CHAPITRE IV
LE MÉCANISME INTELLECTUEL DANS SES RAPPORTS AVEC L'UNIVERS ET LA SOCIÉTÉ.
Le monde moral n'est pas construit en l'air comme la Néphélococcygie d'Aristophane. Il plonge par ses assises jusqu'au sein du monde zoologique. Le besoin, l'instinct, la curiosité, avec tout le
travail intellectuel qu'ils provoquent et qu'ils animent, l'association des idées, la réflexion, la volonté délibérée ont assemblé, taillé, poli, orné les matériaux, posé les étages, accommodant l'habitant à la demeure, ou la demeure à l'habitant. Le ciment qui relie les murailles, l'obligation (Yimpératif catégorique), n'est pas si homogène qu'on n'y puisse découvrir les intérêts et les passions dont il est fait. Enfin, les purs concepts qui, groupés sur le couronnement, s'attribuèrent volontiers le plan d'une construction plus vieille qu'eux et sans laquelle ils n'auraient pu naître, ces concepts ne sont point des idées nécessaires, ce sont des idées nécessitées, comme toutes les autres.
Pour atteindre au faîte, partons de la base. Elle est la même, qu'il s'agisse du monde intellectuel ou du monde moral : la nature humaine et ses conditions, la sensation et le besoin; ou autrement, la relation d'un centre d'impression et de répercussion avec l'organisme et le monde extérieur.
Le caractère de toute relation, c'est l'intérêt, qui oscille entre le plaisir et la douleur, entre le désir et la répulsion. Qui dit intérêt dit besoin, qui dit besoin dit sensation, organique ou externe, confuse ou distincte, avec son cortège d'actes instinctifs ou volontaires. Il y a des intérêts de plusieurs genres, organiques, sensoriels, cérébraux, et de plusieurs degrés, positifs ou négatifs. Ces intérêts régissent tous les rapports présents ou possibles de l'individu avec les choses, avec les animaux, avec ses semblables.
Les genres et les degrés de l'intérêt correspondent aux différents modes de la relation, c'est-à-dire à la façon dont elle affecte l'être sentant. On appellera donc affectifs, passifs, les sentiments et les actes qui procèdent des intérêts divers; on rangera ces phénomènes dans la catégorie de l'affection ou passion, et dans ses nombreuses subdivisions : étonnement, admiration, attraction, crainte, colère, haine, etc.
Le langage commun a étendu ou restreint le sens de quelquesuns de ces termes. Ainsi le sentiment exprime à la fois la propriété générale de sentir et toute opinion, instinctive ou raisonnée : tôt capita, tôt sensus, autant de têtes, autant d'opinions. Nous es-
sayerons de ne l'employer que dans l'une de ces acceptions : celle de jugement où la réflexion a peu de part, soit qu'elle n'ait pas eu le temps d'y intervenir, soit qu'elle en ait perdu l'habitude. Affection est devenu un synonyme de bienveillance, d'amitié, d'amour; nous lui conserverons ce sens. On entend d'ordinaire par passion un sentiment violent et durable; nous appliquerons le mot, avec sa signification originaire et générale, à toute impulsion organique ou extérieure, qui détermine une série de désirs, de volitions et d'actes concourant à un même but. Il ne faut pas d'ailleurs s'exagérer l'importance de ces distinctions et de ces nuances : en somme, qu'est-ce que sentiment, affection, passion? des phases, des corollaires, des résultantes, presque des équivalents du besoin et de l'intérêt.
Nombreux et capitaux sont les intérêts et les passions mis en jeu par les relations de l'homme avec la nature inorganique ou animée. Physiques, ils tendent à l'appropriation, intellectuels, à la connaissance de l'univers.
Au premier groupe ressortissent la chasse, la pêche, la domestication des animaux, la préparation des aliments, puis la recherche d'abris et de défenses contre les intempéries et les bêtes féroces, l'emploi du feu, le vêtement, l'habitation, enfin ce qui contribue à la conservation et à la sécurité individuelles : avant tout et en tout, l'instinct de propriété (équivalant à l'amour de la vie) et le travail, ensemble de toutes les industries destinées à le satisfaire. C'est ici l'empire immédiat du plaisir et de la douleur : ces deux sentiments déterminent toutes les pensées et toute les actions. Chose ou être, phénomène ou événement, tout ce qui s'accorde avec les intérêts et les passions de cet ordre, tout ce qui procure le plaisir, est bon, est le bien; tout ce qui les contrarie et cause une privation, une souffrance, la douleur, est mauvais: c'est le mal. Rien de plus fondamental, rien de plus indestructible que ces sentiments; tous les autres concourent à les satisfaire. Us ont pu être réglés et subordonnés, non pas éteints. Dans toutes les régions de la terre où leurs exigences ne sont pas prévues et apaisées, ils régnent en maitres. En pleine civilisation, quand on
les viole, quand on les oublie, ils font explosion, ils se déchaînent en violences et en crimes; et l'amas des fictions sous lesquelles on prétend les étouffer s'écroule en un moment. L'animal a jeté son masque d'homme.
Si, dans le dictionnaire des idiomes les plus affinés, on cherchait les mots qui se rapportent à ces passions primordiales, qui tirent leur origine de ces intérêts vitaux, on trouverait que la moitié de la langue en procède.
De la seconde classe dépendent les conceptions, anthropomorphiques, puis objectives, de l'univers : les religions et les sciences. On sait que celles-là sont nées les premières ; qu'elles ont prévalu tant que l'ignorance a débordé la curiosité; que, s'emparant de tous les intérêts, exploitant toutes les passions, elles ont faussé pour des milliers d'ans les intelligences dont elles s'étaient faites les institutrices; enfin, que, poussées pied à pied, traquées parla science, elles tiennent encore, dans des forteresses bien munies, où s'abritent les réactions leurs complices, et d'où elles s'élancent pour bouleverser tous les rapports sociaux. C'est la pire maladie que l'enfance du genre humain ait pu léguer à sa maturité. Nous l'avons assez souvent décrite pour n'y pas insister ici ; d'autant que partout nous en retrouverons les traces, les sanglants vestiges.
Transposés dans l'ordre intellectuel, le plaisir et la douleur donnent lieu à des distinctions nouvelles : ce qui satisfait l'entendement est tenu pour vrai, c'est le vrai; ce qui trouble les fonctions de l'encéphale et contredit le raisonnement est faux, c'est le faux. Le critère de la vérité ne pouvant être fourni que par l'expérience, aucune notion n'a été plus variable et plus chanceuse que celle du vrai et du faux, tant qu'elle n'a résulté que de jugements, dont la correction n'implique pas la justesse : l'office dé la raison est de coordonner des idées, non pas d'établir des certitudes. De cette vue incertaine, l'abstraction tira un concept absolu qui devint un des principaux mobiles de la pensée et de l'action; il s'associa et se confondit avec le sentiment, plus concret et moins faillible, du bien et du mal. Le vrai fut assimilé au bien, le faux au mal. De ce parallélisme sommaire et prématuré, na-
quirent une foule de biens aussi imaginaires et de maux aussi factices que les rapports institués par l'anthropomorphisme entre l'homme et l'univers.
Entre les deux groupes d'intérêts physiques et intellectuels se place une catégorie apparentée à l'un comme à l'autre, qui leur emprunte tous ses éléments, et qui réagit sur eux à son tour; nous la nommerons l'art. L'esthétique applique à l'industrie les conceptions anthropomorphiques de l'intelligence. C'est le domaine légitime de cet anthropomorphisme, si funeste à la connaissance. Le propre de l'art n'est-il pas de façonner la nature à l'usage et à l'image de l'homme physique et moral? L'homme est le type auquel il compare et ramène toutes les combinaisons des formes, des couleurs et des sons. Mais il ne travaille pas seulement sur les produits immédiats de la sensation, sur les données de l'intérêt physique ; il participe aux opérations de l'entendement, il s'empare des idées, des mots, qui en sont inséparables ; les traitant comme les matériaux fournis par le monde extérieur, comme des corps d'une espèce particulière, il les modèle, les agence et les lanime selon les loisde la plastique et de la musique. Il prend alors les noms d'éloquence, d'imagination, de poésie. Dans le inonde nouveau qu'il évoque, la composition et le style correspondent à l'architecture, l'image au dessin, à la statuaire et à la peinture, le rhythme et la cadence à l'harmonie et à la mélodie. L'intime accord de tous les moyens d'expression, produisant l'illusion de la vie, fait de la poésie la manifestation suprême de l'art, le dernier effort de son pouvoir créateur.
L'empire de l'art est vaste. Non-seulement il embrasse les régions intermédiaires qui relient la nature à l'homme, mais il s'étend et s'irradie jusqu'aux plus hautes comme aux plus humbles opérations de l'organisme; l'art règle les mouvements du corps, affine les sens, aiguise l'odorat même et le goût, pare le visage, orne le vêtement, décore les ustensiles et les armes ; les langues tiennent de lui la variété de leurs formes et l'adoucissement de leurs sons ; et quelle n'est pas sa part dans l'ordonnance de la pensée, dans la logique, dans la science? C'est à lui, on ne le sait
que trop, que les religions ont dû leur splendeur, et celles-là
même qui ont débuté par le condamner, le nier, par le fausser et
l'abêtir, n'ont pas tardé à s'en faire un complice; elles l'appellent
à leur aide
Pour réparer des ans l'irréparable outrage.
Comme les passions physiques ou intellectuelles, les passions esthétiques ont leur critère qu'elles appliquent à tous les objets et à tous les produits de l'art, et que les autres leur empruntent. Tout ce qui les satisfait est beau, tout ce qui les choque est laid. Le beau et le laid sont les équivalents esthétiques du plaisir et de la douleur; le monde de Part oscille entre ces deux pôles; ils sont à l'art ce que le vrai et le faux sont à la connaissance, ce que le bien et le mal sont à la relation dans ce qu'elle a de plus compréhensif. La proportion est la même; mais il y a loin de l'équation à l'identité. Transporté dans le ressort des deux autres, chacun de ces concepts joue un rôle accessoire. D'une complète assimilation entre eux, il ne peut résulter qu'une vaine phraséologie, des formules qui affectent la profondeur : « Le beau est la splendeur du vrai », par exemple, — et dénuées de valeur philosophique.
La grande erreur de la raison est d'avoir fait passer indifféremment dans la catégorie de l'absolu toutes les idées fournies par l'expérience, d'avoir oublié, d'abord, que la relativité est le caractère général de toutes les connaissances, ensuite, qu'il existe de nombreux degrés dans cette relativité. Elle n'a considéré ni les conditions organiques, ni celles de temps, de lieu, de climat, de race, de tempérament. Elle s'est placée hors de l'expérience. Celleci lui aurait appris que rien n'a plus varié et ne varie plus que l'idéal esthétique; le beau est le plus relatif de tous les concepts, celui qui admet le plus de nuances et d'incertitudes. Chaque siècle, chaque année, chaque peuple, chaque homme, a le sien. Et comment se plaindre de cette diversité, sans laquelle l'art ne serait qu'une banale industrie? L'idée nécessaire de beau en soi, de perfection inconditionnée, est chimérique, parce qu'elle associe des termes inconciliables.
L'homme, d'ailleurs, était bien éloigné de ces subtilités, lorsque
ses rapports avec l'univers éveillaient en lui ces premières passions, directrices de l'évolution morale. A peine acquérait-il le sentiment du bien et du mal, du vrai et du faux, du beau et du laid, qu'il l'appliquait à ses relations avec ses semblables.
Est-ce la nature, est-ce l'intérêt qui a fondé les sociétés? L'une et l'autre. L'intérêt n'est-il pas une nécessité naturelle? Il n'y a nul arcane dans l'aphorisme connu : L'homme est un animal sociable. D'autres le sont, par habitude ou par occasion. Les poissons vont par bandes; les chevaux, les gazelles, les moutons vivent en troupes; les loups s'entendent pour la chasse; le polypier, la ruche, la fourmilière, les villages de castors, les républiques d'oiseaux sont des sociétés. Enfin l'instinct génésique rapproche momentanément les bêtes les plus solitaires, et partout inaugure la série des actes moraux. Dans la famille animale, l'instinct jaloux de conservation, de propriété, ébauche déjà pour ainsi dire les vertus les plus hautes, celles qui, analysées, corroborées et quelquefois affaiblies par la réflexion, vont devenir l'ornement des institutions sociales, un thème à divagations métaphysiques : l'amour, l'affection, la défense et la protection du faible, le courage et le dévouement.
Le début des passions génésiques a été le même chez l'homme et chez les animaux. Les différences, s'il en a existé, ne paraissent pas toujours avoir été à l'honneur de notre ancêtre. A s'en rapporter aux observations des voyageurs, à interroger les mœurs bizarres des sociétés arrêtées dans leur développement, il s'en faut que ces formes premières, fort variées sans doute, de la famille humaine, aient dépassé le niveau commun de l'animalité. Le pigeon et sa pigeonne couvent alternativement leurs deux petits, les nourrissent à l'envi, leur apprennent à voler. Le tigre et la tigresse caressent et défendent leurs chatons jusqu'à ce que la force leur soit venue. L'homme ne s'est montré leur égal qu'après la fondation du foyer domestique et l'adoption de la monogamie
La passion génésique s'est comportée, chez l'homme, conformé ment aux intérêts donnés par l'organisme et le milieu. Si Ton ajoute aux conditions générales de la vie, climat, nourriture, sécu-
rite, loisir, état nomade ou sédentaire, les circonstances ethniques et individuelles, la fréquence du prurit, la force génératrice, la proportion numérique des sexes, la culture intellectuelle du mâle et de la femelle, la rapidité ou la lenteur de la croissance chez l'enfant, l'exemple des chefs, les prescriptions et les lois imposées et fixées par l'habitude, le langage et la religion, — l'on aura tous les éléments des institutions familiales, les causes qui les ont établies, conservées ou modifiées.
La promiscuité a été le point de départ. A l'époque du rut (car il n'était pas question encore de « faire l'amour en tout temps » : ce noble privilège, dont l'âme éthérée se garde bien de rougir, n'est qu'une lente acquisition du sentiment esthétique soll icité par la mémoire), le mâle errant cherchait ou rencontrait la femelle et, de gré ou de force, apaisait sa fureur.
Ils ne se seraient pas reconnus le lendemain. Quant aux enfants possibles, l'homme n'y avait pas un moment songé; s'il en naissait, le père avait eu cent fois le temps d'oublier la mère. Ce n'est pas trop se hasarder que de reporter jusqu'à ces anciens âges, où régnait le besoin brutal et imprévoyant, les lubricités bestiales ou contre nature, qui n'ont manqué depuis à aucun peuple et à aucun temps. Rappelons-nous, d'ailleurs, que l'évolution garde toujours quelques traits de ses phases successives. Chez certaines tribus sauvages, le baiser est inconnu, et il n'y a pas de mot dans leur langue, qui signifie aimer; et cependant elles connaissent le sentiment paternel; déjà les rapports des sexes sont soumis à quelques règles, parfois sévères; mais la marque de la grossièreté primitive y demeure empreinte : où ne la retrouve- t-on pas? L'antique besoin se déchaîne encore, dans le mariage et hors du mariage, au sein des civilisations les plus raffinées, et nos sociétés pudiques sont tenues de compter avec lui. Comment aurait-il disparu? N'est-il pas la condition absolue et nécessaire du poétique, du pur, du chaste et divin amour?
Cependant, diverses nécessités ne tardèrent pas à influer sur les relations, non-seulement de l'homme avec la femme et l'enfant, mais des hommes entre eux. Il fallait se procurer et garder
sous la main les instruments du plaisir. La femme était une propriété qu'il fallait défendre, propriété commune quand elle paissait en troupe dans le voisinage du troupeau mâle, propriété particulière quand l'homme, vainqueur de ses rivaux, s'était emparé d'une femelle ou suffisait à plusieurs. Il est probable que la polygynie, la polyandrie, l'union polygame ou monogame existèrent à la fois. Là où les femmes abondaient, un homme pouvait ou devait en posséder plus d'une. Là où les femmes étaient rares, chacune se trouvait recherchée par plusieurs hommes. Quand la proportion numérique se rapprochait de l'égalité, il se formait des couples, plus ou moins durables; chaque homme eut sa femme, et aucun, sauf les forts et les adroits, ne put impunément détourner la femme d'autrui. A chacun de ces régimes correspondirent des habitudes, des mœurs et des institutions différentes; l'un des plus étranges, à notre point de vue moderne, est ce matriarcat, encore en vigueur chez plusieurs peuplades sauvages, et qui occupe une place notable dans l'histoire des origines du droit; il a été surtout étudié par des savants anglais et allemands ; Élie Reclus en a plusieurs fois entretenu le public français; il semble avoir régné dans la Chaldée et dans l'Europe orientale ; si l'on en juge par les traces qu'il a laissées dans les mythes, dans les coutumes et jusque dans le droit romain, les Aryas et les Sémites l'auraient trouvé établi dans les contrées où ils ont introduit le principe contraire, la paternité, l'autorité paternelle.
