LA SENSIBILITE
L'organisme est l'homme même.
Avant d'être une « intelligence servie par des organes », l'homme est un organisme déterminant une intelligence.
L'intelligence est la résultante de phénomènes organiques, dont le premier est la condition des suivants, sensation, mémoire, abstraction, association, jugement, volonté, lesquels procèdent tous d'une propriété commune à tous les corps vivants, la sensibilité ou conscience.
De même que le corps est la somme d'innombrables cellules végétantes groupées de mille manières autour d'une charpente minérale; de même la sensibilité est la somme d'innombrables
mouvements cellulaires qui accompagnent ou suivent le travail de l'organisme, et que certaines libres spéciales du réseau nerveux transmettent à l'encéphale. Lorsque le nombre ou l'intensité de ces mouvements permet qu'ils atteignent les régions médianes et antérieures du cerveau, selon le tempérament, l'âge, le sexe, selon la disposition du moment, la constitution, le volume, la santé, la fatigue des organes sensoriels et de l'organe central, ils y déterminent, au bout d'un temps que l'on arrive à mesurer, des ébranlements plus ou moins durables : ce sont là les éléments de la sensibilité; on nomme ces ébranlements des sensations. Ils provoquent dans les cellules un afflux sanguin, une élévation de la température, indices de combinaisons chimiques et d'une activité que nous appelons intelligence.
Toute sensation a pour condition et pour point de départ un contact, soit au sein de l'organisme, entre cellules et groupes de cellules, soit à la périphérie, entre les organes des sens et les objets extérieurs à l'organisme. Le fait même de la sensation implique donc tout d'abord l'existence simultanée d'un individu sentant et d'un milieu senti, de l'homme et de l'univers : deux réalités connexes et inséparables.
11 y a deux ordres de sensations : celles qui prennent naissance dans l'organisme, celles qui sont apportées du dehors. Tout en étant d'ordre différent, elles sont de même nature. A l'égard du cerveau qui les reçoit, elles sont également extérieures, étant causées, les unes par la rencontre, les autres par l'ingestion de substances externes, et toutes ayant pour condition le frottement de cellules ou de groupes cellulaires réciproquement extérieurs les uns aux autres.
Les sensations organiques, développées en vase clos, dans un milieu calorique ordinairement uniforme, émoussées d'ailleurs par une habitude qui remonte à la vie intra-utérine, ne se traduisent qu'en plaisir et en douleur, plaisir borné le plus souvent au bienêtre, douleur qui, du sourd malaise, peut monter à la souffrance la plus aiguë. Mais grâce à l'indépendance relative de la chaîne nerveuse qui les recueille et les charrie (le grand sympathique), le
cerveau ne les confond jamais avec les impressions des sens; et ce départ qui s'opère et se répète incessamment entre les sensations organiques et les sensations extérieures contribue singulièrement à dégager, à affermir le sentiment de continuité individuelle qu'on nomme la personne. Le moi se trouve invinciblement posé en face des objets du dehors, comme un tout doué de mouvements et d'activités qui lui sont propres. Il s'isole d'autant mieux de la totalité universelle, dont il fait partie intégrante, par laquelle il existe, avec laquelle il demeure en constante communication, que son unité intime s'oppose plus distinctement, dans l'organe même qui la résume et la concentre, à la diversité des choses extérieures.
L'importance des sensations confuses dues à la respiration, à la nutrition, ta la circulation, à la sécrétion et à l'excrétion est donc considérable. Elles renforcent, atténuent, faussent, annulent tour à tour les sensations externes et, par suite, dominent la mémoire, le raisonnement et l'intelligence; elles exercent une influence prépondérante sur les besoins et les instincts, sur les désirs et les volontés, sur les sentiments affectifs et les passions, sur la conduite des individus et l'ordre social tout entier. Oubliées ou senties, exigeantes ou silencieuses, lentes ou soudaines, partout présentes et puissantes, nous les retrouverons au fond de toutes les manifestations intellectuelles et morales. Mais leur nature neutre et simple n'exige pas une longue description. La plupart ne diffèrent des sensations tactiles que par leur absence de précision; quelques-unes confinent aux sensations de l'odorat et du goût par des relents nauséabonds, amers, acres, de l'ouïe par des craquements et des sonorités, soit qu'elles rencontrent les nerfs spéciaux à ces sens, ou qu'elles s'extériorisent assez pour atteindre l'organe même du sens affecté; d'autres consistent en troubles visuels, flamboiements, éblouissements. Au reste, la santé parfaite assourdit ces sensations; il faut, pour les accentuer, une rupture d'équilibre dans l'économie locale ou générale. Leur provenance, leur durée et leurs variations intéressent surtout le médecin, qui les étudie comme symptômes pathologiques.
Les sensations externes appartiennent, comme les autres, à la physiologie. Mais elles relèvent aussi, et au premier chef, de la philosophie : voix de la nature, échos de l'univers, ne sont-elles pas les éléments premiers de la connaissance, de cette double conception des choses et de l'homme qui est l'objet propre de la philosophie?
On peut les définir : des mouvements moléculaires transmis par Taxe ou filament central des nerfs sensitifs aux centres nerveux réunis dans l'encéphale.
A l'état normal, ces ébranlements partent de l'organe externe où aboutit l'extrémité du nerf sensitif. Mais ils peuvent être artificiellement provoqués sur un point quelconque du trajet nerveux, et produisent la sensation afférente « au nerf excité, pourvu qu'il ne soit pas séparé des centres nerveux ». Il ne faut pas en conclure que le nerf conducteur puisse produire spontanément la sensation, sans le concours du monde extérieur. Sa spontanéité est toujours provoquée, et n'est d'aucun secours à l'opinion des idéalistes et des psychologues anglais, qui tiennent que le monde est créé subjectivement en nous par l'action, soit d'une cause inconnue appelée âme, soit du système nerveux. Interne ou externe, toute sensation est objective.
M. Taine, dans son beau livre De V Intelligence, parait souvent incliner à la fausse théorie de l'activité spontanée et indépendante des filaments nerveux.
« La condition directe de la sensation, c'est, dit-il, l'action ou mouvement moléculaire du nerf » (et la condition de ce mouvement?); « peu importent les événements du dehors ou les autres événements intérieurs du corps vivant; ils n'agissent que par l'intermédiaire de ce mouvement, qu'ils provoquent; par euxmêmes ils ne font rien » (contradiction, puisqu'ils provoquent), « on pourrait se passer d'eux. » Et comment le pourrait-on? La sensation ne se manifeste qu'à leur suite ; rompez le fil qui rattache le cerveau à la périphérie, et la sensation est abolie. V événement fait donc quelque chose; il n'est pas moins nécessaire à l'encéphale que l'encéphale au nerf. « Il suffirait, continue M. Taine, que
l'action du nerf fût toujours spontanée, comme elle l'est parfois » (elle n'est jamais que réflexe); « si son action se produisait encore selon l'ordre et avec les degrés ordinaires, le monde extérieur et tout ce qui, dans notre corps, n'est pas le système nerveux, pourrait être anéanti ; nous aurions encore les mêmes sensations, partant les mêmes idées. » L'hypothèse est nulle ; elle ne s'est jamais réalisée. C'est à des illusions de ce genre qu'est fatalement amenée toute philosophie qui commence par la psychologie. En fait, soit dans les névralgies, soit dans les expériences où l'on supprime la communication entre le nerf et l'organe périphérique, le nerf agit sous une pression qui lui est extérieure; il ne peut rien sans l'organisme et le milieu ambiant. De plus, toutes les fonctions du corps sont solidaires, et aucun nerf ne fonctionne sans le concours du sang, lui-même incessamment produit par l'alimentation et la respiration, lesquelles impliquent le monde extérieur et sa réalité objective. L'analyse ne doit jamais faire oublier l'ensemble qu'elle a décomposé.
On sait qu'il existe cinq groupes de sensations1, correspondant aux cinq sens, le toucher, l'odorat, le goût, la vue et l'ouïe : le premier, sens général, répandu dans tout le corps et notamment sur toute la surface de la peau, grâce à des papilles dermiques où aboutissent les filets tactiles; les quatre autres, dits spéciaux, localisés dans la membrane pituitaire du nez, dans les papilles gustatives du palais et de la langue, dans l'appareil optique, et dans le limaçon de l'oreille (sorte de piano minuscule). La sensation nous apparaît comme un fait simple, instantané. Mais le moindre examen, et à plus forte raison l'observation scientifique, nous font reconnaître en elle un groupe complexe, une série successive, un composé très divisible.
Tout d'abord, il n'est guère de sensation qui ne soit accompagnée d'une ou de plusieurs sensations dont il faut la dégager.
1. Quelques physiologistes y ajoutent la sensation des distances, localisée dans une sorte de circidus, voisin de l'oreille, et qui serait le siège et l'organe spécial du sens de l'espace.
Dans celles de l'ouïe, du goût, de l'odorat, voire de la vue, l'élément tactile joue un rôle souvent considérable, par exemple quand elles vont jusqu'à la douleur, lorsqu'elles sont mêlées d'impressions de fraîcheur, de chaleur, d'âcreté, de violence. Les ondes éthérées (lumière, couleurs) et aériennes (bruit, son) touchent réellement et affectent les parties tactiles de l'œil et de l'oreille ; la saveur et l'odeur, résultant du contact de substances liquides ou humides volatilisées, rentrent très souvent dans la classe des sensations du tact. Secondement, les sensations ne sont pas instantanées; elles se propagent dans le réseau nerveux à raison de vingt-neuf mètres par seconde; enfin, elles sont constituées par d'innombrables ondes ou chocs simultanés ou successifs.
Ce sont les expériences acoustiques et optiques qui ont le mieux éclairé la nature composée et successive de la sensation. Sans empiéter sur le domaine spécial de la physique, de la chimie et de la physiologie, nous n'avons ici qu'à résumer les indications de ces sciences.
