CHAPITRE XX
I . La dignité humaine ! Le matérialisme lui aussi parle de la dignité humaine. Ses coryphées nous disent : « L'homme n'est qu'un animal; il a les mêmes organes, les mêmes apparences de vie, la même mort que l'animal ! Le carbone et l'oxygène, et les autres éléments qui composent le corps humain sont de même nature que la substance du corps de l'animal. Et voilà précisément la dignité de l'homme. L'esprit humain est une partie de la grande substance du monde. Qu'y a-t-il de plus magnifique, de plus élevé, que d'être incorporé à la grande machine du monde sous la forme d'un petit rouage? La chose la plus idéale à laquelle l'homme puisse tendre en ce monde, c'est le bien-être animal de la race; et la chose la plus objective et la plus utile à laquelle il puisse contribuer, c'est de produire une quantité aussi considérable que possible de matière chimique. Les parcelles de fer qui se sont agitées dans les tempes d'un poète, qui ont pensé dans le cerveau d'un philosophe, qui ont tourbillonné dans la poitrine d'un tyran inhumain, qui ont souffert dans le cœur d'un innocent torturé, traversent peut-
être l'espace à l'heure actuelle dans les roues d'une locomotive. »
Belles paroles ! Mais quel est l'homme sensé qui ne se détourne avec horreur d'une telle dignité humaine ? Goethe lui-même ne craint pas de porter ce jugement : « Le matérialisme ne sait que blasphémer Dieu et glorifier l'ordure. »
2. La « dignité humaine » dont le panthéisme revêt l'être humain vaut peut-être mieux? Jamais, au grand jamais, la dignité humaine ne peut reposer sur un mensonge. Or, le panthéisme ment dans ce qu'il attribue à l'homme, aussi bien que dans ce qu'il lui refuse.
Le panthéisme dit : « Vous êtes une manifestation divine, vous êtes Dieu. C'est pourquoi vous possédez l'infaillibilité divine, l'absolutisme divin, le bonheur divin, la sainteté divine ; tout ce que vous pensez, vous voulez et vous faites, est absolument parfait, est juste; vous n'avez à rendre de compte à personne. »
Mais la vie humaine prouve constamment que de tels privilèges sont faux, qu'ils n'élèvent l'homme à cette hauteur que pour l'enfoncer plus profondément dans la fange. On rend orgueilleux celui qu'on veut jeter à bas.
Le panthéisme dénie à l'homme la réalité. Il lui dit : Vous n'êtes ni substance ni essence ni principe d'action, vous n'êtes que modalité, qu'une manière d'être, vous recevez votre activité d'un autre, vous n'êtes qu'une simple apparence, vous êtes une manifestation, quelque chose d'inhérent à une substance première.
L'expérience proteste contre une telle sottise. Je sais que je pense, que je veux, que j'aime ce que d'autres haïssent, que je hais ce que d'autres aiment. Je remue ma main parce que cela me plaît et comme il me plaît.
PHILOSOPHIK.
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Je suis aussi le point de départ d'activités, je suis un principe d'activité, une cause existant en soi, d'où sort une action ; je suis une substance, une essence existant par elle-même, et il m'est impossible de me laisser réduire à un simple accident, à la simple activité d'un autre, à un simple phénomène. Ma conscience me dit que je suis, et que je suis distinct et séparé des autres; je sais que je suis le principe de beaucoup d'actions, dont je dois rendre compte à un être supérieur. Aucun mensonge ne peut obscurcir chez moi ce jugement. Mais si je sais que je suis cause, point de départ, support d'une spontanéité libre, je sais aussi que je suis un être qui n'adhère pas à un autre, mais qui possède en soi son existence.
Donc, le panthéisme, en faisant de l'homme une ombre, un accident, une modalité du grand tout, l'élève à une hauteur qui n'est en réalité que la plus profonde dégradation. Si l'on veut faire de l'homme un démon de méchanceté et de malheur, il suffit de lui insinuer qu'il est Dieu. Rien d'aussi accommodant que la morale du panthéisme ; voilà la clef, le mystère de la diffusion de cette absurdité.