Le matriarcat nous reporte aux temps et à l'état social où les femmes étaient la propriété collective de la tribu. La femme était alors le centre de la famille; la maternité était la source de la parenté. Rien de plus naturel et de plus logique. « Je suis fils d'Ulysse », disait Télémaque, « ma mère me l'a dit. » La paternité est un acte de foi, la maternité un fait constant. La première demeure si incertaine que, hors du mariage, notre code en interdit la recherche. Seul, à défaut de la présomption légale, l'aveu du père en constitue la réalité. Les institutions fondées sur l'inébranlable certitude de la filiation maternelle ont été amendées seulement dans leurs conséquences accessoires, et complétées par les
institutions issues du droit paternel. Mais elles n'ont pas péri:
leur base est trop solide. Les Romains ont tenté de leur substituer
la loi de Yagnation, de la parenté paternelle; mais leur droit a dû
rendre sa juste place à la parenté utérine; et aujourd'hui les deux
principes, combinés, régissent de concert la délicate matière des
successions.
Pour plusieurs raisons, la paternité devait prendre le pas sur la maternité. La première est que l'homme pouvait seul fournir à la subsistance de l'enfant et de la femme, elle-même. Ensuite, l'habitude de protéger contre toutes entreprises le groupe formé autour de lui, les précautions de sa jalousie, achevaient de le convaincre de sa paternité. En même temps, la comparaison, l'orgueil de son choix, le souci de son œuvre et de son bien, transformaient en amour durable pour sa compagne ou son harem, pour les petits nés de sa chair, l'impulsion instinctive du besoin génésique. Mais rien n'a plus contribué à l'affermissement et à la consécration de l'union conjugale que la croissance lente du petit humain. Après douze ou quinze ans de soins communs et nécessaires, ou bien la fougue sensuelle s'était amortie, ou bien l'habitude avait fixé le désir. Chaque enfant ajoutait un anneau à la chaîne que la mort seule de l'un des époux venait rompre, que l'affection prolongeait quelquefois jusqu'à la mort du survivant.
L'enfant est le centre etlepivot de la famille. Il l'a toujours été; en fait, toutes les pensées, tous les efforts de la mère, puis du père ont eu l'enfant pour unique objet. Mais sa faiblesse dissimulait sa puissance. Il a fallu de longs siècles, une force de réflexion lentement acquise, pour établir son droit primordial et supérieur. Nous verrons que, dans la famille, comme dans l'organisme social, la transformation graduelle du concept d'autorité a été la mesure du progrès, qui est loin d'être achevé. De même que l'individu a été considéré comme la chose du roi, du gouvernement, ou de la cité dont il est membre, de même l'enfant débuta dans la vie par être la chose de la mère et du père, leur bien le plus précieux, certes, leur trésor, mais enfin leur chose; le père se trouvait investi du droit de l'accepter ou de le rejeter, de Vex-
poser, de le tuer même, à plus forte raison de le façonner à sa guise, selon son idée du bien, du beau, du vrai. Cette illusion, inévitable au reste, a laissé des traces bien visibles dans nos lois et dans nos mœurs, cà côté de dispositions et d'actes qui procèdent du principe contraire.
Ce qui fait la beauté du vers connu : Maxima dcbetur puero reverentia, c'est la juste intuition de la place qui appartient à l'enfant dans la famille; mais ce n'est pas le respect seulement qu'on lui doit, c'est la reconnaissance et la garantie de son droit. A son égard il n'existe que des devoirs; ceux qui lui incombent ne sont que médiats et réciproques. Le droit des parents est engendré par l'accomplissement de leur devoir; l'autorité paternelle a pour source, pour règle et pour limite uniques, l'intérêt présent et futur, le droit de l'enfant; elle y est subordonnée. Cette vérité n'ébranle en aucune façon l'obéissance utile de l'enfant à ses guides naturels; elle ne contredit pas aux convenances des parents, aux nécessités qu'entraîne l'inégalité de leurs moyens intellectuels ou pécuniaires, mais elle les domine et les pèse à leur valeur. Elle est la base d'un droit nouveau, qui n'effraye que les adversaires de l'instruction obligatoire. La liberté, dans une mesure chaque jour accrue, existe pour le citoyen ; elle n'existe pas pour le père. Il l'a perdue à l'heure où il a donné, imposé la vie à l'être qui ne l'avait pas demandée.
On conçoit, sans que nous y insistions, la variété des conséquences morales et sociales des rapports institués par la famille entre les époux, les enfants et les parents, frères et sœurs, beaux-frères et belles-sœurs, gendres, brus et beaux-pères, belles-mères, oncles et neveux, cousins de toute branche et de tout degré. Dans la famille patriarcale ou monogame, ces noms et toutes les relations qu'ils supposent datent de la plus haute antiquité. La linguistique aryenne nous montre dans le frère le soutien (bhra-ir) de la sœur, dans la fille la petite vachère, dans le père celui qui commande, protège et nourrit, dans la mère celle qui crée, qui façonne, qui mesure la tâche. D'autres noms, synonymes, indiquent d'autres qualités et d'autres fonctions, et attestent les progrès de l'analyse
appliquée aux faits et aux idées. Le sentiment du bien, du beau et du vrai s'accroît et se diversifie; l'instinct égoïste et unilatéral se dédouble et se multiplie par réciprocité. L'individu ressent par contre-coup les émotions, les plaisirs et les douleurs des êtres qui sont un prolongement de sa personne et de sa propriété ; jouissant et souffrant par eux, il leur fait partager ses joies et ses peines. L'intérêt de tous réside dans l'accord des intérêts individuels. Ainsi naît, par comparaison, compensation et fusion, cet altruisme dont l'hérédité va faire à l'homme une seconde nature, qui ne supprime pas la première, mais qui la recouvre, l'embellit et la féconde.
Mais il ne faudrait pas se figurer que la solidarité soit un concept simple, issu directement d'un instinct primitif et irréductible. Elle suppose un état de culture suffisant pour que la réflexion détache l'homme de lui-même et l'envisage objectivement comme une unité dans un groupe dont les membres ont des besoins divers ou analogues, mais également dignes d'attention, puis que la raison opère non plus seulement sur les notions comparées du bien et du mal individuels, mais sur le rapport du bien et du mal d'un semblable avec le bien et le mal d'un autre et de plusieurs autres semblables. De ce travail mental se dégage l'idée de sacrifice momentané ou habituel d'un bien à un autre, la préférence d'un bien lointain et plus grand à un bien immédiat et moindre. A mesure que l'horizon de l'esprit s'étend, que les mobiles du désir et de la volonté croissent en nombre, le plaisir, comme un Protée inépuisable, change de forme, se subtilise, avec une infinie rapidité ; il se cache même dans une douleur, derrière une série de maux et d'angoisses.
Dans les civilisations avancées, il arrive que des êtres, même vulgaires et frustes, accomplissent sans réflexion des actes qui supposent une longue élaboration intellectuelle; c'est que l'éducation et l'hérédité l'ont abrégée; elle a eu lieu; les résultats en sont acquis et deviennent pour certains tempéraments des mobiles péremptoires. Alors des esprits plus déliés que profonds constatent un désaccord entre l'acte et l'intérêt individuel ou immédiat; s'ils
en cherchaient la cause, ils s'apercevraient que l'intérêt a changé, non pas de nature, mais d'objet, et comment, par quelles gradations, il a passé de l'individuel au réciproque, du proche au lointain, bien plus, du physique à l'intellectuel.
Les tâtonnements de l'esprit, son incohérence apparente dans l'appréciation du bien et du mal qui ne touchent pas directement au besoin organique, ne se trahissent nulle part avec autant d'évidence naïve que dans les relations de famille et dans la variété des coutumes qui s'y rapportent. Chaque temps, chaque race, chaque homme conçoit différemment l'office et la condition de l'enfant (nous l'avons vu), de l'épouse, du mari, du père, du vieillard. Et cependant le sauvage qui enterre jusqu'aux épaules son père impotent et, d'un coup, lui tranche pieusement la têle, ou qui mange quelque vieille au besoin, le Grec ou le Romain qui expose son fils nouveau-né, le Spartiate qui jette dans un précipice son enfant contrefait, le Guèbre ou le Pharaon qui épouse sa sœur, le moderne qui tue sa femme infidèle, tous obéissent à un intérêt plus ou moins exactement interprété. Et il a existé des milieux sociaux, il en existe encore, où ces actes étaient et sont légitimes, innocents.
Par combien d'états, de statuts personnels, l'épouse n'a-t-elle point passé, toujours déterminés par les formes de la famille, par le sentiment esthétique, par la culture générale, par le caprice individuel? La polygamie en fait une machine à plaisir, le jouet d'un maître, l'ennemie de rivales qui la détestent. La monogamie l'élève à une sorte d'égalité complémentaire, au rang de maîtresse de maison, de moitié de l'homme, lui assure une part de gouvernement, mais sans lui épargner les ennuis de la réclusion, l'humiliation de partages qu'elle doit feindre d'ignorer; ses infidélités sont criminelles et châtiées, celles de l'homme impunies. D'ailleurs, ce mariage monogame, qui est la condition nécessaire de la famille véritable, ne peut pas détruire, il ne peut que combiner, les données de la nature et celles du milieu social.
La femme ne peut sortir de son sexe; nul ne songe à s'en plaindre, ni à l'en plaindre; son sexe domine sa destinée, mesure
à ses fonctions ses droits et ses devoirs, fait sa faiblesse et sa force. Et celte force, comme on sait, est grande. Il n'y a peutêtre pas une année dans toute la vie où l'homme se soustraie à cet empire. Ce n'est pas au crime seulement que s'applique l'aphorisme : « Cherchez la femme » ; il n'est guère d'action dont elle ne soit l'inspiratrice. En dehors même de l'autorité nécessaire et charmante qui lui appartient comme maîtresse du foyer, mère, confidente, consolatrice, elle lient de sa faiblesse physique une puissance parfois redoutable, mais qui a été un merveilleux agent de civilisation : car c'est la faiblesse qui a enfanté la pitié, la charité. Calculez enfin tout ce que doivent les arts à l'amour, à la beauté; vous verrez combien est grande la part de la femme dans l'établissement du règne humain. Aussi le progrès de la civilisation est-il proportionnel à la place que les mœurs et les lois ont reconnue à la femme dans la société.
La femme a surtout développé les sentiments affectifs et les idées qui en procèdent. Ce n'est pas que son cerveau ne soit capable de toutes les opérations intellectuelles; des milliers d'exemples ont prouvé ses aptitudes littéraires, artistes, industrielles, politiques et même scientifiques, et nombre d'étudiantes américaines, russes, anglaises, françaises abordent aujourd'hui avec succès les épreuves jadis réservées aux hommes. Mais, sans examiner si l'infériorité moyenne, en volume et en poids, que l'on constate ou non dans l'encéphale féminin est un caractère naturel et sexuel ou provient d'un long arrêt dans la culture, il est impossible de méconnaître les différences fondamentales qui distribuent à l'homme et à la femme leurs rôles, à l'un la vie publique, à l'autre la vie privée.
Si la femme est, à certains égards, un membre de l'État, un citoyen, possesseur de biens, commerçant, payant l'impôt (et, à ce titre, elle a mille fois raison d'attaquer les lois qui prolongent sa minorité), ses fonctions, déterminées par sa nature physique, morale et intellectuelle, lui interdisent une coopération personnelle active et continue aux grands services publics. On ne peut faire abstraction de son sexe, de ses grossesses, de ses incommodités périodiques, moins encore de sa grâce et de sa coquetterie
nécessaire. Comment ne pas sourire à l'idée d'un ministre à la taille arrondie et intéressante, d'un orateur en chapeau à fleurs, à voix d'enfant? Les réformateurs américains, l'excellent Stuart Mill, qui réclament pour nos compagnes et nos sœurs le droit de suffrage et de représentation, n'ont pas assez lu Aristophane.
Chez nous, d'ailleurs, le cléricalisme est assez redoutable par lui-même, sans lui concéder le renfort de dix millions de femmes. Par sa nature affective, instinctive, la femme est sujette à la superstition, à la crédulité, à l'enthousiasme irréfléchi, toutes choses bannies ou qui devraient l'être, des délibérations politiques. Quand le progrès des temps aura éliminé ces causes de trouble et d'esclavage intellectuels, il sera possible, à la rigueur, non pas d'encourager les exceptions, mais de leur livrer carrière. La liberté est la solution dernière de tous les problèmes sociaux, mais elle ne peut être ni prématurée, ni hostile à l'intérêt général, ni surtout contraire à la nature des choses.
Nous venons de faire allusion à l'appui constant et profitable que le culte et le prêtre ont obtenu de la femme ; celle-ci, en effet, pour perpétuer les illusions de la primitive ignorance, n'avait qu'à obéir aux élans irréfléchis de sa joie ou de sa douleur. Puisqu'il était convenu que les dieux dirigeaient le monde, que ces dieux, étant bons, donnaient la vie, que, la vie étant bonne, les dieux devaient la continuer après la mort, combien il était facile aux faiseurs de pluie de soutirer à la femme des prières, des actions de grâces sonnantes et trébuchantes, et, par l'éducation des enfants, de prolonger l'enfance des hommes! Au reste, si les religions surent trouver habilement dans les mariages, les naissances, les funérailles et les anniversaires des occasions de fructueuse ingérence, les idées suggérées par les divers événements de la vie familiale ont à leur tour apporté aux mythes un contingent inestimable de métaphores et de faux raisonnements. De la famille humaine procèdent les familles divines, les trinilés, les amours entre les mortels et les divinités, les incarnations. La génération divinisée, représentée sur les autels, l'assimilation du feu à la vie née d'un frottement et d'une onction sainte, la pater-
Elite du monde attribuée aux dieux, l'amour du Père éternel pour sa famille humaine, sont des conséquences religieuses et métaphysiques de la famille. Ces transpositions du réel dans l'idéal, appliquant leurs broderies confuses sur la trame déjà épaisse des vérités imaginaires, vinrent compliquer indéfiniment l'inextricable fouillis d'erreurs qui enlace l'humaine raison. C'est ainsi qu'en développant les facultés, tous les intérêts, tous les actes insinuaient dans les opérations intellectuelles des causes de perversion qui réagissaient à leur tour sur le sens du bien, du beau et du vrai. Progeniem vitiosiorem! Progression constante, simultanée et réciproque de jugements viciés par les éléments mêmes qu'ils avaient corrompus. Près de cette promiscuité de chimères se multipliant dans le cerveau, que sont tous les incestes de la mythologie?
L'intérêt et la passion génésique, les relations de l'homme avec la femme et avec l'enfant, ont fondé la morale affective. Des rapports entre l'homme et l'homme, entre les groupes d'hommes, entre l'individu et l'ensemble des individus, va se dégager la morale rationnelle. La première tire les notions de bien et de mal d'un petit nombre de sentiments impérieux qui brusquent la délibération et la volonté; l'autre, éclairée par la comparaison de mobiles infiniment plus nombreux et plus divers, arrive à des conclusions moins directement nécessitées par les conditions organiques et animales. Toutes les deux, elles partent du même fonds originel, des mêmes instincts et intérêts vitaux ; mais celleci va plus loin et plus haut. Toutes les deux font appel à toutes les facultés et à toutes les formes de l'activité humaine; mais celle-ci, passant par tous les stades de l'élaboration intellectuelle, dépouille ses concepts de leurs éléments sensitifs ; dans le monde abstrait qu'elle se crée, elle n'opère plus que sur des rapports de quantité considérés en eux-mêmes ; elle en extrait enfin la moyenne et la résultante et, au-dessus du bien, du vrai, du beau, au-dessus de l'amour et du dévouement, elle dresse le phare suprême et la loi de toutes les actions, le juste.
Mais le juste n'est exempt ni de variations ni d'éclipsés. Non-
seulement sa lumière n'éclaire pas « tout homme venant en ce monde »; non- seulement elle est longtemps obscurcie, traversée par les fumées de l'organisme et des sens, des affections et des croyances; mais encore elle naît, elle ?e nourrit de ces vapeurs, de ces mélanges impurs; elle en est laite. Son épuration est l'œuvre des siècles, de l'expérience et du génie. La passion de la justice, avant de dominer et de régir toutes les autres, en subit le contact et l'empire. Bien plus, elle ne peut ni ne doit les annihiler sous peine de perdre à la fois son principe, ses moyens et son but. La fonction de la morale rationnelle est la distribution du travail; il lui appartient de faire à chaque intérêt naturel et acquis sa part légitime et compatible avec une harmonie générale qui se nomme le bonheur. Elle ne doit oublier ni le corps, ni le sexe, ni l'âge, ni l'individu, ni le milieu; aucune source ni aucun genre de plaisir et de douleur. Et comment le pourrait- «11e? Elle n'est pas sortie tout armée d'une raison qui n'existait pas encore ; elle ne s'est pas formée isolément avant ou après la morale affective, ni au-dessus, ni en dehors. Elles sont nées ensemble; ensemble elles ont tâtonné, bégayé, grandi, échangeant leurs aliments, s'empruntant et se suggérant leurs idées,, parfois, jumelles ennemies, se livrant de rudes combats, mais condamnées à la vie commune et aux compromissions les plus étranges. L'une préside à la famille, l'autre à la société; mais elles se complètent réciproquement, celle-ci en introduisant l'équilibre social dans les rapports familiaux ; celle-là en faisant de la société une grande famille, et c"est elle qui achève la grande devise; à l'égalité, expression de la justice, elle ajoute la fraternité, transposition de l'amour. Quant à la liberté, condition générale et première, elle appartient à l'individu : étant, comme nous le savons, l'exercice non entravé des instruments qui concourent à la satisfaction des besoins naturels et acquis.