Les sensations acoustiques sont dues aux ondulations aériennes, aux pulsations de l'air ému par un corps vibrant, qui viennent frapper l'oreille. Ces ondulations (devinées par Lucrèce), plus lentes dans le grave, plus précipitées et plus courtes dans l'aigu, ont toutes un minimum de renflement et un maximum d'intensité suivi d'une décroissance. La sensation du bruit correspond à une suite d'ondulations inégales en vitesse et en longueur; la sensation du son musical à une suite d'ondulations égales en longueur et en vitesse; la sensation du timbre à des sous-ondulations harmoniques qui accompagnent l'ondulation musicale, déjà composée au moins de deux ondes égales. Or, si on tient compte que mille de ces couples musicaux sont produits en une seconde (deux mille ondes simples, elles-mêmes composées et qui, isolées, ne tombent pas sous la conscience; on les constate par des procédés graphiques, et la vue ici supplée l'ouïe), on voit que la sensation totale qui dure une seconde comporte déjà mille sensations élémentaires perceptibles à la conscience, plus des milliers d'impressions inconscientes; et, dit M. Taine, « on entrevoit, par une
échappée, le monde obscur et infini qui s'étend au-dessous de nos sensations distinctes. Pour que leurs éléments soient perceptibles à la conscience, il faut que, s'ajoutant les uns aux autres, ils fassent une certaine grandeur et occupent une certaine durée. »
Si Ton se transporte dans le domaine optique, la complication s'accroît de l'incomparable vitesse de la lumière et des trois sensations nécessaires, rouge, vert, violet, toujours mêlées en maxima et minima. On a calculé qu'à l'extrême rouge, « à l'endroit du spectre où les ondulations se succèdent le plus lentement, il y en a 451 billions par seconde » ; et la vitesse s'accroît, à l'extrême violet, jusqu'à 789 billions. L'étincelle électrique perceptible à nos yeux dure moins d'un millionième de seconde; si bien qu'une sensation lumineuse d'une seconde suppose au moins un million de sensations successives, qui sont loin d'être élémentaires : car chacune des 451 billions d'ondes du rouge comporte des ondes secondaires de vert et de violet, sorte de timbres optiques, et toutes ont leurs deux minima et leur maximum central de renflement. Ajoutez les différences d'intensité, qui se traduisent par des quantités négatives de noir, de gris, de rembrunissement, l'accord des couleurs complémentaires qui produit le blanc (rouge et vert bleuâtre, orangé et bleu cyanéen, jaune et indigo, jaune verdâtre et violet), et des couleurs extrêmes ou très voisines, qui se renforcent, jaune et orangé en jaune intense, cyanéen et indigo en bleu sombre, rouge et violet en pourpre. Les sensations optiques sont donc bien autrement complexes que les sensations acoustiques.
Les sensations de l'odorat et du goût ont été moins étudiées ; mais les combinaisons chimiques dont elles résultent supposent des déplacements « prodigieusement petits et rapides », les mêmes qui, sans doute, déterminent les ondes aériennes ou éthérées.
(( Les quatre sens spéciaux, dit excellemment M. Taine, sont quatre langues spéciales, chacune appropriée à un sujet différent. Au contraire, le toucher est une langue générale appropriée à tous les sujets, mais médiocre pour exprimer les nuances de chaque sujet. » Il relie et contrôle les autres sens, et c'est par lui que la
réalité n'est point pour l'homme cette hallucination à laquelle M. Taine est si attaché. Sans ouïe, sans vue, sans goût, sans odorat, il n'existerait ni sons, ni couleurs, ni saveurs, ni odeurs; sans toucher, il n'y aurait rien. C'est pourquoi le tact est le sens fondamental, d'où procède toute certitude, objective et subjective à la fois; il constate les caractères les plus généraux des choses et leurs rapports les plus immédiats avec l'organisme. C'est lui qui, interne ou externe, traduit en plaisir et en douleur les intensités variables des sensations.
Les paralysies partielles et les travaux anatomiques ont permis de distinguer dans le toucher les sensations musculaires et les sensations dermiques, de suivre jusqu'à l'encéphale le trajet des nerfs conducteurs chargés de transmettre les unes et les autres; celles-ci s'entre-croisent dans la moelle épinière, de sorte que les impressions fournies par une des moitiés du corps se répercutent dans la moitié opposée de la moelle et du cerveau; celles-là, selon Brown-Séquard, se propagent sans entre-croisement jusqu'aux régions supérieures.
Avant d'arriver à l'encéphale, la sensation est latente; [ou plutôt, il n'existe encore que les mouvements destinés à la produire. Sur tout le parcours de la moelle, sorte d'annelé à consciences multiples et sourdes, elle ne détermine que des actes systématiques et automatiques; elle n'apparaît qu'au sommet de la colonne dorsale, dans les dernières vertèbres élargies en crâne. Le bulbe rachidien ou moelle allongée, transition de la moelle au cerveau, domine plus d'actes animaux que les ganglions inférieurs, mais ne renvoie encore que des mouvements réflexes. L'animal dont le bulbe a été isolé du cerveau par une section, contracte encore sa face, avale, émet des sons vocaux, mais cesse d'éprouver le symptôme le plus élémentaire de la sensation , la douleur. La conscience ne commence que dans une protubérance annulaire où s'engagent les faisceaux du bulbe. L'animal qui a perdu les parties supérieures du cerveau et conservé la protubérance ressent la douleur, il pousse des cris plaintifs, prolongés, intentionnels; il entend, et témoigne sa colère ou sa terreur à l'audition de la
LES SENSATIONS. 5 il
voix d'un ennemi; il goûte les aliments et répugne à l'ingestion des substances amères. La protubérance est donc la condition suffisante des sensations tactiles, acoustiques, gustatives. On constate, par des vivisections et des expériences analogues, que les sensations visuelles sont liées à l'existence d'autres parties de l'encéphale, les tubercules quadrijumeaux et bijumeaux. Privé de cet organe, le reste de l'encéphale et de la moelle demeurant intact, l'animal devient aveugle. L'odorat n'a pas encore été pleinement localisé. Mais on a lieu d'en placer le siège entre le bulbe et les couches optiques et corps striés.
Les opérations intellectuelles exigent, comme condition sine qua non, la conservation et l'association des sensations. C'est à quoi pourvoient les régions supérieures de l'encéphale. L'anatomie comparée fait déjà pressentir cette fonction.
« Des angles antérieurs de la protubérance annulaire partent deux grosses colonnes blanches nommées pédoncules, dont les fibres se terminent dans de gros renflements appelés couches optiques et corps striés, d'où partent d'autres fibres qui se terminent dans les lobes cérébraux. » Ces lobes ou hémisphères, formés de substance blanche, sont recouverts d'une écorce grisâtre, à couches alternativement grises et blanches, granuleuse, composée de cellules multipolaires reliées par des prolongements et des fibrilles, et dont la surface est plus ou moins accrue par des anfractuosités plus ou moins nombreuses et profondes, nommées circonvolutions. Les lobes constituent l'appareil intellectuel. Les mouvements et combinaisons qui s'y accomplissent grâce à un afflux du sang, régulier, variable entre certaines limites qu'il ne peut dépasser sans anhémie ou hyperhémic, demeurent obscurs, mais le résultat en est évident.
Des milliers d'expériences démontrent que, dans la série animale, y compris l'espèce humaine, l'intelligence croît avec le volume, le poids, les circonvolutions corticales des lobes. La suture précoce des pièces antérieures du crâne et l'arrêt du développement frontal sont une marque d'infériorité ethnique et individuelle; au-dessous d'un certain volume et d'un certain poids, le-s
hémisphères cérébraux ont nécessairement appartenu à un individu frappé d'imbécillité ; la microcéphalie, l'atrophie des lobes, est toujours accompagnée d'idiotisme; toute lésion, lente ou soudaine, des lobes, surtout de leur écorce, entraîne la perte soit de la mémoire, soit du raisonnement, des perturbations dans le langage, dans le mouvement volontaire, dans tout -ce qui tient à la prévision. Les lobes se suppléent, mais non sans fatigue; à la rigueur l'homme pense avec un seul hémisphère, comme il respire avec un seul poumon. Des faits constants établissent cette proposition.
La substance blanche, dans les lobes comme dans les nerfs, n'est pas proprement sensitive, elle est conductrice. Le rôle principal est dévolu aux cellules et aux circonvolutions de la substance grise, qui déjà tapisse tous les filaments du réseau nerveux. Quand les sensations y parviennent, elles leur communiquent des mouvements durables qui s'y accumulent, s'y juxtaposent, s'y associent, s'y combattent, s'y pénètrent, s'y échangent, et en provoquent d'autres indéfiniment répercutés. La turgescence des hémisphères cérébraux sous une impression quelconque (observée sur des blessés et des malades dont le cerveau se trouvait à nu), l'accroissement de Yurêe (produit de la combustion) sous l'influence de la contention intellectuelle, mettent hors de doute la réalité physique de ce travail, qui est la pensée.
Que sont ces transitions de la sensibilité à l'entendement? On peut se les figurer comme des ébranlements infinitésimaux, comme des réductions quasi photographiques rangées à leur place dans le trésor des cellules, comme des phénomènes électriques et magnétiques qui se propagent incessamment dans les fibres et les cellules grises de la substance blanche. Quelles qu'elles soient, elles se produisent là et nulle part ailleurs. Leur substratum manquant, elles manquent.
Disons que chaque sensation se traduit dans les lobes cérébraux par une représentation partielle de l'objet qui l'a occasionnée. Réunies, quand elles s'appliquent à un même objet, les sensations du tact, de l'ouïe, de la vue, etc., nous en fournissent une représentation complète. Nous touchons un fruit, nous le voyons, nous
l'entendons tomber, nous le flairons, nous le goûtons : le tact nous instruit de sa température, de sa consistance et de son poids ; l'ouïe, du son qu'il rend sur la terre, sur une pierre ou dans l'eau ; la vue, de sa couleur, de sa forme, de sa chute; l'odorat, de son arôme; le goût, de sa saveur. Si nous le coupons ou le rompons, sa constitution intime nous apparaît; sa peau, ses fibres, sa pulpe, son noyau ou ses pépins, le lien qui l'attache à la tige et à la feuille, nous sont révélés; le microscope, s'ajoutant à l'œil, nous rend compte de la forme des cellules qui s'y groupent; les réactions chimiques nous font connaître les éléments simples qui le composent, et leurs proportions. Qui prétendra que la sensation est impuissante à atteindre la substance du fruit? L'image, la représentation, peut donc être totale et ne rien laisser à désirer.
