A.VA^T-PROPOS. CIX
se rapportaient au Messie qui devait venir. C'est ainsi que même le peuple avait la foi implicite dans la vertu de la rédemption future (1). »
]Mais, depuis la grande révélation de la grâce de l'Evangile, non-seulement les chefs, les prêtres, les pontifes, les docteurs, mais les gens du peuple aussi doivent avoir la foi explicite des mystères de Jésus-Christ, au moins quant à ceux qui sont communément solennisés dans l'Eglise et proposés comme articles de foi à la croyance de tout le monde. Quant à certaines considérations scientifiques et subtiles touchant les mêmes articles, la foi plus ou moins explicite n'est demandée qu'à certaines personnes, selon l'état et la dignité qu'elles occupent dans l'Eglise (2).
Quant aux histoires figuratives que nous avons rapportées, il faut, pour en comprendre la valeur, se rappeler la doctrine catholique concernant les différents sens de la Bible. Parmi ces sens, les principaux sont le sens littéral et le sens allégorique^ c'est-à-dire prophétique et mystérieux. Les Origénistes, suivis par bien des docteurs protestants de nos jours, ont nié le premier de ces deux sens. Les
(1) « Post peccatum autcm fuit explicite creditum niysterium lucarnationis « Christ], non soliiin quantum ad Incarnationem , sed etiani quantum ad pas- <t sionem et resnrrectionem quibus liuinanuni fçenus a petxato et morte libe- « raretur. Aliter auteni non pra^figuras.sent t hrisli passiouem quibusdam sacri- '( ficiis et ante legem et sub lege quorum quideni sacrifuiorum signifuatio- « nem explicite majores cognoscebant , minores autem sub velamine illorum « sacrificioruui credentes ea divinitus esse disposita, de Christo Tenturo quo- « dainmodo habebant veiatam cognitionem (2^ 2", q. 2, art. 7). »
(2) « Post tempiis antem grati» revelatae, tam majores quam minores te- " nentur habere fidem explicitam de mysteriis Cbristi; pra^cipiie quantnm ad '< ea quae communiter in Ecdesia solenmisantur et publica proponuntur sicut « sunt articuli Incarnationis de qnihns supra dictum est. Alias autem subtiles € considerationes circa Incarnationis articulos tenentur aliqui magis vel minus « explicite credere, secundum quod convenit statui et olficio uniu.scujiisque « (2-» 2», q. 2, art. 7). »
ex AVAM-i'UOl-OS.
Manichéens et tous les incrédules et les matérialistes de ces derniers temps en ont voulu au second. Pour ceuxlà, les histoires de la Bible n'ont rien d'historique ; mais ce sont des poésies ou un recueil de mythes, de fables, d'allégories, de paraboles, inspirés par le Saint-Esprit pour figurer et prédire de grands et profonds mystères. Pour ceuxci, au contraire, les mêmes histoires n'ont rien de mystérieux, de prophétique ; elles ne sont que de la prose, assaisonnée des exagérations de l'imagination orientale, et ne forment ni plus ni moins que l'histoire d'un peuple, comme s'en sont créé tous les peuples, dans l'intérêt de leur vanité. Ainsi l'école d'Origène ôte à la Bible toute sa base, toute sa réalité humaine , et en fait un livre tout divin ; l'école de Manès lui refuse toute inspiration, toutes pensées divines, et n'en fait qu'un livre purement humain.
La vérité touchant la partie historique de la Bible se trouve dans un juste milieu entre ces deux opinions extrêmes, entre ces deux graves erreurs, qui, par deux voies différentes, tendent à détruire l'autorité des livres saints.
C'est même là le caractère particulier de la Bible, mot grec qui signifie le livre ou le livre par excellence, le livre unique^ et qui ne convient qu'à I'Ecriture. Car tandis que, dans les autres livres, si les faits sont historiques, ils n'ont rien d'allégorique et de mystérieux ; et, s'ils ne sont pas des allégories et des paraboles, ils n'ont rien d'historique ; la Bible est le seul livre dont les faits qui y sont rapportés sont en même temps historiquement vrais et mystérieusement prophétiques, et dont ni la vérité historique n'empêche le fait de représenter ou de prédire un grand mystère ; ni le mystère que lo fait représente ou prédit n'altère en rien la vérité historique qui en est le fondement et la base. C'est le seul livre théandrique ou hiimano-divin, comme Jésus-
AVA^r-PllOPOS. cxj
Christ, qui en est la fin et le but, finis legis Christus^ est un personnage théandrique ou Homme-Dieu. C'est le seul LIVRE dans lequel la réalité de l'action humaine ne détruit pas l'intervention d'en haut, l'inspiration divine, et l'intervention d'en haut et l'inspiration divine rehaussent l'importance du récit humain, et lui donnent un intérêt religieux et dogmatique.