En même temps donc qu'il s'appropriait l'univers et la femme, l'homme rencontrait devant lui l'homme, son semblable, appliquant au même objet les mêmes moyens. Homo homini lupus, a dit Hobbes. On a contesté cette formule absolue; elle n'est pas ce-
pendant périmée, et il est manifeste qu'elle a régi les premiers rapports sociaux. Que l'homme ait débuté par l'isolement, ou par la famille, ou par le troupeau, lindividu, le couple ou la tribu s'est trouvé en présence d'un ê(re ou d'un groupe rival. Qu'il ait chassé pour lui seul, ou qu'il ait, comme fait encore le loup, concouru avec des voisins de rencontre ou de race à la poursuite d'un même gibier, il lui a fallu ou disputer ou partager sa proie. Dans les régions bien pourvues, ou quand la prise était de taille, une égale satiété a pu motiver une concorde précaire, farouche. Encore faut-il compter avec l'impulsion brutale du besoin qui porte à s'emparer du bien d'autrui ; non pas d'abord parce qu'il est à autrui, mais parce qu'il est prochain; ensuite par instinct «l'appropriation, de conservation, de prévoyance; finalement par envie, résultat d'une comparaison instantanée. Qui dit envie, dit haine, colère, attaque ouverte ou dissimulée; la ruse n'est que le substitut de la force. Notez bien que la possession de la femme, du territoire, de la caverne a donné lieu aux mêmes passions et aux mêmes actes.
Ou bien le vaincu était tué, quelquefois mangé, pris, et il entrait alors comme esclave dans la propriété du vainqueur; ou bien il s'échappait, cherchant quelque arme nouvelle, un secours, un allié. Et la lutte recommençait, pour se prolonger bien après la disparition de ce qui l'avait motivée, et des primitifs adversaires. Le compagnon transmettait à son associé, le père à ses fils, la famille et la horde à leurs membres vivants et à naître, des vengeances et des inimitiés d'autant plus tenaces que la cause en était oubliée. Déjà, dans cette période de violence, on voit naître du combat, de la guerre, les premiers contrats, tacites ou exprimés par des engagements et entourés de garanties, solennisés par des gestes et des paroles, des danses, des chants, des cérémonies religieuses, des monuments. L'obligation qui en résultait pour les alliés, même pour le maître et l'esclave, était sans doule précaire, subordonnée à des circonstances et à des intérêts imprévus. La force, qui en avait été l'origine et l'objet, la rompait souvent, quand elle ne pouvait la maintenir. Tout le travail de l'esprit a
eu pour but de faire passer dans le lien, dans ridée abstraite du lien, la force qui résidait dans les deux parties contractantes. A mesure que ce transfert s'opérait, le contrat se personnifiait en loi; la loi, conservée par des juges, appliquée par des serviteurs, distribuait en arbitre reconnu le châtiment et la récompense. L'obéissance à la loi constituait ainsi un intérêt général supérieur aux intérêts individuels qui s'y étaient conciliés et confondus. A une juxtaposition d'intérêts elle substituait un accord et une hiérarchie d'intérêts.
Plus il entre d'intérêts individuels constants dans un intérêt commun et dans la loi qui l'exprime, moins celte loi est précaire et variable. On trouvera dans toutes les coutumes, dans tous les décalogues et les codes, destlois constantes qui n'ont varié que dans leur interprétation et leur sanction. Un mot les résume : Suam cuique. Elles interdisent d'enlever à tout membre d'une société son bien, c'est-à-dire sa vie, sa femme, ses troupeaux, ce qu'il tient soit de la nature, soit de ses parents, soit de lui-même (tout ce qu'il s'est approprié du consentement ou sans nuire aux intérêts d'autrui, limités par les siens). Elles répondent, et dans quelle étroite mesure! à des nécessités immédiates et absolues, constatées sommairement par l'expérience la plus élémentaire, avant toute analyse et toute réflexion.
Que de fadaises débitées, que d'admiration perdue en l'honneur de ces rudiments de la moralité! Bienfait des dieux, vérités gravées au fond de toute conscience, impératif catégorique! Les préceptes qui les résument sont si peu gravés dans toutes les consciences qu'en cent lieux et en cent époques il a été, s'il ne l'est pas encore, licite et honorable de tuer et de voler Vélranger. Il a fallu qu'un sentiment affectif, la bienveillance, caritas generis humani, suggéré par la ressemblance des hommes, développé par les relations familiales, vînt s'ajouter aux prévisions de l'intérêt individuel, pour étendre, et bien lentement, bien incomplètement, au genre humain les garanties réservées d'abord à. la tribu, à la peuplade, à la cité, à la fédération, à la nation et à la race.
La conception de l'humanité, si féconde, est relativement bien moderne; et combien d'infractions le principe souffre encore! Que pesait la vie d'un esclave pour un Romain, d'un Peau-Rouge pour un Espagnol, d'un nègre pour un blanc, d'un Polynésien pour un conquérant occidental, d'un chrétien pour un Turc, d'un juif ou d'un huguenot pour un catholique? Est-ce que, aujourd'hui, hier, des soldats civilisés, des officiers instruits, honnêtes, et même pieux, qui n'auraient pas maltraité un prisonnier ennemi, ne fusillaient pas sans pitié, sans remords, sans une ombre de scrupule, des vaincus désarmés, des gens de leur nation et de leur race?
Hors du pacte social, hors la loi ! Toute loi, sans exception, procède du contrat. L'obligation, le mot le dit, suppose des parties obligées. Point de morale, avant la société. Avant la société, ne fûtelle que de deux hommes, il n'existait que des besoins. L'intérêt et la force étaient l'unique mesure des actions. Ni vertu, ni crime. Après la société et par elle, il existe des droits.
Toute société est un contrat, exprès ou tacite, instinctif ou réfléchi, par lequel l'individu concède pour conserver et acquérir. Cette définition s'applique aux sociétés les plus limitées, les plus spéciales, comme aux plus vastes et aux plus indéterminées. L'individu y fait l'abandon de certains pouvoirs et de certains biens pour garantir ceux qu'il se réserve et en obtenir de nouveaux. Ceux qu'il retient, par rapport à ceux que garde chacun de ses associés, constituent ses droits naturels; ceux qu'il acquiert, ses droits civils; ceux qu'il met en commun, le droit public, dont l'office est de sauvegarder les droits privés, civils ou naturels.1 Sans ce droit public, qui est le nœud du pacte, les droits naturels ou acquis ne seraient que des besoins.
La garantie d'un droit ou groupe de droits est limitée par un droit similaire, équivalent ou supérieur. Tout droit est relatif, et de cette relation résulte l'obligation, la réciprocité, le devoir. Tout droit se trouve donc doublé d'un devoir, soit négatif, le respect et l'obéissance, soit positif, le concours, le dévouement; et l'accomplissement du devoir crée à son tour un droit, et une obligation
nouvelle, la reconnaissance, la bienveillance. Qui viole un droit lèse tous les individus qui le possèdent ou le réclament. Qui l'exerce pour lui le confirme pour tous. La société se transforme ainsi en organisme idéal qui a pour facultés et mobiles d'action les droits et les devoirs, pour raison ordonnatrice et rectrice le droit public. De la correspondance exacte des droits et des devoirs résulte l'harmonie sociale, dont la surveillance et le maintien sont dévolus au droit public. Envisageant l'ensemble des droits et des devoirs, abstraction faite de toutes les particularités individuelles, de toutes les nuances et catégories, l'intelligence en dégage un concept général auquel la raison rapporte, comme à un type invariable, toutes les actions humaines. La conformité de l'acte au droit s'appelle justice. Nous savons que penser de cette invariabilité du droit et de la justice; elle n'existe pas dans le concept, puisqu'elle manque aux faits dont il est tiré. C'est une fiction, dont l'utilité n'est que momentanée. Pour peu qu'elle cesse de répondre à la réalité, elle livre l'individu et la société à un désarroi moral où s'abîment les notions de droit et de devoir. En face d'elle se dresse une conception nouvelle de la justice, qui sera à son tour tout aussi invariable, tout aussi modifiable. Celle-là résiste, soutenue, imposée par les hommes auxquels elle suffît ; celle-ci, tirée en arrière, se débat, se retourne et, égalant l'effort à la résistance, écrase parfois et pulvérise et anéantit l'œuvre de sa rivale. Comme toute lutte intellectuelle se traduit en paroles et en actes, le sarcasme éclate, le sang coule sur les ruines d'un ordre social condamné. L'histoire est faite de ces révolutions.
Nous assistons sans doute à un apaisement progressif de la terre habitée. Nous le prévoyons plutôt. L'échange des idées entre les sociétés fixées tend à établir un niveau, une moralité générale que tous les hommes et tous les peuples atteindront quelque jour. Dès qu'il est conçu, réalisé dans l'intelligence, ce type définitif, poussé à l'absnlu, devient un puissant mobile de volonté et d'action, un critère que nous appliquons au présent, même au passé. L'erreur est de le placer à l'origine de l'évolution morale, dont il dérive, d'en faire la cause de toute l'élaboration intellectuelle dont il est
la résultante et la conclusion anticipée. Cette erreur est de tous les temps; elle a été un puissant refuge aux aberrations métaphysiques et religieuses. La Providence lui doit le plus beau fleuron de sa couronne.
La justice absolue, qui n'existe pas ou n'existera jamais, même sous forme de concept défini, parce que son essence est la relation, la justice s'en est allée rejoindre au sein de la Divinité l'omniscience et la toute-puissance; elle fait corps avec tous les néants. On porte à ses pieds l'appel de toutes les justices d'ici-bas, réformables et transitoires. Bien plus, on l'implore contre les maux irréparables, contre les inondations et les volcans, les pestes et les naufrages, contre la mort (dans la douleur, on s'en prend aux arbres, aux pierres, voire aux statues des dieux). On lui attribue les fatalités impassibles, on l'accuse de somnolence et d'oubli, on lui démontre son injustice, on la maudit. Bon moyen de la ramener à de meilleurs sentiments! Concevez-vous cette justice immuable, éternelle, qui se permet des iniquités dans le présent pour les réparer dans l'avenir, à l'égard d'êtres qui n'ont point d'avenir? Et en avant les postulats de la raison, la nécessité d'une vie future qui prouve à son tour, par cercle vicieux, l'existence d'un Dieu véridique et juste ! On proteste, en pleurant, de sa résignation aux insondables décrets de la Providence, pourvu qu'un petit miracle vienne par instants rassurer ses dévots. Les cierges s'allument, l'encens fume, l'or pleut dans les tonneaux des Danaïdes, l'âme s'élance sur les ailes de la prière. La justice d'en haut reste froide. Elle ne dit mot. Si l'on savait son excuse!
« Le paon se plaignait à Junon. » Au moins Junon lui répondait par la bouche du malin bonhomme. Pauvres dupes, la justice est à vous; c'est votre œuvre, le concept tiré par vous des relations entre vos droits et vos devoirs, des effets de vos actes; il vous appartient de la faire. Vos lamentations, le sentiment exagéré de votre impuissance momentanée ou définitive, l'invocation à la justice absolue contre votre propre justice progressive, ont pour conséquence la plus fausse et la plus stérile de toutes les vertus, la résignation, nom décent du désespoir, de l'apathie, exploitée par
toutes les autorités pseudo-célestes et par toutes les tyrannies terrestres et réelles. Si la justice suprême fait tout, laissez-la faire. Mais vous démentez vous-mêmes votre syllogisme; vous agissez, vous marchez. La nécessité des besoins acquis, l'espérance des biens entrevus, vous guident, vous poussent vers le mieux, vers la réalité de la justice.
Vraie ou fausse, disent quelques-uns, la croyance à une réparation future est utile et salutaire. Les malheureux y trouvent une consolation. Mais l'enfant est consolé, lui aussi, quand on lui promet la lune, qui échappe à ses mains tendues; et il est moins trompé : du moins la lune existe; Astolphe et F. l'ont visitée. Appliquons cependant cette consolation aux plus grands maux de la vie, à la perte d'un adolescent, à la mort d'un lils, d'une mère, d'un père, d'une épouse, d'un ami, d'un membre. Qui abuse-t-elle? Est-ce que vous ne savez pas, de science certaine, que, de ce visage chéri, de ce cerveau où votre image était fixée, de ce cœur qui battait à votre nom, de cette voix dont le timbre vous allait à l'âme, de cette main qui traçait vos pensées, de cette pauvre jambe que la gangrène ou l'obus vous ont arrachée, oui, que de cet être précieux il ne subsistera, dans une année, que des os et la terre qu'il va nourrir? Est-ce que la personne est séparable de la vie et de la forme qui la constituent? A quoi la reconnaître? La résurrection de la chair, du moins, est conséquente dans l'absurde. Mais qui croit à cette folie, même parmi ceux qui l'enseignent? « Rachel ne veut pas être consolée, parce qu'ils ne sont plus! » Voilà la parole honnête et sincère. Mais la consolation même estelle un bien? Le temps ne vous l'apportera que trop tôt. En présence de la mort, la consolation est de n'être pas consolé, de garder présente et vivante la mémoire des amis perdus. Quant aux déboires passagers, aux misères les plus cruelles, mais atténuantes ou réparables, ils n'admettent que deux consolations sérieuses : la sympathie et, avant tout, l'effort personnel.
« Mais, lorsque le malheur est irréparable, lorsque, à bout d'efforts, l'homme n'entrevoit qu'une chute déchirante et prolongée dans un abîme de maux, il n'y a plus qu'à mourir! » Soit. Le sui-
cide est un remède radical contre la souffrance et la vie, contre la douleur et le plaisir. Mais quoi! la vie l'emporte. Et, quel que soit le nombre des morts plus ou moins volontaires, nécessitées par le délire ou la fièvre, ou délibérées par la raison, le genre humain continue de croître et d'agir, soutenu par l'impérieuse force du besoin, de l'intérêt et de la passion.
« Mais soustraire les actions humaines (nous ne parlerons plus des fatalités naturelles) au jugement suprême de cet arbitre infaillible qui souvent sommeille (aliquando bonus...), n'est-ce pas enlèvera l'obligation morale sa sanction? » Nullement; elle en a deux, et elle n'en a pas d'autres, l'une sociale, la pénalité, l'autre individuelle, le remords, et, à défaut du remords, la terreur. Qui se dérobe à Tune n'échappe point à l'autre.
Nous parlerons plus loin de la peine, définissons le remords. Le remords est confus ou clair selon le degré de culture, à la fois et plus ou moins rationnel et affectif, le sentiment d'une déchéance morale. L'action coupable n'a pas seulement frappé la victime, elle se retourne contre le criminel, obsédant sa mémoire : elle lui représente le mal qu'il a causé et contre lequel il n'a plus de défense, le droit, qu'il ne peut plus invoquer, parce qu'il l'a violé, que la société, en vertu d'un concept supérieur, peut seule lui garantir encore. Sa raison le note d'infamie. Si la raison lui manque, l'instinct suffit à le traquer comme un paria. Le remords ne trouve d'allégement que dans la réparation du mal causé, et, quand elle est impossible, dans le regret ou repentir. L'expiation que le criminel s'inflige, et celle que la société proportionne au degré de la faute et au mal qui en fut la conséquence, sont une sorte de compensation, destinée à libérer le coupable et de son propre remords et de la vengeance de la victime. C'est une fiction utile, quand elle relève l'homme déchu; mais elle atteint rarement son but. Les abus sans nombre qu'elle entraîne dans l'application et la mesure des peines sont inscrits à toutes les pages des codes religieux et politiques.
