoïstes, les grandes races, qui déjà sont en marche, devront les conditions mêmes du progrès matériel et du développement de Tintelligence: le commerce, lien des peuples, ferment d'émulations fécondes, la familiarité avec les mers, qui élargit l'esprit et le domaine de l'homme ; avant lout, l'alphabet, libérateur de la mémoire, merveilleux artifice qui, de vingt signes, fait jaillir vingt mille mots, les ordonne en phrases raisonnées et suivies, en varie et en note les nuances et les formes, et du même coup fixe et féconde le Jangage et la pensée. En simplifiant quelques hiéroglyphes pour alléger leurs registres, les Phéniciens ont conquis une gloire à laquelle ils ne songeaient pas ; ils ont donné plus qu'ils n'ont reçu. Ces exploiteurs de quelques rivages ont été les bienfaiteurs sans le savoir de l'humanité tout entière.

Comme ils eussent ri dans leurs barbes nattées et secoué leurs lourdes épaules, les Assour-bani-pal, les Sana-kheirib, les Sargon et les Nabou-koudour-oussour, si on leur eût dit que leurs dévastations sanguinaires et la splendeur de leurs cités fastueuses importeraient moins au monde que l'invention futile d'une petite nation vassale! Pendant plus de dix siècles, tantôt de Ninive et tantôt de Babylone, selon que le hasard des batailles faisait passer la prééminence à l'une des deux villes, ces despotes guerriers, aussi dieux que les pharaons, couraient des montagnes de la Parthie à la mer Morte, du Choaspes à l'Halys, broyant ou transplantant les peuples, brûlant les palais et les temples, ramassant les richesses des vaincus. De retour, ils inscrivaient en cunéiformes sur les murailles et jusque sur les rochers les noms des cités détruites, des nations égorgées, le nombre des prisonniers aveuglés et mutilés, la liste des trésors conquis. Ils portaient dans la volupté la même fureur que dans la guerre. Leur violence épuisa leur force; Ninive tomba sous l'effort des Mèdes et des Scythes; Babylone subit le joug des Perses. Les Chaldéens et les Assyriens désormais ont perdu leur indépendance et leur ressort ; ils reçoivent indéfiniment des maîtres, sans apporter à tant de dominations successives aucun élément de vitulité. Eux-mêmes ont disparu de la terre comme de l'histoire.

En Egypte du moins, l'énergie génésique, survivant à la virilité morale, a maintenu presque stationnaire depuis sept mille ans le chiffre de la population indigène. L'Euphrate et le Tigre sont déserts ; les vastes campagnes, les riches cités, aujourd'hui anéanties, que fécondaient, qu'animaient les multitudes assyro-chaldéennes, languissent dépeuplées sous un manteau de sables arides, où la science moderne a retrouvé maint vestige de leur grandeur. En déterrant les assises de tant de palais et de temples, ces amas de briques, qui formaient des piliers et des voûles, ces immenses hauts-reliefs de bœufs ailés, ces statues de héros ou de dieux étouffant des lions, surtout en déchiffrant ces innombrables cylindres d'argile et ces parois de montagnes où sont relatées les actions militaires et les œuvres pacifiques des rois, les institutions, les croyances, les sciences, les preuves surabondantes d'une civilisation prospère, on comprend l'admiration qui s'est attachée aux noms mythiques des Bélus, des Ninus et des Sémiramis. La réalité ne fut pas indigne de la légende. La Chaldée et l'Assyrie n'ont pas régné seulement par la fureur des armes. Éducatrices de l'x\.sie antérieure, elles ont vu leurs dieux, leur astrologie, jusqu'à leurs costumes et leurs modes s'imposer à la Syrie du nord, à l'Arménie, à la Gappadoce, à la Phrygie, à la Lydie. Le style artistique des plus anciens essais de l'art grec procède de Ninive et de Babylone. Leur influence a survécu à leur chute; et les cadavres de ces vieux empires recelaient tous ces germes de mort et de corruption dont les Perses, les Macédoniens, se sont transmis la contagion délétère, et que les magiciens et charlatans chaldéens ont portés jusque dans la Rome impériale.

Sur les confins des grandes monarchies, tiraillé, broyé finalement entre l'Egypte et l'Assyrie, un petit groupe sémite attire un moment nos regards, non pas tant par l'éclat momentané d'un David et d'un Salomon ou par la longue série de dissensions et de désastres dont l'accabla l'amour de Jahvé, que par la beauté de sa langue, l'aptitude poétique de ses prophètes et l'indestructible vitalité — physique et inorale — qui devait résister à toutes les vicissitudes de l'histoire. Partis d'Ur en Chaldée avec leur légen-

daire ancêtre Abraham, entraînés jusqu'au Nil par le grand mouvement des Hyksôs, échappés d'Egypte vers le quatorzième siècle, les Hébreux, après trois ou quatre cents ans de luttes intestines et de servitudes, venaient à peine de s'établir fortement dans la vallée du Jourdain et autour de la mer Morte, quand les deux centres rivaux de leur étroite patrie furent comme écrasés dans le sang sous les pieds des Assyriens. Mais, fortune étrange! jusqu'alors étrangers aux autres peuples et comme pestiférés volontaires, c'est de leur captivité, c'est surtout de la dispersion qui suivit la prise de Jérusalem par Titus que date leur importance dans le monde. Persécutés, exploités autant qu'exploiteurs, naturalisés citoyens de diverses patries, ils ont' donné un exemple unique de fidélité tenace, indomptable, à leur langue, à leur foi, à leur caractère originel. En haine du christianisme, Voltaire a été légitimement injuste pour les Juifs; ils ont eu leurs côtés répulsifs : impitoyables et sanguinaires dans le passé — tout autant que leurs voisins — , plus tard âpres parasites du travail social — comme tant d'autres —, leur grand crime est d'avoir déchaîné sur le monde le christianisme et l'islam. Mais est-ce leur faute après tout si, grâce à la décomposition de l'Empire romain et à la propagande de Paul, la légende d'un de leurs ascètes dissidents a donné naissance à une théologie qui leur a été si cruelle? Est-ce leur faute si leur petit dieu jaloux s'est élevé au rang de père et de tyran universel?

