CHAPITRE XXV
I. Le Christ est un modèle parfait des relations que nous devons avoir avec les hommes.
Pour être bien réglés, les rapports de société requièrent non seulement l'amour du prochain, mais aussi la prudence, la justice, la modération, la force de caractère.
Dans vos relations avec votre prochain, efforcez-vous d'être, pour l'amour de Dieu, avant tout un homme de bien et de vous conduire selon les règles de la prudence.
Représentez-vous souvent votre Sauveur Jésus dans ses relations avec les hommes. Il n'y rechercha que la gloire de celui qui l'avait envoyé.
Soyez bienveillant pour tous et poli envers chacun selon son état. La politesse coûte peu et est d'un grand secours. Jugez les autres comme vous désirez qu'on vous juge.
Soyez difficile dans le choix de vos amis; il n'est p;is indifférent pour vous de subir telles ou telles influences. La bonne société doit se chercher, la mauvaise se trouve d'elle-même.
Jugez des relations que vous avez d'après l'influence qu'elles exercent sur vous; nul, s'il n'y est contraint par le devoir, ne fréquente un homme atteint de maladie contagieuse.
Gaidcz-vous des intluLMiccs nuisibles. Bien des gens sont insupportables parce qu'ils se laissent influencer par les défauts des autres. Vous apercevez chez d'autres du bien et du mal : voyez si ce bien vous manque, et si vous avez ce défaut.
2. Dans tout entretien, considérez le profit de votre instruction et loccasion de vous dominer. Souvent nous lisons dans les regards des autres les reproches que nous avons à nous faire.
Evitez les heurts inutiles. 11 est d'autant plus aisé de se heurter mutuellement qu'on est plus près l'un de l'autre.
N'ajoutez pas foi à tout ce que vous entendez. Rarement la vérité nous parvient pure et sans mélange : d'ordinaire, elle prend quelque chose des sentiments de ceux par qui elle nous arrive.
Ecoutez les éloges avec une grande circonspection, et le blâme avec plus de circonspection encore. La passion colore tout ce qu'elle touche : ses couleurs sont tantôt favorables, tantôt défavorables. L'objet de la passion est toujours une impression subjective.
On ne doit pas se laisser guider par des considérations humaines. Si je plaisais aux hommes, je ne serais pas le disciple du Christ. Il est pourtant des égards que nous devons au'k autres, et non seulement à nos amis, mais aussi à nos ennemis.
Il faut désirer d'être tout à tous, savoir le faire et tâcher d'être prévenant pour tous. Se mettre d'accord, c'est se concilier la bienveillance. Observez les caractères et adaptez-vous à chacun dans le but d'être utile à tous.
N'attendez jamais des autres ce que vous ne pouvez en attendre raisonnablement. L'âne ne pardonnera jamais au rosier de ne pas porter de chardons.
l'HiLOSOPHlE. 'II. 14
3. A plus d'un point de vue, vous devez toujours rester égal à vous-même. Changer sans raison est haïssable et fait perdre considération et crédit.
11 ne faut pas toujours plaisanter. Qui plaisante toujours n'est jamais l'homme des choses sérieuses. Beaucoup s'acquièrent la réputation de gens d'esprit aux dépens de leur considération, et ils y perdent le renom d'esprits judicieux.
Ne vous faites pas d'ennemi inutilement. Un ennemi n'est jamais à dédaigner, alors même que son amitié est à mépriser.
Faites raisonnablement en sorte que les autres vous veuillent du bien, sans pour cela les flatter. Au dehors vous valez autant que le veulent les autres, mais pour qu'ils le veuillent, il faut gagner leur cœur et, par ce moyen, leur langue.
La prévenance a un charme puissant. Vous gagnerez plus avec une goutte de miel qu'avec un tonneau de vinaigre. Après tout ayez en vue, non pas vous-même, mais Dieu, dont vous êtes l'instrument.
Il est des gens qui s'imaginent que, pour n'être point flatteurs, ils doivent être des hérissons.
Il y a un orgueil qui dédaigne la faveur d'autrui parce qu'il attend tout de son propre mérite. II suffit de connaître les hommes pour savoir que le mérite seul, sans le secours de la bienveillance d'autrui, arrive très difficilement.
Rendez toujours aux grands le respect qui leur est dû. Toutefois recherchez aussi la faveur des petites geus.
Les ailes du cousin ne sont pas assez grandes pour vous couvrir et vous protéger, mais son dard si fin, plus mince qu'un cheveu, a assez de venin pour vous faire souffrir.