Un effet de l'obligauon consentie ou seulement connue, c'est la responsabilité. En effet, tout homme informé des conditions du
pacte social répond nécessairement des atteintes qu'il y porte sciemment. C'est parce qu'il ne les connaît pas toujours, c'est parce qu'il se trouve souvent dans l'impossibilité, soit organique, soit intellectuelle, de les connaître, de les comprendre, de les respecter, tout au moins de se retirer de la société qui les accepte ou de la catégorie antisociale prédisposée à les violer; c'est pour toutes ces causes que les tribunaux et les juges admettent des degrés dans la responsabilité et dans le châtiment, des circonstances atténuantes et aggravantes. L'appréciation de la responsabilité diffère en outre, selon les temps, les mœurs et les juges. Moins la société est éclairée, moins les pouvoirs qui la représentent réfléchissent sur sa propre part de responsabilité dans les actes de ses membres, et plus elle grossit et exagère la responsabilité des accusés; plus elle prend conscience des devoirs que lui impose sa fonction rectrice, éducatrice, plus elle tient compte au coupable des nécessités qui ont pesé sur lui, plus elle tend à considérer le crime comme une erreur du jugement et une maladie de l'esprit. Mais elle ne peut aller, dans la voie d'une juste indulgence, jusqu'à la suppression de l'intérêt social premièrement, et ensuite d'une loi naturelle qui domine la question : tout acte entraîne des conséquences dont l'agent profite ou souffre. De cette loi, la responsabilité est l'expression sociale, la transposition : brute d'abord, quand elle se traduit par le simple talion, affinée, graduée, quand elle admet l'analyse des conditions de l'acte.
Je ne vois pas, pour ma part, ce que viennent faire, dans cette question de la responsabilité, la liberté absolue et la loi morale absolue des métaphysiciens; elles n'en modifient aucunement la solution. On a vu que la délibération comporte une hésitation entre divers mobiles, un choix conscient d'où résulte une liberté relative, ou ce que le langage a nommé ainsi, dans la volilion et dans l'acte; l'acte n'en est pas moins nécessité, mais il l'est en connaissance de cause; et cette connaissance de cause est le point de départ de la responsabilité : la société, dans son enquête, n'a pas à remonter plus haut, et il lui arrive souvent de ne pas remonter jusque-là, parce qu'elle n'envisage les actes de ses membres qu'au
point de vue et dans l'intérêt urgent, immédiat, des rapports sociaux. Seulement il lui appartient et il lui incombe de procurer aux individus ce choix conscient, cette connaissance de cause auxquels elle doit mesurer la criminalité et la responsabilité, sentiments et notions nés de l'état social, hors de lui sans valeur et sans objet.
Nous avons indiqué par avance et noté au passage l'apport des sentiments affectifs (génésiques et familiaux) dans la constitution des sociétés, dans la formation des idées et l'accomplissement des actes conformes ou contraires au pacte social. Ils apparaissent partout, soit comme éléments, soit comme auxiliaires ou correctifs des idées et des actes rationnels; ils les animent et les fécondent; par eux le concept critique et rigide de la justice se transfigure en passion vivante, la plus noble de toutes par sa hauteur abstraite, la plus douce quand elle se pénètre de sympathie et de bienveillance.
Collaboratrice assidue de la morale rationnelle, la morale affective poursuit cependant son œuvre et son but particuliers; elle a pour idéal la famille et pour but l'assimilation de la société à la famille; elle transporte dans les rapports sociaux toutes les variétés et toutes les gradations de l'amour. Cette conception a fait la puissance des religions et notamment du christianisme ; non qu'elle leur appartienne, mais elles s'en sont adroitement emparées, et le plus souvent pour l'exploiter en la faussant. Le christianisme s'en est servi, comme on sait, pour dissoudre en fait la société antique, et pour ruiner virtuellement toute société, s'il n'avait été contraint de faire une part quelconque à la raison, à l'ordre civil. C'est à lui qu'on doit la confusion funeste des lois d'amour et des lois de justice. La philosophie, tout en luttant contre la contagion, ne l'a pas évitée; elle en porte les marques. Elle doit aux religions ses divagations sur l'éternel, l'universel amour, la bonté de Dieur créatrice et ordonnatrice d'un univers où cet amour et cette bonté ont pour conditions sine qua non des corps vivants, des sexes et des rapports sociaux.
Mais oublions cette cacologie. Dans la famille sociale, la justice
conserve la direction suprême; l'amour, conseiller et serviteur, consolateur et intercesseur, forme, agence les groupes et adoucit les contacts. Les «affinités qu'il détermine correspondent aux divers degrés de parenté, mais souvent avec plus d'intensité dans les sentiments, plus d'énergie et de persévérance dans les volontés et les actions.
L'ami est le frère, mais un frère choisi. Aristote, Cicéron et tous les moralistes ont exalté à l'envi les pures délices de l'amitié; mais quand le premier a fait de l'amitié la base des sociétés, il ;i quelque peu étendu le sens du mot. L'amitié comporte bien assez de nuances et de variétés, depuis l'amitié de cœur jusqu'à l'amitié d'esprit, pour n'être pas atténuée jusqu'à la bienveillance; elle n'admet pas la banalité.
Les relations moindres ou possibles s'échelonnent en séries collatérales,, descendant de la bienveillance continue ou intermittente à cette tiédeur vague qui confine à l'indifférence. Mais jusque dans l'indifférence, il y a des degrés, qui jamais n'atteignent à l'absolu.
Le hameau natal, la ville, la province, le pays, la patrie font résonner toute une gamme de sentiments filiaux. La loi d'affection est ici fondée sur la proximité; quand elle est seule entendue, elle est facilement obéie, et l'amour décroît avec la distance. Mais la raison intervient. A mesure que l'intelligence se développe et que l'horizon s'élargit, à mesure que les traditions historiques, l'extension du territoire, de la communauté sociale, de l'influence littéraire et scientifique constituant et ennoblissent la patrie, se dresse et grandit, les pieds dans le passé, le front dans l'avenir, une figure idéale, trésor de tous les souvenirs, source de tous les biens, immortel objet d'orgueilleuse vénération. C'est à elle qu'on doit son nom, sa langue, son rang et son office dans le monde. C'est la mère enfin, la partie la plus intime de nous-mêmes, celle dont les maux font couler nos pleurs, dont les humiliations gonflent nos veines, celle que nous couvrons de notre corps. Ah! que de jalousie virile, que de joie et d'angoisse, que de rage et d'enthousiasme, se concentre dans l'amour de la patrie !
Et maintenant voici l'aïeule, antique et toujours jeune, l'humanité; son origine se perd dans la nuit des temps; elle survit à tous ses enfants et ne périra qu'avec le dernier homme. Toujours présente, elle nous enveloppe ; mais son image est si vaste, qu'elle en est indéfinie. C'est un concept qui ne parvient pas à la personnification. L'affection qu'on lui voue, et dont Auguste Comte a voulu faire une religion, est un compromis variable entre l'amour et la raison, un sentiment qui se confond le plus souvent avec la bienveillance et se manifeste à l'occasion des souffrances de nos semblables.
Mais où donc est l'amour proprement dit ? Manquerait-il dans l'ordre des rapports sociaux? Il faut le chercher au sein de cette société qui habite sous le crâne, qui travaille et pullule dans la ruche industrieuse à la grise écorce. C'est là que l'homme, homo sapiens, choisit, féconde et pare sa maîtresse, sa compagne, son épouse, le guide qui l'égaré parfois, le console souvent et ne le quitte jamais : l'idée. Et c'est sa fille aussi! Idée scientifique, littéraire, politique, invention poursuivie, gloire entrevue, pour elle on se dévoue, on vit et l'on meurt. L'amitié et l'idée, le phénomène le plus simple et le fait le plus complexe de l'évolution morale et rationnelle, sont seules capables de comtre-balancer la patrie. Quand ces trois rivales s'unissent, l'idéal de la nature humaine est accompli.
Cette sublimation de l'amour, qui donne la vie à une abstraction, à l'ultime résidu du travail cérébral, est le plus étonnant triomphe du sentiment affectif : né du brutal besoin sexuel, au moment même où la raison partait du brutal intérêt organique, il l'a suivie pas à pas dans sa marche ascendante, et voici qu'au sommet de l'œuvre commune, il allume, la plus noble et la plus puissante passion : l'amour de l'idée.
Les contacts de tout ordre et de toute sorte, les ébranlements qui en résultent, les besoins et les intérêts qui en procèdent, en
déterminant l'activité encéphalique, ont développé tout ensemble la vie intellectuelle et la vie morale.
Sous l'influence combinée des sentiments affectifs, dérivés de l'instinct sexuel, et des concepts rationnels tirés, par abstraction progressive, des relations d'homme à homme, les sociétés ont, chacune selon la forme que lui imposaient la race, le lieu et le temps, établi, accru et précisé, en limitant les uns par les autres, les droits et les devoirs départis à leurs membres : droits et devoirs naturels ou civils, quand ils se réfèrent aux rapports des individus entre eux; droits et devoirs publics, quand ils naissent des rapports entre l'individu et la réunion des individus ou bien entre celle-ci et les individus qui la constituent; elles ont aussi conçu et garanti diversement les droits et les devoirs qui découlent soit de leurs relations hostiles, neutres ou amicales avec les autres sociétés, soit des relations de leurs membres avec les membres de ces sociétés voisines ou lointaines; elles ont dû considérer l'objet et le mode de tous ces rapports privés, publics, internationaux, intérieurs et extérieurs, les faits, les professions, les services qui les conditionnent et les caractérisent; ne sont-ils pas tour à tour et à la fois commerciaux, industriels, militaires, ruraux, urbains, terrestres, maritimes? En même temps, il fallait assurer par des règles appuyées d'une sanction pénale l'exercice de tous ces droits et l'accomplissement de tous ces devoirs; ce n'est pas tout : à mesure que l'analyse et la synthèse élucidaient à la fois la nature, la valeur proportionnelle des droits, devoirs, règles, afférents à chacune de ces catégories, et les relations de ces catégories entre elles, il a été nécessaire d'en coordonner les éléments et l'ensemble d'après une conception générale et abstraite du droit.
L'œuvre n'est pas terminée, même en théorie, et elle ne peut jamais l'être, parce qu'elle est plus complexe encore qu'elle n'est vaste, plus instable qu'elle n'est complexe. Elle est pleine d'arrêts, de reculs, de progrès compensés et disputés : ces relations et ces intérêts qui s'engendrent réciproquement, qui se favorisent ou se contrarient, sont bien loin de suivre une progression régulière et parallèle; et l'idée qui en est la somme est astreinte au même
développement inégal, tantôt confuse et tantôt distincte, presque achevée sur une ou plusieurs de ses faces, sur d'autres grossièrement ébauchée. Comment le concept critique du bien, de l'utile, du juste, serait-il donc immuable? Ce qui fait illusion sur ce point, c'est que, jugeant toutes ses formes antérieures d'après la dernière, d'après celle que notre intelligence a réalisée ou prévue, nous les considérons comme des dérogations à un principe supérieur. Cette vue n'est pas sans avantage pratique; elle peut ou du moins devrait, nous préserver de retours funestes à des institutions incompatibles avec l'état social présent ou à venir, et qu'à ce titre nous avons le droit de condamner, de combattre au besoin. Mais elle est inapplicable à l'histoire du droit. L'erreur d'aujourd'hui fut la vérité d'hier.
On chercherait vainement, je ne dis pas une disposition légale, mais un de ces principes juridiques dont on fait si légèrement honneur à Moïse, qui n'ait varié et ne varie soit dans la forme, soit dans l'esprit, soit dans l'interprétation. Prenez ces deux préceptes que l'on peut tenir comme fondamentaux : « Tu ne tueras point, tu ne voleras point », et voyez les restrictions sans nombre qu'y ont apportées des nécessités permanentes, comme la légitime défense et la pénalité, temporaires, comme la guerre, le duel, l'adultère de la femme, le pouvoir paternel, l'intérêt politique; voyez les développements et les corollaires infinis qu'y ajoutent la conception plus complète de la vie et de la propriété, les progrès du droit public, du droit international et du droit des gens; tout ce qui est entré dans ces deux mots : Habcas corpus. Corpus^ c'est non seulement le corps avec tous ses membres et le libre jeu de ses organes, la liberté d'aller et venir; c'est encore la liberté de travail, de pensée, de conscience, de parole, d'association, de réunion, la liberté politique. Voilà ce qu'il s'agit de soustraire à la violence, au meurtre et au vol : tout cela susceptible de restrictions, d'extensions, de conditions, sur lesquelles on ne s'entend pas.
La confusion est augmentée encore par le désaccord partiel ou total des législations avec l'état moral des peuples. Fixées par des
formules verbales ou écrites, par l'habitude, par l'intérêt des groupes qui les ont édictées pour eux et qui en profitent, elles opposent au vœu des générations nouvelles une force d'inertie qui n'exclut pas les accès de fureur conservatrice. Elles ne reculent et n'avancent que pas à pas, et rarement jusqu'où il faudrait. Leurs progrès contraints sont arriérés déjà. Et il en est ainsi dans les sociétés les mieux organisées pour communiquer au centre, par le moyen de représentations électives fréquemment renouvelées, les impulsions parties de tous les points compris dans la circonférence; à plus forte raison dans les sociétés mal informées, condamnées à l'incohérence par le morcellement du territoire et de l'autorité, ou bien étouffées sous une hiérarchie de castes immuables, ou bien encore aplaties sous le niveau tyrannique des monarchies absolues et héréditaires.
Ces lenteurs de l'évolution législative sont souvent un mal, parfois un bien ; mais elles sont inévitables. Ne vous est-il pas arrivé de vous étonner en lisant la clause qui termine d'ordinaire le texte des lois nouvelles : « Sont abrogées les lois telles et telles, sauf en leurs dispositions non contraires à la présente loi? » Et c'est là, en effet, une formule dangereuse, féconde en interprétations sophistiques. Eh bien, elle n'a été adoptée, à tort, que pour éviter au réformateur la peine de transcrire les articles anciens qui peuvent et doivent être conservés. Un changement total et brusque amènerait un soubresaut dans les relations sociales; il risquerait de léser les intérêts légitimement créés par l'ancienne loi. C'est aussi par cette raison que les lois nouvelles n'ont point d'effet rétroactif lorsque leur application violerait des droits acquis. Il est nécessaire que, dans les temps de progrès régulier, les réformes législatives s'opèrent par voie d'amendement. Les révolutions les plus complètes et les plus radicales elles-mêmes, celles qui veulent et croient supprimer d'un coup tout un ordre social factice, ne sauraient échapper à cette nécessité; leurs codes sont rédigés par des hommes nourris des lois anciennes pour un peuple qui a vécu et qui vit encore sous l'empire de ces lois, dont ces lois ont régi les mœurs. Aussi ne doit-on pas être surpris de
rencontrer, dans les législations modernes les moins imparfaites, des traces beaucoup trop nombreuses des régimes abolis. La nôtre est un composé de droit romain et de droit coutumier (combinaison du droit romain avec les usages locaux); on y trouverait aisément, surtout {lans le système des contributions indirectes, si cher aux financiers de la vieille école, mais si vexatoire pour le citoyen, si corrupteur pour le commerçant, plus d'un souvenir des temps féodaux. Bien qu'égalitaire, elle fait au prétendu principe d'autorité, qui a remplacé le droit divin, une place excessive. Enfin, malgré cet esprit laïque dont enragent les gens de sacristie et de Syllabus, elle demeure chrétienne et métaphysique dans ses théories pénales.
On ne s'attend pas à trouver ici une histoire du droit; c'est un sujet qui remplirait un livre plus gros même que le nôtre. Nous laisserons de côté le droit des gens qui, de l'hostilité primitive, ne conserve plus (en Europe) que certains vestiges destinés à disparaître, et le droit international, dontles progrès, vraiment considérables, sont entravés pour longtemps encore par le pangermanisme et le panslavisme. Dans le droit civil et le droit pénal, nous signalerons seulement les lacunes, les excès, surtout les erreurs doctrinales.
En effaçant les derniers vestiges de l'esclavage et des castes, en arrachant la propriété aux liens du servage et de la vassalité féodale, la Révolution française a fait de tous les hommes des êtres libres, et égaux devant la loi. C'est là un bienfait immense, qui n'a pas encore été étendu à tous les peuples civilisés (ou à peu près), et qui mérite, à lui seul, une reconnaissance éternelle. Il appartient aux légistes d'améliorer encore, s'il y a lieu, notre statut personnel et notre état civil. Mais on ne saurait méconnaître la sagesse et la solidité des garanties que notre code assure à ces deux conditions premières de la sécurité individuelle et sociale.
Les relations d'individu à individu, contrats, quasi-contrats et les obligations qui en résultent sont une matière fort complexe et sujette à de nombreux remaniements. Mais ici l'usage guide Je législateur. Il n'a eu qu'à codifier les coutumes, en élaguant
celles qui ne concordaient pas avec le principe d'égalité, pour régler convenablement la donation, le testament, l'échange, la vente, le louage, le prêt, l'hypothèque, sans entraver la liberté des conventions. Le contrat est la loi des parties, qui peuvent y introduire toute clause non prévue par le code, à condition de ne point léser l'intérêt des tiers, et de ne pas tomber sous le coup de la loi pénale.