Mais tandis que le singulier destin des Hébreux nous entraîne à devancer les temps, une grande révolution se prépare, l'axe du monde se déplace; l'Asie s'éteint, l'Europe s'éclaire : des Égyptiens, des Sémites, le flambeau passe aux Aryas, c'est-à-dire aux groupes divers, diversement doués, précoces ou tardifs, qui ont emporté dans leurs migrations ou reçu de proche en proche une langue, des idées et des croyances nées avant l'histoire quelque part entre le haut Indus et la Caspienne. Dans le premier chapitre de ce livre {Temps primitifs) et dans plusieurs ouvrages1, nous avons déroulé le

1. L'homme à travers les âges, Reinwald ; Religions et Mylhologies comparées, Études de Linguistique, E. Leroux; Dictionnaire des sciences anthropologiques (art. Aryas), Doin et Marpon.

vaste tableau de l'expansion indo-européenne, la descente isolée des Indiens vers le Gange, le Deccan, l'Indo-Chine et les îles Malaises, le mouvement qui emporta vers l'Occident les Iraniens — arrêtés en chemin — , et l'avènement successif des groupes européens, Hellènes, Latins, Gaulois, Germains et Slaves : cette marée sans reflux, mais non sans remous, sans tourbillons ni sans tempêtes, qui s'écoule des plateaux de la haute Asie, recouvrant ici les sociétés dont le cycle est accompli et la force épuisée, là les races frappées d'un arrêt de développement, d'Arkhangel à Alexandrie, de l'Islande à Tanger, d'Angkor-Wat à Dublin, déposant partout sur son passage des nations oublieuses de leurs affinités, ardentes à s'étendre, contraintes à se fixer tôt ou tard; et qui, trois mille ans retenue par l'Atlantique, déchaînée enfin par Colomb et Vasco, gagne les deux continents américains, les contours de l'Asie, les archipels de l'Océanie, entame l'Afrique et poursuit dans toutes les directions le tour et la conquête du globe !

Des ébranlements, des secousses préliminaires avaient annoncé ce grand phénomène, qui est le fait capital de l'histoire. Du trentième au vingtième siècle peut-être, des tramées parallèles ou excentriques de Scythes, de Ligures et Sicules, de Celtes brachycéphales, d'Illyriens, de Thraces et de Pélasges étaient venues heurter l'empire assyrien, rejeter les Ibères au delà du Rhône et de la Loire, investir les côtes de l'Euxin, de la mer Egée, la Grèce et l'Italie. C'est ainsi que, par une voie désormais ouverte, a pu s'avancer le grand flot central gallo-italo-grec, tandis que les Germains divergeaient vers le nord, pressés en queue par les Slaves et les Lettons.

Laissant les Gaulois ondoyer entre le Danube supérieur et le Rhin, les Ombro-Latins gagner les Alpes Juliennes et la vallée du Pô, les tribus helléniques, Achéens et Éoliens, Ioniens et Doriens, descendent vers l'an 2000 en Thrace, en Épire, en Thessalie, et s'accumulent sans se confondre dans ce dernier pays, habité déjà par un autre peuple et bientôt trop étroit pour elles. Ici, dès le début, apparaît le caractère fondamental de la race, déterminé par la configuration du sol : cette indépendance réciproque et cette ri-

Valité, cet amour exclusif de la petite patrie locale, d'où procèdent à la fois sa puissance expansive et son inconsistance. Chaque individu, chaque cité déployait pour soi son maximum d'énergie; les Àchéens occupaient l'Hellade et le Péloponèse, les Éoliens fondaient une douzaine de villes sur le littoral de l'Asie Mineure; refoulés par les Doriens, les Ioniens et Achéens franchissaient à leur tour la mer Egée ; puis les Doriens eux-mêmes s'en allaient jeter des colonies sur les côtes cariennes; puis les villes nouvelles, devenant métropoles, lançaient leurs navires dans toutes les directions, remplaçaient partout, autour de la mer Noire et de la Méditerranée, les comptoirs phéniciens par des centres de civilisation durable, dont chacun avait ses colonies, ses dieux, ses coutumes et sa vie propre. Les langues étaient voisines, les mœurs, les institutions, les arts, aussi rapprochés que possible, mais les groupes demeuraient autonomes, fiers et jaloux de leur gloire. Quatre ou cinq siècles (xn°-viie) avaient suffi à la culture grecque pour englober : à l'orient, les Sporades et les Cyclades, la Crète, Rhodes et Chypre, la Rithynie, la Troade, la Phrygie, la Lydie, la Lycie, la Carie, les rives du Pont et du Bosphore cimmérien ; à l'occident, les îles Ioniennes, le sud de l'Italie ou Grande Grèce, la Sicile, quelques points de l'Egypte, de la Libye, de la Gaule et de l'Espagne; mais, en dépit de quelques institutions religieuses communes et de certaines solennités périodiques, il n'y avait pas, il n'y eut jamais, d'unité hellénique, de nation grecque. Des fédérations limitées aux cités de même dialecte, des relations amicales entre métropoles et colonies, des alliances précaires formées sous le coup d'un pressant danger ou en vue d'une entreprise déterminée comme fut le siège légendaire d'Ilion, des tentatives d'hégémonie aboutissant à des guerres intestines, à l'épuisement de toutes les forces vives, la discorde incurable devant l'ennemi discipliné, voilà tout ce que nous présente la Grèce dans sa période d'indépendance. Son destin était de se répandre, non de se concentrer, de travailler contre elle-même et pour l'humanité. Son abaissement n'a pas interrompu son œuvre; asservie, elle a conquis ses vainqueurs, les Macédoniens, les Romains, les Arabes, et elle leur a survécu. Telle était la force de son génie et de sa

race : car ce n'est pas seulement par la diffusion des arts et de la philosophie qu'elle a inauguré la civilisation générale et assuré à l'Europe la direction de l'histoire, c'est aussi par un de ces coups désespérés, un de ces efforts d'héroïsme heureux qui décident du sort du monde. Ce coup, Athènes l'a frappé, à Marathon et à Salamine.