Ces représentations, qui ne sont ni des types, ni des catégories, ni des simulacres voltigeant dans l'air, mais bien les modifications cérébrales causées par les impressions externes, ne font défaut à aucun être doué d'une concentration nerveuse quelconque; elles ne varient d'une espèce animale et d'une forme à l'autre qu'en nombre, en précision et en durée. Leur persistance constitue la mémoire; leur juxtaposition est la comparaison; la somme de leurs rapports divers, le jugement et le raisonnement; leur association, l'imagination et la pensée; leur retour intermittent et affaibli n'est plus que la réminiscence. Recouvertes par l'afflux d'images toujours nouvelles, effacées par l'oubli, elles n'en existent pas moins; et on en voit qui reparaissent à un, dix, quarante ans d'intervalle, sous l'influence d'une sensation, ou d'un autre groupe d'images parentes ou contraires.
Certaines de ces images cérébrales sont si vives, qu'elles évoquent la sensation primitive, jusqu'à l'hallucination et l'illusion. Dans l'état normal de veille, en dehors de toute excitation morbide ou de toute détente des liens qui les enchaînent par séries, elles rappellent simplement l'objet de la sensation, la qualité de l'objet afférente soit à la vision, soit à l'ouïe, soit au tact. Elles ne sont plus que des éléments d'information, un dictionnaire où tous les détails de la nature sont rangés par ordre de provenance, par caté-
gories comparatives; mais un dictionnaire automatique dont les feuillets tournent d'eux-mêmes, mus par cette passivité périphérique et cette activité cérébrale qu'entretiennent, jusqu'à l'usure et à la mort, les innombrables rouages de l'organisme.
Leur réunion dans une région restreinte où toutes les cellules sont en communication permanente, non seulement entre elles, mais encore avec tout le réseau nerveux, tous les tissus musculaires ou viscéraux et, par la sensation, avec le monde extérieur, achève de distinguer, de déterminer la personne, ce que nous appelons moi, ensemble de rapports variés dans leurs effets, constants dans leur nature et leur mécanisme. On sait que la prétendue indivisibilité de ce moi, transformé en substance immatérielle, est le point de départ de toutes les aberrations métaphysiques. Mais les interruptions quotidiennes du sommeil, le dédoublement dans le rêve1 ou dans la maladie, prouvent surabondamment la vanité de ces chimères.
§ II. l'entendement.
L'entendement est l'ensemble et la série des phénomènes cérébraux déterminés par l'acquisition et la conservation des idées, par la perception et la mémoire. Les idées, comme le mot l'indique, ne sont autre chose que les images et leurs combinaisons ou résultantes. Il n'y a pas d'idées innées, la production des idées exigeant le contact d'un organisme et d'un milieu ambiant; ces deux facteurs y ont chacun leur part : l'un élabore les éléments que l'autre fournit. Il n'y a d'inné que des aptitudes héditaires et organiques à recevoir ou à rejeter, à négliger ou à préférer, à combiner correctement les idées. Ces aptitudes, auxquelles ressortit
1. Le sommeil est une détente générale de l'organisme; il entraîne un affaiblissement de la sensibilité et une diminution de la concentration cérébrale, par suite d'une anémie momentanée. Les rêves sont les jeux des images et des idées livrées à elles-mêmes et privées de direction. >'ous ne pouvons que renvoyer ici au beau livre de M, Maury, le Sommeil et les Rêves; et, pour les cas pathologiques, si instructifs, si convaincants, aux ouvrages spéciaux.
principalement le groupe des sensations que nous avons nommées internes, sont la base même du sentiment individuel, de la personne humaine, ce qui distingue un homme d'un autre homme, d'un autre animal; de même que le tout, l'unité de l'organisme, le distingue du milieu enveloppant. 11 s'ensuit qu'aux opérations de l'entendement s'ajoute la conscience d'une activité propre, d'une indépendance qui, pour être relative, pour être circonscrite, n'en est pas moins réelle.
Sensibilité, entendement, ne sont ni des forces ni des entités métaphysiques; ce sont des termes qui résument des caractères généraux de mouvements et d'états consécutifs engendrés dans le cerveau par les relations d'un organisme vivant avec les choses qui le bornent, le frappent et l'alimentent. Invinciblement, tout se lient; et de même qu'il n'existe aucun hiatus entre la vie et ses matériaux inorganiques, entre la conscience et ses éléments inconscients, il n'y a point d'interruption entre les phénomènes de la sensibilité et ceux de l'entendement. Non contente d'apporter à l'entendement tous les matériaux nécessaires à son travail, la sensation lui suggère sa méthode et lui enseigne son procédé fondamental, l'abstraction.
Abstraire, c'est proprement détacher d'un faisceau de faits quelconques un fait que l'on considère à part, indépendamment de l'ensemble auquel il appartient. Tel est précisément l'office de la sensation. Les cinq sens sont abstracteurs par nature. Chacun transmet au cerveau une représentation partielle, complétée par les autres sens ; et la somme des sensations se trouve adéquate à l'objet lui-même. L'entendement va chercher dans la mémoire les images fragmentaires; il résout en leurs composantes les images totales. Les idées abstraites deviennent des points de repère et de comparaison entre les objets qui les ont fournies. Elles-mêmes servent de matière à des abstractions nouvelles, à la fois moins déterminées et plus compréhensives, qui permettent de les classer d'après leurs rapports ou leurs différences réciproques, et leur degré d'intensité.
Toute image partielle isolée par l'abstraction, lorsqu'elle coïncide
avec d'autres images fragmentaires également séparées de la réalité complexe, donne lieu à une idée générale, sorte de clef sous laquelle se trouvent réunis les choses et les individus marqués d'un trait commun. La généralisation est une conséquence forcée de l'abstraction. Elle crée des genres, des espèces, des types, cadres qu'elle applique, comme une' mesure commode, à tous les objets dont l'observation veut se rendre compte. Il y en a de si larges, qu'ils embrassent toutes les configurations de la substance : tels sont l'être, la forme, le nombre, l'espace, le temps, le mouvement; ce qui fait leur généralité, c'est que les abstractions dont ils sont les résultantes sont données à la fois par tous les sens. D'autres ressorti ssent respectivement à chaque ordre sensoriel : au tact, la résistance, la température, le poids, etc.; au goût, à l'odorat, les saveurs, les odeurs et leurs nuances; à l'ouïe, la sonorité et ses gradations; à la vue, la lumière avec son sous-genre, la couleur, et ses variétés, rouge, vert, violet, jaune, etc. Quant à ce que les sciences appellent genres et espèces, ce sont aussi des collections de caractères abstraits qui rentrent tous dans les catégories précédentes. Les entités de la psychologie, les facultés, l'àme, l'intelligence n'ont pas d'autre valeur et d'autre origine : ce ne sont que des groupes de caractères, communs à des phénomènes cérébraux. Le général est abstrait du particulier et n'a d'existence que dans le particulier et, pour mieux dire, dans l'image apportée au cerveau. La métaphysique en fait l'élément premier et déterminant du particulier : dans sa chimie imaginaire, les abstraits prennent la place et le rôle de l'hydrogène, du carbone, de l'azote, du soufre ou du phosphore; elle additionne, soustrait, multiplie et divise; elle exprimerait volontiers en chiffres, en angles ou signes algébriques les proportions d'être, de nombre, etc., de chaleur, de poids, de couleur, de son, etc., qui constituent tel ou tel corps, tel ou tel individu. Pour elle, la somme des universaux et de leurs combinaisons est adéquate a l'univers. Eux seuls sont doués de réalité, de nécessité; ils sont absolus et primordiaux; le reste est contingent, accidentel. De sorte que des produits de l'élaboration intellectuelle, des concepts humains, entièrement subordonnés et
relatifs à la sensation, sont considérés comme la substance, l'essence, la raison d'être et la condition des objets qui les suggèrent et de l'organisme qui les crée.
L'expérience se charge, heureusement, de confronter sans cesse le concret avec l'abstrait ; elle rétablit à chaque pas, à toute heure, la certitude évanouie. L'homme juge des choses d'après les notes qu'il a prises à l'aide des instruments qu'il possède ; il ne peut faire autrement ; mais jamais il ne confond l'original avec le portrait. Il sait très-bien que le récit d'un événement n'est pas l'événement, que la mesure n'est pas le corps, et que l'idée n'est pas la chose.
Quelques métaphysiciens, plus subtils que les autres, admettent l'existence de l'objet en dehors de la sensation qui le photographie et de l'entendement qui en isole tour cà tour et en rassemble les traits. Mais ils se demandent si l'image, partielle ou totale, est conforme à la réalité dont elle procède; remarquant, à bon droit, que cette image varie (mais dans une certaine mesure) selon Tin strument qui la fixe, qu'elle est relative à l'organisme sensitif et intellectuel de l'individu qui la conçoit, ils nient que l'on puisse connaître ce qu'ils nomment chose en soi, et encore, par une singulière transposition, noumène (cette chose en soi ne pouvant être ce qui est pensé, puisqu'elle doit être ce qui est, indépendamment de toute pensée). La négation, en effet, est l'unique aboutissement d'un problème insoluble. Ajouterons-nous que ces métaphysiciens sont très fiers d'un si mince résultat; qu'ils traitent de petites gens, d'esprits peu déliés, ceux qui se désintéressent d'un jeu stérile? Mais que, d'ailleurs, dans la pratique, ils daignent accepter les certitudes qui suffisent au commun des hommes? ils ne se heurtent pas aux pierres et aux arbres du chemin, ils distinguent fort bien un homme d'un oiseau ou d'un poisson, un fleuve d'une montagne; s'ils sont chimistes, géologues, naturalistes, ils ne doutent en aucune façon des ossements, des muscles, des terrains, des corps simples qu'ils touchent et qu'ils étudient. Artistes, artisans, industriels, ils manient avec pleine connaissance de cause leurs outils et leurs matériaux ; et, en beaucoup de cas, ils savent
parfaitement ce que sont, en soi, les objets qu'ils emploient ou
qu'ils fabriquent.