A côté des individus simples, il existe, de par la nature et la loi, ou de par le contrat, des individus collectifs. Dans la première classe, à divers titres, se rangent la famille, la commune, le département, l'État lui-même. Dans la seconde, les sociétés commerciales et industrielles, les associations politiques et religieuses, susceptibles, comme les autres individus, d'acquérir, d'échanger, de vendre et de contracter toute espèce d'obligations. En fait, elles existent en vertu de la liberté individuelle; et la loi leur doit, comme aux autres, protection et sécurité; mais la société générale, au sein de hiquelle elles forment des sociétés particulières, ne peut leur accorder qu'à de certaines conditions l'existence'légale, un état civil et un statut personnel. La première de ces conditions est la publicité; il est nécessaire que les individus, exposés à leur contact et à leur action, soient informés de leur naissance et des conventions ou circonstances qui constituent ou modifient leur organisme, abrègent ou limitent leur durée. C'est pourquoi la loi porte à la connaissance des tiers les stipulations matrimoniales et les changements qu'elles subissent, les statuts et les actes des associations. Les « personnes morales » qui se forment en dehors des règles n'ont pas droit aux garanties; elles ne peuvent se faire représenter par des pouvoirs sociaux; elles demeurent des groupes d'individus qui, chacun, agissent en leur propre et privé nom. L'État les tolère ou les ignore quand leurs agissements ne menacent aucun droit. Il se réserve, d'ailleurs, la faculté de restreindre ou de supprimer celles mêmes qu'il a reconnues, excepté quand elles procèdent de besoins et d'intérêts antérieurs à la société civile. Il lui arrive d'user, bien ou mal, de la latitude qui lui est laissée à cet égard, et, trop souvent, de sa-
crifier à un intérêt moindre ou passager l'intérêt supérieur de la liberté et de la justice; on ne saurait dire que notre législation fasse une juste part aux droits de réunion et d'association, si sagement soustraits par la constitution américaine aux caprices de la politique. Toutefois, si vicieuse qu'en soit parfois l'application, le principe est conforme à l'intérêt social : il appartient à l'État de reconnaître ou d'ignorer les collectivités particulières, d'en faire ou non des a personnes morales », des individus légaux. Ce droit précieux fournit la solution d'un problème que la Révolution n'a pas su résoudre; le jour où une majorité bien avisée voudra résolument l'appliquer, la véritable séparation des Église:; et de l'État s'accomplira sans secousse et sans danger.
Qui pourrait empêcher l'État de renoncer au Concordat et de supprimer le budget des cultes? de déclarer qu'il n'existe plus, relativement à lui et aux tiers, d'Églises ni de communautés catholiques, juives ou protestantes? En tranchant les liens oppressifs qui l'attachent aux collectivités religieuses, il ne léserait le droit d'aucun de leurs membres ; chacun d'eux, en tant que citoyen, conserverait pleinement et la liberté de conscience et la liberté de réunion; permis à lui de s'entendre avec ses pareils pour vivre dans un phalanstère, ou pour louer, en son nom personnel, un édifice quelconque et y débiter la légende de son dieu. Mais on ne verrait plus une « personne morale », appelée Diocèse, ou Compagnie de Jésus ou Ordre des Frères prêcheurs, Épiscopat, Église, venir demander aux tribunaux réparation de prétendus outrages, satisfaction de prétendus intérêts qui ne touchent aucun des individus au nom desquels elle prétend parler. L'armée ne serait plus privée du concours actif de citoyens bien constitués qui, sans dommage, trousseraient pour deux ou trois ans leur soutane en capote réglementaire. Les jurisconsultes catholiques affirment, on le sait, que la Révolution a passé avec l'Église un engagement financier éternel, caries personnes morales ne meurent point. Leur théorie, qui est fort contestée, nous touche peu. Les descendants ne sauraient être obligés par l'erreur de leurs ancêtres.
Au nombre des personnes morales, nous avons compté la fa-
mille. Elle est constituée par nos lois sur le double fondement de l'autorité paternelle et conjugale. Cette base est solide; la nature l'a posée, et cinquante siècles d'habitude accumulée la font inébranlable. La faiblesse de l'enfant et les fonctions départies à la femme assignent au père et au mari des devoirs dont l'accomplissement engendre des droits : devoirs de protection, droits de direction. Mais les considérations que nous avons développées plus haut indiquent assez les réformes à introduire dans la partie des codes modernes qui réglemente ces droits et ces devoirs.
Les changements doivent porter sur l'esprit plus encore que sur les formules. Sans doute les législations ont été amenées à la conception du droit de l'enfant; mais, dominées encore par Tantique respect de la force, elles luttent pour s'en dégager; tantôt elles considèrent l'enfant comme la propriété des parents, tantôt elles reconnaissent son droit initial et prépondérant; de sorte que, faisant de son intérêt la loi même de la famille, elles livrent l'appréciation de cet intérêt à la volonté plus ou moins sage du père et de la mère. Sans doute elles ont tenu compte de l'émancipation progressive de la femme, de ses droits en tant qu'individu libre et membre de l'État; mais elles n'ont pu rompre avec les préjugés romains et chrétiens; et elles aboutissent à cette contradiction singulière : que le mariage, en émancipant la femme même mineure, fait rentrer la femme, même majeure, dans une minorité perpétuelle. Elles ont été obsédées par deux préoccupations exclusives : entourer de toutes les garanties l'union et la filiation légales. C'est là un but légitime et qui s'impose; mais faut-il lui sacrifier l'autonomie de la femme et le droit de l'enfant? Or, l'un est méconnu dans les dispositions qui régissent les rapports du père et de l'enfant né hors mariage ; l'autre est violée quand l'épouse est obligée au delà de ses engagements conjugaux. Ici interviennent l'incertitude de la paternité naturelle, l'inégalité des conséquences de l'adultère, selon qu'il est commis par le mari ou par la femme, l'intérêt même de l'enfant légitime à la fixité du mariage.
Entre ces difficultés dont aucune ne veut être négligée, lelégïs-
lateur a suivi une voie moyenne, et, au prix d'assez nombreuses iniquités, il est arrivé à certains résultats partiels excellents. A ne regarder que l'ensemble, la situation financière des époux, régie par le contrat ou prévue par la loi, garantie par la séparation de biens, est conforme à l'usage. Leur situation morale, dans un mariage régulier, est satisfaisante. Dans la succession ab intestat, le rang assigné à la femme est critiquable, mais les enfants légitimes n'ont pas à se plaindre; ils doivent à la Révolution ce droit égal au patrimoine de la famille, acquis et augmenté pour eux, cette juste distribution qui déplaît si fort aux hobereaux et à quelques doctrinaires anglomanes. Le droit absolu de tester est en contradiction avec le droit de l'enfant; en le limitant, le code s'est conformé aux vrais principes.
Venons aux questions controversées et à celles qui ne devraient pas l'être; les premières ont trait à la situation de l'enfant naturel et aux effets de l'adultère. A l'égard de la mère, les droits de l'enfant, naturel ou légitime, sont manifestement égaux, sauf en ce qui concerne la communauté; ils le seraient pareillement à l'égard du père, si la paternité était certaine : en n'admettant pas cette égalité pour l'enfant reconnu, la loi déroge à la logique et à la justice. Le mariage, si sacré soit-il, ne peut prévaloir contre le fait, encore moins contre la nature, qui ne s'informe pas des lois sociales avant de développer l'œuf. La recherche de la paternité laisse prise à plus de doutes. Elle est difficile, incertaine. En Angleterre, elle aboutit le plus souvent au chantage. Le sentiment général semble l'autoriser; sans l'étendre aux produits du libertinage, en l'entourant des garanties nécessaires, la loi devra l'admettre dans les cas soit de séduction, soit de concubinage avéré.
L'adultère, qui est aussi inévitable que les impulsions de l'instinct sexuel, sert de champ clos aux adversaires et aux partisans du mariage. C'est un fait qui a plusieurs faces. Vu du dehors, il provoque le sourire, la compassion et parfois un peu d'envie, et ces sentiments partent du vieux fonds animal que nulle civilisation ne peut détruire : le mari trompé est ridicule parce qu'on
longtemps le regarder comme un maître joué par son esclave; le mari infidèle se fait honneur des bonnes fortunes qui prouvent sa puissance ; quant à l'épouse infidèle, honnie par les femmes, elle est désirée par les hommes; l'épouse trahie, plainte de tous, n'a qu'à choisir ses vengeurs. Mais, considéré au sein de la famille, l'adultère revêt de plus sombres couleurs : celui du mari apporte dans la vie commune le trouble, les querelles, le désespoir ; celui de la femme peut donner aux enfants des frères étrangers. Enfin, du point de vue le plus haut, qui est le point de vue social, l'adultère apparaît comme la violation expresse d'un contrat; et qu'il vienne de l'un ou de l'autre conjoint, le délit est égal; mais ici la différence des sexes et l'intérêt de la famille légale priment le droit du contrat, ou plutôt s'y ajoutent : la loi se trouve entraînée à des compromis fort délicats, et qui sont rarement d'accord avec la justice ; elle ne punit l'adultère du mari que sous le toit conjugal, et poursuit en tout lieu celui de la femme; elle va même jusqu'à excuser le meurtre de la coupable et de son complice, et paraît s'étonner quelque peu lorsque le jury étend cette indulgence à la femme trompée, meurtrière du mari.
Nous savons bien que la loi se trouve prise entre des nécessités fort complexes et qu'elle n'a pas toutes engendrées. Les questions que soulèvent l'un et l'autre adultère ne sont pas de celles qu'on tranche. Toutefois, il existe un moyen, un seul, de mettre fin à la situation qui en résulte, un remède que l'antiquité a connu, que la plupart des codes ont appliqué et appliquent encore, mais dont les préjugés chrétiens ont privé le nôtre : le divorce, prononcé contre l'un ou contre l'autre adultère. Le divorce e<t non seulement indiqué par la nature, il l'est encore par la logique; il n'a disparu de nos lois que par une contradiction manifeste, bizarre, qui, d'un contrat civil, laïque, refait un sacrement. Or, le mariage est l'un ou l'autre ; il ne peut être à la fois l'un et l'autre. On ne saurait alléguer ici le droit de l'enfant, qui laisse intact le droit individuel des parents en tant qu'homme et femme; il n'est pas plus violé par le divorce que par un second mariage, et il l'est
nécessairement par la séparation de corps. Cela ne veut pas dire que le divorce doive èlre prononcé à la légère, avant l'essai de mesures provisoires ; mais il est l'unique sanction du contrat conjugal, il doit être rétabli.
Avant d'analyser les idées justes et fausses qui sont entrées dans la conception de la pénalité, nous aurions beau jeu à critiquer l'organisation et l'esprit du corps chargé d'appliquer la loi. Mais, si déplaisantes que soient dans leurs allures certaines ins'ilutions « que le monde nous envie », si étrangères au mouvement des idées, si gonflées de leur foi rétrograde que se montrent les magistratures modernes, on n'a, pour apprécier le progrès accompli depuis 1789, qu'à les comparer aux parlements, aux sénéchaussées et juridictions locales de l'ancien régime. Les abus, si nombreux encore, qui vicient et parfois dénaturent la justice, sont bien moins imputables aux intentions personnelles, ordinairement droites et loyales, qu'aux routines tenaces et aux préjugés inhérents à la profession. Us ne disparaîtront jamais complètement. Oublions donc et la paperasserie onéreuse de la procédure et les désolantes lenteurs de l'instruction criminelle, et demeurons sur les sommets des choses.
L'histoire de la pénalité commence pour ainsi dire avant celle des lois. Elle a pour point de départ la vengeance personnelle, le talion. En se mettant au lieu et place de l'individu lésé, la société s'est engagée à réparer, autant qu'il est en elle, le dommage souffert, ou à le compenser par un dommage équivalent infligé à l'auteur du délit, dommage corporel ou pécuniaire, qui a pris le nom de châtiment, de peine. Mais l'outrage fait à l'un de ses membres, menace et atteint tous les autres.
Il faut donc que la peine, sans perdre son caractère originel de talion transformé, satisfasse à la fois à l'intérêt de la victime et a l'intérêt social. Bien plus, le coupable étant, comme la victime, un membre de la société, doit trouver dans le châtiment subi une sorte de libération morale. La peine est ainsi tout ensemble une vengeance, une précaution et une expiation. Ce sont là les éléments d'une juste pénalité. Mais plus décroit la part
faite à la vengeance, plus la pénalité s'épure, plus elle s'éclaire au concept supérieur de l'utile et du juste. On voit combien est arriérée l'expression favorite du parquet, la vindicte publique; elle date d'un âge où le droit de punir dérivait encore directement de la colère animale.
Nous avons dit avec quelle lenteur s'est développée la notion de la justice. Bien plus tardive encore a été l'application de l'idée abstraite du droit à la pénalité. Elle n'a suivi que de loin le progrès intellectuel. L'intrusion fréquente des peuples barbares ou inférieurs dans des sociétés plus policées a été un obstacle réel, mais accidentel. C'est à une cause plus fondamentale qu'il faut attribuer le long désaccord entre la justice et la pénalité. Nécessairement dévolue à des pouvoirs publics, la gérance des intérêts sociaux s'est incarnée dans les hommes et dans les castes qui la détenaient. Au-dessus des individus et de la collectivité s'établit un être de raison, une personne simple ou multiple, le plus souvent hostile à la société qu'elle prétendait représenter; elle a changé de nom, mais on ne saurait dire qu'elle ait abdique; dans la plupart des pays, elle inspire encore les gouvernements, les administrations, les magistratures et les polices; elle a légué à l'État le droit d'espionner, de maltraiter et de massacrer les citoyens dont il est fait et pour lesquels il est fait. Les dynasties et les oligarchies ont trouvé un puissant concours dans les religions, dont le propre est l'immobilité; elles en ont reçu l'inappréciable consécration du droit divin, et, en échange, leur ont abandonné, dans la mesure compatible avec leurs passions et leurs intérêts, la direction des consciences, la détermination du juste et de l'injuste. Les lois, rédigées par l'ordre et au bénéfice de ces deux autorités coalisées, ont dû enregistrer, à côté des crimes également préjudiciables à l'individu, à la société, au pouvoir civil et à l'autorité publique, une multitude de délits et quasi-délits de lèse-majesté divine et royale, qui encombrent encore les législations pénales. Ce n'est pas que l'intérêt de l'individu, de la société, du coupable même, ne soit invoqué à toutes les pages des codes. Mais, par l'identification de l'intérêt dynastique, oligarchique, religieux, avec la riiiLosomiE. 59
la justice, la pénalité s'est trouvée viciée dans son principe, faussée dans ses applications; elle l'est encore plus qu'on ne saurait croire.
Est-ce que toute prison n'est pas doublée d'une sacristie, construite autour d'une église intérieure? Est-ce que l'expiation, mot d'ailleurs tout religieux, n'est pas conçue comme une amende honorable à une divinité qui a bien voulu, pouvant commander le crime, encourager la vertu par des promesses lointaines?
Est-ce que toute la juridiction, et elle est infinie, relative à la liberté des citoyens, à la liberté de penser, d'écrire, de se réunir et de s'associer, le ridicule ostracisme infligé naguère aux « questions politiques et religieuses » (!), toutes les atteintes à ce qu'on a nommé les droits imprescriptibles, procèdent d'autre chose que d'une fausse conception de l'autorité, que du droit divin sécularisé? Estce que les tribunaux d'exception, l'extension arbitraire de l'état de siège et d'un code qui devrait être réservé aux armées en campagne, ont une autre origine?
Certes, la Révolution s'est fait sentir dans l'ordre pénal comme dans l'ordre civil; elle a aboli la torture, elle a, par le contrôle du jury, diminué la chance des erreurs judiciaires. En rendant la geôle tolérable, propre à tout le moins, elle a préludé à l'amélioration possible du criminel. La République de 1848 a aboli, en matière politique, la peine de mort (on n'a su que trop bien, depuis, la rétablir) ! Ce sont là de grands bienfaits. Mais les écuries d'Augias ne sont pas balayées encore. Il faut enlever du code pénal les faux délits, les aggravations odieuses, et les peines, trop réelles, qui les accompagnent comme un corps qui suivrait une ombre.
Quand la justice pénale aura pour critère unique l'intérêt social impliqué par un intérêt individuel déterminé, on verra décroître la durée, la rigueur, et se civiliser l'application des peines. Avec la torture, la roue, l'écartèlement, sans oublier le bûcher catholique, la guillotine (déjà on n'ose plus la montrer) rentrera quelque jour dans l'arsenal du passé, pareille à ces vieux fauconneaux qu'on montre au voyageur. L'histoire nous montre qu'il en sera ainsi, mais ce n'est ni le sentiment chrétien, à coup sûr! ni les
dissertations métaphysiques sur une prétendue inviolabilité de la vie humaine, ni une oiseuse pitié pour la vie des assassins et des voleurs, qui élimineront peu à peu la peine de mort : c'est la désuétude, l'inefficacité, l'inutilité, et aussi le remords social de tant d'iniquités inconscientes ou volontaires prodiguées à l'innocence La répression, en effet, n'a pour but que de préserver la société des récidives, en donnant une satisfaction suffisante au besoin de vengeance qu'éprouve la victime. Qu'importe que ce double objet soit atteint par la suppression ou par l'éloignement du coupable C'est une question de fait. Quelques pays, moins timides que la France, ont déjà rayé la mort de leur code; on n'entend pas dire que la somme des crimes en augmente.