Au début du cinquième siècle, les Perses dominaient l'Asie depuis le Pendjab jusqu'à l'Ionie, depuis l'Oxus jusqu'à l'océan Indien ; ils tenaient la Syrie, l'Egypte ; en Europe, les bouches du Danube et la Thrace. Soixante ans leur avaient suffi pour incorporer les Mèdes, conquérir l'Assyrie, la Chaldée, le bassin de l'Indus, renverser la puissance lydienne, assujettir la Phénicie, ruiner l'Ionie, détrôner les Pharaons. Ils avaient élevé sur les ruines et avec les ruines des empires antiques un prodigieux édifice, fragile autant qu'immense, entassement rapide de matériaux pourris, voué à une dislocation plus rapide encore et à une chute foudroyante. Ces Perses étaient d'illustre origine. Aryas, et proches parents des Hellènes par la langue, ils s'étaient attardés dans la Bactriane à excogiter une religion morale et symbolique, une philosophie dualiste, le Mazdéisme; et plus d'une fois dans le cours des siècles, leur génie et leur vitalité devaient s'affirmer par d'étonnants retours de gloire politique, esthétique et littéraire. Longtemps, sous la suzeraineté des Assyriens et des Mèdes, les montagnes de la Perse et de la Susiane avaient préservé la pureté barbare de leurs mœurs. Mais efféminés par la soudaine ivresse de la conquête, plus encore par l'incorporation de races épuisées, traînant derrière eux des multitudes de hordes sauvages dont le bon Hérodote a décrit les costumes et les armes, lorsque l'impulsion commune à tous les Aryas les précipitait sur l'occident, ils n'apportaient pas à la Grèce et à l'Europe le renfort d'une sève nouvelle. Le plein épanouissement de la jeunesse hellénique allait être submergé sous un déluge où flottaient confondus les débris d'un monde vieilli et les meutes affolées de peuples enfants. Le premier choc eut lieu en 490. Quelques milliers d'Athéniens arrêtèrent à Marathon les généraux de Darius. Une seconde invasion plus terrible inonda et saccagea la Thessalie,

la Béotie, l'Altique; Athènes périt dans les ilammes. La Grèce, à grand peine ralliée par le danger, écrasa les Perses sur terre et sur mer, à Salamine, à Platée, à Mycale; et la muse triomphale d'Eschyle poursuivit Xerxès humilié jusque dans les bras de ses femmes et de ses eunuques.

L'Europe avait vaincu. Désormais, les peuples n'intéresseront plus l'histoire générale que dans la mesure où ils auront troublé, enrayé, suivi, favorisé le développement de la puissance et de la civilisation européennes. Qui mieux avait gagné qu'Athènes l'honneur de grouper enfin les forces de la Grèce? Aux titres que lui donnaient à l'hégémonie son initiative et son dévouement, elle ajouta le merveilleux éclat du « siècle de Périclès », qui projettera sa lumière sur la postérité la plus lointaine. En soixante ans, les révoltes, souvent justes, de ses alliés et, avant tout, l'envie brouillonne de Sparte brisèrent le faisceau qu'elle avait voulu former. Elle demeura la capitale incontestée, mais honoraire, de l'hellénisme; son empire maritime était ébranlé, sa prééminence politique anéantie. ^Egos-Potamos, date funeste marquée de noir à jamais! L'abaissement d'Athènes fut la déchéance de la Grèce. Un siècle acheva l'œuvre dissolvante des Doriens. Tandis que cinq ou six républiques rivales se disputaient quelques lambeaux du pouvoir, un maître vint du nord et les prit d'un coup de filet. La passion déréglée de l'autonomie les avait précipitées dans la servitude. Vainement le fulgurant Alexandre porta jusqu'à l'Hyphase le prestige du nom grec; il fut l'héritier, le Napoléon de la Grèce et non son représentant.

Certes, en tant qu'aventure, on peut admirer celte substitution presque instantanée (334-325) de l'anarchie gréco-macédonienne à la décomposition égypto-chaldéo-perse. Une telle révolution était préparée de longue main, soit par les nombreux retours offensifs de la Grèce contre la Perse, soit par l'immixtion perpétuelle des Grecs, à titre de négociants, d'artistes, de généraux, d'alliés et de mercenaires, dans les affaires de l'Orient; elle n'en fut que plus complète et plus durable. Le delta du Nil, la Syrie, l'Asie antérieure, au moins jusqu'à l'Euphrate, sont hellénisés pour mille

ans; et il est douteux que, livrés à eux-mêmes, ces pays eussent jamais atteint la prospérité, le raffinement de culture intellectuelle qu'ils durent au génie grec. La conquête d'Alexandre a donc été pour l'Orient un bienfait; mais elle a coûté cher à l'Europe. L'expansion orientale de la Grèce fut un recul, un contre-sens historique. L'Asie prit sa revanche. Vaincue au nom de la Grèce affaiblie et penchant vers le déclin, elle infusa dans l'hellénisme les vices intellectuels et moraux de populations avachies par la servitude, hébétées par un mysticisme sensuel. Elle en fit cette civilisation corrompue et corruptrice, ce milieu gâté où pouvait éclore la théurgie chrétienne, remède malsain qui devait achever le malade sans emporter la maladie1. Et de même que les contagions frappent les étrangers plus cruellement que les indigènes, nous allons voir le poison gréco-oriental exercer plus de ravages dans l'organisme romain qu'au sein même de sa propre patrie.

Nous avons laissé le groupe italique à l'entrée de la vallée du Pô. Ses débuts sont singulièrement obscurs. A peine s'était-il fait sa place, sur les deux pentes des Apennins, au milieu de populations compactes qu'il refoulait vers l'ouest et le sud, — coupant les Ligures des Sicules, poussant les Sicules sur les Ausones,les Œnotriens,les Sicanes, — qu'il se trouva serré et envahi presque de tous côtés, par les Gaulois, établis derrière lui en Cisalpine, par les Étrusques, — Pélasges que l'invasion hellénique chassait de l'Egée et de la Thrace, — enfin par les colonies de la Grande Grèce. Moins brillamment doué que ses frères hellènes, aussi neuf et aussi étonné qu'un enfant devant la vieille civilisation artiste et commerçante des Pélasges-Tyrsènes, il végéta trois ou quatre siècles dans l'ombre et comme sous la férule des Étrusques, maîtres alors de la Toscane et de la Campanie. Il reçut de ceux-ci au nord,

1. Telle fut, trois cents ans avant J.-C, sur le versant oriental de l'Asie, l'efficacité délétère du Bouddhisme. Bien que chassé de l'Inde au huitième siècle, — au profit, il est vrai, de religions ni pires ni meilleures, — il y a laissé ces germes d'incurable énervement que l'on voit s'épanouir au Thibet, dans l'Indo-Chine, dans toutes les contrées qu'il a visitées ou conquises.