Sainement ramenées à leur place et à leur office dans la série des phénomènes cérébraux, les idées abstraites et générales demeurent la matière et l'instrument de toutes les opérations intellectuelles. Elles participent de la nature des sensations qui les procurent; durables et réviviscentes, elles s'amassent dans la mémoire, en quelque région qui leur est propre et qui est, pour ainsi dire, la réserve de la raison. Là, toujours en mouvement, toujours présentes, elles se combattent, s'associent, se combinent, attendant les recrues que ne cessent de leur apporter les nerfs et les fibres sensitives de l'encéphale. Leur travail le plus intime s'accomplit au-dessous de la conscience. Comme les sensations, elles n'atteignent l'état conscient que par le nombre, la fréquence, l'intensité des minuscules ébranlements qui les composent, par le choc subit ou la pression persévérante soit de l'une d'elles, soit d'un renfort inattendu qui les provoque et les excite, enfin par un changement ou une habitude de l'organisme. Quand se produit une des circonstances déterminantes, il arrive qu'une idée ou un groupe d'idées se lève, vient au premier plan, masque les autres ou les surbordonne et prend la direction de l'atelier cérébral ; on dit alors qu'il y a attention. Le travail des idées devient conscient; le fil souvent capricieux des analogies, des comparaisons se laisse deviner et saisir; l'idée maîtresse, et elles le sont toutes à leur tour, le fait vibrer, et avec lui les idées complémentaires ou contraires, leurs timbres et leurs résonnances. C'est la période de la réflexion. Puis, dans ce concert, se dessinent des accords, que nous nommons jugements, des thèmes suivis, comparables à des mélodies qui s'enchaînent, ce sont les raisonnements, autour desquels se développe avec ses nuances infinies le contrepoint logique. L'ensemble, l'ordonnance, l'harmonie totale de ces concerts exécutés dans et par un cerveau conscient, a reçu le nom de raison.
La mémoire résumait la sensibilité, la raison résume l'entendement. L'une est l'ébauche, le « premier état a de l'autre. Celle-là est un farrago, un pêle-mêle où les images et les idées s'accumu-
lent au fur et à mesure qu'elles se forment; un premier classement s'y opère en vertu d'affinités, de circonstances externes ou internes plus diverses que difficiles a déterminer. Celle-ci est une table analytique, un thésaurus où les matières sont ordonnées en groupes liés, chacun avec ses ascendants, ses dérivés, ses analogues, ses équivalents, ses contraires, et des exemples à l'appui. Les deux dictionnaires sont l'œuvre continue d'un organisme particulier, le cerveau conscient, qui ne cesse de les enrichir et de les consulter, et qui a recours à la raison pour se retrouver dans la mémoire : dans cette fonction de lecteur attentif, réfléchi, comparant, jugeant et raisonnant, il s'appelle entendement.
L'entendement ne consulte son compenclium et son encyclopédie que pour interpréter, pour comprendre et traduire la prodigieuse bibliothèque éparse autour de lui. Il range les livres d'après leurs caractères communs, d'après ces idées générales qu'il a abstraites d'un ou de plusieurs objets particuliers, format, couleur, litre, distribution des parties. Quand il rencontre un certain nombre de ressemblances extrinsèques et intrinsèques, il suppose une analogie, une identité complète, il institue des catégories et formule des lois; puis, prenant dans le rayon un des volumes qu'il y a rangés, il déduit de ces lois tous les caractères qu'elles résument et qui doivent se retrouver dans l'ouvrage choisi, aussi bien que dans tous les autres. L'induction est une somme, la déduction une division rigoureuse. Quand l'induction est très-circonscrite, très-simple, comme l'axiome mathématique, géométrique et certaines lois élémentaires de la physique, elle devient nécessairement infaillible, parce qu'elle contient d'avance tout ce que la déduction peut en tirer. Quand la conséquence déduite est démentie par le fait, la loi est fausse ou incomplète.
On voit que l'expérience domine et termine tout. Elle est à la fois le point de départ et le point d'arrivée. Aucune induction ne vaut contre elle, aucune déduction. On ne sent, on ne pense, on ne prévoit, on n'agit qu'en vertu de l'expérience passée et présente. Il n'est pas une seule certitude qui n'en découle. La mémoire et la raison n'en sont que les auxiliaires, celle-là plus sûre,
parce qu'elle est plus immédiate, celle-ci plus hasardeuse, parce qu'elle est plus loin delà source sensorielle, mais aussi plus habile, plus déliée, plus entendue. L'une supplée l'expérience, l'autre la conduit, l'égaré quelquefois, mais ne peut jamais la remplacer.
Jusqu'ici, le mécanisme intellectuel ne présente aucun phénomène absolument particulier au cerveau de l'homme. Chez les animaux supérieurs de la classe des insectes et de l'embranchement des vertébrés, la sensibilité fonctionne dans les mêmes conditions, par les mêmes organes. Inférieurs à l'homme par le toucher et le goût, ils l'emportent souvent sur lui par l'acuité de la vue, de l'ouïe, de l'odorat, privilège qu'ils possèdent en commun avec le sauvage. La supériorité générale de l'homme tient à sa structure, à la perfection de son système tactile, surtout au développement de l'encéphale. Ces différences de degré, si notables qu'elles soient, influent sur l'intensité, mais non sur la nature et l'enchaînement des faits de conscience. Ni la mémoire, ni l'abstraction, ni l'attention, ni le jugement, ni la somme de raison compatible avec leur organisme cérébral, ne font défaut au chien, qui retrouve sa route, qui philosophe sur les habitudes du gibier, à l'écureuil, qui fait sa provision d'hiver. Ces traits d'intelligence et tant d'autres sont assez connus.
C'est encore chez les animaux que nous allons retrouver dans son germe la faculté qui a tiré l'homme hors de pair et, conjointement avec l'invention du feu, lui a valu l'empire de la terre. Il s'agit de l'imitation, du signe et du langage.
Nous avons vu que la sensation, l'image, l'idée sont durables et réviviscentes. Mais à moins d'être rafraîchies, renouvelées, elles s'atténuent et disparaissent, comme des empreintes laissées sur le sable d'un rivage. Cet effacement graduel s'observe chez tous les êtres animés, chez tous les hommes; et il a son utilité, puisqu'il offre une place à de nouvelles images, établissant, pour ainsi dire, des plans divers dans la perspective du passé ; mais il rend la mémoire bornée, la conscience précaire et l'expérience incertaine. Un phénomène connexe à la sensation vient en prolonger la durée : c'est le contre-coup nerveux et musculaire renvoyé du
centre à la périphérie en gestes, en manifestations extérieures, qui imitent, traduisent d'une façon quelconque l'impression reçue. Ces signes, fort vagues chez les animaux inférieurs, acquièrent plus de précision, plus de variété et d'indépendance à mesure qu'on s'élève dans l'échelle des êtres. Laissant de côté la mimique (dont l'éducation des sourds-muets est une si importante application), venons au signe par excellence, à l'émission de la voix.
On sait que l'appareil vocal est constitué par le larynx, la langue et la cavité de la bouche; c'est là qut se forme le son, mais non spontanément. Il existe, dans la troisième circonvolution frontale gauche, et, à son défaut, dans la droite, une région voisine des couches où se transmet l'impression sensible, et reliée aux organes de la voix. Là est le siège de la faculté du langage; de là part l'impulsion qui met en mouvement les cordes laryngiques.
Le langage des animaux est pauvre comme leur mémoire et leurs idées. Les intonations peu variées qui composent leur vocabulaire n'expriment que les caractères les plus immédiats de la sensation. Les aspects et les rapporls des choses, formes, couleurs, distances, nombre, que les animaux perçoivent plus ou moins confusément, n'ont pas d'expression dans leurs langues. Quant à l'homme, il a débuté, l'analyse linguistique le démontre, par le cri, par l'exclamation plaintive ou joyeuse, qui fait le fond du langage enfantin. Mais tout d'abord, la perfection relative du sensorium commune, l'accumulation des idées dans la mémoire déterminèrent une plus grande variété d'émissions vocales. Le cri ne pouvait suffire à noter les sentiments et les besoins individuels, bientôt accrus des rapports sociaux.
C'est l'effort même de l'appareil vocal sollicité par le cerveau, pour imiter les bruits, pour désigner les choses et leurs images, qui lentement nuança les voyelles, les sifflements, les roulements. La consonne enfin se dégagea de l'aspiration, et, par les mouvements du gosier, la clôture ou l'écartement des dents et des lèvres, s'arrêta, se durcit pour ainsi dire en gutturales, dentales et labiales. Le travail de différenciation et de polissage exigea sans
doute de longs siècles; et l'analyse linguistique permet d'entrevoir une période antique où il n'existait, à côté de la sifflante et du trille liquide, qu'une articulation confuse, indécise entre le /{, le P et le T. Dans le langage animal, on sent déjà poindre la consonne, mais elle est sourde et monotone; chaque espèce n'en a qu'une, si toutefois on peut attribuer au cheval ou à l'àne une gutturale nasale et aspirée, au bœuf et au mouton une labiale qui flotte de M à B, à certains oiseaux ou insectes une sorte de dentale. Ce n'en est pas moins la consonne distincte, l'articulation, qui a décidé l'évolution vraii? mt humaine de l'intelligence.
L'exemple des animaux établit suffisamment que la mémoire, l'abstraction, le raisonnement existent indépendamment du langage articulé, mais il ne montre pas moins à quelle stérilité étaient condamnées sans ce puissant concours les plus fécondes facultés du cerveau. Que serait l'homme sans la parole? on peut en juger par l'état misérable de quelques enfants perdus et isolés dans les bois durant de longues années et par le néant cérébral du sourd-muet non instruit. Avec quelle intuition de la vérité les Grecs ont exprimé d'un seul mot la parole et la raison, et combien sont excusables les illuminés qui du Logos ont fait un dieu! C'est le nom même de l'homme.