Telle serait donc — au point de vue de la compréhension moderne du monde — toute l'importance de l'homme ; se voir placé dans cet immense tout qu'est le monde, avec ses roues de fer dentées qui tournent en sifflant, avec ses lourds marteaux et ses pesants pilons qui s'abattent assourdissants, se voir placé dans cet effrayant engrenage sans secours et sans défense ! Triste consolation pour moi de pouvoir mettre sur mes lèvres un peu de miel, de pouvoir oublier un peu dans ce travail insignifiant mon épouvantable abandon, de pouvoir me dire : Des milliards d'êtres torturés ne sont pas plus heureux que moi : mon cri perçant s'évanouit dans le râle éternel
de rhumanité, sous la marche écrasante de l'univers, qui poursuit sa course insensée. Et tout cela uniquement pour me donner la liberté d'être mauvais. Et le Code pénal a encore l'audace de poser des limites à la liberté qui m'est laissée !
« Si notre âme est mortelle, dit Mendelssohn (Phédon), l'intelligence est un rêve que Jupiter nous a donné pour tromper notre misère... Nous sommes placés ici-bas comme l'animal, pour chercher notre pâture et pour mourir ; il m'en arrivera tout autant dans quelques jours, soit que j'aie été l'ornement ou la honte de la création, que je me sois efforcé d'accroître le nombre des heureux ou celui des misérables ; le mortel le plus dépravé a la puissance de se soustraire à la souveraineté divine, et un poignard peut rompre le lien qui unit l'homme à Dieu. Si notre âme est périssable, les législateurs les plus sages et les juges des sociétés humaines nous ont dupés et se sont dupés eux-mêmes, toute la société humaine se concerte en quelque sorte pour nourrir une erreur et pour honorer les menteurs qui l'ont forgée ; un Etat d'êtres libres, intelligents, n'est rien qu'un troupeau d'animaux sans raison ! Si vous ôtez l'espérance en l'immortalité, cette merveilleuse créature n'est plus que l'animal le plus méprisable de la terre, réduit à réfléchir sur les malheurs de son état, à craindre la mort et à désespérer. »
3. En quoi consiste la dignité humaine? La réponse est facile.
D'après la règle suprême de l'ordre, chacun a sa place marquée ; aux supérieurs la place supérieure, aux inférieurs la place inférieure. Et là où l'inférieur et le supérieur sont en présence, l'inférieur est soumis au supérieur, et non pas le supérieur à l'inférieur. Ce qu'il y ;i de supé-
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rieur dans l'homme c'est la vie de l'intelligence. Nous pouvons donc dire que tout dans l'homme (dans le domaine de le nature) existe pour que sa vie intellectuelle soit perfectionnée comme il convient.
La sainte Écriture a exprimé dans ces termes ce noble privilège de la nature humaine : «Qu'est-ce que l'homme? Vous l'avez placé un peu au-dessous des Anges, vous l'avez couronné de gloire et d'honneur, vous l'avez établi sur les œuvres de vos mains, vous avez mis toutes choses sous ses pieds. » (Ps. viii, 6.) La parole qui nous dit que l'homme « est créé à l'image de Dieu » est plus significative encore. (Genèse, i, 27.)
Tout dans l'homme existe pour que son intelligence atteigne son développement normal et pour qu'il emploie comme il le doit ses facultés intellectuelles.
Est-ce que le don de l'intelligence a été surtout départi à l'homme pour satisfaire complètement les exigences de la nature organique et pour lui permettre de se procurer une prolongation agréable et confortable de l'existence terrestre? Mais alors l'homme serait dans de plus mauvaises conditions que le plus misérable des animaux. Les êtres sans raison se rassasient à leur gré sans aucune indisposition, ils se préparent des habitations avec un art qui laisse dans l'ombre toute l'architecture humaine. Malgré toutes les finesses du gourmet et du voluptueux, l'humanité n'a jamais pu encore s'élever — pour ce qui est de la satisfaction des goûts naturels — au niveau des animaux. Le paganisme des anciens dépassait, au point de vue du confortable et des jouissances de la vie, le progrès moderne. Quel fut finalement son sort? Douleur, corruption, destruction.
Non, la valeur de l'homme ne consiste pas en ce qu'il fasse servir son intelligence à se procurer un plus grand
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bien-être sur cette terre. Sans doute, il peut et doit employer la faculté intellectuelle qui lui a été donnée à embellir sa vie dans une mesure convenable et à utiliser à son profit les forces de la nature ; il peut et doit avec son intelligence entrer dans la lutte légitime qui lui procurera les biens de la vie terrestre.
Mais ce n'est pas là la première et la dernière chose. Tout cela doit être éclairé et ennobli par quelque chose de supérieur, pour n'être pas indigne de l'homme. Et ce quelque chose de supérieur se trouve dans le domaine de la vérité. Les facultés intellectuelles de l'homme sont ordonnées en vue d'acquérir cette vérité.