Bon nombre de criininalistes ont constaté que l'échafaud engendre autant de meurtriers qu'il en supprime. S'il n'effraye pas les criminels de profession, encore moins prévient-il les crimes isolés que la passion détermine. Ceux-ci ne disparaîtront jamais de la face du monde, il y aura toujours des malades et des exaltés; et, à leur égard, la peine de mort sera efficacement remplacée par un traitement physique ou moral. Quant aux délits d'habitude, les seuls contre lesquels la mort puisse avoir, au point de vue de l'intérêt social, une utilité certaine, mais restreinte et momentanée, ^a société possède deux moyens d'en diminuer le nombre, l'éducation d'abord* et un sage emploi de la pénalité. Le premier est à la fois le plus nécessaire, le plus sûr et le plus facile; le second est plus chanceux, et c'est à peu près le seul qui, bien que sans notable succès, ait été du moins essayé. Il est bien temps, lorsque la misère et l'ignorance ont arrêté le développement cérébral et faussé la raison, il est bien temps de moraliser! Et comment réhabiliter ces êtres dégradés par le vice et la haine? Comment recommander aux chefs d'industrie, aux associations ouvrières, ces voleurs corrigés, ces forçats repentants, rarœ aves? Les animaux féroces s'apprivoisent mal; le sauvage retourne à ses forêts. Ce n'est pas à dire qu'il faille renoncer à l'amélioration du criminel. Au contraire; il faut la tenter; il faut faire de la prison une maison de santé où les livres, abondamment distribués, les instK
tuteurs et les professeurs, le travail proportionné aux aptitudes viennent tour à tour exercer, redresser, discipliner ces cerveaux pauvres, tordus et déréglés. On est loin de cet idéal. A la prison pourront succéder les colonies pénitentiaires. Puis, quand le moment sera venu de faire l'épreuve de la liberté, on lâchera les convalescents dans quelque région lointaine, déserte (il n'en manque pas). Là, sans humiliation pour eux, comme sans danger pour la mère patrie, ces déclassés pourront fonder une société nouvelle, former le noyau d'États florissants.
Mais que de frais et de soucis épargnés si la société n'était pas obligée de recourir à ces expédients de la pénalité, de l'expiation! Ce n'est pas seulement son intérêt de prévenir le crime, c'est encore son devoir strict. Qu'elle considère un moment les causes de la criminalité. A qui sont-elles imputables? Qui les a créées? N'estce pas la société même, qui s'était fondée pour les détruire? C'est son organisme défectueux qui a engendré ces parias. Quand l'école laïque et obligatoire aura dégrossi les intelligences brutes, quand une prévoyance nécessaire aura multiplié les ressources mises à la portée du travail, quand un air plus respirable circulera dans les bas-fonds sociaux, la société aura supprimé autant qu'il est en elle les germes des maladies qui la rongent. Alors, avec moins de scrupule et d'un sens plus rassis, elle pourra appliquer plus sûrement à des maux atténués par l'hygiène les procédés raisonnes d'une thérapeutique et d'une chirurgie moins brutales et plus efficaces.
Telles sont les vues qui ont inspiré les Voltaire, les Beccaria, et qui ne sont étrangères à aucun des criminalistes philosophes. C'est ne méconnaître ni les progrès accomplis dans les doctrines pénales, ni les efforts tentés pour y conformer les lois et leurs effets, que de montrer le but, la voie qui peut nous y conduire et la distance qui nous en sépare.
Il nous reste à montrer comment, à travers et sous l'influence des divers milieux physiques, intellectuels et sociaux que nous avons dépeints, le groupe humain s'est d'un pas inégal élevé du troupeau à la société, de la famille à la patrie, de l'indivision à la
propriété fixe, des tyrannies politiques et religieuses à la liberté individuelle (si précaire encore), et à la conception de l'État moderne où le pouvoir et l'autorité ne sont plus que des délégations limitées et précises de la liberté, une gérance responsable d'intérêts communs.
Polygame ou monogame, nous l'avons vu, la famille est d'origine naturelle; c'est par elle que les sociétés humaines demeurent intimement liées au règne animal; par elle aussi qu'elles commencent à s'en séparer. Partout la nature en a mesuré la durée à la croissance des petits. L'enfant ne pouvant se suffire avant douze ou quinze ans, la nécessité et l'habitude ont peu à peu assuré la permanence des unions. La polygamie est restée l'apanage des peuples inférieurs; on sait à quel étiolement les réduisent l'abus des plaisirs, la déviation des appétits, les haines de harem, la déconsidération de la mère aux yeux du fils. En ressuscitant dans un siècle et dans un pays civilisés cette coutume archaïque, les Mormons n'ont été que ridicules. La monogamie, très-anciennement préférée par les peuples aryens, a contenu l'homme, élevé la femme, respecté l'enfant; elle a donc véritablement fondé la famille humaine. Toutefois, elle n'en a pas encore changé le caractère originel, qui est la force du mâle. Mais, en établissant une communauté indéfinie, continuée par l'enfant, elle a donné au travail des époux un objet perpétuel, elle a créé tout à la fois la richesse, la propriété et l'héritage. La propriété est l'extension de la personne; mais si l'homme n'avait eu à nourrir et à développer que lui-même, il n'eût pas trouvé dans ses besoins un aiguillon suffisant à la conquête du superflu. C'est pour la femme et les enfants qu'il s'approprie la terre, en échange, en capitalise les produits, et qu'il accroît cette épargne; pour eux qu'il travaille et qu'il acquiert. De là l'héritage.
Le communisme est primitif; il a coïncidé avec la promiscuité et l'incertitude de la filiation paternelle. Nous insistons sur ce fait historique dont la portée est considérable. Il a d'ailleurs survécu à l'état social qui l'impliquait. Mais, dans toutes les hordes, tribus ou clans, depuis les anciens Germains jusqu'aux modernes Russes
et aux Arabes, partout enfin où la propriété territoriale demeure indivise ou concentrée aux mains d'un chef, le communisme apparaît comme le cadre des sociétés inférieures. Au contraire, la propriété privée est la marque infaillible des sociétés assises. Quant au capital mobilier, qui représente les épargnes accumulées, il a toujours été personnel; mais il n'a pu se développer qu'après l'invention de la monnaie et du crédit.
L'accroissement de la famille et les fatalités du voisinage, de la langue, des religions et des mœurs, ont créé la tribu dirigée par un chef, ou par des anciens égaux en puissance. La plupart des peuples ont passé par la tribu. C'est encore l'état des races noires et rouges, des Mongols septentrionaux, d'un grand nombre de Sémites et des Slaves de Russie. Des groupes de tribus prépondérantes, chaldéennes, mèdes, perses, ont fondé les grands empires asiatiques, couvrant d'immenses étendues de pays d'une sorte de réseau lâche et fragile, dont les mailles restaient toujours ouvertes aux révoltes et aux brusques désastres. L'apparente unité administrative créée par Darius n'a fait que masquer l'incohérence d'un grand corps comparable à ces viscosités vivantes et friables qu'on rencontre au fond des eaux. Les tribus juives sont venues implanter leur théocratie cruelle au milieu d'autres familles sémitiques plus anciennes et, malgré les efforts de David et de Salomon, n'ont jamais réalisé l'unité nationale. Le morcellement politique et social de la Grèce antique eut son origine dans la superposition lente ou brutale des tribus helléniques aux vieilles populations pélasges.
Le déplacement des hordes mongoles a poussé les unes sur les autres les tribus slaves et germaines à l'assaut de la civilisation gréco-romaine. La domination romaine elle-même a eu pour point de départ l'alliance des trois tribus latines et sabines des Rhamnètes, des Titiens et des Lucères, et leur fusion violente avec les autres tribus italiotes. Les tribus se sont d'ordinaire, chez les races les mieux douées, transformées en cités, familles agrandies, petites patries fermées, unités politiques et industrielles qui d'abord, en échange d'une protection fraternelle, ont absorbé la plus grande part de la liberté individuelle. -C'est là qu'est née la
véritable solidarité; là aussi qu'ont été expérimentées avec des succès divers les formes rationnelles de l'État, la royauté, l'oligarchie aristocratique, la démocratie.
Les conquêtes durables ont remplacé la tribu par la caste, catégorie factice qui maintint longtemps intactes les races victorieuses au milieu des masses conquises. On connaît les castes de l'Egypte et de l'Inde, leurs luttes intestines, ici la défaite des castes guerrières par les théocratiques, là la victoire des guerriers sur les prêtres. Il y eut en Occident de ces castes exclusives : les Doriens à Sparte, les patriciens à Rome, le droit de cité romaine dans tout l'univers latin; dans les sociétés issues de la conquête germanique, les hiérarchies cléricales et féodales. Partout où les castes sont restées immuables, comme dans l'Inde ou en Egypte, il ne s'est pas constitué de nations dignes de ce nom. Il n'y a eu que des maîtres et des multitudes serviles. Les races dominantes, préservées de tout mélange, se sont appauvries faute de renouvellement, et leurs sujets ont passé à d'autres maîtres.
Le progrès ne s'est accompli que par la rupture de ces barrières factices et par l'entrée de la plèbe dans le droit, dans la religion et dans la puissance des aristocraties. Athènes, où ces distinctions avaient disparu dès le cinquième siècle, où l'aristocratie et la démocratie ne formaient plus que des nuances et des partis politiques, dut sa largeur d'esprit, son éclat incomparable à cette égalité de tous les citoyens libres. L'histoire intérieure de la République romaine emprunte son principal intérêt aux revendications et aux conquêtes plébéiennes. On peut généraliser cette remarque et l'appliquer à la France, à l'Angleterre, à l'Allemagne. Partout le peuple a été l'agent de la civilisation.
Les ambitions de deux ou trois cents aventuriers, les privilèges de quelques milliers de conquérants, ont seuls laissé une trace dans la mémoire des hommes. On sait peu de chose des destinées du peuple. Deux cents milliards d'êtres humains, en ne comptant que cinquante siècles historiques et quatre générations par siècle, ont passé dans l'ombre, végétant sous le sceptre du despote, sous le faisceau du consul, sous le lituus ou le goupillon de l'augure,
sous le glaive du suzerain, engraissant de leurs couches successives une sorte d'humus particulier où fleurissent les dynasties, les chevaleries, les sénats, la forêt du parasitisme social. C'est ce peuple cependant qui, par l'industrie, le commerce, a nourri ses maîtres et accru le trésor de l'humanité. Qu'était-il dans les steppes et les plaines d'Asie? ce qu'il y est encore : une poussière vivante, tantôt lancée en tourbillons contre l'Europe, tantôt aplatie sous un talon qui en exprime le sang et l'or.
Dans la famille aryenne, le peuple, sans doute, a tenu plus de place dans l'État. Du régime censitaire, introduit par Solon et Servius Tullius, on le voit s'élever au gouvernement de la cité- Mais que de sang, que de souffrances lui a coûté chacun de ses progrès ! A Rome, ce ne fut que par les révolutions terribles auxquelles sont attachés les noms de Spurius Cassius, desGracques, de Catilina, de Marius, de César, par l'extension des pouvoirs tribunitiens et par la lente élaboration du droit prétorien, qu'il atteignit à une sorte d'égalité civile et politique. Encore, au bout de ces efforts, n'existait-il plus. Il avait été remplacé par une cohue d'affranchis sans patrie et sans convictions.
C'est que, dans le monde antique, la plèbe libre n'était ellemême qu'une caste privilégiée, la moindre partie de la multitude humaine. Le reste était plongé dans l'impuissance de l'esclavage. On comptait cent esclaves pour un citoyen. L'esclavage, considéré par Aristote comme un produit de la nature, est né de la guerre. Les prisonniers, les villes, les nations entières, vendus par le vainqueur, faisaient indéfiniment souche d'esclaves ; ils ont fini par déborder leurs maîtres et par s'établir au lieu et place de ceux qui les avaient exploités. De cette rentrée du monde esclave, intermédiaire entre l'homme et l'animal, dans la vie civile, résulta un immense aplatissement moral, l'égoïsme rusé, l'avidité sans frein; pardessus tout, dans la masse, une incurable paresse. Autre conséquence de l'esclavage : sa concurrence avait tué ou avili le travail libre. L'industrie, l'agriculture étaient considérées comme des métiers d'esclave; seul, le commerce, qui procure la richesse monnayée, était toléré, sans être honoré; encore était-ce par
l'esclave que le négociant trafiquait le plus souvent des produits fabriqués par l'esclave.
En de rares pays, les lois se souvenaient encore que l'esclave est un homme. A Athènes, sa vie était protégée, sa sujétion était douce; il était le vieux serviteur, le chien fidèle, intendant du père et précepteur du fils. Mais quel sort affreux que celui des Hilotes, enivrés pour l'instruction de la jeunesse, décimés par trahison quand leur accroissement portait ombrage aux Spartiates ! A Rome, l'esclave était une chose, l'outil, la machine du maître; même l'esclave des champs, traité comme un cheval mai nourri, roué de coups, vendu dans sa décrépitude par le sage Caton. Et cependant, l'humanité dont on semblait le bannir pour la vie, on la lui rendait pour la mort, l'enrôlant contre les Gaulois, contre Annibal, et l'admettant à la liberté, s'il survivait. L'esclave se vengea. Sans parler de la révolte d'Enna et de la guerre de Spartacus, ne voyons-nous pas l'affranchi gouverner l'empire, se gorger de délices et de débauches, et le peuple nouveau, indifférent aux crimes de ses maîtres, énerver le patriotisme, s'amuser à toutes les superstitions de l'Orient et, de concert avec le christianisme, précipiter la décadence du monde romain ? Et voici que l'invasion germanique, s'adjugeant le tiers ou la moitié du sol conquis, réduisit au servage la masse du peuple, libre, affranchi ou esclave.
La féodalité, dans l'histoire écrite, ne commence que vers la fin de l'époque mérovingienne; un moment enrayée par Charlemagne, elle reprend son œuvre dissolvante sous Charles le Chauve; mais elle existait par le fait même de la conquête. Elle a pour essence, bien moins encore l'usurpation héréditaire des pouvoirs publics, le morcellement politique, que la propriété inaliénable (c'est bien là que la propriété est le vol) des terres et des vaincus tiui les cultivent, propriété représentée et consacrée par divers tributs en argent et en nature et par des services personnels, par la vassalité et le servage. Le droit féodal découle tout entier de ce principe. On a prétendu que le servage constitue un progrès sur l'esclavage. Lequel était le plus malheureux, l'esclave du sol,
immeuble par destination, ou l'esclave de la personne, meuble et jouet du maître? Ce qu'on peut dire en faveur du servage, c'est qu'il a produit des populations moins étiolées, moins profondément vicieuses. Au prix de redevances vexatoires, le serf évitait d'ordinaire les humiliations directes. Le maître était plus loin, la corde du piquet plus lâche, la sphère moins étroite.
Quelques-uns vont prêchant que l'Évangile a soutenu, éclairé le serf et que l'Imitation l'a consolé. Sans doute, pour un certain nombre de malheureux, les ordres sacrés et les couvents ont été des refuges, mais la masse échappait à ces bienfaits relatifs. Le christianisme pliait les échines plus qu'il n'apaisait les âmes. L'égalité qu'il promettait dans le ciel, il ne faisait rien pour l'établir sur la terre; il faisait tout pour l'empêcher. Partout et toujours, il a pactisé avec le privilège, il en a pris sa part, ou plus, il l'a réclamé pour lui tout entier. Après avoir brisé dans le Romain de la décadence le ressort individuel et patriotique, après avoir appelé les Barbares, il enseignait au pauvre serf les désolantes douceurs de l'obéissance passive, de l'inerte résignation.
Ici le rôle des villes a été considérable. Héritières du inunicipe romain, trop vivaces pour n'avoir pas résisté à la décomposition féodale, îlots solides au milieu du déluge et du chaos, elles groupaient dans leur enceinte les débris des industries et des arts. Tandis que le paysan disséminé, sans cohésion, subissait tous les jougs, quitte à se rebeller dans les spasmes de la faim et de la misère, l'homme des villes faisait masse et résistait à des maîtres qui avaient besoin d'argent, de conseils, d'appuis intelligents. L'émancipation du peuple est partie des villes. Il n'y eut de libres, au moyen âge, que les barons, les prêtres et les communes. Cellesci constituèrent chez nous, aux douzième et treizième siècles, des personnes morales avec lesquelles la féodalité dut compter et qu'elle dut admettre à une participation quelconque des privilèges que la conquête lui avait appropriés. Les travailleurs des villes formèrent des ligues commerciales, des corporations, des jurandes qui, avant de devenir oppressives, assurèrent à leurs membres, hommes ou cités, le monopole des industries et des échanges.