comme des Grecs au sud, les rudiments des arts, de la liturgie et de la vie civile ; mais il garda ses dialectes aryens, le fond de ses croyances et son énergie native. Il formait, dès l'origine, non pas trois nations, mais trois agglomérations vivaces, reliées par la chaîne des Apennins, entre les sources du Tibre et le golfe de Tarente. Les Ombriens, qui dominèrent d'abord entre les deux mers, depuis le Pô jusqu'au Tibre moyen, eurent le plus à souffrir des immigrations gauloises et étrusques. Bien que leur langue fût encore écrite et comprise à quelques lieues de Rome vers le premier siècle de notre ère, ils n'ont joué dans l'histoire qu'un rôle effacé. Les Osques (Opiques) ont mieux préservé leur indépendance; en même temps qu'ils occupaient, vers le midi, tous les territoires qui n'étaient pas dans le voisinage immédiat des colonies grecques, ils formaient dans la montagne la vigoureuse nation des Samnites, reliée par les Sabins à l'Ombrie et au Latium. Enfin, au centre et en avant du groupe, les Latins, Èques, Herniques, Volsques, établis sur la rive gauche et dans le bassin méridional du Tibre inférieur, ont constitué, à leur corps défendant, le « peuple romain ». C'est chez eux que, dans le courant du huitième siècle, au point de rencontre des Étrusques, des Ombriens et des Sabins, quelques aventuriers fondèrent la ville destinée à une si haute fortune. Très différente des cités grecques, qui étendaient leur influence en dispersant leurs forces, Rome eut le génie de la concentration; ramenant tout à elle-même, elle s'annexa le monde. Son histoire est à la fois trop connue et trop complexe pour que nous l'abordions ici. C'est dans le livre si étudié de M. Duruy qu'il faut en suivre les péripéties ; on admirera cette opiniâtreté sans défaillance qui, pied à pied, de bourgade en bourgade, en dépit de Porsenna, de Brennus, de Pyrrhus, d'Annibal, iinitpar enserrer de liens très forts, très durs — et en somme tolérables, — l'Italie tout entière, la Sicile, l'Espagne, l'Afrique carthaginoise et le midi de la Gaule. Rome avait presque achevé la conquête de l'Occident, lorsqu'elle se trouva fatalement amenée à recueillir la succession d'Alexandre. L'apogée de sa force coïncidait avec l'affaissement du monde oriental. Elle rencontra sans doute de vaillants

et puissants adversaires, Philippe et Persée en Macédoine, Mithridate en Asie. Mais tout plia devant les légions; et quand l'ambition et le génie de César lui eurent donné par surcroît la Gaule et une partie de l'Angleterre, elle apparut vraiment reine et maîtresse de l'univers civilisé et civilisable. Toute la réalité du pouvoir résidait en elle. Partout ses généraux, ses envoyés, ses administrateurs obtenaient ou forçaient l'obéissance, morigénaient les roitelets vassaux, les villes alliées, exploitaient, non sans abus, mais avec une suffisante prudence, les provinces laissées en possession des menues libertés qui ne contrariaient point la politique romaine. Toutes les affaires de quelque intérêt ressortissaient au Sénat. L'unité de gouvernement, admettant la diversité des langues, des croyances et des coutumes, assurait d'une part à l'Orient décimé, rompu, exténué, une paix qu'il n'avait jamais connue, et, comme d'un coup de baguette, changeait en activité féconde la vie incohérente de l'Occident barbare.

Trois causes principales ébranlèrent tour à tour cet immense édifice : la fatigue extrême du peuple roi; la corruption grécoorientale; et le grand mouvement qui, parti des profondeurs de l'Asie, précipita les Germains sur l'Empire épuisé.

Au moment de sa plus grande puissance, la ville souveraine couvrait de son nom éclatant une population vaniteuse et faible, médiocre héritière du vieux peuple romain décimé par les batailles et les guerres civiles. Les vides avaient été comblés par des étrangers, par des générations d'affranchis vicieux et serviles. La masse ne demandait que des loisirs, du pain et des jeux. Le Sénat avait été encore moins épargné que la plèbe; désuni, sans autorité, il prenait l'habitude d'abdiquer devant le premier ambitieux triomphant ; et qu'importait à tant de nations effacées le nombre de leurs maîtres? le joug d'une ville, d'une oligarchie, ou d'un homme qui commandait au nom de Rome et du Sénat? Les historiens font valoir la nécessité, l'utilité de l'Empire, l'administration d'Auguste, le siècle des Antonins. Le principat en fut-il moins une institution et un instrument de décadence?

Vainement on salue du nom de « paix romaine » ces répits inter-

mittents et précaires où des groupes sans lien, sans patrie réelle, sans idées politiques, vaquaient aux humbles besognes de la vie privée et municipale, sous la tutelle d'une administration plus ou moins sage, sous la garde lointaine de légions frontières qui ne quittaient leurs cantonnements que pour faire et défaire des empereurs. La « déesse Rome » et le « Génie du prince » n'étaient que des symboles officiels d'une fausse unité. Dans l'univers romain régnaient un désarroi profond, une stupeur chronique, un immense ennui bientôt changé en souffrance par une détestable fiscalité. La décomposition morale et intellectuelle précéda l'effondrement politique; l'esprit gréco-oriental en fut l'agent et le propagateur. L'éducation toute grecque des classes dirigeantes, l'avènement des dynasties syriennes, les raffinements ineptes empruntés par les Césars à l'appareil des monarchies asiatiques, le désœuvrement des femmes, l'ignorance et la misère des foules, tout se réunit pour favoriser la diffusion des superstitions et des doctrines mystiques. Ces filles de l'Orient couraient l'Empire, frayant la voie à la religion mortuaire et dissolvante qui prêchait à la fois l'obéissance et la révolte. Nous avons dit plus haut toute notre pensée sur le christianisme. M. Duruy, tout en restant son admirateur convaincu, n'essaye même pas de diminuer la part qui lui revient dans la ruine de la civilisation. Maîtresse de l'Empire, l'Église le livra aux Barbares; elle n'avait su ni voulu le défendre.