Le langage a ses illusions. C'est un bien mêlé de maux. Il rompt le fil qui rattache l'entendement à la sensation, et, par elle, l'homme à la série des êtres. Il l'engage à séparer sa cause et sa destinée de l'impassible enchaînement des choses, à chercher ses origines dans la patrie des -idées générales, dans ce microcosme créé par le verbe et le substantif. A l'univers il substitue un mirage projeté dans le vide et multiplié par l'imagination, étudié comme une réalité observée par une logique abusée, par une raison déraisonnante.
Mais la nature même du langage suffit à écarter ces fantômes. Le langage n'existe que par la liaison physique et matérielle de la troisième circonvolution et de l'appareil vocal; la production du langage a pour condition sine qua non, des organes des sens, des sensations, des translateurs nerveux, une concentralion cérébrale,
une répercussion de l'encéphale au larynx; la parole articulée suppose une cavité bucco-nasale ; le tout implique une combinaison très-complexe de substances, d'où résulte l'état vivant. Il suit que l'existence d'une résultante appelée pensée ou raison est liée à l'existence d'un organisme, d'un milieu qui entrelient son activité et d'organes qui l'exercent, c'est-à-dire de poumons, d'un cœur, d'un estomac et viscères accessoires, de sens, de nerfs, et d'un cerveau, d'un larynx, d'un nez, d'une voûte du palais, d'une langue, de mâchoires et de lèvres. Donc, il ne peut exister et n'existe ni pensée, ni être pensant, en dehors de ces conditions : ce qui coupe court à toute hypothèse d'intelligence infuse, extérieure ou supérieure, éparse ou condensée, à tout plan divin, à toute force immatérielle enclose dans une prison de chair.... et à toute métaphysique ou théodicée. Nous doutons qu'on ébranle jamais cette accumulation de certitudes enchaînées.
Nous avons exposé ailleurs les lois du développement linguistique1, et le livre de M. Abel Hovelacque, dans cette collection même, nous dispense de classer ici les degrés, les familles et les variétés des langues anciennes et modernes. Nous nous permettrons seulement de recommander les quelques réflexions suivantes à trois sortes de personnes : aux monogénistes qui espèrent ramener tous les idiomes à une source commune; aux croyants, contents de peu, qui font honneur à la divinité de l'invention du langage; enfin aux métaphysiciens subtils, beaucoup plus voisins des précédents qu'ils n'en voudraient convenir, qui voient dans le langage une création de la raison, une réalisation de types antérieurs, les concepts ou catégories du substantif, du pronom, de l'adjectif, du verbe, voire même de la préposition, et qui admettraient volontiers que les parties du discours existaient avant la parole, et existeraient sans elle.
La variété des langues, dans le présent, ne serait pas un argument contre une unité primitive. Mais l'irréductibilité réciproque des quatre ou cinq familles que la linguistique a pu déjà constituer
1. Etudes de linguistique et de philologie (in-18, Ernest Leroux).
milite fortement en faveur d'une diversité originelle. La succession des trois phases connues sous les noms de monosyllabisme, agglutination et flexion n'infirme aucunement cette probabilité; ce sont trois degrés de l'évolution, mais sur lesquels se rencontrent des idiomes absolument séparés par le vocabulaire. Tous les hommes et, par suite, toutes les tribus humaines, n'ont pas été frappés également par les divers aspects des choses; ils ne les ont pas traduits partout par les mêmes articulations; les sons euxmêmes diffèrent selon la race et l'organisme individuel, à ce point que les onomatopées, ce rudiment de la parole, ne concordent pas chez les différents peuples, et cela aujourd'hui encore : un Anglais, un Français et un Arabe, par exemple, ne reproduiront pas identiquement le cri du bœuf, du mouton, du chien, ou le bruit du vent, de l'eau, de la foudre. Si un pareil désaccord s'est produit dans l'imitation pure, combien ne s'est-il pas accru lorsqu'il a fallu se servir des onomatopées comme de signes arbitraires pour noter des sensations étrangères au sens de l'ouïe ! Il a été centuplé lorsque les monosyllabes primitifs ont dû répondre aux idées abstraites qui naissaient Tune de l'autre dans la mémoire, et qui se multipliaient avec les moyens d'expression. Cette diversité parallèle des sons et des idées n'a d'autres limites que le nombre indéfini des combinaisons, d'images d'une part, et, de l'autre, de voyelles et de consonnes. Songez que, abstraction faite de toutes les circonstances, connues ou inconnues, qui ont attaché un son à une sensation, à une image, à une idée, il n'y a pas de raison pour que sa, la, ja signifient il, ce, qui, plutôt que tok, rup, vag, ou toute autre syllabe. Et une fois le sens des racines à peu près déterminé, leur emploi restait indifférent. Pour nommer les objets, on avait le choix entre toutes leurs qualités, c'est-à-dire entre tous les sons attribués à ces qualités. On peut dire que toute dénomination, adjective ou substantive, toute affirmation, c'est-à-dire tout verbe, représentent, à l'aide de sons arbitraires, une qualité fortuitement dominante, selon l'individu, l'appareil vocal, le climat, le moment, et qui s'est imposée, à l'exclusion d'autres qualités, d'autres sons également propres au même usage. Les
confusions homo-, poly-, syn-onymiques, les distinctions fausses, trouvent leur explication dans la fortuite du choix des signes vocaux, et correspondent aux tâtonnements de l'association des idées, à tout ce progrès lent qui s'est accompli sous la lumière vacillante du langage. A mesure que le langage fixait et enrichissait la pensée, la pensée ordonnait et constituait le langage. Les mots se rangeaient par classes en même temps que les idées se formaient en propositions, en jugements, en raisonnements. Les grammaires étaient les images fidèles des états mentaux. Là où s'observent des disproportions entre l'organisme linguistique et l'organisme rationnel, elles s'expliquent aisément par les migrations des peuples et des langues, par les échanges innombrables entre les barbaries et les civilisations.
Chacune de ces considérations donnerait lieu à de longs développements; mais, dans leur ensemble, elles prouvent suffisamment l'indissoluble unité originelle et le développement simultané du langage articulé et de l'intelligence humaine, l'identité du langage et de la raison; enfin le néant de l'explication théologique ou métaphysique.
En allégeant la mémoire, en la suppléant, le langage a livré carrière à l'abstraction et arraché l'homme à la sensation présente, à l'animalité. Les mots, adéquats aux idées, sont devenus les substituts de l'image. C'est par les mots, c'est en mots que les idées s'associent, se provoquent, se combattent. Même dans le sommeil, alors que l'individualité s'efface, quand l'attention et la réflexion se détendent, et que les sensations réviviscentes se jouent dans le cerveau, ce sont des mots qui traduisent les péripéties des songes.
Enfin l'écriture, d'abord concrète, hiéroglyphique et idéogrammalique, puis abstraite, syllabique, phonétique, en ajoutant à la détermination sonore la fixité visuelle, tangible, est venue porter à son apogée la puissance du langage et de la raison. Dans l'écriture, nous comprenons aussi le chiffre, la ligne, et cette notation algébrique qui réduit à une commune mesure la quantité, le nombre, l'étendue et le mouvement, abstractions catégoriques
auxquelles rien n'échappe dans l'univers et où se réduisent tous les rapports des choses. Le langage avait créé la poésie, récriture créa la prose, c'est-cà-dire l'histoire et la science; elle délivrait la pensée des formules sacramentelles, du rhythme et du chant qui seuls l'assuraient contre l'oubli; elle lui permettait d'appliquer directement les mois aux faits observés, de conserver et de transmettre le passé à l'avenir.
Par l'écriture, les cités et les nations prirent conscience d'ellesmêmes comme de personnes vivantes. L'humanité était née : grande et légitime abstraction, idée générale qui ne contient que des caractères communs à tous les éléments dont elle est tirée : elle ne personnifie qu'un ensemble de personnes. Certes, il ne faut accepter qu'à tilre de comparaison l'identité que ses enthousiastes cherchent à établir entre elle et l'individu ; son enfance confuse aux souvenirs effacés ; son adolescence exubérante, épanouie en arts, en poésie, en violentes et sanglantes querelles; sa jeunesse troublée par les inconséquences de sa vie antérieure, par les rêves grandioses ou saugrenus de son imagination; sa maturité enfin, qui commence, et qui, à travers les ruines de ses folies et les vestiges de ses fautes, entrevoit la stabilité définitive. C'est une partie de la réalité, comme tout idéal. Mais de cette conception magnifique, élaborée par les âges, jaillit la lumière qui doit guider l'homme à l'accomplissement de sa destinée. L'humanité n est-elle pas le faisceau des sciences et des morales? Ne fait-elle pas de tous les cerveaux les cellules d'un cerveau central, où les plus pauvres s'enrichiront au contact des mieux douées ? Les sociétés diverses deviennent les rouages d'un organisme qui se perfectionne sous l'empire de la sélection naturelle, accroissant la force et le nombre des membres utiles, corrigeant, atrophiant, supprimant les mauvais. L'ordre, absent de l'univers, y est introduit par le génie de l'homme; et l'humanité se dresse à l'horizon comme une statue de la Justice.
Mais nous n'en avons pas fini avec l'individu; il nous reste à voir comment la sensibilité et l'entendement le conduisent à faction, comment la passivité se transforme en liberté.
Dans la série de phénomènes que résume le mot sensibilité ou conscience, le premier, celui qui, avant toute détermination et toute analyse, caractérise toute sensation parvenue à l'encéphale, c'est la perception plus ou moins précise, plus ou moins intense de l'ébranlement propagé dans les tissus et les viscères sur le trajet des filets nerveux. Cette sensation générale, sorte d'accompagnement sur lequel se détachent les mélodies tactiles, visuelles, auditives, oscille entre deux moyennes divergentes qu'on nomme le plaisir et la douleur. Pour employer une autre image, le plaisir et la douleur, variables selon l'intensité de l'impression et l'état chronique ou accidentel de l'organisme qui en est affecté, figurent les deux pôles de la personnalité. Sur la ligne idéale qui les joint, est situé le moi; au delà cesse la conscience. Leur action est alternante ou simultanée; leurs formes s'opposent, se mêlent, se multiplient, se divisent, se balancent l'une sur l'autre. Le cerveau en distingue et en compare les quantités diverses; il distribue les impressions autour des deux moyennes fondamentales, et ce jugement, celte affirmation, est le premier des faits de conscience.
