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L'INFINI

en est qui ne sont pas revenues ; elles ont traversé le monde solaire sans subir l'attraction du grand astre. Courent-elles sur les branches d'une hyperbole indéfinie qui les emporte au travers des cieux, coupant les cercles des planètes et les cycles étoiles? Que sont-elles? des formes adultes et durables, ou des astres enfants que disciplinera la gravitation? Leurs noyaux ignés réchaufferontils un jour des soleils refroidis? L'appendice vaporeux et transparent qu'elles traînent après elles est-il le rudiment d'une atmosphère? Sont-ce des germes, sont-ce des débris? De quoi sont-elles faites? La spectroscopie résoudra ces questions.

Étoiles isolées, systèmes sidéraux et planétaires, comètes, font partie d'amas irrégulièrement discoïdes et lenticulaires, taches lumineuses dispersées dans l'espace, brouillards souvent invisibles, jadis considérés comme des réserves de la substance, et qu'aujourd'hui nos instruments décomposent en millions d'astres. La plupart de ces amas, de ces nébuleuses, sont situés à des distances et occupent des étendues qui dépassent toutes nos mesures. Il en est un qui nous environne, et, par lui, nous pouvons juger des autres. La Voie Lactée est une nébuleuse, et c'est par les interstices de son enceinte radieuse que nous entrevoyons l'infini. Herschell y a compté jusqu'à dix-huit millions d'étoiles. Notre Soleil n'est qu'un îlot parmi les cyclades de la Voie Lactée, une étoile de grandeur moyenne. Humblement, avec son cortège, dont les membres ne se connaissent pas tous, il évolue sur les bords de cette vaste traînée.

Ordre partiel, incohérence générale : telle est la formule de l'univers. Le semis d'étoiles qui luit sur nos tètes ressemble aux poussières qu'on voit danser dans un rayon. Le centre est partout, la circonférence nulle part.

Nous prononcions tout à l'heure le nom d'infini. C'est un mot fort inoffensif, et qui ne renferme aucun mystère, un adjectif négatif, très-légitimement converti en substantif. Tous les objets de nos sensations et de nos idées sont bornés les uns par les autres; ils sont finis, puisque nous les distinguons; et nous ne doutons pas que le même caractère ne s'étende à ceux que nos sens n'ont

pu saisir encore ou ne saisiront jamais. Aussi n'est-ce pas aux objets que s'applique le terme d'infini, c'est à leur nombre, à leur succession. Ne pouvant les compter, nous constatons d'un mot notre impuissance. Quoi de plus simple? Dans toutes les directions, le nombre des choses est sans fin. Dira-t-on que nous sortons du relatif pour entrer dans l'absolu? Ces distinctions ne nous touchent guère; elles sont négligeables, dès qu'il est admis et entendu que toutes nos connaissances ne peuvent être que relatives à leurs conditions.

Impuissants à découvrir une fin dans la juxtaposition des choses» nous le sommes également à la concevoir. Il n'y a rien de plus dans cette idée d'infini, sur laquelle ont été déversées tant d'effusions sentimentales. Le langage commun a fait de l'infini une qualité inséparable et, par suite, un synonyme de l'univers, de l'espace. La métaphysique s'est emparée de cette notion si claire et si exacte, elle l'a isolée de la totalité des choses, l'a subtilisée en essence et, d'un concept, a tiré un être, à la fois impersonnel et gratifié de toutes les facultés humaines, un dieu enveloppant, qui lui-même n'est point enveloppé, c'est-à-dire un infini fini, puisqu'il est borné au moins par notre propre existence. Et, depuis des milliers d'ans, la philosophie se repaît de cette logomachie! Pour nous, l'infini restera ce qu'il est : la succession, sans fin concevable, de tous les objets finis; moins encore : le terme général qui exprime le caractère de cette succession, l'absence de fin.

