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CHAPITRE XLVI

I. Les insensés fuient Lt pensée de la mort; ils croient échapper à la mort en n'y pensant pas. Les sages de l'ancien temps et ceux de nos jours ont reconnu dans la mort le meilleur des maîtres.

Qu'est-ce que la mort? La fin de l'existence de toute vie terrestre. Lorsque le corps n'est plus en état d'être animé, l'homme périt, il meurt; son âme ne meurt pas, car elle possède une essence qui peut subsister et qui subsiste sans le corps. Le corps privé de la vie subit les lois de la nature inanimée.

L'âme pénètre dans un monde nouveau, dont elle n'a aucune idée, tant que, demeurant dans le corps, elle est liée aux organes de la sensibilité. La vue de l'au-delà est pour l'homme au moment de la mort ce que la vue des couleurs est pour l'aveugle-né qui vient d'être guéri.

Saint Sylvestre disait à la vue d'un cadavre : « Ce que je suis, tu l'as été: ce que tu es, je le serai. »

La mort est naturelle à l'homme, et néanmoins la séparation de l'âme et du corps est violente et douloureuse. Dieu avait voulu conférer à l'homme le don surnaturel de l'immortalité, même pour son corps : ce don a été perdu par le péché : la redoutable nature a repris ses droits, et en

pleine vie nous sommes tous dans la mort ! La vie est une lutte continuelle contre la mort ; une montre est un Mémento mort que l'homme porte constamment sur lui.

La mort est le terme de la vie physique. Tout est passé ! Le monde physique avec toutes ses beautés et tous ses agréments, avec toutes ses peines et ses douleurs, toutes ses affaires et tous ses amusements, et tout le reste : tout cela est passé pour celui qui est mort.

Et lui-même aussi a disparu. D'autres prennent sa place, et bientôt il est oublié. Et qu'on le loue ou le dénigre encore sur terre, à quoi cela lui sert-il? en quoi cela lui nuit-il ? il n'est plus là.

La mort est la fin de l'épreuve, de l'effort, du travail. Le drame est joué, l'acteur a quitté son costume. Le résultat — succès ou insuccès de la pièce — est fixé sans retour. L'homme reste durant toute l'éternité ce qu'il était devant Dieu.

La mort est le terme de toutes les illusions. Tant que nous vivons sur cette petite planète, les montagnes et les mers de la terre nous paraissent grandes; les étoiles du ciel nous paraissent petites. Dangereuse illusion qui fait que les choses d'ici-bas paraissent si importantes, et les choses du ciel si minimes. La mort dissipe cette illusion.

2. La mort est le commencement de l'éternité, l'entrée dans l'autre monde, dans ce monde complètement étranger, auquel nous ne sommes nullement accoutumés. Les hommes rêvent; la mort, c'est le réveil.

La mort est le début de la destinée éternelle, immuable, que l'homme s'est préparée ici-bas. Dans la mort, il n'y a pas de coup d'essai; si l'on manque son coup, tout est perdu pour toujours.

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Les hommes consciencieux s'endorment dans la mort, comme les enfants, fatigués d'avoir couru, s'assoupissent entre les bras de leur mère.

La mort de l'homme sans conscience est l'extinction du feu-follet dans un marais. Derrière lui une vie ignominieuse, devant lui la sombre éternité, au-dessus de lui la toute-puissance vengeresse, au-dessous de lui l'abîme de la perdition; il porte en lui sa condamnation, cette condamnation que lui notifiait déjà, durant sa vie, chacune de ses mauvaises actions.

La terre est la salle d'attente pour le voyage dans l'autre monde. Ne vous trompez pas de train.

Dans la pensée de Dieu, la mort blesse pour guérir; elle anéantit pour éterniser.

La lutte sur la terre c'est la nuit, la mort c'est l'aurore, et le tombeau s'éclaire du soleil de l'éternité.

La mort est certaine. La plupart des hommes pensent et vivent comme s'ils ne devaient jamais mourir ; mais cela ne change pas la vérité. II n'y a, là, place pour aucun peut-être.

Vous mourrez; vous ne mourrez qu'une fois;, vous mourrez bientôt. Tout nous rappelle que la vie n'est qu'une chambre d'auberge; on entre, on regarde autour de soi, on sort.

11 est certain que vous devrez abandonner toute chose, qu'à l'heure de la mort votre âme sera ou en état de grâce ou en état de disgrâce. Le jugement, la justice, l'éternité, sont choses certaines pour vous.

Et cependant il est quelque chose d'incertain dans la mort. Vous ignorez où la mort vous attend, remarque Sénèque, c'est pourquoi attendez-la partout. Vous ignorez quand et où et comment vous mourrez, si ce sera soudainement, ou bien après de longues, pénibles et troublantes souffrances.

3. En quoi nous est utile la pensée de la mort? Elle nous préserve des erreurs les plus dangereuses.

Nous nous habituons trop facilement à vivre comme si les intérêts d'ici-bas étaient tout pour nous, ou du moins comme s'ils étaient la chose principale.

La mort nous dit que la chose la plus importante est de bien mourir. Celui qui veut vivre éternellement doit apprendre de bonne heure à bien mourir.

Toute démarche importante exige une préparation ; notre entrée dans l'éternité la demande aussi.

Nous en arrivons trop facilement à estimer pour peu de chose le péché, la violation de la conscience.

Et cependant c'est le péché qui prépare une mauvaise mort. Pensez à vos fins dernières, ô homme, et vous ne pécherez jamais.

Nous nous soucions peu de rompre avec le péché : comme si nous avions encore de très longues années à vivre, comme si du moins nous devions avoir le temps de nous amender.

La mort vient comme un voleur durant la nuit. Et alors même que nous vivrions longtemps encore, à quoi bon? Plus on vit, plus le feu mal éteint étend ses ravages, plus profondément le cancer du péché ronge l'âme qui est ulcérée.

La pensée de la mort nous enseigne comment diriger notre vie. A quoi peut servir un chemin qui n'aboutit pas à la bonne porte? Vivez toujours comme devant sûrement mourir et comme devant mourir bientôt : de la sorte vous vivrez bien.

Ce n'est pas seulement la pensée d'une vie mal employée qui est un fardeau pour l'âme du mourant : c'est aussi la pensée d'une vie laissée inutile. Voulez-vous que votre vie soit profitable ? saluez chacun de vos jours

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comme s'il était le premier, et recevez-le comme un don que vous ne méritez pas. Puis efforcez-vous de l'employer comme s'il était le dernier et comme si vous deviez finir avec lui.

4. Voulez-vous être sage? pensez souvent à votre mort. N'oubliez dans aucune de vos actions — quelque joyeux et gai que vous soyez d'ailleurs — ■ que chaque pas que vous faites dans la vie est en même temps un pas vers la tombe.

Sur la tombe d'un homme pieux on grava cette inscription : « Pour trouver la vie au moment de la mort, il vécut comme quelqu'un qui doit mourir : Ut moriens viveret, vixit iit moritiiriis. » Telle doit être aussi notre ambition.

C'est là la meilleure philosophie, celle qui nous prépare à une bonne mort.

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