Ainsi, dès le principe, la personne constituée par la concentration du système nerveux, et déterminée par le contact du monde qui la limite et la soutient, est en possession de deux mesures distinctes qu'elle applique à toute relation, soit de l'organisme avec le cerveau, soit du milieu ambiant avec l'organisme. Doit-on renoncer à trouver les causes d'une distinction qui est le point de départ de l'activité individuelle et de la vie morale et sociale? Nullement. Le plaisir et la douleur ne sont point de ces catégories transcendantales que prodigue la métaphysique. Premièrement, ils appartiennent au monde animal et ne se montrent point ailleurs. Secondement, ils ne manquent à aucun degré, à aucune forme de la vie proprement dite. C'est donc aux conditions les plus élémentaires et les plus générales de l'état vivant qu'il faut demander leur
origine. C'est là que nous découvrirons à la fois le secret des mouvements qui les produisent et des mouvements qu'ils engendrent.
La vie, nous le savons, est une alternance d'endosmose et d'exosmose, d'assimilation et désassimilation, de composition et décomposition, un échange perpétuel. Tous les tissus, tous les organes, toutes les fonctions, concourent à ce double travail qui les a formés et qui les entretient. La succession normale des acquisitions et des éliminations constitue la santé. Toute disproportion, toute rupture d'équilibre entraînent le dépérissement et, si elles se prolongent, la mort. 11 faut combler les vides et rejeter le trop- plein. Nécessité inéluctable dont n'est pas exempt le plus éthéré des métaphysiciens ou des idéalistes.
Le besoin est la cause générale, ou, pour parler plus correctement, l'antécédent du plaisir et de la douleur. Tout ce qui retarde ou empêche la satisfaction du besoin implique des impressions du second genre; ce qui la favorise et l'accomplit, des impressions du premier.
Le besoin est la loi de la vie; il s'accroît, se complique, se multiplie avec le mécanisme vivant. C'est là une proportion constante. Le rang d'une forme dans la série se mesure au nombre de ses besoins naturels et acquis. A ce point que le besoin du superflu (qui n'est pas l'inutile) a pu être justement considéré par M. de Quatrefages comme la marque de la supériorité humaine ; et, en effet, c'est l'origine de toute industrie, de tout art, de toute richesse ; il apparaît chez quelques animaux prévoyants; chez l'homme, il se manifeste à partir des plus bas degrés de l'échelle et ne cesse de grandir avec la civilisation. Nous le verrons tout à l'heure à l'œuvre dans la formation des sociétés. Mais nous n'étudions ici le besoin que dans l'individu.
On trouvera dans l'excellente Physiologie des passions du docteur Letourneau une savante analyse des besoins, classés selon la fonction qui les produit et l'organe qui en est le siège. Les plus impérieux, ceux aussi qui fournissent l'idée la plus générale de plaisir et de douleur, appartiennent à l'ordre des sensations confuses que nous avons nommées internes ou organiques. Us sont
attachés à la nutrition, à la respiration, à la circulation, à la digestion, à l'excrétion et à la sécrétion ; ils précèdent, accompagnent ou suivent tous les actes du tube digestif, des poumons, des systèmes veineux et artériel, de l'estomac, des muqueuses et des reins. Tout le monde les éprouve et les connaît. 11 en est un, plus spécial et non moins puissant, qui préside h l'union des sexes et à la génération. C'est de lui que procède l'amour, la passion type, sur laquelle on a si agréablement, mais si constamment déraisonné. Chacun de ces besoins spéciaux a son domaine distinct et ses manifestations particulières. Tous cependant se rencontrent et se confondent dans un besoin plus général qui est à la fois leur caractère commun, leur élément et leur résultante, le besoin de mouvement, de locomotion, partielle et totale. On peut dire que c'est la vie même, ou un autre nom de la vie. La locomotion et, par suite, le besoin de locomotion (qui n'en est que l'habitude), s'observent dans les plus infimes des formes animées. Ils apparaissent dans le fœtus aussitôt que les diverses pièces de l'organisme ont pris leur figure et leur place. Chez l'enfant, ils précèdent l'éveil des sens ; bien avant qu'assez d'impressions aient frappé l'œil et l'oreille pour y déterminer la vue et l'ouïe, avant même que le toucher ait pu porter au cerveau des sensations distinctes, au moment où la respiration aérienne provoque le premier cri, les bras et les jambes commencent à s'agiter; bientôt la main, sous l'empire du besoin nutritif, saisit le sein d'abord, puis les saillies qu'elle rencontre. Plus tard la sensation proprement dite, ou externe, viendra, d'accord avec la croissance et la consolidation de l'organisme, exciter des mouvements plus compliqués et plus personnels de la tête, des bras et des pieds.
Les sens ont, comme les tissus, leurs besoins, qui naissent de leur usage même, et qui viennent se combiner avec les besoins organiques : besoins intermittents, alternatifs, et qui déjà laissent à l'individu quelque latitude dans le choix des satisfactions réclamées par le tact, l'odorat, le goût, l'ouïe et la vue.
Le travail cérébral, à son tour, donne lieu à des besoins plus élevés, résultantes d'impulsions plus humbles. En passant par la
mémoire, par l'association des idées, le raisonnement et l'imagination, les besoins sensitifs deviennent intellectuels. Le besoin de toucher, de voir, d'entendre est désormais besoin de savoir et de penser; le besoin de mouvement, besoin d'action.
Enfin toute cette hiérarchie de besoins actifs a pour contre-poids un besoin de repos plus ou moins prolongé, partiel ou total, qui se mesure à la fatigue des organes, à l'énergie naturelle ou acquise des divers rouages, et du tempérament individuel.
Il est à peine nécessaire de faire remarquer l'infinie diversité des besoins. Mais il ne faut jamais oublier leur subordination au milieu, organique ou extérieur : jamais leurs différences, leurs écarts, ne laissent place à rien de pareil à ce qu'on décore du nom de liberté absolue; toujours la complexion, l'hérédité, l'éducation, l'habitude, la profession, le climat, les relations, l'état social, les déterminent et les expliquent, les surexcitent ou les atténuent, les animalisent ou les affinent, les déchaînent ou les coordonnent.
Même dans l'ordre des besoins organiques, auxquels ne peut se soustraire aucun vertébré supérieur parce qu'ils sont la condition de la vie, combien de nuances ne pourrait-on pas noter? Il suffit de considérer les différents groupes humains, dispersés dans les zones extrêmes et moyennes, dans les îles et les continents, au fond des vallées, sur le versant des montagnes; les âges, qui font prédominer tour à tour les besoins nutritifs ou génésiques ; les états pathologiques ou les dispositions chroniques, qui exagèrent ou atrophient les besoins respiratoires ou excrétoires; la santé, qui équilibre les fonctions et les exigences de tous les organes. Et pour si peu que Ton admette (comment la récuser?) l'influence nécessaire et prépondérante de ces besoins sur la conduite individuelle, sur la direction sociale, sur la destinée de tout homme et de tous les hommes, il faudra bien avouer l'inanité des spéculations sur l'autonomie du moi, la liberté de l'âme et la souveraineté de la raison. La vérité est que les besoins organiques sont toujours présents, qu'ils crient jusqu'à ce qu'on leur ait empli la bouche, qu'ils couvrent de leur tumulte les mélodies de l'imagination et les concerts de la pensée. Il est des peuplades, il est des malheureux,
qui s'évertuent à les satisfaire et ne peuvent réussir à les apaiser ; demandez-leur, à ceux-là, un art, une science, une littérature; ils ne vous entendront même pas : « Venlre affamé!... » Et ils courront déterrer un cadavre pourri, savourer le vomissement du lion!
Sans doute l'humanité tout entière n'est pas condamnée à ce dernier degré de l'esclavage. Comme Hercule endormait Cerbère avec un gâteau, les races les mieux douées ont su désarmer quelque peu leurs tyrans en leur assurant des tributs réguliers. Elles leur ont fait leur part; il y a eu là un contrat tacite, que nul ne viole impunément, un rachat perpétuel. La stricte observance de ce pacte garantit seule à la sensibilité et à l'entendement un loisir qu'ils consacrent à la satisfaction d'autres besoins plus nobles et moins inexorables. Mais le cerveau ne commande que dans le silence des viscères; quand ceux-ci se révoltent, quand ils parlent, il lui faut obéir. Il se croit libre, il n'est jamais qu'affranchi ; et pareil à l'affranchi romain que des liens durables rattachaient à l'ancien maître, il sent parfois se tendre les chaînes cachées de la servitude originelle. .
A chaque besoin correspond un instinct qui en est la traduction, ou plutôt le synonyme. On a très-justement défini l'instinct une habitude fixée par l'hérédité ou l'éducation; le besoin n'est pas autre chose. Ce qui a été dit sur la généralité de certains besoins fondamentaux, sur les variations individuelles de certains autres, s'applique aux instincts, naturels ou acquis.
On a beaucoup disserté sur l'inconscience de l'instinct et des mouvements instinctifs. Hartmann s'est amusé à voir dans l'instinct la sagesse d'un être imaginaire qu'il appelle l'Inconscient. La plupart des psychologues ont distingué, fort judicieusement, entre l'instinct qui n'est pas arrivé à la conscience et l'instinct qui l'a dépassée, qui en est sorti; mais c'est une remarque applicable à tous les phénomènes de la sensibilité ou de l'entendement. Nous savons par quelle gradation insensible les combinaisons moléculaires, la vie, la sensation, l'image, l'idée, le raisonnement lui-même passent d'un état à l'autre. La conscience est un écho
LA PHILOSOrilIE. 36
situé au point de jonction de tous les réseaux organiques ; elle ne répond qu'à des chocs suffisants soit pour la faire vibrer, soit pour arrêter la vibration produite par des ébranlements antérieurs ou simultanés; il en est qui ne se propagent pas au delà de certains centres secondaires, qui s'y perdent en contre-coups immédiats et ne parviennent à la conscience que mêlés aux sensations confuses de l'activité intérieure; d'autres atteignent bien le sensorium commun, mais le traversent sans y retentir, couverts pour ainsi dire et assourdis par des impressions plus fortes ou plus neuves; ils n'en sont pas moins distribués dans les régions cérébrales où s'élaborent les idées et les jugements; ils s'y conservent sous forme de réminiscences et d'habitudes. Beaucoup ont été perçus et sentis, puis oubliés; ils demeurent sous-entendus; livrés à euxmêmes, comme tous les autres éléments de la personne et de l'intellect, la conscience ne les surveille plus; elle a autre chose à faire ; n'est-elle pas sans cesse occupée à enregistrer au passage d'autres matériaux destinés au travail cérébral?