Il n'y a ni plus ni moins de réalité dans l'espace et le temps que dans l'ordre universel ou dans l'infini. On peut dire qu'ils sont réels en tant que qualité des choses et non en tant qu'êtres. Ce sont des rapports de simultanéité ou de succession, des suites de mesures finies que nous joignons bout à bout, et d'où nous induisons l'immensité et l'éternité de l'univers. Mais il n'existe point un espace pourvu de qualités et d'attributs, un temps qui agit et nous entraine. Il n'y a toujours que des éléments et leurs combinaisons considérés soit dans leur simultanéité, soit dans leur succession. Quand on dit : l'espace contient tout, on entend seulement que tout ce que nous voyons coexiste, et qu'entre les objets nos yeux

et nos mains constatent des distances. Quand on dit : tout est dans le temps, il faut entendre que tous les phénomènes, tous les contacts, ont lieu soit à la fois, soit successivement. Des faits simultanés, synchroniques, nous disons qu'ils se produisent dans le même temps; des successifs, qu'ils apparaissent tour à tour, de temps en temps. Certains événements qui se présentent dans un ordre constant, le passage apparent du Soleil au zénith et au nadir, le jour et la nuit, etc., ont été adoptés comme mesure de toute succession : de là les jours, les années, les heures, les minutes. Le temps et l'espace ne sont rien que certaines manières d'être des choses, relativement aux impressions qu'en reçoivent nos sens et notre cerveau. S'il est difficile de réduire à leur office d'abstractions utiles des noms si anciennement personnifiés, il est du inoins aisé de faire comprendre que ces termes ne sont ni des êtres, ni des concepts indépendants de la réalité substantielle.

Parmi les corps épars dans l'étendue infinie, il en est un qui nous intéresse entre tous : c'est celui dont la Terre, qui nous porte, est un satellite, un appendice, une partie.

Abstraction laite de quelques intuitions des anciens, on a cru, jusqu'à Copernic, que la Terre était le centre du monde, que le Soleil, comme la Lune, évoluait autour d'elle. On sait aujourd'hui que, s'il tourne, c'est autour d'un centre lointain et inconnu, aux environs de la constellation d'Hercule. Relativement à la Terre, il est immobile, et c'est la Terre qui le suit dans sa marche, encore mal déterminée. Elle n'est pas seule, d'ailleurs : quatre-vingt-sept autres terres, plus ou moins grandes, partagent son esclavage.

Une certaine classe de gens, qu'on peut nommer orthodoxes, a été fort choquée de cette circonstance. Elle a commencé par maintenir les saines doctrines, déclarant, au nom des traditions juives, que le Soleil assurément marche, puisqu'un certain Josué l'arrêta certain soir. Pour complaire à ces ridicules, qui, d'ailleurs, savaient manier certains arguments, tels que tenailles, chevalets, haches, poignards et bûchers allumés aux vraies lumières, un savant astronome, Tycho-Brahé, consentit à séparer la Terre des autres planètes. Lui rendre l'immobilité, c'était rétablir sa dignité compro-

mise. Il fit donc tourner autour d'elle le reste du système, y compris l'astre central. Compromis ingénieux. Mais des preuves péremptoires, que nous ne relaterons point parce qu'elles ne sont plus contestées sérieusement, ont démontré le double mouvement de notre planète.

L'illustré géomètre français Laplace a savamment construit, pour expliquer la formation et l'ordonnance du système solaire, une hypothèse qui paraît s'accorder, jusque ici, avec la plupart des données de la science. Un amas gazeux, tourbillonnant autour d'un centre, point idéal; autour du noyau, de nombreuses couches concentriques de cette matière gazeuse, inégalement refroidies, passant à l'état d'anneaux incandescents, puis liquéfiées et solidifiées, à divers degrés, chacune en un amas globuleux qui suit, avec une vitesse plus ou moins grande, le mouvement initial de la couche annulaire. Le noyau central est le Soleil, les couches globulisées sont les planètes. De là le mouvement commun du système et les mouvements particuliers de ses membres. De là ce phénomène constant, que Newton a nommé gravitation. Comme la loi de Newton, l'hypothèse de Laplace peut être appliquée à la nature entière; elle nous fait voir, dans notre Soleil et dans les autres, les couches inégalement refroidies et condensées de tourbillons plus vastes.