En s'écartant du gros de la cohue indo-européenne pour gagner la Méditerranée, les Hellènes et les Italiotes avaient laissé sur le Danube toute l'aile droite, composée des Gaulois et des Germains. Quant à l'arrière-garde slave, elle s'éparpillait dans les steppes de la Russie méridionale. Les Gaulois s'avancèrent en éventail, échelonnant leur centre tout le long du Danube, tandis que leurs tribus méridionales, répandues dans la vallée du Pô, en délogeaient les Ombriens, puis les Étrusques, et que leur masse principale s'étendait au delà du Rhin, entre la Meuse et la Seine, pour, de là, couvrir la Grande-Bretagne et l'Irlande, et descendre, le long de l'Océan, jusqu'au delà des Pyrénées; ils semblent avoir constitué, au quatrième siècle, sous Ambigat Biturix (le roi puissant), un empire

qui touchait au Pont-Euxin et à l'Atlantique, englobait les Gaules et ne s'arrêtait qu'à l'Èbre ou au Tage. Le Brennus qui saccagea Rome, les « tumultes gaulois » auxquels la République opposa tant de dictateurs, témoignent assez de la force et de la turbulence de cette agglomération; mais la cohésion lui manquait, et aussi l'initiative des arts et des industries. Du moins, lorsque César conquit la Gaule, il la trouva livrée encore à ce morcellement confus qui est l'état général des peuples en voie de formation. La fédération que les druides essayaient de constituer à leur profit ne sut opposer à l'envahisseur que des ligues partielles et momentanées. En fait, la domination romaine sauva les Gaulois de deux fléaux aussi dangereux l'un que l'autre, l'anarchie et la théocratie. Quant à la culture intellectuelle et au développement de la vie sociale, ils n'avaient point dépassé la phase rudimentaire. Mais leur étonnante facilité à s'assimiler à leurs vainqueurs dénote une singulière aptitude au progrès. En moins de cent ans l'esprit gaulois, sans abdiquer son caractère original, était entré dans le moule romain; il n'y a pas d'autre exemple d'une éducation si prompte, d'une trans* formation si complète et si soudaine. Les Gaulois ressemblent cà ces plantes qui, dit-on, pour fleurir et fructifier, ont besoin d'être visitées et mordues par certains insectes.

Combien les Germains se sont montrés plus rebelles à la civilisation! De leur longue barbarie, sans doute, ils n'ont point à rougir; encore moins ont-ils à s'enorgueillir. Deux causes l'expliquent : leur existence précaire en des régions mal limitées et ouvertes à toutes les invasions orientales; la déchéance du génie gréco-latin lorsqu'ils se trouvèrent en contact avec le monde antique. D'abord rejetés vers la Baltique et les pays Scandinaves, on les voit redescendre vers le Danube et s'amasser le long du Rhin à mesure que les Gaulois se concentrent et se fixent dans les Gaules. C'est de la Baltique que sont partis les Teutons et les Cimbres exterminés par Marius en Provence et dans la Cisalpine; c'est sur le Rhin inférieur que les Suèves d'Arioviste attirent les armes de César; c'est dans le bassin du Weser que les bandes d'Arminius et les ancêtres des Francs luttent avec un acharnement quelquefois

heureux contre les généraux d'Auguste et de ses successeurs. Vers la fin du premier siècle commencent à se former dans l'Allemagne centrale les nations des Quades et des Marcomans, qui causeront tant de soucis au philosophe Marc-Aurèle, et dont les querelles sanglantes ruineront la puissance. Cependant les tribus rhénanes, Francs, Suèves, Alamans, longtemps contenues par les légions, s'ébranlent au troisième siècle et, malgré les victoires de Probus, de Constance Chlore et, plus tard, de Julien, ne cessent de déborder la frontière, pillant et ravageant, prenant et demandant des terres. L'Empire les encadre dans ses légions, les accepte à titre de colons, de salariés ou lètes. Et nul doute qu'aux temps de sa force il ne les eût absorbés; nulle idée de patrie, nul esprit national chez ces hordes aventureuses ; une fois fixées ou soldées, elles formaient contre leurs congénères la seule ligne de défense capable de préserver l'Empire; la barbarie se mettait sans scrupule au service de la civilisation; elle fournissait aux Césars des gardes du corps vigoureux et de vaillants soldats; ses chefs commandaient les armées, entraient dans l'administration et dans les conseils du prince. Mais cette politique d'incorporation, périlleuse et nécessaire, que l'Empire, d'ailleurs, pratiqua jusqu'à ses derniers jours, se trouva impuissante contre la triple poussée des Goths, des Huns et des Slaves. Le Danube et le Rhin plièrent à la fois. Ce fut un nouveau déluge, pareil à celui qui, plus de deux mille ans auparavant, avait précipité sur l'occident les Hellènes, les Latins, les Gaulois et les Perses. L'empire fut traversé de part en part et dans tous les sens. Tour à tour ou pêle-mêle, Germains de Test (Visigoths et Ostrogoths), Germains fmnisés et slavisés du nord (Hérules, Vandales, Ruges, Langobards), groupes rhénans (Francs, Suèves, Alamans, Rurgondes) se ruèrent sur l'Illyrie et l'Italie, la Gaule et l'Espagne. L'humanité n'a guère connu d'époque plus lamentable que la première moitié du cinquième siècle, et plus féconde en cataclysmes qui engloutissaient à la fois les vainqueurs et les vaincus. Parmi tant d'aventures que nous ne pouvons même indiquer au passage, tant elles se croisent, se succèdent et se confondent dans le tourbillon, la plus étonnante est sans doute

l'odyssée des Vandales, ces riverains de la Baltique, courant d'un trait jusqu'en Espagne, jusqu'en Afrique, et revenant venger par le sac de Rome la défaite de Carthage.

Qu'apportaient à un monde épuisé tous ces chercheurs d'aventures? Quels éléments de régénération? Des vertus, des talents, des arts, des institutions? Nullement. La brutalité des mœurs privées et des coutumes, la perfidie naïve, l'ignorance grossière, l'inconscience. Il faut renoncer à ces admirations de commande qu'ont vouées à nos aïeux barbares certains historiens optimistes. Livrés à eux-mêmes, les Germains avaient été et furent longtemps incapables de fonder un État, un ordre quelque peu durable; c'est à grandpeine et sous des influences très diverses, très complexes, qu'ils ont coopéré à la formation des peuples modernes. Mais en portant le fer et le feu dans les plaies d'une humanité mourante, — sans le savoir et sans le vouloir — ils l'ont galvanisée. A la léthargie, ils ont fait succéder la fièvre, au désarroi le chaos, condition préliminaire d'un renouvellement. Tels furent leurs bienfaits, bienfaits véritables, et les seuls qu'on pût attendre d'eux : la fièvre était leur santé, le chaos leur élément. Le temps et la force des choses ont apaisé l'une; et qui les a tirés de l'autre? la discipline même qu'ils avaient brisée, la gauche imitation de Tordre qu'ils avaient anéanti, le réveil intermittent et pénible de l'esprit gréco-romain. C'est comme patrice et consul, comme successeur et héritier de l'autorité impériale et du fisc latin, qu'un Glovis, ou qu'un Théodoric, a essayé de constituer unÉtat. C'est comme auguste et empereur romain d'Occident que Charlemagne, le roi franc si mal à propos revendiqué par l'Allemagne, a écrasé les Saxons, les Lombards, les Bavarois, les Avares, ramené à l'unité toutes les tribus définitivement fixées sur les ruines de l'ancien Empire, et rejeté loin de ses frontières, autant qu'il était en lui, les nouveaux envahisseurs. Ce sont les lueurs affaiblies de l'art et de la pensée antiques qui ont peu à peu dissipé le crépuscule confus où végétait l'intelligence. C'est la langue latine qui a comme imposé aux esprits tudesques un moyen d'expression supérieur à leurs idées ; ce sont les dialectes romans, issus du latin provincial, qui ont épargné à

