‹ La philosophie chrétienne de la vieChapitre 244 sur 344 · PRUDENCE CONTRE LA RUSE · texte numérisé non relu

PRUDENCE CONTRE LA RUSE

I . Le Christ nous :i recommandé la prudence du serpent (Matth., X, 16), en même temps que la simplicité de la colombe.

La prudence du serpent sans la simplicité de la colombe est haïssable. Mais, à la condition que la volonté soit sans malice, qu'elle cherche uniquement Dieu et le vrai bien des hommes, la prudence du serpent est digne de louanges, quand on y recourt à propos.

Le Christ l'a pratiquée lui-même, en particulier lorsque les pharisiens tinrent conseil pour savoir comment ils pourraient le surprendre dans ses paroles (Matth., xxii, i s).

Souvenez-vous que, dans la vie, vous avez affaire non point avec une humanité idéale, mais avec des « hommes ». Dans vos rapports sociaux, considérez les hommes selon la diversité de leurs sentiments.

Comptez aussi avec les défauts et les imperfections de votre prochain, qu'il soit votre supérieur, votre égal ou votre inférieur.

Souvent on arrive à son but en allant en zigzag. Lorsqu'on ignore les dispositions du prochain, on est exposé à bien des chocs.

Tant que nous avons à nous défendre contre des hommes aux instincts pervers, il faut nous guider avec la prudence du serpent. Un bon joueur ne joue jamais les cartes que son adversaire attend, moins encore celles qui servent les plans de ce dernier.

Soyez circonspect dans vos relations. En chacun de nous il y a un ennemi aux aguets : s'il devient le maître, il utilise vos faiblesses contre vous. La prudence ne doit jamais être au service du faux amour-propre, elle ne doit jamais le blesser. La prudence du serpent, mais sans venin et unie à la simplicité, voilà ce qu'il faut.

2. La loyauté expose à trop de confiance. Qui ne ment jamais croit tout. Qlm ne trompe jamais a beaucoup de confiance. Les imbéciles ne sont pas seuls à être trompés.

Trop de bonté expose au même danger. La loyauté ne doit point aller jusqu'à encourager la mauvaise foi des autres.

Très souvent les premiers mouvements sont les meilleurs, mais il s'en faut que ce soit toujours. Soyez donc réservé. Souvent le mensonge se présente le premier et prend la place de la vérité.

Froisser la vanité d'autrui, c'est là, dans la vie sociale, un des défauts cor.tre lesquels vous devez vous tenir particulièrement en garde.

Dans vos rapports avec vos semblables, n'oubliez jamais que vous avez affaire à des êtres qui — du moins sans le savoir — sont égoïstes. Ce qu'un cor est au pied, l'égoïsme l'est à l'esprit ; voyez à quel endroit il fait plus ou moins saillie. Mais vous-même n'oubliez pas où le soulier vous blesse.

Ayez toujours l'oreille ouverte, fermez prudemment la bouche : c'est le moyen de connaître la folie des iiutrcs sans qu'ils connaissent la vôtre.

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Soyez parliculièicmcMit circonspect avec ceux qui ne vous parlent que pour vous plaire.

Vouloir surpasser les autres est souvent imprudent. Toute supériorité rend haïssable. Mais l'emporter sur des supérieurs orgueilleux, est dans beaucoup de cas une folie ou une fatalité.

3: Avez-vous à contredire un homme influent, imbu de forts préjugés : songez que vous ressemblez à un petit poisson qui s'attaque à une frégate cuirassée: encore que ce que vous avez à dire puisse être très vrai.

Ne révélez point vos pensées à tout venant. 11 fimt être renard avec les renards, dit un proverbe latin.

Si le ciel vous envoie une épreuve, maîtrisez votre douleur. Ne contez pas votre peine à tout le monde. Tel qui semble vous plaindre se réjouit secrètement de votre malheur.

Exposer ses faiblesses aux regards de tous, c'est une humilité imprudente. Ne vous plaignez pas devant les autres, vos plaintes les réjouiraient, comme la vue d'un chevreuil blessé réjouit les vautours et les corbeaux.

Ces choses et beaucoup d'autres rentrent dans la prudence recommandée par l'Évangile; jamais, sous peine de devenir odieuse, cette prudence ne doit être exagérée ni séparée des autres vertus.

Saint François de Sales dit très judicieusement : sv J'ignore ce que m'a fait la pauvre vertu de prudence; il me coûte beaucoup de l'aimer; et si je l'aime, c'est par nécessité, parce qu'elle est le sel et la lumière de la vie. La beauté de la simplicité me ravit, et je donnerais volontiers et toujours cent serpents pour une colombe. »

Un bon chrétien sera plus volontiers enclume que marteau, dupe que trompeur, victime que bourreau. Le monde

peut se démener, la prudence du monde peut passer pour ingénieuse; il est toujours mieux d'être bon et sim.ple que d'être méchant et rusé.

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