En fait, toutes les planètes tournent sur elles-mêmes et autour du Soleil. Elles sont rangées, d'après leur éloignement du centre, dans l'ordre suivant (nous ne citons que les principales) : Mercure, Vénus, la Terre, Mars, Junon, Jupiter, Saturne, Uranus ou Herschell, Neptune ou Leverrier. Toutes, dépourvues de lumière propre, reçoivent du Soleil un éclat qui se distingue aisément du scintillement des étoiles. Les quatre premières, au moins, sont arrivées à l'état solide. Jupiter et Saturne sont à demi liquides, Uranus et Neptune sont restés gazeux. Toutes sont entourées d'une couche sphérique gazeuse, d'une atmosphère. Plusieurs sont accompagnées de satellites qui, tournant sur eux-mêmes et autour de la planète, la suivent dans sa course autour du Soleil, et décrivent, autour de son orbite, une spirale sans fin analogue aux

circonvolutions d'un ressort élastique. Tout le monde connaît celui de la Terre, la Lune, qui, pouvant être rapprochée par le télescope à seize et même à quatre lieues, est le mieux étudié des corps célestes, au moins dans un de ses hémisphères : car nous ne voyons que sa face inférieure, celle qui est tournée vers la Terre, et qui, en réfléchissant la lumière solaire, affecte les formes alternantes que nous appelons ses phases. Elle est séparée de la Terre par une distance moyenne qu'un train express franchirait en trois cents jours.

On pense aujourd'hui que la Lune n'a pas toujours été l'unique satellite de la Terre: il en aurait existé un autre, maintenant dissous, et dont les fragments, emportés dans leur ancienne orbite, tombent assez fréquemment sur divers points de notre globe : ce sont les aérolithesou météorites. L'état de ce corps effrité en poussière attend certainement la Lune, la Terre, les autres planètes et le Soleil même. Quant à la Lune, elle paraît déjà dépourvue d'atmosphère, incapable de développer à sa surface aucune vie semblable à celle de notre flore et de notre faune; ses mers se sont évaporées; et elle ne présente aux yeux que des aspérités formidables, des volcans éteints et des dépressions nues.

Seules parmi les grandes planètes, Mercure et Vénus sont dépourvues de lunes; au moins ne leur en connaît-on pas. Mars a la sienne, récemment observée ; les autres en possèdent jusqu'à six et huit. En outre, Saturne est ceint d'un ou plusieurs anneaux de nature mal déterminée, gazeux probablement comme les queues des comètes, et destinés à se condenser en satellites. Quelques astronomes voient dans la lumière zodiacale qui, parfois, se projette en longue ellipse tronquée sur les campagnes de la Terre, le reflet d'un anneau comparable cà ceux de Saturne.

Nous savons déjà que les planètes ne sont pas les seules compagnes du Soleil. Sept comètes font partie du cortège solaire. Parmi deux cents autres environ, dont le retour n'a pas encore été constaté, et dont l'orbite se rapproche de l'hyperbole, plusieurs, sans doute, ne sont que des visiteuses qui traversent le système et n'ont pas encore trouvé leur centre.

Le Soleil est la condition absolue, sine qua non, de l'existence des planètes et de tout ce qui s'y produit. « Tantôt, dit Humboldt (Cosmos, III, 428), son action se manifeste tranquillement et en silence par des affinités chimiques, et détermine les divers phénomènes de la vie, chez les végétaux dans l'endosmose des parois cellulaires, chez les animaux dans le tissu des fibres musculaires et nerveuses; tantôt elle fait éclater dans l'atmosphère le tonnerre, les trombes d'eau, les ouragans. Les ondes lumineuses n'agissent pas seulement sur le monde des corps, elles sont aussi en relation mystérieuse avec l'homme intérieur, avec l'excitation plus ou moins vive de ses facultés. »

Quelques chiffres donneront une idée de l'énormité relative du Soleil et, par suite, des étoiles, et aussi des prodigieuses distances qui séparent les corps célestes.