une notable partie de l'Occident l'adoption des jargons germaniques, frustes variétés de la langue aryennne primitive, dont une longue culture n'a pu qu'atténuer la rudesse. Enfin, dans les relations privées et publiques, dans Tordre civil ou politique, dans l'éducation, dans l'art et dans la science, tous les germes de progrès qui,, perçant à travers le moyen âge, ont fini par fleurir et fructifier au jour de la Renaissance, sont provenus du fonds gréco-romain. Tout ce qui en a contrarié et retardé la croissance, misère et abrutissement des masses populaires, morcellement féodal, et ce sombre désespoir de l'An Mil, qui aspirait à la fin du monde comme à une délivrance, tout cela procède de la conquête, des coutumes et de l'esprit germaniques. Et ce tout serait incomplet, si l'on n'y ajoutait le surcroît de maux qui incombe au christianisme, — la part de l'Église.

On va répétant — et l'on ne risque point de se tromper — que le christianisme a présidé au laborieux enfantement du monde moderne. Il n'est que trop vrai qu'il y a mal présidé. Par son origine, par sa doctrine, par ses ambitions, il était le plus mauvais instituteur qui pût se proposer à des vaincus et à des maîtres : aux uns il enseignait l'humilité et l'obéissance ; et de quel droit eût-il demandé aux autres un usage modéré, humain, du pouvoir et des dépouilles dont lui-même réclamait sa part? Force dissolvante et née de la décomposition, seul organisme resté debout sur les ruines de l'édifice qu'elle avait miné à son profit, c'est à son profit que l'Église devait éduquer et exploiter la barbarie, en alliée et en complice. Les rois- et roitelets, tous les rapaces du moyen âge, sentirent tout d'abord l'utilité, bientôt aussi le danger de son concours. Elle leur asservissait les âmes, ils lui prêtèrent leurs bras pour assouvir ses fureurs ; ils l'aidèrent à se gorger d'or et de sang; mais quand, gonflée d'orgueil et d'espérance, elle prétendit leur appliquer sa doctrine, les réduire à l'obéissance, étendre la main sur leurs couronnes et les traîner à Canossa, las de bulles et d'excommunications, ils lui signifièrent — sur la joue de Boniface VIII — l'indépendance du pouvoir civil et la fin du rêve théocratique. Inappréciable service — dont nous ne leur savons aucun

aré — que ces despotes jaloux rendirent à l'occident! Grâce au soufflet d'Anagni, l'Europe a échappé au mal qui tua l'Orient musulman et bouddhiste, à la confusion du pouvoir civil et de l'autorité religieuse.

L'Église eût-elle séché autant de larmes qu'elle en a fait couler, eût-elle répandu sur le monde autant de lumière qu'elle y a versé de nuit, son monstrueux égoïsme condamnerait encore son œuvre. Mais voyons ses bienfaits moraux, intellectuels et sociaux. Elle se vante d'avoir adouci les cœurs farouches, calmé les passions furieuses des barbares, enseigné aux peuples d'innombrables vertus privées et publiques, soulagé les souffrances et rasséréné les âmes. Les mœurs du moyen âge lui répondent, sans parler des mœurs modernes : n'est-elle pas restée jusqu'à nos jours l'éducatrice privilégiée des peuples civilisés? Jamais précepteur a-t-il volé plus gratuitement ses élèves? Quelle religion, quel fétichisme eût élevé plus lentement le niveau moral de l'humanité? Quel enseignement eût plus tristement abaissé les âmes et plié les échines? A ceux dont elle cultivait le désespoir, l'Église a vendu cher des consolations vaines, — prenant la terre, montrant le ciel. Au moins, dit-on, reconnaissez que l'Église a conservé et enseigné ce qui restait des lettres antiques. Le moins qu'elle a pu. Elle a gratté plus de manuscrits qu'elle n'en a fait lire. Elle a gardé pour elle, même ses propres livres, les Écritures et les Pères, afin d'en mieux imposer à l'ignorance générale. Si elle a fourni, au moyen â^e, la plupart des chroniqueurs, des grammairiens et des philosophes, c'est que dans ses cloîtres seuls les écrivains et les penseurs pouvaient espérer une sécurité relative. Encore n'échappentils aux caprices furieux des seigneurs temporels que pour tomber sous la férule de l'orthodoxie. Tout écart est suspect à l'Église, elle hait les nouveautés; ses conciles, ses évêques, ses docteurs ne sont occupés qu'à combattre ou à limiter l'influence des idées venues de la Grèce classique et de l'ancienne Rome, surtout à persécuter les disciples et commentateurs trop hardis de Platon et d'Aristote. Bien loin d'encourager la raison et la science, elle les frappe d'interdit au nom de la foi et de l'autorité. C'est contre elle et malgré

elle que l'intelligence se ressaisit et s'exerce. Étrangère et hostile à la liberté et au sens individuel, elle ne Test pas moins à la naissance et au développement des groupes nationaux. L'autonomie politique est une dérogation et une attaque à son principe : car elle tient de Rome même, où elle siège, l'idée et la passion de la domination universelle. Sur terre comme au ciel, elle ne reconnaît qu'une patrie, le royaume dont le pape est le vicaire, la catholicité. En vain l'Islam, le Schisme d'Orient, la Réforme, l'incrédulité, diminueront tour à tour son domaine, elle ne se lassera point d'en réclamer la totalité. Cette ambition, qui n'est plus qu'un anachronisme, a toujours été un danger pour la paix du monde; mais on n'en contestera, certes, ni la grandeur, ni l'efficacité momentanée, lorsque le drapeau du Christ rallia contre l'islam débordant les mille tronçons du monstre féodal. Seulement on se gardera d'exagérer la part qui revient à l'Église et au christianisme dans la constitution de la Chrétienté. C'est la plus impérieuse des nécessités qui forma cette union précaire et désordonnée, tout autant que l'enthousiasme d'une foi commune; ce dont le fanatisme est avant tout responsable, c'est la folie, ce sont les résultats désastreux et piteux des Croisades, ces aventures mal engagées, mal conduites et mal terminées, qui ruinèrent l'Empire grec au profit des Turcs. Enfin, si l'on considère que la Chrétienté ne s'est manifestée qu'à la fin du onzième siècle, on s'apercevra que sa principale et trop tardive raison d'être fut le déchaînement de l'Asie musulmane.