La pratique suivie de ces règles de prudence et d'autres analogues appartient à la mortification chrétienne et au renoncement.
4. Ne fiùics jamais à personne plus de mal qu'il n'est. nécessaire. Quand on est dans la nécessité de refuser quelque chose, il est bon d'amener la conversation sur un autre sujet; et il vaut mieux ne pas comprendre que de dire non.
Ne craignez pas de reprendre les autres quand c'est votre devoir et qu'il y a quelque utilité. Mais dire toujours à chacun ses qualités et ses défauts, c'est porter une épée bien aiguisée sans fourreau.
Où vous ne trouvez que du mal, voulez-vous le dire ouvertement ? autant casser des pierres avec le poing.
C'est un grand art de reprendre ses inférieurs comme on le doit, sans soulever leur dépit et leur opposition. Sans cet art on peut faire beaucoup de mal.
Si vous voyez une voiture verser dans l'abîme, ne vous mettez en travers qu'à la condition d'avoir la force de l'arrêter, sinon elle vous écrasera.
Evitez la contradiction inutile. C'est dans les morceaux les plus délicats qu'une arête est le plus désagréable. Ainsi la contradiction est particulièrement pénible au moment d'une agréable récréation.
On ne coud point une toile grossière avec de la soie-^ il ne faut pas davantage écraser une fleur délicate avec de grosses bottes.
Ne vous exaspérez pas facilement ; le calme montre ce que vaut l'homme. Tout ce qui est grand est difficile à mouvoir.
On doit s'habituer aux visages désagréables et aux défauts de caractère d'autrui, surtout si le devoir oblige de fréquenter ces personnes antipathiques.
^. Profitez pour votre instruction des reprociies que vous adressent vos adversaires. Le sage fait de la rancune de ses ennemis un miroir plus fidèle que celui de l'affection de ses amis.
La circonspection est nécessaire lorsqu'on a pour voisins la rivalité et la malveillance. Le commerce avec vos ennemis vous est utile ; il aiguise votre prudence, il trempe votre courage. Vous vous tenez en garde contre vos défauts; et tout le monde sait ce que peut l'habitude.
Gardez-vous, du reste, d'attacher trop de prix au jugement du premier venu. Un sage dont les fous ne se moquent pas est un faux sage. « Ai-je donc dit quelque sottise? » demandait à ses amis un orateur grec que la foule venait d'applaudir.
Gardez-vous de l'empressement à faire montre des talents et des avantages que vous croyez posséder. Ce n'est pas seulement de l'orgueil : c'est encore de l'imprudence.
Tenez à la bonne réputation qui vous est nécessaire pour remplir vos devoirs selon la volonté de Dieu. L'exercice de certaines charges requiert une considération sans laquelle elles ne peuvent être dignement remplies.
Il y a une estime de soi-même parfaitement conciliable avec l'humilité et fort utile dans les relations avec autrui ; elle se traduit dans les paroles, dans le regard, dans les gestes, jusque dans la démarche.
6. Ne soyez pas d'une douceur sans mélange. Ce n'est pas sans raison que la nature a uni dans l'abeille la douceur du miel au piquant de l'aiguillon. Le corps ne se compose pas uniquement de la chair, il y a aussi les tendons et les os.
Ne tremblez pas servilement devant quiconque prend
des airs méchants. S'il y a di-s loups sous la peau des brobis, pourquoi n'y aurail-il pas des brebis sous la peau du loup ?
Une bonne plaisanterie faite à propos a son utilité. Mais il faut des précautions pour que la plaisanterie ne blesse jamais. Souvent de sérieuses querelles sont nées de plaisanteries.
Pour avoir le tact convenable jusque dans les plus petites choses, il faut une grande prudence et un grand empire sur soi-même. Prudent est celui qui arrive toujours à propos : plus prudent encore est celui qui sait partir à temps.
Lorsque vous poursuivez un but que d'autres poursuivent également, gardez-vous de blesser la charité et la justice. Peu d'hommes sont loyaux dans la concurrence. D'ordinaire, la concurrence s'aide non point comme elle le doit, mais comme elle le peut : elle recourt même à la dépréciation et à l'injure. Toute prétention que d'autres combattent a ses dangers.
Ne vous plaignez pas facilement. En se plaignant d'un tort, on donne souvent occasion à une nouvelle injustice. On cherche la consolation et la sympathie, et l'on excite une joie maligne et le mépris.