Le Soleil, entièrement sphérique, à la différence des planètes, toutes aplaties aux pôles et renflées à l'équateur, présente une surface de six trillions quatre cent seize milliards de kilomètres carrés. Son volume (un quintillion cinq cent trente-quatre quadrillions de kilomètres cubes), égale six cent vingt-sept fois les volumes réunis de tous les corps qui gravitent autour de lui, un million quatre cent mille volumes de la Terre. Comparée au Soleil, la Terre est un grain de blé à côté de quatorze cent mille grains de blé.

La matière solaire ne pesant qu'environ le quart de la matière terrestre, la masse du Soleil équivaut encore à trois cent cinquante-cinq mille masses terrestres. Le poids du Soleil est de deux octillions quatre-vingt-seize septillions de tonnes de mille kilogrammes.

Le Soleil est situé, distance moyenne, à trente-huit millions de lieues de la Terre; un train express, à cinquante kilomètres l'heure, le joindrait en trois cent quarante-sept ans. S'il était uni à la Terre par un air atmosphérique, le son nous en parviendrait en quatorze ans et deux mois. La lumière, qui franchit soixantedix-sept mille lieues à la seconde, nous en vient en huit minutes huit secondes. En une seconde, elle ferait sept fois le tour de la Terre.

La spectroscopie a constaté, à l'état pur, dans la substance solaire, quelques-uns de nos éléments chimiques : le sodium, le fer, le nickel, le cuivre, le zinc, le baryum, peut-être le cobalt. Mais comment ces corps s'y comportent-ils? Quelles formes y produisent leurs combinaisons? On sait déjà que sa matière, moins dense que celle de la Terre, ne pourrait soutenir les mêmes poids ni, par conséquent, des êtres pareils à l'homme. Son noyau central est-il opaque, c'est-à-dire solidifié à quelque degré? c'est l'opinion de Herschell, d'Arago; est-il incandescent, à l'état fluide ou gazeux? Questions non encore résolues. Quel que soit ce noyau, il est encore entouré de diverses couches atmosphériques, dont l'une, la photosphère, est agitée violemment par des cyclones, des météores : ce sont les fameuses taches solaires, activement étudiées aujourd'hui, si vastes que la Terre y serait comme un rocher dans un cratère.

Ces notions succinctes sur le monde sidéral et solaire suffisent à notre objet. Elles nous semblent mettre hors de conteste les propositions suivantes, trop négligées par les métaphysiciens : premièrement, s'il n'existait des éléments simples, que nous appelons matière, il n'existerait ni corps ni al tributs, qualités et facultés de ces corps; secondement, s'il n'existait un amas stellaire appelé Voie Lactée, notre Soleil n'existerait pas; troisièmement, sans le Soleil, il n'y aurait ni les planètes que nous voyons, ni la Terre où nous vivons et mourons; enfin, sans le Soleil et sans la Terre, où seraient les êtres que la chaleur de l'un anime à la surface de l'autre? Quel idéalisme, quel scepticisme, pourrait se dérober à l'inéluctable chaîne de ces conditions qui vont de l'atome en mouvement au cerveau en exercice?

Laissant de côté maintenant et l'immensité du monde, et les nébuleuses, et le Soleil, et les quatre-vingt-sept planètes, dont nous habitons la cinquième, par ordre de grandeur, nous nous attacherons à ce globe modeste, sans lequel nous n'existerions pas.

La Terre, mince fragment du grand astre, la Terre, si petite que, de Jupiter, un observateur muni du télescope de Foucault

l'apercevrait tout juste cinq minutes après le coucher et avant le lever du Soleil, constitue, pour nous qui pouvons à peine nous enlever à onze kilomètres de sa surlace, une masse gigantesque et prodigieuse. Disons tout de suite qu'elle ne jouit d'aucun privilège, que sa place dans le système est fixée par sa masse, que ses productions sont déterminées par les substances qui la constituent, que rien ne la dispense des mouvements, soit communs à tous les astres, soit particuliers aux planètes, qu'elle est soumise invinciblement, elle et tout ce qu'elle porte, aux lois induites par la physique et la chimie et qui sont l'expresssion et le résumé de toutes les fatalités indifférentes.