L'ÉVOLUTION SOCIALE. fil!)
L'alliance des villes avec la monarchie contre la féodalité créa la centralisation, où du moins apparaissaient quelques garanties d'égalité sous le joug, de justice relative. Mais, chemin faisant, les communes et les corporations s'étaient imbues de féodalité. Toute vie civile revêtait cette forme déplorable. Les coutumes municipales, les lois romaines elles-mêmes étaient infectées de toutes les iniquités féodales auxquelles venaient s'ajouter les subtilités et les cruautés du droit canonique. Qu'on lise le Livre des métiers, les Établissements attribués à saint Louis, Beaumanoir, les Assises de Jérusalem, ce ne sont qu'entraves, distinctions factices, pénalités barbares et saugrenues; ce ne sont que bourgeois, hommes de poôté, taillables à merci, serfs, péages, tonlieus, droits abusifs, inextricable confusion de monopoles. En fait, le servage avait presque disparu au dix-huitième siècle; en droit il existait encore dans ces lods et ventes et ce cens qui consacraient la propriété réelle et permanente du seigneur, périmée par la force des choses. Tandis que les travaux de Bois-Guillebert, de Vauban, de Quesnay, de Turgot, d'Adam Smith, les hautes vues de Montesquieu, de Beccaria, de Voltaire, de Diderot, préparaient l'éclosion du droit nouveau, égal pour tous, la monarchie, s'alliant avec les deux éléments qu'elle s'était subordonnés, entendait garder pour elle, au profit du clergé, de la noblesse et de la fleur du tiers état, la richesse nationale tout entière. La lutte entre les privilégiés et les exploités devenait imminente. Le signal partit du tiers, intermédiaire entre les deux castes et qui participait de l'une et de
l'autre.
Les Américains avaient donné l'exemple. Peuple neuf, ils n'eurent pas à lutter contre le passé; ils n'eurent qu'à fonder leur constitution politique et sociale sur les notions lentement acquises par la raison. Mais la Révolution française, inévitable et inévitablement violente, vint, au nom des droits de l'homme, de la justice, de l'ordre vrai, jeter bas l'édifice vermoulu où se retranchaient deux hiérarchies parasites. Son œuvre, complète à l'égard de la noblesse, échoua par malheur contre le clergé. Toutefois, si le tiers état victorieux ne sut pas débarrasser la vie ci-
vile des ingérences théocratiques, il émancipa définitivement le paysan, à qui la propriété territoriale conféra la dignité d'homme; il émancipa l'ouvrier, en ouvrant toutes les carrières à l'intelligence et au travail. Il conçut la nécessité de l'instruction et esquissa le plan d'un enseignement public. Tandis que les autres pays, même la libre Angleterre, ne vivent que de privilèges, tandis que leurs libertés les mieux garanties ne sont que des anomalies introduites dans une société féodale et hiérarchique, la France a, la première en Europe, conçu et partiellement appliqué l'idée du droit, de l'égalité civile.
Depuis, l'œuvre de la Révolution a été faussée par les résistances coalisées des débris fossiles du passé, par les Restaurations et les coups d'État. Enfin, il est un fait que la Révolution ne pouvait prévoir, et qui est venu compliquer la sociologie, la politique : c'est cet immense développement de l'industrie par la machine et la division du travail, qui a fait du prolétaire, non pas le serf, mais le subordonné du patron, et qui livre pieds et poings liés le travail, créateur du capital, h l'omnipotence du capital acquis. Et périodiquement l'ouvrier des villes, tout ce qui vit au jour le jour, sans espoir d'épargne, peut-être aussi sans prévoyance suffisante, se soulève contre les imprudences d'une richesse disproportionnée, désespérante, dont les dépenses contribuent à la baisse extraordinaire de la valeur de l'argent, et vient poser, presque à rencontre de la question politique, la question sociale : comme si les deux mots n'étaient pas synonymes, comme si l'état social et moral n'était pas indissolublement lié à l'organisation sociale, c'est-à-dire à la politique. Ses réelles souffrances préoccupent tous les esprits. Tous nous cherchons, avec une sympathie fraternelle, les moyens d'appliquer mieux ou de modifier les lois qui président à la production et à la distribution des richesses.
Parmi les maladroits qui préfèrent les catastrophes aux concessions, leur intérêt d'un jour à l'intérêt de la société tout entière, les uns proposent, mauvais plaisants! le retour aux jurandes; d'autres opposent, comme une fin de non recevoir, la loi de l'offre
et de la demande. Tous crient contre les révolutions; ils ne sentent pas qu'ils les légitiment, qu'ils s'en font responsables devant l'histoire. Quant aux novateurs, ceux-ci veulent supprimer le capital par le crédit, qui suppose le capital ; ils pensent tout résoudre par l'association agricole et industrielle, qui ne peut se constituer et vivre sans capital, sans épargne accumulée; ceux-là vont plus loin: communistes en somme, ils condamnent l'héritage, la propriété individuelle et procèdent comme si la société n'était pas encore apparue sur la terre : « Refaisons », disent-ils, « le partage »; mais le partage n'a jamais été fait que 'dans certaines sociétés rudiinentaires et qui n'avaient point acquis leur propriété commune par le partage; encore ne s'aperçoivent-ils pas qu'en bien peu de temps l'inégalité naturelle des appétits et des intelligences aurait ramené l'inégalité des richesses. Tous, en fin de compte, sont conduits à sacrifier l'individu à l'État; ils touchent à la liberté pour atteindre à une égalité plus que civile, que la nature, avec laquelle il faudra toujours compter, n'admet pas.
Il n'est pas de plus difficile question que celle des rapports de la collectivité, représentée par une assemblée, une administration, une puissance directrice militaire et judiciaire, avec le citoyen, l'individu qui lui délègue certains de ses droits pour mieux garantir les autres. Mais, sans aucun doute possible, l'État, dont l'office est circonscrit et doit se restreindre encore quant à certaines de ses attributions, ne peut à aucun titre empiéter sur les institutions nées des mœurs et liées à la liberté individuelle. Ce n'est pas qu'il n'ait rien à faire; il a tout. Son premier devoir est d'assurer à chacun de ses membres une sécurité qui ne lèse le droit d'aucun d'eux; il doit ensuite donner aux enfants et offrir aux ignorants de tout âge une instruction sans laquelle le suffrage universel, dont la République est la condition, serait une loterie. La condition d'une instruction sérieuse et utile est la laïcité. L'impôt doit dépouiller tout ce qu'il garde encore de l'ancien tribut, des vieilles redevances payées au fort par le faible; ce ne peut plus être que la contribution, aussi directe que possible, proportionnelle et progressive, à la dépense commune; cette dépense elle-même doit être me-
surée aux ressources et non les commander. Dans la législation, que de réformes! nous les avons indiquées plus haut.
Libéré, instruit, favorisé au besoin par des protections transitoires, le prolétaire prouvera, par l'exemple, si l'association est une panacée. Mais ces essais appartiennent à l'initiative privée. C'est à l'État de fournir et de garantir le champ libre. Ainsi la politique ne résoudra pas directement les questions sociales ; elles ne sont résolues que par les mœurs. Le travailleur comprendra quelque jour que la République seule peut lui donner, non la richesse, non la propriété, non le capital, mais la liberté pleine et entière de les acquérir.
Les sociétés humaines ont marché du communisme foncier à la propriété individuelle, des hiérarchies et privilèges à l'égalité civile et politique, de l'autorité divine, féodale, monarchique, à la liberté, de la force enfin à la justice, qui n'est que la force transformée et multipliée par une juste division. L'unité sociale, la famille, fondée sur le droit de l'enfant; la collectivité sociale, l'État, fondée sur le droit de l'individu; minimum de gouvernement, maximum de liberté, tel est l'objectif de la science et de Part politiques. Ceux qui s'en écartent, sans nécessité immédiate et absolue, reculent aux désastres et aux décadences. C'est la France qui a posé le problème, qui a commencé l'édifice; à elle de le résoudre; à elle de l'achever. Elle n'y travaille point assez.
Quelques pages encore, et nous aurons terminé ce long voyage à travers les doctrines philosophiques et les événements réels des mondes inorganique, vivant et humain, qui sont les seuls matériaux de la philosophie.
Nous avons exposé l'évolution graduelle des formes vivantes. On a vu le développement des facultés intellectuelles répondre à la complexité et à la concentration progressives de l'organisme sensitif et cérébral; les besoins provoqués par le milieu ambiant, par les relations sexuelles, enfin par les rapports sociaux, engen-
drer des instincts, des désirs, des passions, des affections accompagnées de plaisir et de douleur, qui, à l'aide d'opérations cérébrales plus ou moins compliquées, plus ou moins rapides, plus ou moins conscientes, se traduisent en volontés et se satisfont par des actes; de tous ces contacts et mouvements, nécessaires ou nécessités, à la fois causes et effets l'un de l'autre, l'abstraction dégager un caractère alternatif commun à tous, le bien et le mal, un second caractère également alternatif, mais spécial à certaines catégories de sensations, le beau et le laid, un troisième enfin, simplement arbitral, affirmatif ou négatif, le vrai et le faux; quelle illusion séduisante, assimilant, au lieu de les associer, ces trois concepts, mobiles intellectuels de la vie morale, de l'art et de la science, a confondu le vrai avec le bien et le beau, le faux avec le mal et le laid ; comment, d'un pas inégal et divers, les sociétés humaines ont marché à la réalisation de ce triple objectif, le bien, le beau et le vrai; les droits et les devoirs déterminés par les intérêts réciproques ; l'équilibre des droits et des devoirs exprimé par un terme général, le droit; la conformité de tout acte au droit, sans acception de personne ou de circonstance, considérée, sous le nom de justice, comme l'intérêt suprême des sociétés et comme la rè^le obligatoire des rapports sociaux; les variations et les discordances infinies du droit et de la justice dans l'ordre pratique et dans Tordre théorique; quels concours et quels obstacles ont apportés à l'application de ces concepts les croyances, les mœurs, les guerres, les invasions, les vicissitudes historiques et politiques, les théocraties, les monarchies et les oligarchies; les révolutions fatalement amenées par la survivance des institutions à l'état moral qui les avait produites; la lutte constante entre l'habitude et la désuétude ; enfin le retard inévitable des législations écrites sur les mœurs et les besoins présents, à plus forte raison sur les lois morales que l'induction tire de l'expérience accumulée.
Ce sont là tous les éléments de la moralité, tous les matériaux de la science morale. La morale, en effet, procède de la biologie, de la physiologie et de l'histoire; comme toute science, c'est dé
l'observation qu'elle induit les lois qu'elle formule. Elle étudie tous les rapports qui se sont produits et peuvent se produire entre les hommes, pour soumettre ces rapports à la direction du concept de justice, qui résume en lui tous les besoins et tous les intérêts, physiques, affectifs et rationnels, individuels et réciproques, de la collectivité sociale.
Ceux qui ont suivi avec nous dans toutes ses phases la genèse de Tidée de justice, du critère moral, ont pu se convaincre qu'il n'existe point de principes moraux antérieurs à un état social quelconque, à moins qu'on n'appelle ainsi le plaisir et la douleur et la notion correspondante de bien et de mal. Nous dirons alors qu'il n'existe point de principes moraux antérieurs au contact d'un organisme vivant et sentant avec un milieu quelconque. Encore ne peut-il se produire entre l'univers et l'homme aucune relation d'ordr inoral, parce que la morale implique réciprocité dans les sentiments et dans les actes. Or, si l'homme est affecté par le contact des choses, celles-ci ne jouissent ni ne souffrent des actions humaines. Il n'y a pas de concept du juste commun à l'homme et à la pierre, à l'homme et à la foudre ou au volcan ; c'est seulement à l'animal que commence un échange d'actes et de sentiments susceptible de règles morales sommaires. Si loin qu'on reporte les origines de la morale, on ne dépassera jamais les origines de la série zoologique. Les qualités d'éternelle, d'universelle, accolées aux mots justice ou morale ne répondent donc à aucune réalité; ce sont des épithètes honorifiques.
Isolés des phénomènes qui leur ont donné naissance, les concepts prennent facilement un caractère absolu. L'esprit, les considérant en eux-mêmes, oublie qu'ils n'expriment que des rapports. C'est celte illusion qui a égaré les métaphysiciens et les inventeurs de l'impératif catégorique. L'hérédité du virus religieux a été une autre cause d'erreur. Comme tous les parfaits, l'absolu moral s'en est allé rejoindre ses pareils et gonfler d'un néant, d'une contradiction de plus, le fantôme des théodicées. Il a fallu agiter l'oiseuse question de la Providence, de la bonté divine, demander compte du mal à l'auteur de tout bien, attribuer à Dieu
les passions humaines, la colère et la vengeance, l'aveugle fureur qui, dans ses représailles, châtie le crime sur l'innocent, fouette la mer ou fusille des vaincus, ou bien encore suscitera ce tout-puissant un rival toujours terrassé, toujours debout, Lucifer, Ahrimane, Typhon, Croquemitaine, un second dieu! Anthropomorphisme que tout cela ! Fables où s'est jouée la poésie, où périt la raison.
Le seul argument spécieux en faveur d'un sens moral inné serait l'unanimité du jugement porté par les hommes sur le caractère de leurs actes. On aurait peu de peine à le réfuter, s'il y avait lieu. Mais un tel accord n'a jamais été observé. Rien n'a plus varié que l'appréciation du bien et du mal, du beau et du laid, du vrai et du faux, même à l'égard des rapports les plus simples et les plus primitifs, des faits les plus bruts, tels que le meurtre et la violence, le vol et la fraude. Omettons l'état de guerre, qui uérobe au remords comme au châtiment les plus criminels outrages à la propriété et à la personne. Où chercherons-nous l'identité du sens moral? La demanderons-nous à l'astucieux Ulysse, voleur de chevaux? au Spartiate qui enseigne le vol à ses enfants? La demanderons-nous à Samuel qui scie en deux Agag désarmé, au Vitien qui décapite son père, à l'Australien qui mange sa femelle et ses petits, au roitelet africain qui tire un passant pour essayer son fusil, qui fait jeter ses femmes à l'eau quand elles l'ennuient, ou bien au Germain qui tue un ingénu pour trente sous (d'or, il est vrai), le serf d'autrui pour quinze et moins encore, le sien pour le plaisir?
Mais aujourd'hui, dit-on, dans un même milieu civilisé, dans une quinzaine d'États européens, tous les hommes, dix sur cent se conduisent d'après les mêmes règles. Ceux qui, ne concevant qu'un des facteurs de la morale, la fondent sur les sentiments affectifs, l'amour, la sympathie, la bienveillance; ceux qui, déjà plus voisins de la vérité, s'attachent à l'utile; ceux qui conçoivent le juste, soit comme un idéal relatif et progressif, soit comme la révélation d'un principe éternel et absolu; tous, le même cas donné, pensent et agissent de même. C'est bientôt dit. On verra
que leur accord, si l'on y regarde de près, rare dans la sphère politique, fréquent dans le cercle familial, n'est constant que dans l'ordre des relations civiles, privées, individuelles. Et pourquoi? parce que les rapports d'homme à homme, les plus simples, les plus inévitables, nécessités par le contact social, par l'intérêt le plus poignant et le plus impérieux, fixés par l'habitude, analysés et réglés par les lois, laissent aussi le moins de place au doute, parce que les mœurs les imposent aux tempéraments les plus divers et aux doctrines les plus contraires. Croyez ou ne croyez pas, spéculez sur l'amour, sur l'utile ou sur le juste. Qu'importe ici? Des points de départ les plus opposés, il vous faut aboutir aux mêmes points d'arrivée. Vous ne tuerez ni ne volerez ; vous vous abstiendrez de la violence ou de la fraude; vous secourrez l'homme qui tombe ou se noie ; vous sacrifierez momentanément votre intérêt à l'intérêt plus urgent de votre semblable : en vertu de votre éducation, de vos instincts acquis, du milieu qui s'est lentement constitué depuis trente siècles, vous savez que, soit vis-à-vis de vous-mêmes, soit vis-à-vis de l'opinion ou de la loi, vous ne violerez pas impunément la règle établie par l'usage. Dans la famille encore, la nature et les institutions ont créé, à la longue, une stabilité, mais déjà moins immuable. Quant au droit public, qui dépend, bien plus complètement que les deux autres, de la raison, il est livré à toutes les incertitudes de la dialectique : la raison, en effet, étant la coordination des connaissances et des idées que l'expérience a fait naître, la raison compte autant de variétés qu'il peut y avoir de degrés et de directions dans la culture intellectuelle, accrue, enrayée, dominée par l'hérédité, le milieu et les particularités organiques ou cérébrales. L'instrument logique s'applique avec autant d'exactitude aux principes les plus contraires et en tire des conclusions également correctes, mais qui ne prouvent aucunement la vérité des prémisses. La justesse de la déduction fait illusion sur celle du concept induit, et engendre des convictions tenaces et inconciliables.
