CHAPITRE XVIII
LE BONHEUR ET LA FELICITE DE L'HOiMME
I. De même que l'homme possède en lui la conscience, de même il a aussi en lui le désir d'être heureux, d'être heureux sous tous rapports et sans fin. Ce désir impérieux de bonheur est un désir naturel à l'homme, une impulsion fondamentale que le Créateur a déposée dans l'essence humaine.
De même donc que Dieu a destiné l'homme à être consciencieux, il l'a destiné aussi à être heureux. Le bonheur est le but naturel de la vie de l'homme. Si Dieu dans sa bonté a créé un être intelligent, il n'a pu le créer sans le destiner au bonheur. La délicatesse de conscience et le bonheur doivent être très intimement unis, car Dieu ne peut pas se contredire. La délicatesse de conscience est le chemin du bonheur.
Le fcùt moral le plus beau et le plus noble doit être aussi celui qui procure la plus grande somme de bonheur.
Pour tout ce que vous nous avez donné, ô Dieu, que nous demandez-vous ? Seulement de vous permettre de nous rendre heureux.
Où se trouve le bonheur qui contentera l'homme.^
90 r'^ SEMAINE. I. l'amour DE LA VÉRITÉ
L'existence humaine, d'après l'expérience universelle, est bien peu faite pour nous satisfaire. La joie d'ici-bas est comme une légère gouttelette dans un vase d'amertume. De fausses illusions ont trompé sur ce fait des myriades d'hommes. Le désenchantement n'arrive que trop tôt, car on ne peut rester longtemps devant la boutique du charlatan.
Partout on court après les fleurs, et on rencontre tant de feuillage inutile, on se blesse à tant d'épines cruelles!
Et quand donc les fleurs de la terre auraient-elles jamais satisfait un cœur sensible ?
Jamais il n'y a eu sur terre de bonheur permanent et il n'y en aura jamais : ce qu'on a atteint disparaît devant un effort éternellement nouveau.
Un désir satisfait cède la place à un désir plus vaste ; il n'y a jamais de satisfaction pour le cœur ; lorsque vous avez atteint ce que vous croyez être votre bonheur, cela cesse d'être votre bonheur par là même.
Et ce ne sont pas seulement les limites et les nécessités de la vie qui vous rendent l'existence terrestre pénible et accablante, mais même la surabondance des biens d'ici-bas.
Le bonheur terrestre, dont on parle si souvent, n'est que dans l'imagination de ceux qui ne l'ont pas; les soi-disant heureux ne le connaissent pas, ils s'efforcent trop de se créer par des faux brillants l'apparence du bonheur.
La pratique de la vertu elle-même n'implique pas en soi le bonheur parfait. Une bonne conscience, il est vrai, est le meilleur des oreillers ; elle procure un bonheur plus grand que tout autre bonheur terrestre et charnel. Mais ce n'est pas là le bonheur parfait du but atteint ; ce n'est que le bonheur du voyageur sur la route fatigante : il sait qu'il est dans la bonne direction qui le conduira à son but.