La Terre est un sphéroïde inégalement aplati aux deux extrémités de son axe de rotation, points qu'on nomme les pôles, et renflé sur la ligne où son contour s'éloigne le plus de cet axe idéal, ligne qui est connue sous le nom d'équateur, parce que les jours et les nuits y sont d'égale durée. Sa ligne de flottaison, celle qui coïncide avec son orbite elliptique et selon laquelle elle se transporte d'occident en orient autour du Soleil, coupe obliquement son équateur; on l'appelle écliptique.

Le globe mesure en circonférence quarante millions de mètres, en superficie cinq cent neuf millions neuf cent quatre-vingt-dix mille cinq cent cinquante-trois kilomètres carrés. Sa masse est de un trillion quatre-vingt-trois milliards de kilomètres cubes. Il opère sa rotation sur lui-même en vingt-quatre heures, sa révolution autour du Soleil en trois cent soixante-six de ces tours. Dans l'ellipse spirale qu'il décrit, et dont le Soleil est un des loyers, il roule avec une vitesse moyenne de trente kilomètres à la seconde : c'est environ soixante fois la marche du boulet sortant de fàme du canon; mais cette vitesse augmente ou diminue suivant que la Terre s'approche ou s'éloigne du Soleil; elle n'est pas égale pour toutes les parties de la surface; nulle au pôle, elle atteint son maximum sur la ligne équatoriale. La distance de la Terre au grand astre varie entre cent cinquante et cent quarante-cinq millions de kilomètres.

Au double mouvement de rotation et de translation qui nous

emporte, il faut ajouter le déplacement général du système à la suite du soleil, qui marche lui-même dans l'espace avec une rapidité vertigineuse, double de celle de la Terre. Notre globe franchit par an, dans la direction d'Hercule, à raison de soixante et onze kilomètres à la seconde, une distance de deux milliards deux cent vingt-cinq millions de kilomètres. Ce n'est pas tout; des attractions de toute sorte, lunaires et solaires, planétaires, sidérales, agissant à la fois ou tour à tour, dérangent incessamment la Terre, impriment à sa course des déviations innombrables. Comme il est plus que probable qu'elle ne repasse jamais aux mêmes points de l'étendue et qu'elle subit indéfiniment des influences diverses et toujours nouvelles, les calculs les plus scrupuleux ne peuvent donner de sa route qu'un tracé incomplet et approximatif.

Or, de toutes ces actions combinées résultent des phénomènes très-nombreux qui jouent un rôle capital dans les destinées terrestres, phénomènes régulièrement irréguliers, que l'astronomie et la géographie physique constatent sans en découvrir toujours la cause. On sait que la nutalion, par exemple, est un effet de l'attraction lunaire, que la précession des équinoxes est due au balancement de l'axe polaire qui pivote, dit-on, sur lui-même en deux cent cinquante-huit siècles. Mais pourquoi cet axe n'est-il point, ou n'est -il plus perpendiculaire au centre du Soleil? Pourquoi est-il incliné sur l'écliptique, laquelle ne coïncide pas avec l'équaleur? Pourquoi le centre de gravité terrestre ne correspond-il pas au centre de figure, les pôles magnétiques et les pôles du froid à l'axe polaire? En a-t-il toujours été ainsi? Chacune de ces particularités, dont on entrevoit les causes lointaines, mais dont on ne voit que les conséquences, n'est-elle pas un des éléments de l'histoire de la Terre? ne se rattache-t-elle pas à des changements successifs dans le milieu cosmique traversé, dans la température et la constitution du globe? Assurément; mais la réponse est aussi générale que sommaire; aussi la science ne s'en contente-t-elle pas; elle tourne et retourne ces questions, et quelque jour, d'hypothèse en hypothèse, elle rencontrera une théorie confirmée par l'expérience.