Atteindra-t-on à l'unité de la morale? Jamais dans l'ordre pratique; on s'en rapprochera dans la théorie, à condition de
prévoir les éléments nouveaux que chaque siècle à son tour y introduira, et de réserver la part de l'inconnu. Mais la condition première de cette théorie cohérente sinon complète, c'est l'élimination préalable de toutes les causes d'erreur et de divergence.
Le groupe intelligent qui fonda, il y a quelques années, la Morale indépendante, était imbu de cette nécessité. Il soutint, non sans talent, que la loi morale n'avait de rapports nécessaires avec aucune foi métaphysique ou religieuse, avec aucune opinion politique ou sociale. Tous les hommes d'un même temps et d'une même civilisation pouvaient, selon lui, se réunir dans la morale comme sur un terrain commun. C'était là une thèse utile, mais qui pose en principe ce qui est, dirait Kant, un postulat.
Or, la morale n'a pas été indépendante, elle ne l'est pas, et, au sens absolu, elle ne le sera jamais. Cela se comprend de reste. Avant de régir les mœurs, la morale en dérivé.
Les mœurs ne procèdent pas seulement des besoins physiques, la faim, la soif, l'attrait sexuel, l'instinct brut de la conservation et de l'accroissement ; elles procèdent aussi des idées acquises et s'en pénètrent à mesure que la volonté en reçoit des impulsions qui déterminent des actes. Toute conception des choses et des êtres, tout résultat de l'élaboration cérébrale a donc modifié les mœurs et, par suite, la morale; toute erreur s'y est reflétée, même la plus contraire possible aux besoins fondamentaux.
Assurément, si les croyances ont modifié les mœurs, les mœurs ont réagi contre les croyances. Le christianisme, nous pourrions dire aussi bien le bouddhisme ou le chamanisme, le djaïnisme ou l'islam, a vainement essayé, mais non sans dommage pour l'humanité, de détruire la propriété privée, la famille, l'organisme social et politique, avant tout la science. Il a si profondément échoué dans cette œuvre néfaste, qu'il a depuis longtemps répudié cette partie, cette clef de sa doctrine ; appelé au gouvernement des hommes, il a dû se déclarer le défenseur pratique de tout ce que sa théorie renversait. Gardant le ciel, il a, bien à contre-cœur, laissé la terre aux hommes, à condition de les dominer de haut et de près, leur faisant payer cher un droit éventuel au trésor illu-
soire qu'il détient, et. qu'il exploite. De sorte qu'en acceptant les nécessités de la vie sociale, les lois, constantes dans leur principe, variables dans leurs dispositions, qui existaient avant lui et que l'expérience a sauvées de tous les naufrages, il les a faussées, atrophiées ou dénaturées.
Il ne suffit pus d'un mot pour écarter ces influences successives et tenaces des religions, des idées et des milieux ; accumulées, amalgamées, enracinées par l'atavisme et par des intérêts persistants, elles ont survécu aux causes qui les avaient déterminées. Elles obsèdent encore, à l'état de préjugé, les esprits les plus libres; après elles se traîne leur ombre dernière, la fausse honte.
De même que nos codes, résumés de la morale appliquée, sont le résidu des lois romaines, barbares, féodales, municipales, écrites et coutumières, notre morale courante est un compromis entre les morales que les religions et les métaphysiques ont façonnées à leur image. Nous vivons sous l'empire de la morale chrétienne. L'Évangile et l'Imitation régnent encore, sinon sur notre société, radicalement réformée par la Révolution, au moins sur les principaux faits de la vie, naissance, mariage, mort, sur la sanction de notre droit social, la pénalité, et bien plus encore, qui pis est, sur l'enseignement et l'éducation.
Démontrer que ce qu'il y a d'à peu près chrétien dans la morale prétendue chrétienne : subordination du concept de la justice à un principe d'amour capricieux, la grâce ; intervention intermittente, par des miracles et des fléaux, de la Providence dans les affaires humaines; adoration d'un maître jaloux et vengeur; obéissance passive aux vicaires, spirituels ou temporels, de ce roi inconnu, constitués arbitres du bien et du mal ; réduction de la vertu à la poursuite d'un salut imaginaire ; expiation d'un péché originel antérieur à toute action, inutilement racheté par un dieu incarné; croyance à de bons ou mauvais anges, à un paradis et à un enfer éternels; efficacité de formules propitiatoires et de pratiques superstitieuses; intolérance absolue combinée avec une fraternité vague; renoncement absolu exploité par une avidité exemplaire; supériorité du célibat; mortification de la chair; culte idolâtrique
d'une vierge mère; glorification de l'extase stérile, encouragements donnés à la mendicité paresseuse et hypocrite par l'aumône partiale; indignité du travail; abaissement de la dignité humaine; inutilité dangereuse de la science, source de tous les maux, cause de la déchéance du premier homme; démontrer, dis-je, que cet amas d'erreurs et de préceptes iniques est en contradiction avec les mœurs et la morale civilisées, avec les besoins, les intérêts et les idées qui dirigent la vie moderne, c'est une tâche aussi aisée que superflue. L'Église elle-même a pris soin d'accuser, dans un Syllabus naïf, l'incompatibilité de ses doctrines avec l'existence de la société civile, laïque et libre.
Eh! bien, ces croyances et ces maximes constituaient hier encore le fond de l'éducation première; ce sont elles que l'État et, à son exemple, les écoles privées inculquaient dans le cerveau faible d'enfants à qui elles ne seront d'aucun usage; le père, même celui qui ne s'en sert jamais, qui trouve ailleurs les mobiles de ses actes, le père laisse insoucieusement la mère crédule ou irréfléchie confier, imposer à la mémoire tenace du premier âge de sottes litanies. Plus tard, quand la raison se forme, on l'arrête environ deux ans au catéchisme, aux génuflexions, aux puérilités bigotes, pour lui apprendre, en somme, que le royaume des cieux appartient aux pauvres d'esprit, aux ignorants et aux humbles : cela, dans un siècle où les progrès de la science accroissent d'heure en heure la nécessité du savoir; lorsqu'il n'y a pas à perdre un jour de cette précieuse jeunesse pour munir et armer l'intelligence aux luttes de la vie. L'instruction vient, il est vrai, pede tardo, redresser la raison déviée; encore admet-elle, si elle ne les commande plus, les sentiments, les pratiques, auxquels l'éducation imprudente a incliné ceux dont il s'agit de faire enfin des hommes. Les maîtres les plus sceptiques, les plus éclairés, croiraient nuire à leur avancement s'ils ne prenaient un ton de nez pour nommer le peuple de Dieu, le christianisme, « l'homme admirable », la morale évangélique, voire même la quatrième personne de la trinité. L'élève quitte les bancs à demi émancipé ; s'il achève ou seulement continue, c'est-à-dire s'il refait lui-même son éducation et son in-
struction, il rejette, mais avec quel tremblement de sa mère, avec quelles angoisses personnelles (Jouffroy les a connues), tout ce bagage qui encombre le seuil de la vie. Le croyez-vous libre? Non pas. Le sexe parle, le mariage se présente. Il faut céder à l'habitude, aux condescendances de l'amour, aux intérêts immédiats, rentrer un moment sous le joug, prendre des engagements violés d'avance, fortifier de son adhésion et de son or l'institution périmée. Ce n'est rien. La chaîne est renouée; l'enfant naît dans le giron sacré, c'est un pécheur, un chrétien; et l'aspersion, et le baptême, et le catéchisme viennent marquer leur proie, prendre possession de leur chose. Et le soir, sur son berceau, riant à sa mère qui lui joint les mains, le petit innocent bégaye à genoux des paroles qu'il n'entend pas. Il prie, il forme des vœux pour ses parents, ce qui est bien; mais à qui les adresse-t-il? à un être dont il n'a aucune idée, dont personne n'a aucune idée, et qu'on est obligé d'habiller pour lui en vieux à barbe blanche. Le tableau n'est pas chargé, je pense.
— Mais que voulez- vous donc? Prétendriez-vous enlever aux parents le droit de façonner l'enfant, pour son bien, à leur plaisir? de faire son esprit comme ils ont fait son corps? En vérité, oui. — Mais ce droit, c'est la nature qui le leur donne ; l'enfant est un prolongement de leur être, l'héritier de leur âme comme de leurs biens ! — Eh bien ! non, ce droit, ils ne Pont pas, ils se l'arrogent. — Mais vous n'entendez pas pénétrer dans le sanctuaire de la famille, faire la leçon aux parents, vous entremettre, affaiblir le lien de l'affection en brisant celui du respect? Cette ingérence est inadmissible, dangereuse au premier chef. — Oui et non. Ce que, personnellement, aucun citoyen ne peut et ne doit faire, la loi, la société le font tous les jours. N'inlerdisent-elles pas de tuer, de maltraiter, d'abandonner l'enfant? Mais j'accorde qu'il n'est ni possible, ni utile de contester aux mères et aux pères la direction morale et matérielle de ceux qu'ils ont appelés à la vie. Ce serait, non pas leur ôter un droit, mais les décharger de leur principal devoir.
L'enfant, en sa qualité de futur citoyen, de futur membre actif et participant de la société, a le droit de recevoir toutes les notions
morales, toutes les connaissances acquises et incontestées qui lui permettront de passer, de plain-pied, de la tutelle à l'activité libre. De là, pour les parents (et à leur défaut pour l'État), le devoir de l'élever et de l'instruire. Est-ce donc comprendre ce devoir que de préparer pour le passé celui dont la destinée est tout entière dans l'avenir? que d'encombrer de reliques un cerveau que la science doit remplir? que de dépayser cette intelligence, de désorienter son initiative?
A l'État de donner l'exemple. Qu'il écarte de ses écoles la théologie et la bigoterie1. Qu'il substitue à la récitation de catéchismes incompris des traités de morale en action, des notions sommaires de droit civil et civique moderne, des dictées expliquées et relues sur le besoin, l'intérêt, le droit, la réciprocité, l'affection, l'amitié, la passion, le dévouement, la justice, des questionnaires variés, écrits, ou suggérés au maître par l'expérience : dans ses réponses, l'enfant trahira ses tendances, ses aptitudes, son tempérament, tout ce qui doit être en lui redressé ou développé. Je ne vois pas ce que la religion viendrait faire en tout ceci. A l'enfant curieux qui demande : Pourquoi ceci est-il bien, pourquoi cela est-il mal? que répond-elle? Dieu l'a décidé ainsi. Et la métaphysique? Ce sont des vérités nécessaires. L'enfant en sera-t-il plus avancé? Mais si on lui montre graduellement que la satisfaction de ses besoins est liée à celle des besoins d'autrui, que le respect du droit du voisin est l'unique garantie du sien, que le recours à la force est chanceux, qu'une atteinte à un droit provoque la résistance de tous les droits coalisés, le châtiment social, que le bienfait oblige nécessairement l'individu ou la société qui le reçoit, enfin, qu'on a toujours lieu de regretter une infraction consciente à la loi écrite ou non écrite, que ce regret, sous le nom de remords, empoisonne l'existence et la dégrade, il arrivera de lui-même à la conception de la solidarité et de la justice. Au fond, n'est-ce pas ainsi que se forme le sens moral? La religion n'y ajoute rien. Que l'État commence,
1. L'établissement de la laïcité — de la neutralité, pour mieux dire — dans l'école est si récent, si incomplet aussi, que les pages qui précèdent et celles qui suivent garderont leur à-propos quelques années encore
les parents suivront, et leur nécessaire autorité n'en sera pas ébranlée.
Mais que deviendra l'Église? Ce qu'elle pourra.
L'instruction achèvera l'œuvre de l'éducation. Elle a commencé déjà; par des leçons de choses, par des descriptions sur place des pierres, des arbres, des bêtes utiles et nuisibles, des types et des caractères humains, par quelques notions de cosmographie et d'histoire, de mathématiques appliquées aux petits intérêts pécuniaires, aux jeux enfantins, à l'arpentage, elle a préparé le petit homme aux diverses relations qui exerceront son jugement et détermineront ses volontés et ses actes. Après avoir meublé l'esprit de faits certains et indiscutables, elle mettra à sa portée les instruments que l'humanité inventa pour les fixer dans sa mémoire, pour les analyser, les classer et les employer : les langues, les sciences, les industries et les arts; en même temps, on déroulera l'histoire des peuples qui ont parlé ces langues et créé ces sciences ; puis la raison, s'élevant, sera capable d'embrasser l'immense faisceau de l'histoire générale : histoire des langues et des littératures, histoire des sciences descriptives, des sciences mathématiques, histoire des arts et des industries, du commerce; enfin, histoire des idées, des religions et des philosophies. Tel est le cadre de renseignement secondaire; il est vaste et s'élargit de jour en jour; mais une sage et concordante distribution de ces matières si diverses, si inséparables, triomphera du temps sans altérer la santé physique. Pour la santé intellectuelle, elle sera solidement établie. L'adolescent n'aura plus qu'à l'entretenir par l'exercice, qu'à la fortifier par l'étude plus profonde du domaine parcouru. Il reviendra sur ses pas, et, selon son goût, fouillera plus avant dans le passé. Il abordera avec fruit les spécialités de l'enseignement supérieur. Enfin, lancé dans une direction sans ignorer les autres, il innovera à son tour, il pensera par lui-même et agira en connaissance de cause dans le cercle que l'éducation morale lui aura tracé. Il connaîtra pleinement l'étendue de ses droits et de ses devoirs de fils, de père, d'ami, de citoyen et d'homme. C'est alors que ses convictions seront fondées et que ses actes lui parai-
Iront, seront d'autant plus libres qu'ils y seront plus conformes et plus fidèles. Il saura où il est, ce qu'il fait, comment il est fait, d'où il vient et où il va. N'est-ce pas là toute la philosophie?
Mais que deviendra la métaphysique? Ce quelle pourra.
Déjà les panthéons et les muséums sont ouverts; chaque siècle, tour à tour, y dépose les idoles de son imagination et de sa raison, les dieux honoraires et les entités mortes : ici les démiurges aux noirs sourcils, là les moteurs immobiles, les forces incorporelles, les virtualités, les points géométriques; ici les vieilles déesses toujours jeunes, toujours insatiables de sang et de volupté, là les illusions funéraires, les houris du Prophète, éclairant de leur regard phosphorescent, de leur sourire enchanteur, l'huis entrebâillé de la tombe; plus loin les Euménides et les Destinées regardant, un doigt sur les lèvres, les Postulats désappointés. Les érudils parcourent les longues galeries de ces nécropoles, essuient la poussière au voile d'une Isis ou sur le foudre innocent d'un Zeus, classent, étiquettent et numérotent les dyades, les triades, les douzains de la Perse, de l'Egypte, de l'Inde ou de la Grèce; ils enferment dans des toiles transparentes les causes occultes, les catégories, les essences, tout ce qui redoute l'air et menace de s'évaporer. Nous avons fait ce voyage. Le sort d'Amrnon, de Jupiter, de Iahvé, nous a révélé le destin de leurs successeurs. Les trinités qui vivent encore de par le monde, les hypostases flottantes et les nuées métaphysiques éparses dans l'atmosphère intellectuelle, rentreront tour à tour dans l'histoire. Un temps vient où, délivré des liens de la terreur et de la fiction, l'homme consacrera toutes ses pensées à ses relations réelle savec l'univers et avec ses semblables. Novus rerum nascitur or do.
Notre dernier mot sera donc une parole d'espérance; mais n'y cherchez pas l'expression d'un optimisme illusoire. Optimisme, pessimisme, ce sont là, pour le philosophe, des mots vides de sens. Nous savons, n'en déplaise à Sanchez ou à Socrate, et à ceux qui vont répétant qu'on ne sait rien, nous savons que le progrès est le résultat de l'évolution organique et intelligente, la condition du développement de l'humanité, qu'il s'accomplit lente-
ment, partiellement, avec des intermittences douloureuses, sous l'empire de nécessités strictement enchaînées, dans un cercle dont les bornes nous échappent souvent, mais fermé d'avance par la mort de l'individu et par la fin de la race, du monde animal, de la terre et du soleil; que tout ce qui a commencé finit; que notre vue subjective, notre loi du progrès n'intéresse point l'univers. Mais nous savons aussi qu'avant de rentrer dans l'impassible, tout ce qui vit s'alimente, se meut, se reproduit, s'approprie ce qui l'entoure; que le libre exercice des facultés accrues par le travail héréditaire est le but de la vie individuelle et sociale.
Dédain, désespoir, renoncement, scepticisme et mysticisme, apathie : autant de maladies de la raison, quand ce ne sont pas des attitudes de la vanité.
Le propre de l'organisme vivant, c'est l'action; le résultat, le mobile et l'instrument de l'action, c'est la science.
Agir pour savoir, savoir pour agir : telle est la plus haute formule, la loi de la vie humaine.