4. L'homme regarde en soi et reconnaît qu'il est bien supérieur à la nature qui l'entoure ; il ne doit donc pas s'abaisser jusqu'à elle, se prostituer à elle. 11 regarde au dehors et il reconnaît que lui-même et toute chose sont dépendants de Dieu, cause première et fin dernière de tout ; il ne doit donc pas s'enorgueillir et s'idolâtrer.
La dignité et la grandeur de l'homme consistent donc à régner sur les choses inférieures tout en étant dans la dépendance de Dieu ! « A quoi cela me sert-il pour le service de Dieu ? » Cette question lui donne la règle à suivre dans tout ce qu'il entreprend, dans tout ce qui le touche.
Mais que serait ce service de Dieu sur lequel repose la dignité humaine, s'il n'y avait pas d'au-delà, s'il n'y avait pas d'éternité? Il ne serait pas autre chose qu'un misérable tourment.
Si Dieu, qui par nature est la bonté, m'appelle à son service, il ne peut le faire que pour que j'y trouve mon bonheur, la satisfaction de mon être. Si Dieu veut que je le cherche, il veut qu'en lui je trouve mon repos. Mais ce
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repos ne se trouve pas ici-bas, il ne peut se trouver que dans l'éternité.
D'après son essence intime, Dieu doit, dans tout ce qu'il veut, chercher son propre honneur, la glorification qui lui convient. La glorification de Dieu par le libre accomplissement de la volonté de Dieu, voilà la dignité de l'homme!
Mais combien mesquine, combien indigne de Dieu serait la gloire rendue ici-bas à la Majesté divine par l'homme, si tout était fini avec la mort!
Les plus grands événements du monde sont trop petits, les vérités accessibles à notre intelligence sont trop imparfaites et trop superficielles, et les plus nobles aspirations pour les choses terrestres sont trop mêlées de faiblesse pour pouvoir être l'unique et définitif hommage que nous présentions à la Divinité.
On comprend que l'enfant qui bégaie existe, si on songe que ce faible enfant doit devenir un homme fort, capable d'accepter les grands devoirs de la vie. On comprend le service de Dieu que l'homme doit rendre sur cette terre, si l'on se rappelle que ce service doit être continué, parachevé, couronné dans l'éternité. Nous sommes pour Dieu, ce qui équivaut à : nous sommes pour l'éternité. La pensée de Dieu, de sa glorification dans l'éternité, du bonheur éternel, doit soutenir et éclairer toute la vie et la lutte de l'homme sur la terre,
3. C'est seulement par sa relation avec l'éternité que notre existence prend une signification, reçoit une haute consécration qui nous réconcilie avec les trivialités d'icibas. « Comme le fond d'or, dit Hettinger, sur lequel les vieux maîtres ont peint leurs tableaux relève et transfigure les portraits, de même la pensée de l'éternité forme l'arrière-plan pour toutes nos actions et donne une consécra-
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tion surnaturelle même aux plus insignifiantes choses que nous entreprenons et que nous souffrons; elle est la baguette magique qui transforme ce qui est terrestre en quelque chose de céleste, qui dès ici-bas nous fait participer à la vie de Dieu. Comme les étoiles resplendissent dans la nuit sombre d'ici-bas, ainsi ces pensées éternelles planent au-dessus du flux changeant du temps ; notre âme s'oriente vers elles, comme le pilote vers l'étoile polaire. »
11 y a un au-delà. Autrement l'homme n'existerait que pour être tracassé et tourmenté ; il serait le plus misérable des êtres.
Il y eut une fois un jeune homme du nom de Louis de Gonzague, qui depuis sa plus tendre enfance, dans tout ce qui arrivait et dans tout ce qu'il projetait, posait à son âme cette question .• « A quoi cela me sert-il pour l'éternité ? »
La valeur de la vie, la dignité de l'homme, ne sont garanties que si l'on considère l'éternité. Saint Augustin avait perdu l'éternité de vue durant sa jeunesse ; il s'était précipité dans les plus tristes bas-fonds du péché. Lorsque enfin il porta ses regards en haut, il s'écria, profondément remué : « Patrie de l'éternité, ô terre sans rivages, vous seule avez ce qui est durable et bon; celui qui ne bâtit pas sa grandeur sur vous travaille en vain et prépare sa ruine ; celui qui ne cherche pas en vous son bonheur tombe dans une désolation sans fin. »