Tout ce qui est raconté dans ce Livre sur la vie des anciens patriarches, sur les prodiges de Moïse et des prophètes, sur l'origine et les vicissitudes du peuple hébreu et du trône de Juda, est la pure et exacte vérité historique. Mais comme ces faits n'ont été inspirés, ou disposés, ou permis que dans un dessein tout particulier de la Providence, afin que dans l'histoire dupasse se trouve tracée celle de l'avenir ; dans leur réalité historique, ces faits sont aussi de vraies prophéties, ce qui a fait dire à saint Augustin que, si on les prend seulement dans la matérialité du sens littéral, ils ne sont que peu ou nullement édifiants : Si hoc tantum volumus intelliçiere^ qiiod sonat littera, parvam aut nullam de divinis lectioiiibus capieniwi utilitatem. C'est là, ajoute le même Père, un récit particulier dont chaque mot renferme un mystère, et le tout cache un sens tout prophétique sous le voile de l'allégorie: Quib ibifactaatque conscriptasunt gravidata sensibusetvelata tegminibiis[De Civitat. Dei, X, 2) . Et le plus grand des interprètes modernes a dit que ce récit ne se trouve pas dans les livres saints, à cause de ses circonstances historiques, mais bien à cause du grand mystère dont il est la figure et la prophétie ; car il est évident par tout le contexte que dans ce récit le sens mystérieux et prophétique l'emporte sur le sens littéral, et que c'est le premier de ces deux sens que le Saint-Esprit a eu particulièrement en vue en inspirant à l'écrivain sacré d'en perpétuer
CXij AVANT-PROPOS.
la mémoire dans rEcriture : Se}mfs illc nmicm litterali hic prxvalet , magisqiie qxtam litteralis fuit a Spiritu sancto intentus [A Lapide^ i)i IX Gènes).
On ne saurait donc trop répéter ce que disent unanimement les Pères de l'Église et saint Augustin en particulier.
Le peuple juif fut un peuple prophétique, son règne fut aussi un règne prophétique, et la vie des patriarches n'aété qu'une série de prophéties : Prophetica f/ens^ propheticiim regmim; etiam patriarcharum vita prophetica fuit. Ainsi, tout ce que nous lisons de la vie des anciens patriarches, de l'origine, des prodiges de Moïse et des prophètes et des vicissitudes du peuple hébreu et du trône d'Israël, a vraiment, réellement eu lieu comme il est dit ; mais tout cela n'a été ou inspiré, ou disposé, ou permis, que dans un dessein particulier de la Providence, afin que, dans l'histoire véritable du passé, se trouve la prédiction de l'avenir ; donc ces faits, dans leur réalité historique, sont de \Taies prophéties. Car Dieu ne s'est pas contenté de faire prédire par les paroles des prophètes proprement dits les mystères de Jésus-Christ et de l'Eglise, il a voulu les faire prédire et les mettre en action par les faits des patriarches. Ce qui a fait dire à S. Augustin : « Après nous avoir appris que Noé planta la vigne, l'Ecriture a a-jouté : Et, buvant
LE VIN, IL s'enivra ET s'eNDORMIT NU DANS SON TABERNACLE : Bl-
bensque vinum, inebriattts est., et rnidiis jacuit in tahernaculo suo [Gènes., IX). Gardons-nous bien de prendre ces mots dans toute la rigueur de la lettre. Ce serait faire un ivrogne ou un imbécile du second chef du genre humain, dont l'Ecriture sainte ne tarit pas de célébrer l'élévation de l'intelligence, la pureté de la foi, la grandeur de la sainteté, et le zèle de la justice. »
AVANT-PROPOS. CXiij
Avant saint Augustin, saint Paul, le premier et le plus grand des interprètes infaillibles des livres saints, s'était ainsi exprimé : a Ce qui est dit dans l'Ecriture est arrivé aux Israélites, et, tout en leur étant vraiment arrivé, ne leur est arrivé ainsi que pour figurer ce qui nous arrive à nous-mêmes : Hsec autem in figura facta sunt nostri {lCo)'i?ith.,X). » Ainsi leur passage miraculeux par la mer Rouge figura notre baptême ; la manne qui leur pleuvait du ciel fut l'emblème du pain spirituel, du pain du ciel de l'Eucharistie. La pierre dont Moïse fit jaillir Veau dans le désert, l'eau qui les désaltérait, fut la prophétie de l'eau de la grâce qui devait jaillir de la vraie pierre angulaire, le Christ, et à laquelle boirait le peuple chrétien , pendant son voyage à travers le désert de cette vie : Patres nostri omnes mare transierunt et in Moyse baptizati sunt innube et in mari. Omnes eamdem escam spiritualem m.anducaverimt ; et omnes eumdem potum spiritualem biberunt; bibebant autem de spirituali conséquente eos petra^ petra autem erat Christus {Ibid.).