La conscience n'est pas indivisible; c'est une série comparable à la succession des ondes lumineuses et sonores. Il est difficile de noter le point, variable selon le milieu et l'individu, où elle commence et où elle finit. Elle a son minimum, elle a son maximum de renflement, caractérisé par l'attention et la réflexion ; le besoin, l'instinct, reste en deçà ou au delà ; mais on ne saurait le taxer d'inconscience absolue.
On peut ranger les instincts, comme les besoins, en deux classes, selon qu'ils se rapportent à la vie organique Ou à la vie sensitive et intellectuelle. La première a pour type l'instinct de conservation ; la seconde, l'instinct de curiosité. Les deux groupes se mêlent en proportions infiniment diverses; ils mettent également en jeu toutes les ressources acquises sous leur influence alternante et mutuelle, la mémoire, l'association des idées, la comparaison, lé jugement, l'imagination et la raison.
Cet immense travail suppose un nombre et une variété infinis d'actes provoqués par le besoin et l'instinct, dirigés et réglés par l'intelligence. Ces actes se produisent en effet : ce sont des résul-
tantes de mouvements provoqués dans le cerveau par les impressions organiques ou sensitives et leurs contre-coups intellectuels. Leur nature est donc foncièrement réflexe. Certaines fibres nerveuses communiquent à diverses régions de l'encéphale des ébranlements que, par certaines autres fibres, le cerveau renvoie vers la périphérie, distribue aux muscles du tronc et des membres et fait sentir même aux agents spéciaux de la vie organique. Le mécanisme de cette transmission, de ces chocs en retour est connu dans son ensemble et dans beaucoup de ses détails. La physiologie en a mesuré l'intensité et l'étendue, la durée; elle a calculé la chaleur que ses opérations dégagent ; elle en a analysé les résidus, les sécrétions uriques.
Les différences qu'on établit entre les actes ne résident ni dans l'impulsion qui les détermine, ni dans les instruments qui les exécutent, ni dans le principe, ni dans la fin. Il faut les chercher dans les phénomènes qui précèdent et qui accompagnent l'impulsion déterminante, en un mot dans la préparation de l'acte : selon que la conscience y a plus ou moins de part, les actes sont dits instinctifs ou volontaires.
Tantôt en effet le besoin, soit organique, soit sensitif ou intellectuel, naturel ou acquis, met directement en jeu les rouages encéphaliques qui distribuent les mouvements aux organes spéciaux, et l'action se produit avant que l'attention et la réflexion aient pu en étudier les prodromes et quelquefois en troubler le cours : ainsi s'accomplissent les mouvements nécessaires à la respiration, à la déglutition, à la digestion, à l'émission du cri; ainsi le coup répond au coup, la défense à l'attaque; ainsi l'habitude d'une promenade ou la désignation d'un lieu fait mettre un pied en avant pour la marche; ainsi la rencontre d'une personne, le souvenir d'une idée ou d'un mot fait détourner le visage ou tendre la main vers le livre du le dictionnaire. Ce sont des actes instinctifs à divers titres ; ils sont innombrables et l'on ne saurait trop insister sur l'importance du rôle qu'ils jouent dans la vie humaine.
Tantôt le besoin, moins impérieux, moins assuré aussi de la satisfaction qu'il réclame, admet une certaine latitude et dans le
temps et dans le mode de l'exécution; il n'est plus la flèche qui vole droit au but; il est l'eau qui coule, en suivant sa pente, à travers toutes les régions du cerveau ; il est engagé dans la filière normale de la sensation. Son passage éveille la mémoire, émeut toutes les images laissées par des besoins analogues ou contraires; les idées s'associent, se combattent, se comparent, lui font obstacle ou le favorisent; les actions possibles, leurs dangers connus, leurs chances probables se balancent; il se forme des jugements qui s'enchaînent en raisonnements. Le mécanisme pensant est affecté des divers états connus sous le nom d'attention, de comparaison, de réflexion. Tour à tour l'imagination et la raison font appel à l'expérience, à l'intérêt proche ou lointain, aux circonstances, au tempérament. Les motifs se présentent, les alternatives s'accentuent; il y a doute, hésitation, calcul, ce qu'on nomme délibération. Parfois les quantités se neutralisent et le besoin est écarté, ajourné. Parfois un mobile quelconque, corroboré par une opportunité prévue ou imprévue, générale ou particulière, se détache en pleine lumière, couvre, étouffe les résistances; on dit alors qu'il y a choix ou volonté; il grandit et touche le ressort de l'action, qui se produit en connaissance de cause, qui est réfléchie, sans cesser d'être réflexe, délibérée et voulue sans cesser d'être déterminée' Si elle ne l'était pas, elle n'aurait pas de raison d'être. Il n'y a rien de plus et rien de moins dans la faculté qu'on nomme volonté.
La personne, le moi, étant à la fois et la concentration des réseaux nerveux dans l'encéphale, et la série des opérations cérébrales qui en résultent et des mouvements qui en procèdent, le langage affirme justement que le moi réfléchit, délibère, choisit, veut et agit. Quand il appelle volonté la personne même, il désigne sommairement le moi par sa manifestation décisive et dernière ; quand il dit qu'un homme a de la volonté, une volonté ferme, qu'il est volontaire, il confond l'énergie habituelle ou momentanée dans l'action, un effet du tempérament, avec le fait de la volition; quand il attribue à la volonté la délibération et le choix, il renverse les termes, et il abstrait le résultat des opérations qui l'ont préparé;
quand il isole la volonté de l'organisme vivant et des phénomènes cérébraux qui la produisent et la constituent; quand il la transporte aux combinaisons des substances inorganiques et à l'ensemble des mouvements répandus dans l'univers, il est égaré par l'anthropomorphisme le plus manifeste et le plus abusif.
La poésie peut comparer avec agrément au processus et aux effets de la volonté les affinités moléculaires, les révolutions des astres et le développement des végétaux. Elle remplit son office qui est d'animer, d'humaniser toute chose. Mais la métaphysique, inventant avec Leibniz et Schopenhauer une volonté des monades, avec Hartmann une volonté de l'Inconscient, avec tous les spiritualistes une volonté du prétendu ordre universel personnifié en Providence, viole outrageusement le sens des mots et foule aux pieds la psychologie la plus élémentaire. La volonté, comme tous les autres moments de l'élaboration cérébrale, implique, on ne saurait trop le redire, un organisme vivant et conscient, constitué de telle sorte que les sensations internes et externes s'y concentrent, s'y conservent, s'y associent dans un organe spécial qui transmet et distribue aux membres, instruments d'action, les mouvements provoqués en lui par les viscères et le milieu ambiant. En aucun autre lieu, en aucune autre espèce de corps, il ne se produit de volonté, pas plus que de sensation, de réflexion ou de raisonnement.
Dans notre analyse sommaire des opérations qui aboutissent à la volition (vrai nom du phénomène dont le mot volonté est la qualification générale et catégorique), nous n'avons pas fait intervenir le désir; ce n'est pas qu'il en soit absent. Mais ce terme, si utile et si clair dans le langage, n'exprime qu'une nuance, qu'une phase du besoin. C'est, plus particulièrement, le besoin arrivant à la conscience. A partir de ce stade, les deux mots peuvent s'employer indifféremment. On voit combien et dans quelle mesure il est légitime de considérer le désir comme la cause, le germe, le synonyme de la velléité, de la volition, de la volonté même, ou comme le guide, l'objet de l'action.
Nous avons également sous-entendu le plaisir et la douleur,
parce qu'ils sont inséparables de tout besoin, de tout acte instinctif ou volontaire. Il a suffi d'indiquer les variations infinies de leurs gammes alternantes, perpétuellement mises en jeu par toute fonction organique, par tout ébranlement sensoriel, par tout travail cérébral. Nous savons qu'ils changent de degré, de ton, sans changer de nature, qu'ils sont présents à toute décision, que tout effort a pour but d'éviter ou de surmonter l'une, d'atteindre ou de procurer l'autre, soit dans l'ordre individuel, soit dans l'ordre social. Et l'on peut dire que la volition et l'acte (avec toutes leurs conséquences) ne sont jamais que la vue, juste ou erronée, et remploi du meilleur moyen pour fuir, abréger, diminuer, vaincre, compenser la douleur, proche ou lointaine, et pour conquérir, acheter, réaliser enfin le plaisir, organique, intellectuel ou moral.
L'analyse des opérations qui déterminent la volonté préjuge la question du libre arbitre, et celle de la liberté, que les métaphysiciens confondent. Selon eux, la liberté est le caractère primordial, irréductible, absolu de la raison, qu'ils considèrent comme l'essence de l'être humain. Or, ni la raison n'est une essence, ni la liberté n'est absolue, encore moins irréductible. La raison est l'expérience appliquée, un mot pour résumer tout un ensemble de phénomènes successifs. La liberté n'apparaît nulle part dans ces phénomènes strictement liés; pas davantage dans l'imagination, qui, jusque dans ses écarts les plus imprévus, est toujours conduite, soit par l'habitude instinctive, soit par le désir, par une sensation ou une réminiscence. Elle est, comme nous Talions voir, dans l'acte, mais bornée et relative.
D'où peut donc provenir l'illusion métaphysique? Premièrement, de la diversité innombrable des mobiles qui, selon les circonstances et les tempéraments, peuvent affirmer leur prépondérance et diriger l'action; en second lieu, d'une confusion entre la conscience et le concept de liberté; enfin d'une autre confusion entre la volonté et la puissance.