Un des traits les plus saillants de l'histoire, au moyen âge, c'est d'avoir été dirigée par des causes extérieures, par des fatalités perturbatrices, bien plus que par les aptitudes particulières et le développement régulier des nations nouvelles. D'une part la déviation chrétienne de la civilisation antique a non seulement condamné l'Europe aryenne à la discipline la plus contraire à son génie, mais encore suscité le terrible fléau de l'islam : sans Jésus, sans Manès et Nestorius, point de Mahomet. D'autre part les invasions acharnées, ininterrompues, longtemps victorieuses, des peuples intrus ont, de siècle en siècle, déterminé des événements et des révolutions dont

les traces ne sont point effacées, dont les conséquences pèsent encore sur nous. J'appelle peuples intrus ceux qui, soit incapables de civilisation, soit emportés par un essor de courte haleine vers un rapide apogée suivi d'une décadence irrémédiable, se sont jetés en travers de l'évolution européenne, c'est-à-dire du grand courant de l'histoire. Les premiers, assez rares, n'ont pas joué le rôle le moins important : les Huns d'Attila (v° siècle), arrêtés à Châlons par Aétius et Mérovée, ont précipité les Germains sur l'Empire et changé la face du monde; les Bulgares (vie et vne siècles), qu'il ne faut pas confondre avec le groupe slave auquel leur nom est resté, ont plus d'une fois ébranlé l'Empire de Constantinople; les Avares (vii° et vme siècles) ont dominé l'Allemagne centrale jusqu'au jour où Charlemagne les a exterminés. Seuls parmi leurs congénères, les Ouïgours, terreur de l'Europe au dixième siècle, sont pleinement entrés, sous le nom de Hongrois, dans le concert occidental. Les Arabes et les Berbers et, à un moindre degré, les Mongols et les Turcs appartiennent à la seconde catégorie.

On sait l'étonnante fortune des Arabes. La gloire légendaire de la reine de Saba, la puissance passagère d'Odénath et de Zénobie ne pouvaient faire prévoir l'explosion subite et formidable qui, au septième siècle, les porta, pour ainsi dire, au premier plan de l'histoire. A la voix de Mahomet, sous l'impulsion d'une foi simple et aveugle, ils sortent de leur antique obscurité ; ils se ruent, au nord sur la Syrie et la Perse, à l'ouest sur l'Afrique et l'Espagne. Ils assiègent Constantinople, ils franchissent les Pyrénées. La chrétienté est entamée par les deux bouts. A l'ancien empire de Darius, les Abbassides ajoutent tout le pourtour méridional de la Méditerranée. Mais la dislocation rapide d'un si vaste État montre que la race n'était ni assez nombreuse ni assez cohérente pour fonder un ordre et un gouvernement durables. Les cinq siècles de la prépondérance arabe ne présentent qu'un pêle-mêle de crimes, de perfidies, de révolutions violentes : c'est le délire d'une longue ivresse, entrecoupé d'accalmies mélancoliques, d'intervalles lucides et de sombres abattements. La mobilité, l'inconsistance d'esprit du nomade a rendu stériles les qualités les plus bril-

lantes, même les aptitudes les plus pratiques. L'Arabe a toutes les vertus et tous les talents : fier guerrier, hôte généreux à ses heures, poète, musicien, capable de science, voyageur hardi, commerçant habile, agriculteur ingénieux, il a pu faire trembler le monde, l'éblouir par ses conquêtes et par le spectacle d'une civilisation bien supérieure à celle qui s'ébauchait en Occident. Puis l'énormité de son effort Ta frappé d'une fatigue incurable. L'islam a été pour lui un bienfait mortel. La religion qui l'avait surexcité, surmené, l'a pour jamais abattu. Mais sa page a été belle; il ne s'est endormi qu'après avoir réveillé l'Europe, sans le savoir.

Ce n'est pas, en effet, par son génie propre, encore moins par sa religion, que l'Arabe a été l'un des promoteurs de la civilisation occidentale. De l'un ni de l'autre rien n'est entré, rien n'est resté dans l'esprit européen, ou si peu de chose qu'une vue générale n'en peut tenir compte. Intermédiaire inconscient, il nous a seulement transmis les arts, les œuvres, les leçons des peuples qu'il avait conquis ou plutôt recouverts. Ce qu'il a donné ne lui appartenait pas; il avait emprunté ses arts à la Perse et à Byzance, ses philosophies et ses sciences à la Grèce. Bien peu même sont de race arabe, parmi ces néo-platoniciens et ces commentateurs d'Aristote qui ont ranimé en France, en Italie, en Angleterre et en Allemagne la pensée engourdie par le christianisme. Ce sont des Transoxiens, des Persans, des Syriens, des Juifs, des Africains, des Espagnols qui, en nous préparant des armes contre la théologie, ont, dès le douzième siècle, renoué le fil rompu de la tradition antique et remis dans sa voie la civilisation indo-européenne. Ainsi, — réparation incomplète, et dont il n'a point profité pour lui-même — fOrient sémite nous faisait passer le remède au fléau qu'il avait engendré.

Mais que de calamités accompagnèrent ce bienfait involontaire!

