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LE SERVICE DU MONDE OU LE SERVICE DE DIEU

I . !1 y a deux royaumes sur la terre ; ils sont fondés sur une double sujétion : l'amour du monde qui va jusqu'au mépris de Dieu, et l'amour de Dieu qui s'élève jusqu'au mépris du moi.

Dans le premier royaume, on dit : Cherchez avant tout le monde visible et ses biens : les marques extérieures d'honneur, l'argent et la jouissance des sens, et ne vous préoccupez point du royaume de Dieu : il viendra de luimême.

Dans l'autre, on dit : Cherchez avant tout le royaume de Dieu et sa justice, et les biens de la terre vous écherront en partage, en tant qu'ils contribuent à votre salut.

C'est l'ambition qui gouverne le royaume du monde ; mais dans le royaume de Dieu on se sert les uns les autres dans l'amour : les supérieurs, en veillant au bien commun ; les inférieurs, en obéissant.

Le service de Dieu songe avant tout à la perfection et h la bonté de Dieu. Ces attributs de Dieu, la nature nous les manifeste; mais plus encore le christianisme. Dans la nature, Dieu nous dispense les bienfaits de sa toute-puis-

232 V'^ SEMAINE. I. — l'a.MOUR DE LA VÉRITÉ

sance et de sa sagesse. Dans le christianisme, il se donne lui-même, il parle à l'homme comme lami à l'ami, il se soumet lui-même à l'homme, comme si Dieu était le serviteur, que dis-je? comme s'il était la nourriture de l'homme. C'est une condescendance sans limite, une amitié inconcevable, parce qu'elle est le fruit de l'amour infini.

2. Le culte du monde est insensé dans les fins qu'il se propose. Que sont les choses auxquelles il aspire? Combien de fois, dans la conversation, n'est-il pas question d' « intérêts », d' « intérêts importants » ! Cherchez ce que cela signifie, et vous trouverez : bien boire et bien manger. Le service du monde est mensonger dans ses résultats. Qu'obtient-on en effet? De combien de facteurs incalculables dépendent ces résultats, et combien ils sont douteux !

Le monde est une grande hôtellerie où il faut payer un fort écot, sans même avoir rien reçu. Que sont des espérances dont la réalisation même laisse le cœur plus altéré que jamais ?

Le service du monde ne procure souvent que déshonneur et amertume. Séduire et être séduit, c'est ce qu'on appelle le monde. Quelles hideuses humiliations exige le culte de la chair! comme l'ambitieux se prosterne devant les puissants du siècle ! que de soucis et de tourments misérables pour obtenir la richesse !

Les mondains sentent eux-mêmes l'amertume et la honte de leur esclavage ; et cependant ils ne trouvent pas le courage de renoncer aux épluchures dont on les nourrit, et de revenir à la maison paternelle.

Le culte du monde promet beaucoup, il donne «bien peu. 11 nous prend ce qu'il y a de mieux et nous laisse ce

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qu'il y a de pire. Réussissez-vous : attendez-vous à deux grands maux : la basse jalousie, l'injurieuse détraction. Le service du monde nous entraîne à l'improbité, nous dérobe la paix, nous rend la mort amère, nous brouille avec Dieu et nous fait passer de cette existence pleine d'amertume dans le malheur éternel.

Un prince connu par sa brutalité avait, dans les fossés de son château, un ours apprivoisé; il fit placer devant cet animal un plat rempli de miel bouillant. La plaisanterie était cruelle. Car toutes les fois que l'ours cherchait à lécher son plat favori, il se brûlait la langue et la gorge.

En dépit de la douleur, il ne renonça pas au miel. Tout en poussant des hurlements de souffrance, il avala avec une colère furieuse le liquide brûlant, jusqu'à ce qu'il pérît dans les plus atroces douleurs. Ceux qui mettent leur joie à servir le monde ne sont pas des ours, mais souvent ils sont plus sots que cet ours.

Il n'est pas rare que la plus grande partie des hommes emploient la première moitié de leur vie à rendre la seconde malh.eureuse, et à mettre l'éternité en question.

3. Combien Walther de Vogelweide avait raison de dire : « Hélas! on nous a empoisonnés avec des friandises, je vois l'amertume au milieu du miel. Le monde au dehors a des couleurs charmantes, des reflets chatoyants; au dedans, il est noir et sombre comme la mort. »

Le mondain est celui qui par habitude aime une créature plus que Dieu. Tout mondain est un idolâtre. « Quiconque voudra être ami de ce monde se rend ennemi de Dieu. » (Jac, IV, 4.) Le Christ dit dans le même sens : « Malheur à vous qui êtes rassasiés, parce que vous aurez faim ! Malheur à vous qui riez maintenant, parce que vous serez réduits aux pleurs et aux larmes ! » (Luc, vi. 2s.)

254 •"" SEMAINE. I. l'amour DE LA VERITE

Lorsqu'un mondain est assez habile pour dissimuler sous des apparences trompeuses la corruption de sa nature, on dit de lui qu'il est un homme d'honneur. Un écrivain célèbre disait après sa conversion : « Je ne sais pas ce qu'est un vaurien, car je ne l'ai jamais été ; mais je sais ce qu'est un honnête homme; je puis dire que c'est quelque chose d'horrible. »

Les uns, par amour des ténèbres, éteignent la lumière d'une plus haute connaissance ; les autres aiment à marcher, malgré la lumière, dans le sentier glissant du péché, d'où un souffle suffit pour les précipiter dans l'abîme.

On a, non sans raison, distingué dans le culte du monde trois degrés : le péché, le vice et l'endurcissement. Le péché est un orgueil qui flatte; le vice. est une habitude dégoûtante; l'endurcissement, dans l'éternité, est uneamère obstination. Le péché, c'est la chair: le vice est plus spirituel, et finalement l'esprit et la volonté deviennent une douloureuse révolte dans l'éternité. Le péché enlace dans des guirlandes de roses ; le vice enchaîne dans des entraves de fer ; l'endurcissement exile dans une prison de feu.

A l'heure de la mort, le mondain ressemble à l'homme de bourse qui prend en main le bulletin financier et qui s'aperçoit qu'il n'a rempli sa serviette que de papiers sans valeur. « Les hommes de richesse n'ont rien trouvé dans leurs mains. » (Ps. lxxv, 6.)

4. L'idéal le plus élevé que puisse atteindre le mondain, c'est la suffisance qui s'adort- elle-même à cause du bien qu'elle croit posséder. Au contraire, rien, en dehors de Dieu, ne satisfait le serviteur de Dieu. Lorsqu'il a tout faiti il se regarde comme un serviteur inutile et en rapporte l'honneur à Dieu. 11 fait tout pour Dieu.

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