Rien n'est plus authentique que l'histoire des deux femmes d'Abraham, Sara et Agar, et de leurs fils, Isaac et Ismaël. Après quatre mille ans, le souvenir en est encore vivant dans les traditions et dans les histoires de tous les peuples de l'Orient. Cependant, le même apôtre nous apprend que cette histoire ne se trouve rapportée dans les livres saints que pour présenter, sous des formes allégoriques, les deux Testaments, Y Ancien, ou le pacte de la servitude, figuré dans la personne de la servante Agar, et le Nouveau^ ou le pacte de la liberté, symbolisé dans la personne libre, Sara, et indiquant de loin l'Église, devant descendre du ciel et devenir notre mère : Scriptumest quod Abraham habuit duos filios, unum de ancilla^ alterum de libéra. Hsec
CXIV AVANT-PnOPOS.
sunt per allegoriani dicta : hsec enimsunt duo Testamenia, unum in servitutem gêner aiis quse est Agar^ illa autem qux sursum est Hierusalem, libéra est, qusd est mater nostra [Galat., IV).
Remarquons ici que si un autre interprète que saint Paul s'était ainsi exprimé, on ne manquerait pas de dire qu'il aurait tiré par les cheveux un tel sens prophétique de ce récit de la Bible. Il en serait de même si un autre interprète que l'Apôtre inspiré avait dit que le premier Adam, encore innocent, fut le type, le modèle en petit, en miniature du grand personnage de l'Adam second, Jésus-Christ, Adam primus qui est forma futuri [Rom.), que la voix du sang d'Abel demandant vengeance contre son assassin n'a figuré que la voix du sang du Sauveur du monde demandant miséricorde en faveur de ses bourreaux {Hebr.)\ que les sacrifices et les victimes de l'ancienne loi n'étaient que des symboles du grand sacrifice et de l'auguste victime du Messie, seuls capables d'effacer le péché. A plus forte raison il en serait de même, si un autre que le Fils de Dieu lui-même avait dit que le serpent d'airain de Moïse attaché à une perche , exposé à la vue du peuple hébreu , le guérissant des morsures empoisonnées des serpents et dirigeant sa marche à travers le. désert, jusqu'à son arrivée dans la Terre de promission , n'était que la prophétie sensible du grand mystère de l'Homme-Dieu, attaché à la croix, offert continuellement aux regards, à la foi du peuple chrétien, le guérissant des blessures des serpents infernaux, dirigeant sa marche à travers le désert de ce monde et récompensant sa foi par la possession de la vraie Terre de promission, le salut éternel : Siciit Moyses exaltavit sejpcntem in descrto, ita exaltari oportet Filiumhominis, utonmis qui crédit in eum, non pereat sed habeat vitam xtcrnani
AVANT-PROPOS
[Joan.^ III, 14). Cependant rien n'est plus vrai ni plus exact que les interprétations de ces passages de la Bible, données par la Bible elle-même.
Il est vrai qu'on ne trouve que quelques traits de l'Ancien Testament ainsi expliqués dans le Nouveau. Mais ces explications, en petit nombre, sont plus que suffisantes, dit saint Augustin, pour nous donner la vraie intelligence de toute la Bible. Elles nous en apprennent le senis littéral, historique, allégorique et prophétique. Elles nous apprennent que, comme l'a dit Jésus-Christ de lui-même, Moïse a écrit de lui ; que les cinq premiers livres de la Bible tout entiers écrits par Moïse, LA LOI, ont trait à la personne du Messie, aussi bien que les livres des Prophètes proprement dits, et de David en particulier : Necesse est impleri oinnia quse scripta sunt in Lege Moysi et Prophetis et Psalmis de me. [Luc, XXIV.)
Telles furent donc les connaissances universelles qu'Adam reçut de Dieu lui-même , avec le pouvoir et le devoir de les transmettre à ses descendants. La philosophie traditionnelle peut-elle avoir une origine plus ancienne et plus noble?
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