On a fait beaucoup de bruit d'une prétendue liberté d'indifférence : j'avance, dit-on, indifféremment le pied droit ou le pied gauche : je crache ici ou là. Étrange échappatoire! Les partisans
de la liberté absolue, de la volonté libre, prétendent s'appuyer des faits instinctifs, les moins volontaires, c'est-à-dire les moins libres. Il est facile de les débusquer de ce dernier refuge. Rien n'est plus déterminé, en effet, soit par l'habitude, soit par un motif quelconque, c'est-à-dire par la prédominance constante ou momentanée d'un mobile, que ces prétendues manifestations de la liberté.
La plupart des hommes savent ou croient savoir pourquoi ils veulent et ce qu'ils veulent; ils savent que, dans le môme cas, ils ont voulu différemment, et ils prévoient qu'ils voudront autrement quelque jour. Ils ont à la fois la mémoire de leurs volontés passées, la conscience de leur volonté présente; ils se représentent à la fois ou tour à tour les mobiles auxquels ils ont obéi et pourront obéir; ils imaginent des séries de circonstances où tel motif jadis négligé, jadis écouté, devra paraître au premier plan ou s'effacer à son tour. Frappés d'une hypothèse (devenue elle-même motif déterminant), ils feront naître ces circonstances où la volition prévue devra s'imposer à leur choix. Et ils croient commander. Ils auront simplement oublié les anneaux de la chaîne. Quel que soit le nombre des motifs fournis par l'association des idées, interrogés parle raisonnement, quelles que soient la complexité, la profondeur, la durée de la délibération, la raison ne fera jamais plus qu'apercevoir et reconnaître le motif décisif. Vouloir en connaissance de cause n'est pas vouloir librement. L'individu le plus conscient, le mieux instruit des mobiles en balance, était-il libre de vouloir ce qu'il n'a pas voulu? Ceux qui l'affirment font abstraction des circonstances qui auraient interverti l'ordre des motifs.
On dit volontiers : vouloir c'est pouvoir; et comme le pouvoir est précisément le synonyme et la mesure de la liberté, on identifie a volonté et la liberté. Mais l'aphorisme a besoin d'être expliqué : il signifie que la persévérance d'une volonté clairement conçue est la meilleure condition pour atteindre un but déterminé. Il y a corrélation entre les deux termes. Encore la corrélation n'est-elle pas constante; il s'en faut de tout. A qui n'arrive-t-il pas de vouloir sans pouvoir, et réciproquement?
La volonté, c'est la connaissance d'un but et d'un moyen, et le désir d'obtenir l'un par l'autre. Qu'est-ce maintenant que la puissance? Une virtualité conditionnelle.
Une virtualité n'est rien en soi, c'est une anticipation de l'esprit, un résultat de l'induction qui, d'après la succession ordinaire des faits, préjuge dans l'antécédent la force, la vertu, la puissance de produire le conséquent. L'eau coule et la roue tourne; l'eau a la puissance de faire tourner la roue. La dent du cric mord et le fardeau monte ; le cric a la puissance d'élever le fardeau. Mais si la roue ne tourne pas? Si l'objet pesant demeure immobile? où est la puissance de l'eau, du cric? Le mécanicien considère que cette puissance existe, mais neutralisée par une puissance rivale, la résistance; il mesure ces forces et accroît l'une pour triompher de l'autre. Mais il les mesure par ce qu'il nomme leur effet. Dans cet effet réside toute leur réalité.
Ces forces, expressions générales que le langage personnifie en quelque sorte, sont pour les sciences exactes des formules abrégées de toute une série de faits nécessairement enchaînés, donc prévisibles et réalisables. Faisant abstraction de tout ce qu'elles sous-entendent, le calculateur les place dans le premier fait de la série possible, et de leur intensité il déduit leurs conséquences, en quelque sorte constatées par avance. Il est bien difficile aux mathématiciens de se soustraire à la fiction verbale dont l'usage leur a démontré la merveilleuse efficacité. La plupart sont fermement convaincus qu'avant tout effet produit il existe, je ne dis pas dans les corps, mais dans les nombres, dans les constructions géométriques, des virtualités prêtes à se manifester, et qui sont l'âme et l'essence des phénomènes. C'est dans celte illusion que réside l'affinité des mathématiques et de la métaphysique.
Mais ce qui, pour celles-là, n'est qu'une convention utile, devient pour celle-ci une source inépuisable de divagations dogmatiques. Elle ne vit que de virtualités et ne raisonne que sur des virtualités. Les généralisations du langage lui sont réalités, entités supérieures, causes occultes, indépendantes des séries de phénomènes qu'elles résument bien ou mal. Le moi, l'âme, les facultés, ne sont que des
virtualités. Or, les phénomènes cérébraux étant autrement complexes et variables que les faits dont les mathématiques étudient certains caractères communs, il s'ensuit que les prétendus principes philosophiques, même à ne les prendre que pour des mots, ne répondent pas aux choses, aux faits observés.
La puissance est donc un lien que l'esprit suppose entre le premier et le dernier faits d'une série. Considérée à son point de départ, elle est une virtualité. Quand les intermédiaires et le point d'arrivée manquent, elle n'est rien. Dire que la volonté contient l'acte en puissance, c'est ne rien dire, si l'acte ne suit pas. Selon que l'action commence, s'arrête ou s'achève, la puissance acquiert une réalité appréciable. Mais ce n'est pas la volonté qui la lui donne; la volonté n'est qu'un anneau dans la série des conditions. La chaîne part du milieu où s'est développé l'organisme vivant, traverse la sensation organique ou externe, le besoin, l'association des idées, la comparaison, la délibération, le choix, la volition, et par l'action rejoint le milieu d'où elle est partie; là, elle rencontre ou ne rencontre pas d'obstacle, passe outre ou cède aux résistances, dévie ou s'allonge en droite ligne, atteint ou manque le but.
Où se trouve la liberté dans cet enchaînement? Dans l'absence d'obstacles. Là où la puissance expire, elle s'évanouit. Quand l'action n'a pas commencé, la liberté n'est, comme la puissance, qu'une virtualité; elle n'est pas. La liberté est proportionnelle, adéquate, identique à la puissance. Rien n'est plus limité, plus divisible et mesurable que la liberté, rien n'est plus conditionnel et plus variable, plus relatif. Dans sa plus grande extension elle a une fin certaine, la fin de la puissance, l'accomplissement de l'acte. Elle a des bornes dans l'espace, les lois physiques, physiologiques, sociales; elle en a dans le temps, la naissance, la maladie, la mort.
Quand le bras est paralysé, où est la liberté de le mouvoir? Quand c'est l'oreille, où est la liberté d'entendre? Quand l'homme est enchaîné, est-ce qu'il est libre? Lorsque entre le but et l'action s'accumulent les obstacles des distances infranchissables, des misères individuelles et sociales, des tyrannies de la loi ou du sabre,
est-ce que l'homme est libre? Il possède la liberté dans la mesure de sa puissance.
Quand les ressorts organiques et cérébraux ne sont ni brisés ni détendus, quand les opérations de l'esprit s'exécutent dans l'ordre normal, que nulle pression extérieure, présente ou imminente, chronique ou imprévue n'en vient hâter, suspendre ou fausser le cours, que tous les motifs capables de déterminer l'action ont le temps de se succéder dans la conscience, on dit et l'on peut dire que l'homme est libre de penser, de juger, de raisonner, de vouloir, qu'il est en possession de lui-même. C'est ce concours de conditions favorables qui constitue le libre arbitre. On peut employer le mot quand on en sait le sens.
La liberté est, comme on le voit, l'exercice non entravé des fonctions de l'organisme soit dans son activité interne, soit dans ses relations avec le monde extérieur. Elle-même conditionnée par l'état du mécanisme viscéral, sensoriel, cérébral et musculaire, et par les circonstances ambiantes, elle est la condition de l'acte destiné à satisfaire le besoin ; condition variable, avons-nous dit, et dont les inégalités éveillent dans l'intellect des comparaisons et des réflexions; de ce travail mental se dégage l'idée abstraite, le concept, la catégorie absolue de liberté, type auquel la mémoire rapporte tous les cas d'action qui s'en rapprochent ou s'en écartent, idéal par où se trouveraient réalisés tous les désirs et tous les espoirs. Une fois la liberté conçue comme moyen unique de répondre à toutes les exigences du besoin, elle devient le besoin et l'intérêt suprême, le plus précieux, le plus enviable des biens. Tous les efforts ont pour but désormais de placer l'homme dans les conditions internes et externes qui assurent et étendent la liberté, qui diminuent et suppriment les obstacles à la liberté, qui élargissent les frontières de son domaine. Dans son enthousiasme, l'homme s'élance même au delà du possible ; il franchit non seulement les bornes que son énergie peut tourner ou abattre, mais celles que les fatalités inéluctables ont posées. Bien plus, il néglige les conditions mêmes de l'activité ; il imagine, en dehors de l'organisme et de la vie, une substance, simple et subtile, une exisi-
(ence et, par suite, une liberté illimitées. Ainsi se forme l'illusion de la liberté métaphysique.
Mais, avant de se confier au vol des chimères d'outre-tombe, l'homme ne perd point de vue la liberté réelle, relative et extensible. Tout en s'attribuant la virtualité, il n'oublie pas l'action. Pied à pied il accroît la somme de sa puissance. Il défend la liberté conquise; s'il en est chassé, il y revient, il s'y fortifie, il s'en fait un rempart, en deçà duquel il ne reculera plus. Sûr de son refuge, il marche en avant. Ces luttes, ces défaites, ces victoires, ce progrès disputé, constituent l'histoire même de l'intelligence et de l'activité humaines, l'histoire de la vie tout entière, depuis l'humble rhizopode jusqu'au citoyen civilisé d'une république.
Comprend-on maintenant pourquoi toute liberté possédée est déclarée inaliénable, pourquoi toute liberté désirée, conçue, possible ou non, est d'avance proclamée imprescriptible? C'est que la liberté est la carrière même de l'action, et que l'action est l'accomplissement du besoin, et qu'il faut à la somme des besoins naturels et acquis, vrais ou factices, une somme égale de liberté.