Les Arabes en renversant l'empire des Sassanides, l'islam en pé-

' nétrant dans l'Asie centrale, avaient ouvert les frontières de la

Perse aux éternels adversaires de la race iranienne . Soldats et

| bientôt maîtres du Kalifat, les Turcs ne tardèrent pas à supplanter les

Arabes ; et ce sont eux déjà que les croisés de Godefroi eurent à

combattre en Asie Mineure. Puis le vide laissé par les Turcs dans les régions transoxiennes attira les Mongols. Des frontières de la Chine, un nouvel Attila, Djenguis, se ruant à la fois sur le Sud et sur l'Occident, entraîne et discipline la Tartarie tout entière, ruine, ensanglante et conquiert l'Asie de la Sibérie au Thibet, de la mer Jaune à la Méditerranée, envahit et soumet une moitié de la Russie et retarde de trois siècles le développement de la plus grande puissance slave. Le flot mongol ne s'arrête qu'en Hongrie. Ceci se passait au treizième siècle. A la fin du quatorzième, une nouvelle poussée se produit. Timour reprend l'œuvre destructrice de Djenguis, dressant partout en pyramides les crânes des vaincus ; d'un côté, il s'avance jusqu'en Cappadoce; de l'autre, il rattache à son empire les vallées de l 'Indus et du Gange, depuis longtemps parcourues et occupées parles conquérants musulmans. Bien qu'effroyablement sanguinaire et très inférieure aux divers groupes sémites, elle ne fut pas sans génie la race qui imposa plusieurs dynasties à la Chine et à l'Asie centrale, des maîtres aux czars de Moscou et de Kiev, qui fonda l'empire Mogol, celle qui força l'histoire à conserver les noms d'Attila, de Djenguis et de Houlagou, de Timour, du sage Baber et du puissant Akhbar. Mais la civilisation ne lui doit rien. L'Europe ne pouvait attendre des Mongols qu'un seul service; ils ne l'ont pas rendu. Combien ne leur eût-elle point pardonné, s'ils avaient anéanti les Turcs. La trombe passée, Mahomet II prenait Constantinople;. achevé par la sotte aventi re de l'Empire latin, l'empire de Justinien et d'Héraclius, qui, à tout prendre, avait été le rempart vacillant mais durable de la chrétienté, passait tout entier aux mains des Ottomans. Pour de longs siècles, au cœur de l'Europe, sur les bords de la Méditerranée, à cheval sur le Danube, était fixé un corps étranger, une puissance redoutable, menace non encore écartée, cause de perturbations sans cesse renaissantes, une race stérile qui n'a rien inventé, rien produit, et que la civilisation éliminera^ non sans l'avoir corrompue, mais avant de l'avoir pénétrée.

On serait en droit de considérer l'intrusion turque comme le plus néfaste événement de l'histoire, s'il n'y fallait précisément

reconnaître une de ces fatalités étrangères qui, du dehors, ont déterminé le progrès européen, avant que les nations nouvelles eussent pris conscience d'elles-mêmes. En renvoyant à l'Occident, avec les derniers savants byzantins, les débris et les souvenirs de la culture antique, les Osmanlis ont brutalement hâté la Renaissance, annoncée déjà par le réveil de la philosophie au douzième siècle et par la brillante floraison des républiques italiennes. C'est pourquoi 1453, l'année où tomba Constantinople, a marqué pour jamais l'ouverture de l'ère moderne.

Trois autres faits, mais uniquement imputables, ceux-là, au génie occidental, et trois noms immortels, illustrent les débuts de la nouvelle période : l'invention de l'imprimerie ; la découverte du mouvement de la terre ; la découverte de l'Amérique ; Gutenberg, Copernic, Christophe Colomb : l'un, avec ses petits soldats de plomb, donne à l'esprit l'empire, l'ubiquité; l'autre, d'un mot, renverse la Bible, support du christianisme; l'autre livre à l'Europe la terre doublée, les mille chemins des mers et la domination du monde. Qu'est-ce, auprès de ces révolutions radicales, que la timide et rétrograde Réforme de Luther et de Calvin, chicane d'esprits étroits, révolte de la religiosité contre la religion, ferment de discordes, de haines longtemps inexpiables, aussi puérile dans son principe que désastreuse ou douteuse dans ses conséquences? Sans doute, pour sa part, et par contre-coup, contre son but même, la Réforme a contribué à l'émancipation intellectuelle et politique; mais en mutilant l'Église elle en a concentré la force; en combattant la théologie elle l'a ranimée, éternisée; elle a restauré le christianisme, remis sur pied l'ennemi qui s'affaissait de lui-même et l'a renvoyé plus tenace au combat suprême que la science lui livre aujourd'hui. La Réforme a été un progrès à contre-sens. Plus on descend l'échelle des effets et des causes, et plus on reconnaît que toutes les directions de l'évolution moderne convergent vers Gutenberg, Copernic et Colomb et, plus profondément encore, vers l'heure décisive où l'esprit européen est rentré dans la voie ouverte par la Grèce de Démocrite et la Rome de Lucrèce ; remontez les degrés, vous trouverez au sommet : la civilisai ion

53c2 PARTIE II. LA PHILOSOPHIE.

générale et laïque, la Révolution française et l'immense avenir de la République américaine.

Nous arrêtons ici ce raccourci de l'évolution humaine dans sa période historique. Deux raisons nous y convient : l'extrême complexité des événements auxquels a donné lieu le développement simultané ou successif des nations modernes; la courte durée de cet âge si rempli. Songez aux cinq mille ans de l'Egypte indépendante, ou de la Chine, aux trois mille ans de l'hégémonie grecque et romaine. C'est en trois ou quatre siècles que la France, l'Espagne, l'Angleterre, la Hollande, l'Autriche, la Prusse, la Russie, l'Italie se sont fait à chacune une histoire plus longue à résumer que toutes les annales réunies des temps antérieurs. Ainsi, dans la superposition des couches géologiques, on voit croître la richesse et la diversité des formes à mesure que diminuent l'épaisseur et la durée des dépôts. Cette disproportion concordante apparaît comme une des lois les plus générales et les plus manifestes de l'évolution.

Quelle idée relative, quelle mesure variable que le temps! que d'élasticité dans cet absolu de la durée! Une heure aujourd'hui, sur toute la surface de la terre, contient plus d'efforts et plus d'œuvres que dix ou vingt siècles des périodes passées.

Le progrès est là : dans l'intensité croissante et la diffusion de la vie. Là aussi est le danger. La tension, plus que jamais nécessaire, de toutes les énergies surmène les organismes. Par moments une lassitude énorme s'abat sur l'individu, sur les peuples en marche vers un but qui recule toujours, paix sociale, équilibre politique, concert international. Partout le temps, l'intelligence et le sang mêjne sont gaspillés en tiraillements intérieurs, en guerres néfastes, en reculs misérables. Bien que la vie humaine voie s'élever sa moyenne, elle ne se soutient que par une alimentation excessive. La puissance génésique, encore intacte parmi les groupes germaniques et slaves, baisse chez les Latins. Et cependant, pour l'Europe, l'aire d'action va toujours s'étendant. L'Occident aura-t-il assez d'hommes, non pour occuper, mais pour encadrer le monde?

Il n'y a plus de Barbares; ou du moins leurs débris sont rejetés

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