Dans son état actuel, la Terre présente successivement aux rayons directs ou obliques du Soleil la totalité de sa surface. Il est évident que, si son axe n'était qu'un prolongement du rayon solaire, une de ses moitiés ne verrait jamais le jour; cet hémisphère, extérieur au système, ignorerait jusqu'à l'existence du grand astre. De son inclinaison procède la distribution et l'alternance des saisons, la croissance et la diminution des jours et des nuits. Et notez que, parmi les fatalités astronomiques, il n'y en a pas une qui ne commande quelque série de laits nécessaires au développement de la vie. C'est un enchaînement sans lacunes dont aucun phénomène ne peut s'isoler; un anneau rompu entraînerait la suppression de tout ce qu'il supporte et détermine. Au point de vue logique, rationnel, nul lien causal ne rattache le conséquent à l'antécédent; en fait, tout se succède et dans un ordre tel quel, qu'aucun sophisme ne peut intervertir. La causalité, qui attribue en quelque sorte à l'antécédent la volonté de produire le conséquent, la finalité, qui transforme le dernier effet observé en cause de tout ce qui le précède et sans quoi il ne serait pas, sont de vains expédients anthropomorphiques ; l'une n'ajoute rien au fait, et l'autre n'en peut rien ôler.

Hésiode appelle la Terre « siège stable à jamais des hommes et des dieux ». Grande vérité, notable erreur. Le vieux poète a senti invinciblement que, sans la Terre, il n'existerait ni hommes ni dieux; mais, en lui accordant la stabilité, il oublie que luimême a célébré le chaos primordial et la lutte des Titans. L'astronomie vient de nous démontrer que notre globe n'est point stable dans l'espace ; la géologie à son tour nous apprend combien peu il l'a été dans le temps; la superposilion des terrains avec leurs flores et leurs faunes lui a révélé, sous l'écorce où nous rentrerons à notre tour, les états sans nombre par lesquels ont passé la consistance, la température et l'activité productrice de la Terre. Chacune de ces couches résume un âge du monde. L'histoire de milliers et de millions d'ans est ensevelie sous nos pieds. Des accidents généraux et partiels ont rompu le fil de ces annales : influences cosmiques, actions lentes de l'atmosphère et des eaux,

convulsions souterraines, éruptions de feux intérieurs, abaissements et soulèvements, flux et reflux, soudaines catastrophes, car il semble qu'il faille tenir compte de toutes les causes réelles et s'élever au-dessus des systèmes exclusifs, tous ces agents de transformation n'ont jamais cessé de modeler et de pétrir la Terre. Sous leur puissant effort les dépôts se sont enchevêtrés, tordus en amoncellements bizarres. Les plus anciens, par endroits, sont remontés à la surface et se dressent en montagnes, d'autres se sont effondrés dans les océans. Et ce travail de la substance se continue sous nos yeux. Bien que modifiées par la succession même de leurs effets, les causes du passé sont encore les causes du présent et de l'avenir. L'humanité, qui a vu déjà plusieurs fois changer la face du monde, qui garde encore le vague souvenir de ces révolutions, croit jouir d'un répit durable; qu'importent en effet à l'individu, chose éphémère, les surprises réservées à des générations lointaines? Mais dans ses haltes apparentes, la nature prépare des changements aussi inconnus qu'inévitables; elle ébranle ce sol que nous sentons parfois trembler, elle lance les mers patientes à l'assaut des falaises, ou bien elle exhausse les deltas des fleuves et construit au fond des eaux les piliers de corail qui porteront de nouveaux continents; elle accumule au pôle nord des glaces qui feront basculer l'axe du globe: elle refroidit le Soleil peut-être et ralentit la marche de la planète. N'a-t-elle pas effrité en aérolithes une lune disparue? n'a-t-elle pas desséché celle qui nous reste? C'est bien là ce flux éternel qui remplissait de mélancolie le ténébreux Heraclite. Il nous emporte. Mais que sert la plainte en face de l'impassible? Puisque nous changeons plus vite que la nature, puisque la brièveté de la vie nous donne l'illusion de la stabilité universelle, illusion qui est pour nous la réalité, la sagesse consiste à penser et k vivre, à étudier et à modifier dans la mesure de notre durée, de nos facultés et de nos intérêts ce cours des choses qui semble s'arrêter un jour avec nous. Nous le voyons venir à nous du fond dupasse, et nous le suivons à la trace, des entrailles de la Terre à la surface où il nous a portés.

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